Note: Merci à tous, comme d'habitude! Bonne lecture.


Chapitre Dix

Couleurs


L'hiver s'est apaisé. Synonyme: calmé. Synonyme: décontracté. Synonyme: détendu.

Tout le contraire de vous. Bonne nouvelle. Retour à la réalité, allô, ici la terre. Pourtant, vous gardez des séquelles. Bien sûr. Evidemment. Tout laisse des traces. Physiques, psychiques, mentales, corporelles.

La morale? Cherchez par vous-même. A votre tour. Votre devoir de ce soir. Notez bien. Démontrez par une citation. De fiction. De poésie. De film. De roman. De vive voix. Politique, psychologique, mathématique. D'Oscar Wilde à la Bible en passant par Arthur Rimbaud. Chuck Palahniuk, John Ronald Reuel Tolkien, Armistead Maupin. Nelson Mandela, Jimi Hendrix, Quentin Tarantino. Tout est permis. Le mec bourré du bistrot, la vieille dame qui attend le bus, le jeune camé dans le parc. Tout est permis. Il ne faut pas nécessairement être célèbre pour proférer de sages paroles. Car de nos jours, on brille plus vite par la stupidité, le ridicule et l'absurde que par l'intelligence, la sagesse et la paix. A voir.


Loki rentre dans le local. Notez: pour la première fois depuis le début des vacances. Il pose ses affaires sur la table. Soudain. Deux bras l'entourent. Ça serre. C'est Darcy. Darcy qui s'exclame: tu m'as manqué. Loki hausse un sourcil. Il ne sait pas quoi dire, donc il dit:

– Tu as passé de bonnes vacances?

– J'ai travaillé sur des projets. Je t'ai fabriqué un cadeau.

Elle lui attrape le poignet. Elle lui met un bracelet. Le bracelet, il est fait d'un fin fil bleu. Sur lequel pend un petit cadenas en forme de cœur. Minuscule. Plus petit qu'une pièce. Plus petit qu'un bouton de chemise. Vous savez. Il y a pas moyen. A part citer une mesure. Prenez votre règle. Vous n'avez pas de règle. Prenez votre équerre. Vous n'avez pas d'équerre. Ne faites pas chier et continuez à lire.

Cher Journal, il y a des jours où je ne comprends pas Darcy.

Ce qu'elle ne dit pas: quelqu'un a sans doute la clé. Ce qu'elle dit: désolée. Elle dit: il n'est pas emballé. Elle dit: je suis en art mais je sais toujours pas emballer les cadeaux. Loki ne sait pas quoi dire, donc il dit:

– Tu devrais aller voir Tony. Il m'a dit qu'il a acheté des cigarettes pour toi.

Le local se remplit peu à peu.

– Hé, Loki.

– Oui?

– Le mec là-bas.

Loki se retourne pour regarder dans la direction que Darcy indique. Un type assis tout seul dans un coin. Voir: sans amis.

– Quoi?

– C'est le mec qui aime bien dessiner les mains. L'est toujours tout seul.

Et Loki ne peut qu'hocher la tête. Probablement qu'entre gens bizarres, on se comprend.


– Bon, j'ai enfin examiné vos travaux de plus près... On va se passer de critique en groupe, cette fois. Bon, je, hm, ne vais pas vous cacher que certains de ces travaux étaient mi-nables. D'ailleurs, je n'ai pas à le cacher: c'est évident.

Cher Journal, c'était vraiment une joie que de retrouver ce local froid et ce taré.

Le professeur, il distribue les travaux. Ponctue cela par des commentaires à base d'acide. Vous pouvez également mélanger sel et vinaigre et appliquer sur la plaie béante avant de bien remuer profondément avec le couteau.

– Alors... moyennement original, Darcy. Vos autres camarades auraient pu y penser s'ils étaient moins écervelés... Et j'apprécie l'ironie dans votre résolution 'arrêter de fumer', vraiment.

Darcy a un sourire crispé. Le professeur rend son travail à Loki.

– Les cigarettes, classique mais mieux que certains. J'apprécie, j'apprécie vraiment la touche dégradé dans ces tons, ça rajoute, un, un, hm, un style, oui, un certain style...

Il finit de distribuer et se met à arpenter la classe.

– Ce travail, je vous, je vous ai demandé de le faire... Vos résolutions. Je n'y ai pas vraiment fait attention. Mais voilà la consigne suivante pour le reste de l'année. Vos résolutions. Vous les prenez. Et vous les brisez. Une à une. Toutes. Sérieusement. Pourquoi devenir quelqu'un que vous n'êtes pas? Pourquoi vous empêcher de faire ce que vous voulez? Vous avez vos défauts. Vous êtes cons. Et ça fait partie de votre personnalité. Le mot-clé est: briser. Brisez vos résolutions.

Darcy chuchote: il a pété les plombs, j'crois.

– Brisez vos résolutions, tous. Sauf, erm, vous, Angela. Votre résolution 'perdre du poids' est relativement judicieuse.

Darcy chuchote: combien de temps avant qu'il se fasse virer. Elle chuchote: je prends les paris.

Loki regarde ses résolutions d'un air amer.

Le professeur dit: votre consigne est de ne pas respecter ces foutues résolutions. Et il dit: de toute façon, vous le savez très bien, que vous n'allez absolument pas les respecter.


– Qu'est-ce qu'il y a entre toi et Tony?

Loki lève la tête de son dessin. Natasha l'observe derrière sa tasse de café.

– Qu'est-ce qu'il y a entre toi et Clint?

Cher Journal, ils appellent ça le tac-au tac.

– Est-ce que c'est une manière de me faire taire, est-ce que c'est la réponse ou est-ce que tu veux vraiment savoir?

– Peut-être les trois, peut-être aucun. Est-ce que vous deux, c'est... de l'amour?

Le mot, vous le prononcez comme s'il était empoisonné. Toxique. Danger, danger, rouge, écarlate.

Natasha croise les bras. Loki hausse un sourcil.

– L'amour, c'est pour les enfants.

– Et Clint est un gamin.

Natasha sourit. Demain, s'ils ont le temps, ils feuillèteront le dictionnaire. Ils chercheront un mot qui correspond. Ils doutent fort qu'ils tomberont sur la définition parfaite. C'est mieux comme ça.

Cher Journal, il y a des choses comme ça, sur lesquelles on peut pas mettre de mot.

Et n'est-ce pas sur les choses les plus intenses et les plus fortes qu'on peine à placer un nom? Ou les plus futiles et insignifiantes? Là-dedans, c'est comme quand vous passez Stairway To Heaven de Led Zeppelin à l'envers. Vous entendez ce que vous voulez. Tout est subjectif.

Et si pas demain, jeudi, dans deux semaines. Voir: jamais.

– Pourquoi ne pas demander à Tony?

Natasha lève les yeux au ciel et dit:

– Parce qu'il va me répondre 'je le savais; que t'étais du KGB' et je me sentirais obligée de lui en coller une.

Loki sourit. Natasha se lève. Elle lui dit:

– On n'a jamais eu cette conversation.

Et Loki ne peut qu'hocher la tête.

Cher Journal, aujourd'hui, je n'ai pas parlé à Natasha.


Loki est dans sa chambre. Il a besoin de fournitures artistiques.

Il est trois heures du matin.

Cher Journal, ça n'arrive qu'à moi.


Thor dit quelque chose comme: Natasha est russe; personne ne fait jamais de commentaires à ce sujet.

Tony marmonne quelque chose comme: non.

Ce qui appelle à une autre question. Eventuellement. Thor demande: comment est-ce que vous vous êtes tous rencontrés?

Tony connaissait Clint. Clint connaissait Natasha. Natasha connaissait Bruce. Bruce connaissait Steve.

C'est tout ce qu'on dit.

Peut-être que c'est comme un tour. Le lapin qui sort du chapeau. Le foulard qui disparaît dans la main. L'assistante qui se fait découper dans la boîte. On meurt d'envie de connaître le truc. Et on veut surtout pas savoir, de peur de briser toute la magie.


Il est dix-sept heures deux. Toute la table fixe Thor. Donc: Loki, Tony, Bruce et Steve.

– T'as trouvé quoi?

C'est la question à poser quand quelqu'un dit: j'ai trouvé. Ce qui est le cas.

Thor répond: un appartement. Loki marmonne:

– Et, permets-moi de te le demander; tu vas le payer avec quoi?

Thor ne dit rien. Donc Loki continue:

– Ah, oui, c'est vrai; ton père va probablement financer tous tes projets.

Cher Journal, c'était le moment de se faire oublier.


Il est dix-neuf heures trente-huit. Si Loki allumait son portable, il verrait que: un appel en absence; vous avez un message vocal. De Tony. Tony qui dit: hé, salut, heu, t'as oublié, heu, des trucs, parce que t'es parti précipitamment, parce que tu t'engueulais avec Thor et je voulais te dire que je vais venir te les rendre.

Mais Loki n'a pas son portable sous la main. De toute façon quand Tony arrive, la porte est entrouverte. Il rentre. Il pose les affaires de Loki sur la table à l'entrée. Il regarde autour de lui.

Et le sol, il y a de la peinture partout.

– Oh. Putain. Qu'est-ce qui s'est passé ici?

Cher Journal, c'est une question inutile.

Et Loki, il est assis au milieu de la salle de séjour. Le dos contre le mur. Il y a de la peinture sur ses cheveux et ses vêtements et sur son visage. Il fixe un point invisible. Il ne réagit pas quand Tony entre dans son champ de vision. Tony qui le regarde.

Tony qui s'approche doucement. T'essayes de pas en mettre partout.

Et finalement, la peinture, il s'en fout. Il marche dessus. Et, honnêtement, si on rajoutait une ou deux couleurs dans le mélange par terre, Tony aurait l'impression de marcher sur un arc-en-ciel. Il s'accroupit face à Loki.

Loki se passe la main sur le visage. Une nouvelle trace. C'est vert. Loki a les yeux fermés.

Loki murmure: Pourquoi c'est toujours toi, Tony? Pourquoi, pourquoi, pourquoi, pourquoi, pourquoi, pourquoi?

Et Tony lui fait: chut. Deux fois. Trois fois. Quelques fois.

Tony essuie la trace de peinture sur la joue de Loki. Maintenant il en a plein les mains. Du vert et du bleu.

Et Loki continue son mantra. Il demande et redemande, inlassablement: pourquoi?

Tony lui tient les bras.

– Au point où on en est, je pense que ça sera toujours moi, murmure Tony. Qu'est-ce que vous avez fait? Et où est Thor?

Les pots de peinture renversés et les tubes vidés.

Loki dit: on s'est jetés des trucs… Loki dit: tu sais.

Des couleurs. Des couleurs partout.

Loki dit: et Thor. Il dit: suis cette énorme traînée de peinture bleue.

Les couleurs de vos sentiments. Diverses et variées. Indéfinies. Et, finalement, pas trop moches, aussi.

– Bon, ça va être galère de nettoyer tout ça. Faut pas laisser tes peintures par terre comme ça.

Et Loki a un petit sourire. Il dit: j'avais tout laissé comme ça. Il dit: je travaillais sur un projet. Il dit: je n'avais pas eu le temps de ranger. Il dit: si j'avais su.

Tony embrasse le front de Loki. Tony se lève et tend la main pour aider Loki à se relever. Leurs mains se touchent. Les couleurs se mélangent.

Loki observe Tony, puis commence à rire doucement.

Tony demande: quoi?

– Tu as de la peinture sur les lèvres, Tony.

– Quelle couleur?

– Est-ce que c'est important?

– Oui. Très.

– Vert.

– Du joli vert?

– Oui.

Et Tony lui murmure: Comme tes yeux?

Loki se mord la lèvre.

– Mes yeux n'ont pas cette couleur-là, Tony.

– Non?

Tony, il a l'air amusé. Et Loki, d'une petite voix, il lui dit:

– Ce que tu as sur les lèvres, c'est du vert malachite.

– Et?

D'un air embarrassé, Loki dit encore:

– Mes yeux sont vert véronèse. Et...

Vous avez pour position le numéro 16 dans la liste des priorités de Tony Stark.

Loki s'arrête. Tony le regarde avec un sourire aux lèvres. Tony lui dit:

– Mais continue...

– Je... J'avais fini.

Tony soupire. Tony dit: ces artistes, je vous jure.


Tony regarde Darcy peindre. Un coup de pinceau sur ce tableau-ci et un coup de pinceau sur ce tableau-là.

– Mais ton tableau, là, il a l'air fini, non?

Darcy se met à rire.

Tony s'approche du premier tableau. Tony dit: c'est marrant. Il dit: on dirait du vrai sang.

– Non, il devrait pas y en avoir normalement sur celui-ci... Ah, attends, non, c'est sur celui-là qu'il n'y en a pas.

Tony cligne des yeux.

– C'est du vrai sang.

– Ah.

Cher Journal, j'ose plus rien demander aux artistes.

– Putain, c'est vraiment trop moche, soupire Darcy. J'ai passé la journée dessus. Je hais ce que ça donne.

– Mais pourquoi tu continues à peindre, alors?

Darcy hausse les épaules. Elle dit: c'est trop tard pour recommencer, là.

Le professeur passe. Il jette un œil à un des tableaux.

– Toute cette énorme partie en noir...

– Non, taisez-vous, c'est pas parce que je suis fainéante.

Le professeur roule les yeux au ciel. Il dit: recommence, c'est moche. Avant de disparaître. Darcy repose son pinceau et se tourne vers Tony.

– Pourquoi t'es là, au fond? Je t'aime beaucoup, hein. Mais t'es là pour une raison, je crois?

– J'avais un truc pour toi.

Tony donne les paquets de cigarettes à Darcy. Et, tu sais, en réponse, elle dit juste:

– T'as pas encore la serrure mais t'as la clé.

– Pardon?

– Rien. Comment je te remercie?

– Faudrait arrêter de respirer tes peintures ou tu vas devenir comme votre prof bizarre. Tu sais, c'est pas grand-chose.

– Laisse-moi te fabriquer un truc. J'insiste.

– Non, c'est bon.

– Mais si, ça sera mon cadeau de Noël. J'suis complètement fauchée donc ça sera un truc fabriqué.

Cher Journal, moi, j'y peux rien.

– Bon, si ça te fait plaisir.

– Donne-moi ta couleur préférée.

Et Tony répond sans hésiter:

– Vert. Vert véronèse.

Darcy s'exclame: je savais que tu connaissais les noms exacts des couleurs. Elle précise: c'est un truc qu'on apprend en art.

Et Tony, il dit juste: moi non plus, je savais pas. Il dit juste: mais je sais simplement que c'est une belle couleur.


Quand Loki arrive dans la salle de séjour, il y en a; des couleurs. De la peinture en pots, en tubes, tout ça. Le tout posé sur la table. Une note.

'La moitié pour celles de hier.

L'autre moitié pour que, j'espère, tu m'aides à peindre les murs mon nouvel appartement.

Thor.'

Et quand Loki regarde par la fenêtre, il voit qu'il y a un arc-en-ciel.

Cher Journal, tout ceci est ridicule.

Cher Journal, en général, la vie est un truc ridicule.


A suivre.