Chapitre 9 :
Sebastian jeta un coup d'oeil sur Ruvik, qui le fixait depuis un bon moment déjà. Le blond eut une de ses fameuses réactions qui désarçonnaient encore Sebastian, c'est-à-dire une absence totale de réaction. Pas même un léger haussement de sourcil ou un sourire. Rien. Il ne réagit pas le moins du monde, ne détournant pas son regard attentif de lui.
- Bon ! Quoi ? finit par demander le brun, plus décontenancé que véritablement ennuyé.
- Tu es un excellent traitement pour mes problèmes.
Il déclarait ça comme ça ; Sebastian perdit encore plus pied, si cela était toutefois possible. Ruvik poussa un soupir à s'en fendre l'âme, comme s'il s'adressait à un enfant ignorant à qui il devait tout expliquer, même les choses les plus évidentes.
- Je vais essayer de résumer, lui concéda-t-il. Ce n'est que de l'épigénétique.
Il avait déjà perdu Sebastian, mais ne sembla pas s'en rendre compte. Tout lui paraissait si simple à lui.
- Certains de nos gènes peuvent être "bloqués", par des radicaux méthyle par exemple, ce qui provoque dépression, crises d'angoisse, entre autres. Ce blocage n'est pas définitif. Ces radicaux méthyles peuvent disparaître... si l'on se trouve dans un environnement sans danger, si l'on est... aimé... choyé...
Maintenant, Sebastian comprenait là où il voulait en venir. Et ce qu'il entendait lui arrachait un sourire. Ce que Ruvik désirait lui dire, avec ses mots, était on ne peut plus simple et se résumait à quatre mots : "Tu me rends heureux". Ruvik se ressaisit brutalement ; le naturel revenait au galop.
- Nous devrions nous hâter.
Sebastian ne répondit que par un sourire amusé et très satisfait ; il aimait voir Ruvik se permettre de lui glisser un compliment, pour être ensuite subitement gêné. Ils se glissèrent hors de l'immeuble qu'ils avaient investi et regagnèrent les rues de la ville. Le vent, après avoir redoublé de violence les heures précédentes, diminuait enfin. Ils parcoururent les grandes avenues, sans que Kidman donnât signe de vie. Ils ne croisèrent que quelques créatures, dont ils se débarrassèrent aisément. Ils dénichèrent quelques munitions et Sebastian en confia à Ruvik, histoire qu'il s'entraîne. Avec ce qui les attendait hors du STEM, mieux valait qu'il progresse encore en tir. Les heures passèrent et toujours aucune trace de Juli. Sebastian, ennuyé, poussa un profond soupir, accompagné de ce grognement nerveux qui faisait sourire Ruvik. Il appréciait ce côté un peu brut, nerveux, chez le brun, qui possédait cette spontanéité qui lui faisait cruellement défaut.
- On la trouvera jamais comme ça... On va juste tourner en rond et perdre notre temps comme des cons.
- Inutile d'être vulgaire, Seb.
Même s'il avait appris à aimer ça. Le brun secoua la tête. A l'inverse de Ruvik, il peinait à garder son calme. Le temps leur filait entre les doigts et, avec, les chances de retrouver Juli avant qu'elle ne soit rapatriée. S'ils laissaient passer leur unique opportunité, ils resteraient coincés ici à jamais. Bien sûr, il y avait pire ; au moins, ils étaient ensemble. Mais il y avait surtout bien mieux. Ce petit appartement qu'avait laissé miroiter Ruvik. Cette vie paisible, de monsieur tout le monde ; c'était dingue, mais il en rêvait après tout ce qu'ils avaient traversé.
- Ruvik, réfléchis. Il existe forcément un endroit à explorer en priorité.
Le blond poussa un soupir nerveux ; pas une seconde il n'avait cessé de se torturer les méninges, mais la réponse lui échappait. Dieu qu'il détestait ça. Il grimpa sur un roc, tourna le dos à Sebastian et se tut. Sebastian ne faisait pas partie du plan de Mobius. Il n'avait pas été "invité" dans le STEM ; il n'était, aux yeux de Mobius, qu'un dommage collatéral. Il ne devait donc pas le prendre en compte dans l'équation. Mobius avait dû choisir, pour le rapatriement, un lieu que Ruvik exécrait, au point de ne pas souhaiter y remettre les pieds. Il n'était pas très avancé. Ce genre d'endroits se comptaient par dizaines. Toutefois, maintenant qu'il avait regagné un corps, un corps qui aurait pu de nouveau être maltraité, ouvert, déchiré, il songeait bien à un endroit, dont la seule vue lui aurait retourné le coeur, au souvenir des souffrances qui lui y avaient été infligées.
Il se rappelait ce moment où il avait dû réaffronter ces réminiscences, pour les révéler à Sebastian. Il n'avait pu en montrer autant qu'il le souhaitait. L'apparition s'était effacée d'elle-même ; son cerveau n'aurait jamais supporté d'aller jusqu'au bout. De revivre la douleur quand il l'avait incisé de long en large. Comme un specimen de recherche. Exactement de la même façon qu'opérait Ruvik avec ses "patients" involontaires. La douleur. Il avait cru qu'elle le rendrait fou à lier. Peut-être que ça avait été le cas. Il se gratta nerveusement, à l'un des endroits où la lame avait entaillé son derme.
- Ruvik.
Il était pâle comme un linge. Sebastian prit sa main et l'écarta. Ruvik s'efforça de reprendre son assurance habituelle.
- Je crois que je connais notre destination.
Le seul point positif était qu'ils savaient tous deux par coeur le chemin pour parvenir à la salle en question. Arrivé devant l'entrée, au terme du couloir qui lui avait paru si court, Ruvik stoppa brutalement. Il parut se fermer à tout, tétanisé, les yeux rivés sur un point invisible devant lui, comme une victime traumatisée revivant son calvaire. La vue d'un simple objet, de cet endroit somme toute banal, suffisait à tout raviver. Sebastian pressa son épaule. ça ne se reproduira plus. Ruvik ne serait plus ni victime, ni bourreau. Sebastian ne le permettrait pas.
- Il est mort maintenant.
- Tu l'as vu, pas vrai ? chuchota Ruvik. A ton avis, est-ce qu'il a souffert ?
Toujours moins que toi. Sebastian se remémorait la scène ; ça avait été si rapide. Trop rapide pour qu'il paye réellement sa dette. Il esquissa un pas en avant, mais Ruvik ne lui emboîta pas le pas ; il restait figé, en arrière, ses pieds fermement ancrés dans le sol. Dans l'ombre de sa capuche, il lui lança un regard glacial.
- Tu lui aurais permis de vivre.
Sebastian ne réussit pas à affronter ses yeux vibrants de colère ; il baissa les siens. C'est vrai. J'ai sûrement été faible. Même quand il avait vu Jimenez s'en prendre à Leslie, lui porter atteinte, il n'avait qu'à peine élevé la voix. Parce que son envie de s'en sortir avait primé sur tout le reste. Il avait vu un espoir de survivre, de s'échapper, et, envers et contre tout, il avait souhaité le garder.
Ruvik ne remuait toujours pas. Sebastian aurait pu le presser, mais ce n'était pas la peine. Juli ne s'était pas encore montrée. Ils étaient contraints de l'attendre. Au bout d'un moment, Sebastian lâcha, assez pathétiquement :
- Il aurait fini sa vie en prison.
Ruvik lui rit au nez. Un rire atroce chargé d'amertume.
- Non. N'essayes pas de me la faire. Pas à moi, Sebastian.
Celui-ci voulut rétorquer, s'excuser pour sa défaillance, mais il se remit brusquement en mouvement et le dépassa en le bousculant. Parfois, dans ces moments-là, Sebastian craignait que ce qu'ils avaient construit, en luttant contre vents et marées, ne vole en éclats. Il avait l'impression qu'il aurait suffi d'une parole, d'un mot de trop. Ils entraient en désaccord sur tellement de choses et Ruvik lui jetait fréquemment ses critiques au visage. Ils avaient tant de reproches à s'adresser. Tant de points de vue divergents. Quelquefois, Sebastian se demandait s'il n'aurait pas été plus raisonnable de lâcher prise, de tout laisser tomber, mais l'idée, aussitôt qu'elle lui traversait l'esprit, lui paraissait inqualifiable, abjecte. Contre nature. La voix de Ruvik interrompit le cours de ses pensées. Il n'avait émis qu'un souffle, mais Sebastian percevait tout ce que ce maigre soupir exprimait, à savoir une terreur sainte, irrationnelle, comme si le lieu lui-même lui voulait du mal.
Ruvik avançait avec lenteur, à pas feutrés, au coeur de ce qui avait été le sanctuaire de sa peine. A bout de souffle, il frémit, en ressentant de nouveau la caresse du scalpel sur sa peau. Les lumières vacillèrent, comme si la pièce tout entière était imbibée de sa peur et de sa lente agonie. Il n'avait jamais prié auparavant, mais, ce jour-là, il avait supplié les dieux pour que son martyre prenne fin. Mais, à chaque seconde, alors qu'il croyait que la mort le libérerait enfin, Jimenez rajoutait une dose de morphine, qui ne faisait guère d'effet, ou de ce gel qui le maintenait en vie, alors que ses entrailles et son cerveau étaient exposés à l'air libre.
Durant la dissection, Jimenez se concentrait, mais lui parlait, comme lorsqu'il lui rendait une visite de courtoisie, avec cette même amabilité de convenance répugnante. Les sons des chairs découpées méticuleusement, sa voix écoeurante, son rire même de temps à autre, honnête. Honnête comme quand il l'avait approché, pour l'amadouer, pour lui mentir en l'endormant avec de douces paroles. Non, Ruben, tu n'es pas un monstre. Tu es seulement un génie, un incompris. Mais, moi, je te comprends et je t'accepte. Un tissu dégoûtant de mensonges, dans lequel le petit garçon s'était empêtré. Ruvik ne le vit pas venir, mais ses nerfs craquaient. Il manqua de basculer. Il se rattrapa à une table et Sebastian accourut.
- Il est mort, répéta-t-il avec davantage de fermeté. Maintenant, tout ce qu'il te reste à faire... c'est de l'enterrer.
De le sortir de ton esprit. Il ne te fera plus jamais de mal. Il n'y avait rien d'autre à dire. Ou peut-être...
- Je l'aurais tué.
Ruvik releva les yeux vers lui, pour le moins étonné. Il le scruta, jusqu'à ce que Sebastian reprenne, le plus sérieux du monde :
- Aujourd'hui, je l'aurais tué. Pour toi.
Ses mots rendirent enfin le sourire à Ruvik. Le blond alla droit aux ordinateurs ; s'il se concentrait sur sa tâche, il perdrait peut-être de vue tout le reste. La machine fonctionnait, ce qui était assez étrange pour renforcer ses certitudes ; il s'agissait bel et bien du lieu de rapatriement. Il pianota un moment sur les touches. Sebastian s'imaginait déjà sorti d'affaire, quand Ruvik soupira, avec exaspération :
- Il nous faut un code.
Ils patientaient depuis près de deux heures, quand des bruits de talon retentirent dans le couloir. Des bruits très rapides de course. A sa suite, retentissaient des râles monstrueux. Juli, en apercevant Sebastian et Ruvik, parut envisager de faire demi-tour, se demandant si elle ne leur préférait pas les monstres.
- Mets-toi à terre ! hurla Sebastian et il transperça d'un carreau d'arbalète toute une rangée de créatures.
Les monstres fichées au mur opposé s'agitaient toujours. Ruvik ramassa une hache et leur explosa le crâne. Sans leur intervention, Juli ne s'en serait jamais sortie vivante. D'un autre côté, c'était Sebastian qui avait réduit ses chances de survie à néant, en s'appropriant toutes ses munitions à leur arrivée. Sebastian s'apprêtait à parler, quand Ruvik le coupa.
- Le code.
Comme Juli ne s'exécutait pas immédiatement, il réitéra sa demande, de la même voix arbitraire. Dans la tête de la femme, se jouait une terrible pièce. Certes, ils avaient sauvé sa vie, pour la lui reprendre plus tard évidemment, mais elle ignorait tout de leur dessein. Mais elle ne pouvait qu'imaginer ce qu'il adviendrait si Ruvik retournait dans le monde réel. Avec ou sans pouvoirs, il incarnait toujours un danger. Elle n'avait été que trop marquée par sa première rencontre avec lui. Ruvik ne transigerait pas avec ses principes ; il ne négociait pas avec toute personne qu'il lui estimait inférieure. Sebastian, à l'inverse, mit un peu d'eau dans son vin. Il adopta un ton calme et fit tout pour la mettre en confiance. Lui révéler une facette humaine de Ruvik était peut-être la solution.
- Kidman... Tout ce qu'on veut, c'est rentrer.
Tout en parlant, il passa sa main dans le dos de Ruvik, qui était resté en retrait, pour le ramener à sa hauteur. Le geste en soi ne dénotait rien de particulier tant il semblait anodin. Pourtant, elle en déduisit une foule de petites choses. Cela venait plutôt du naturel et de la douceur qui en émanait, mais aussi de la façon dont la main s'attarda une infime seconde dans le bas du dos du blond. Réalisant ce qui se cachait derrière, Juli ressentit une courte gêne. Certaines réactions antérieures de Sebastian lui avaient mis la puce à l'oreille, mais que Sebastian ait été manipulé par Ruvik lui avait paru plus plausible. Elle l'imaginait parfaitement lui promettre monts et merveilles, le laisser espérer des retrouvailles avec sa fille décédée. Apparemment, il n'en était rien. Et si Ruvik avait vraiment changé ? Ce qui acheva de la convaincre fut la mine contrite de Ruvik. Il avait rompu le contact visuel avec elle. Son regard d'habitude si posé s'était troublé et évitait résolument le sien. Il avait honte qu'un homme ait pu le détourner de ses vieux objectifs et travers.
- Laissez-moi faire, déclara-t-elle au bout d'un moment, une fois son dilemme cornélien résolu.
Elle commença à programmer l'ordinateur pour initialiser le retour.
- Nos corps devraient apparaître autour de la machine, expliqua-t-elle, tout en tapant le code. Il nous faudra ensuite nous déconnecter nous-mêmes.
- Et ? la pressa Sebastian, les nerfs à vif ; il craignait encore quelque piège.
Elle déçut ses attentes, mais dissipa ses soupçons. Elle paraissait aussi fébrile que lui.
- Je n'en sais pas plus, avoua-t-elle et son index se suspendit au-dessus de la dernière touche. Prêts ?
Ils opinèrent du chef, Ruvik insensiblement, et elle entra l'ultime lettre du code. Un concert de sons stridents envahirent la pièce, trouvant écho contre les parois de métal qui les renvoyaient deux fois plus fort. Sebastian, les mâchoires serrées, garda contre lui Ruvik, qui se bouchait les oreilles comme si sa vie en dépendait. Un hurlement inhumain fissura le tumulte.
- Evidemment... Elle veut nous dire au revoir... grogna Sebastian.
Le tremblement parcourut Ruvik telle une onde, l'agitant de la plante des pieds jusqu'au sommet du crâne.
- Elle refuse que je parte.
De me perdre une troisième fois.
- Il faudra bien qu'elle s'y fasse ! rétorqua le brun en approchant de la machine.
Les deux hommes échangèrent un rapide regard complice, porteur du même message. T'es à moi. Peu à peu, dans les baignoires reliées à la machine, leurs silhouettes inconscientes prenaient corps.
- C'est lent bordel ! s'énerva Sebastian. On a pas la nuit !
Un second rugissement tonna et les lumières s'éteignirent une seconde, comme lors d'un orage. Quand l'électricité revint, l'ombre de la gigantesque araignée se dessinait déjà au détour du corridor. A intervalles réguliers, l'obscurité succédait désormais à la clarté et, à chaque fois, la bête se rapprochait. Heureusement, les corps des prisonniers achevèrent leur processus et se matérialisèrent. Juli ne perdit pas une seconde. Elle se tenait déjà prête et se déconnecta sur-le-champ. Son départ entraîna un grand chambardement. Des fissures creusèrent les murs et sa baignoire se perça, le liquide qu'elle contenait se déversant au sol. Sebastian ne partirait pas sans Ruvik et celui-ci le savait. Le blond déclara, sans lui accorder un regard, les yeux rivés sur Laura.
- Pars devant. Je te rejoins.
- Ruvik !
- Je... te rejoins, répéta-t-il avec détermination.
Je te le promets. Il voulait juste dire au revoir à sa soeur. Il avait autrefois peur du changement, mais désormais il savait où était sa place. A présent, elle était auprès de Sebastian, dans la réalité, et plus ici, dans ce rêve. Ce rêve qui devait cesser, une bonne fois pour toutes. L'idée déplaisait à Sebastian, mais il se fia à lui.
- Je t'attends. De l'autre côté.
Sur ces mots, il quitta à son tour le STEM, à contrecoeur. Ruvik ne se détourna pas quand il s'évapora. Il se sentait comme délesté d'un fardeau et ses lèvres se fendirent en un mince sourire. Maintenant, il était seul avec elle. Il n'y avait plus personne. Il profiterait pleinement de leurs derniers instants, qu'il avait tant retardés. La scène se jouait enfin, avec beaucoup trop d'années de retard. Désormais, elle se dressait devant lui. Un minuscule pas les séparait. Il le franchit. Bizarrement, elle ne bougeait plus. Plus du tout. Elle qui, tour à tour, geignait et hurlait toujours n'émettait plus un son. Tout doucement, Ruvik approcha ses mains des cheveux masquant sa face et entreprit de les en écarter. Elle le laissait faire, toujours silencieuse, pétrifiée comme une statue. Lorsque la dernière mèche fut rejetée, Ruvik contempla son visage déformé et ensanglanté. Il plongea son regard dans le sien, même si ses yeux lui renvoyaient une culpabilité qui le mettait en miettes.
- Je suis désolé... d'avoir survécu... et pas toi.
Quelque part, il avait toujours cru qu'elle le blâmait pour cette raison. Les yeux pâles, vaguement bleutés, le scrutaient attentivement. Il n'était pas certain qu'elle le comprenne, mais il poursuivit :
- Je suis désolé d'avoir encore la chance d'être heureux, alors que toi non.
Tu ne l'auras plus jamais, même si tu la méritais plus que moi.
- J'ai essayé...
Tellement de fois qu'il en avait perdu le compte. Il déglutit à grand peine. Ce qu'il s'apprêtait à dire lui coûterait peut-être la vie. Sebastian avait eu beau lui répéter que cette chose n'avait pas de rapport avec Laura, Ruvik n'était pas dupe. Il espérait qu'une once d'elle, de son essence, habitait encore ce corps et qu'elle prendrait le dessus.
- Mais je dois accepter que rien ne pourra jamais te ramener. ça doit s'arrêter maintenant.
Il se recula, détachant avec beaucoup de douleur et de honte ses yeux des siens. Elle ne l'agressa pas et demeura muette ; Laura vivait encore, quelque part, perdue. Ruvik enroula ses doigts autour du câble.
- Je n'oublierai pas. Je... vivrai juste avec.
Elle aurait pu le tuer ; elle n'avait qu'à étendre le bras. Il lui offrait le choix. Cette vie qu'elle avait sauvée, il lui permettait seulement de la reprendre. Il serait alors demeuré avec elle, toute l'éternité, dans la fange de ce monde. Mais elle remua pas d'un pouce. Ruvik sourit. Une chaleur apaisante lui réchauffa l'âme. Je savais que tu comprendrais.
- Adieu Laura...
Et il tira sur le câble. L'épine s'extirpa de la nuque de son alter ego réel. Laura poussa un ultime hurlement, qui ressemblait à s'y méprendre à une plainte larmoyante. Peu à peu, les contours de tout ce qui l'environnait devinrent flous. Juste avant de perdre conscience, Ruvik entendit des pleurs, ceux d'une jeune femme. Puis ce fut le silence et le noir.
- Doucement... Doucement... Je te tiens...
Ruvik entrouvrit ses paupières, qui retombèrent aussitôt, sans qu'il le leur ordonne. Il sentait obscurément des mains l'agripper, percevait des voix et des sons plus indistincts les uns que les autres. Puis un frisson le secoua violemment. Il était mort de froid.
- Hé... T'es avec nous ? s'enquit la voix grave et soucieuse d'un homme.
Sebastian. Ruvik l'avait tout de suite reconnu, mais ses lèvres étaient comme engluées et sa tête semblait peser une tonne. Il déploya tous les efforts du monde pour rouvrir les yeux et balada son regard incertain sur son corps allongé. Des restes de gelée nutritive lui dégoulinaient encore sur le torse et les jambes. Il était nu, mais c'était alors le dernier de ses soucis. Apparemment, Sebastian et lui étaient dans le même bateau. Juli portait une combinaison, preuve qu'elle était la seule destinée à réchapper de l'expérience. Une vague de haine submergea Ruvik, qui n'était alors pas capable de laisser libre cours à son ire. Ces enfoirés de Mobius. Ils avaient voulu les garder en vie dans le STEM aussi longtemps que possible. Leur retirer leurs vêtements permettaient une meilleure et plus rapide absorption des nutriments contenus dans le gel.
Il se contenta de tapoter l'avant-bras de Sebastian, pour lui signifier qu'il allait bien. Quand il eut à peu près recouvré ses esprits, il se redressa, malgré les vertiges qui le saisirent.
- T'en as mis du temps, fit remarquer Sebastian ; il s'était rongé les sangs et il lui en tenait rigueur.
- Il fallait que je règle le problème, répliqua Ruvik, avec agressivité, puis il ajouta, d'une voix adoucie : Maintenant, je sais que Laura m'approuve.
Il reprit presque aussitôt, mais à l'adresse de Juli :
- Où sommes-nous ?
Nul besoin de l'insulter ou de la menacer ; il la sommait de répondre de son simple ton.
- A vue de nez... débuta-t-elle, au terme d'une rapide inspection, je dirais une sorte de blockhaus. En tout cas, chose sure, nous avons quitté les locaux de Mobius.
Il esquissa un pas vers elle et elle détecta immédiatement le danger ; il suffisait de croiser son regard.
- Comment sort-on d'ici ?
- Je vous l'ai dit, riposta-t-elle, d'une voix tranchante. Ils ne m'ont donné que le code.
Une moue de déplaisir se peignit sur le visage de Ruvik, qui se tourna lentement vers Sebastian. Vas-y. Tu sais ce qui te reste à faire. Sebastian répugnait d'autant plus à la tuer qu'il n'avait pour arme que ses poings. Ce serait long et pénible, autant pour lui que pour elle. Juli recula précipitamment.
- Vous ne pouvez pas faire ça ! Je... Je vous ai aidés de mon plein gré ! se défendit-elle.
Un ricanement sardonique de Ruvik lui fit écho et Sebastian marcha vers elle.
- Montrez-moi justement que vous n'êtes pas devenu comme lui ! s'écria Juli, désespérée et acculée.
Que je n'ai pas libéré deux monstres au lieu d'un. Puis, haletante, brisant sous la tension qui avait envahi l'espace, elle jura d'une voix grondante :
- Je ne dirai rien, même si Mobius m'interroge.
Sebastian, les sourcils froncés, finit par se détourner ; le regard assassin de Ruvik lui brûla la nuque. Si un regard pouvait tuer... Etrangement cependant, le blond ne fit pas la moindre réflexion et, les dents serrées, les suivit, alors qu'ils reprenaient l'exploration du bunker. Ils progressaient en silence, Ruvik et Sebastian aussi tendus l'un que l'autre et Juli se sachant pertinemment sur la corde raide. Une dizaine de minutes s'écoula. Ils parcoururent un couloir en piètre état. Des fragments de l'acier constituant les murs jonchaient le sol, métallique lui aussi. Alors qu'ils le quittaient, Ruvik poussa brutalement Sebastian sur le côté et, avant même que Juli ait pu crier, il lui plantait un éclat de métal dans la jugulaire. Personne, pas même Sebastian, qui connaissait si bien Ruvik, ne l'avait prédit. Ruvik et Juli basculèrent à terre. Elle résistait toujours, malgré le jet écarlate sortant de sa gorge ouverte. Ruvik grogna, tout en la poignardant encore :
- Immonde... salope...
Le sang lui giclait sur la face, le torse. Il était furieux, mais pas contre elle en réalité. Juli n'était qu'une victime par ricochet de sa colère dirigée contre lui-meme. Pendant une fraction de seconde, dans le STEM, il lui avait semblé retrouver Laura et il avait dû l'abandonner ; il se détestait pour n'avoir pas découvert la clef de son retour parmi les vivants. Il exécrait le choix qu'il avait dû faire et, une seconde, il avait haï aussi Sebastian pour l'avoir contraint à choisir. Dans sa tête, son sang se confondait avec celui jaillissant des blessures devant lui. Les cris étaient à peine différents, peut-être un octave plus aigu seulement.
Sebastian se rua aussitôt sur lui et le cogna contre le mur. Il jeta un regard sur Juli, qui agonisait et ne tarderait pas à expirer ; ce n'était qu'une question de secondes. Ruvik, piégé entre lui et la paroi, renâcla avec dédain.
- T'avais pas besoin de faire ça ! lui hurla le brun, en plein visage.
Une grosse veine battait sur sa tempe droite. De fines gouttettes perlaient son front. Il paniquait. En revanche, Ruvik conservait son flegme légendaire ; il avait une excuse, toute prête.
- C'était à toi de la tuer, mais, comme d'habitude, murmura-t-il en accentuant ces mots précis, tu as failli.
La déception dans ses yeux détruisit Sebastian et anéantit toutes ses forces. Il le lâcha mollement. Ruvik reprit, sur un ton implacable, qui ne pardonnait rien, ne laissait aucune faute impunie :
- Nous ne pouvions pas lui faire confiance. Elle nous avait déjà menti. Trop de fois.
Sebastian, le regard hagard, regardait tour à tour Juli, devenue cadavre, et Ruvik.
- Nous n'avons pas le droit de lâcher maintenant, Seb. Tu l'as dit toi-même.
Ruvik glissa sa main derrière son cou et rapprocha son visage du sien ; il ne se montrait que rarement aussi tactile. D'ordinaire, c'était Sebastian qui initiait ce type de rapprochement. Si Ruvik s'en chargeait, alors il devrait réellement prendre les choses au sérieux. Il plongea son regard dans le sien, son front pâle frôlant celui basané de Sebastian.
- Ce n'est sûrement pas la dernière personne que nous devrons éliminer.
Ne m'abandonnes pas. Reste avec moi jusqu'au bout. Il le soupesa, pendant que Sebastian se débattait mentalement, tiraillé entre ses valeurs, son devoir, et son affection pour lui. L'homme se surprenait parfois à se demander où se trouvait la frontière entre le Bien et le Mal, entre ce qu'il s'était fait pour mission de protéger et ce qu'il devait combattre. Il se pensait capable de maîtriser Ruvik, d'enterrer ses pulsions sadiques comme Laura le faisait, de finir ce qu'elle avait commencé. Mais s'il se trompait ? Si Ruvik mentait ? Les cadavres s'amoncelaient et Sebastian avait l'impression de totalement perdre le contrôle qui avait été sien de manière si précaire. Tout se résumait à un problème de confiance, comme avant, comme toujours. Ruvik reprit, comme s'il avait lu dans ses pensées :
- Je veux qu'on puisse vivre... sans risquer de se faire attaquer ou enlever à chaque minute.
On doit se battre pour s'en sortir. Et quoi de mieux, pour vivre en paix que d'éradiquer la menace ? De l'annihiler totalement, parfaitement.
- Seb...
La raison du détective lui ordonnait de freîner, de ralentir la cadence. Peut-être sans aller jusqu'à s'arrêter, mais il l'avertissait. Etait-ce vraiment les autres ? Ou était-ce juste eux, qui se complaisaient à se chercher de nouveaux problèmes ?
- Tu vas les laisser s'en tirer comme ça ? Après qu'ils nous aient arraché à notre vie ?
A ce semblant de quotidien normal que nous avions réussi à recréer. Et le regret dans la voix de Ruvik, tremblante de colère, était presque palpable. Sebastian ne répondit pas, mais il précipita sa bouche sur la sienne, la dévorant d'un baiser. Ruvik rompit le baiser, après un moment ; il souriait, presque diabolique. Il était toujours ainsi, à la frontière entre ce qui était juste et ce qui ne l'était pas. Marchant sur la ligne comme un funambule.
- Parfait...
Sur ces mots, ses doigts se décrispèrent et son arme chuta, dans un vacarme métallique. Comme si rien ne s'était passé, il se remit en marche, en enjambant la dépouille étendue en travers du couloir dans l'indifférence la plus totale. Il se sentait mieux. Sebastian contourna la dépouille, avec une sorte de révérence craintive ; il savait qu'elle ne se relèverait pas, mais il éprouvait tant de culpabilité à sa vue. Il lui appartenait d'éviter ça et il avait échoué. En plus, il avait déçu Ruvik. Il avait perdu sur toute la ligne. Et maintenant ? Son regard se reporta sur le blond, qui cheminait devant lui, l'air altier et assuré pour quelqu'un en tenue d'Adam. Il laissait dans son sillage des traces sanglantes. Sebastian voulait le suivre. Il fit un pas dans sa direction, mais son cerveau savait que c'était une erreur. Maintenant... que faire ? Sortir d'ici et régler son compte, légalement ou non, à Ruvik ? A la personne qu'il aimait ? C'était inenvisageable et ce n'était pas comme si Ruvik ne l'avait pas prévenu ; il lui avait clairement fait comprendre que Juli ne pouvait pas demeurer en vie, pour leur sécurité.
Ruvik l'a tuée pour nous. Il l'a dit. Aucun plaisir malsain là-dedans. Sebastian se le répéta une bonne dizaine de fois, jusqu'à ce que la pensée inhibe ses doutes. L'embarras renaissait chaque fois que ses yeux croisaient quelque empreinte vermeille, mais, alors, Ruvik lui adressait un faible sourire et Sebastian ne pouvait que croire en lui. Sebastian avait constamment maintenu sa garde ; pourtant, Ruvik avait su le toucher en plein coeur.
Ils traversèrent nombre de salles et de corridors qui se ressemblaient tous. Cet endroit paraissait, dès sa construction, avoir été destiné à servir de tombeau. En dépit de son apparente superficie importante, il ne comprenait aucun plan. Les rares planques étaient toutes vides. Ils ne trouvèrent absolument rien, ni armes, ni même vêtements, seulement de vieilles couvertures.
- On devrait peut-être s'arrêter ? s'enquit Sebastian, de plus en plus inquiet pour Ruvik ; il faisait si froid sous terre, dans cet univers lisse d'acier et de béton.
Le blond grelotta de nouveau ; il n'avait pas sa résistance. ça avait été trop, beaucoup trop pour lui, pour son organisme. Il y avait des choses auxquelles même une intelligence hors du commun ne pouvait pallier. Ses extrémités se marbraient, se coloraient, au point de devenir violacées. La base de ses ongles et ses articulations adoptaient même une inquiétante teinte noirâtre.
- Si je m'arrête, je crois que je gèlerai, bredouilla-t-il, le visage crispé tant il frissonnait.
Et rien, pas même les couvertures que Sebastian lui avait laissées, ne semblait suffire à maintenir sa température corporelle. Sebastian frotta ses mains entre les siennes plusieurs minutes, comme il ne les sentait plus. Pendant ce temps, il essayait de se remémorer le chemin qu'ils avaient suivi. Ce bunker était un vrai labyrinthe. Trouver la sortie s'avérerait difficile. Un coup de poker... S'il en existait une pour commencer. Sebastian y songea sans le dire tout haut. Et si l'entrée avait été condamnée ? Non. Mobius en avait forcément prévu une pour Juli. Toutefois, elle pouvait toujours être gardée.
Cela devait faire près d'une journée. Ou d'une nuit. Qu'ils tournaient en rond dans le blockhaus. Il n'avait pas la moindre idée du temps qui s'était écoulé pendant leur voyage dans le STEM. Peut-être quelques minutes à peine, comme lors de sa première expérience. Ou beaucoup plus. Il comptait sur Ruvik pour repérer le chemin, comme dans les égouts, mais le blond avait fini par s'endormir ; il gisait dans l'enclos de ses bras. A première vue, il paraissait apprécier le ballottement de ses bras ; en réalité, il était en hypothermie. Sa température était descendue graduellement jusqu'à atteindre le seuil minimal, nécessaire afin d'assurer le fonctionnement de ses organes vitaux ; le reste de son organisme s'était désactivé, telle une machine en panne de courant.
- Tu ne trouveras jamais tout seul...
Ces derniers mots avant qu'il ne sombre dans son sommeil de survie. Sebastian l'avait vu fermer ses yeux, pour ne plus les rouvrir. Il avait accéléré le pas, en l'emportant. T'en fais pas. Je me débrouillerai. Le destin s'acharnait peut-être contre eux, mais lui pouvait se montrer encore plus batailleur. Arrivèrent les moments où lui-même commença à peiner. Il s'arrêta de moins en moins souvent pour écouter le rythme cardiaque faible, mais encore présent, de Ruvik, parce qu'il savait ne bientôt plus être capable de se remettre en marche. Ses membres s'engourdissaient et la faim le tenaillait. Il regretta de n'avoir pas ingurgité de ce fichu gel nutritif.
Il luttait tant pour ne pas baisser les bras et juste ne pas s'écrouler par terre qu'il mit un temps avant de remarquer que son souffle ne produisait plus de buée. Ils se rapprochaient de la surface et l'air se réchauffait doucement. Une heure après, il atteignait le bas d'un escalier. Doucement, il leva les yeux. Ce qu'il entrevit lui brûla les rétines. Il apercevait enfin le soleil, la lumière. Il se pressa, autant qu'il le pouvait dans son état.
Il franchit enfin le seuil. Pour se retrouver au milieu de nulle-part. Rien à l'horizon, rien hormis cette étendue désertique piquée d'arbustes racornis. Pas de gardes certes, mais pas non plus de route, ni d'habitation, ni de dispensaire. Juste le néant. Et lui était là, blessé, sans protection aucune, sans même le moindre vêtement, avec Ruvik évanoui. On va crever. Il le pensa avec une réelle et profonde certitude, pour la première fois de sa vie. Il ne voyait plus d'issue. Ils nous ont eus. Il hurla, désespéré.
- Y a quelqu'un ?! Pitié ! On a besoin d'aide !
Son appel se perdit dans le vent qui se levait. Les montagnes dans le lointain lui renvoyèrent un infime et misérable écho. Il repartit, sans même savoir la direction à prendre. Il aurait pu tout aussi bien se jeter droit dans la gueule du loup ou se diriger vers le désert ; il n'en avait pas la moindre idée. Il devait encourir le risque ; dans sa situation, il n'avait pas le droit d'hésiter, de perdre du temps à tergiverser. Leurs vies en dépendaient.
Après un temps qui lui parut infini, Sebastian crut apercevoir au loin les contours d'une bicoque de bois, isolée, mais il songea à un mirage. Il décida cependant de poursuivre dans cette direction. Lentement, la nuit tomba. Dans la pénombre qui régnait désormais, ajoutée à sa vision troublée par la fatigue, il ne distingua vite plus rien. Il s'acharna, dévala une dune, tout en tâchant de ne pas trop bousculer son précieux chargement. Mais, arrivé en bas, il tomba d'épuisement, incapable de continuer.
Il se réveilla sans la sensation du sable chaud entre ses doigts. Et surtout sans le poids de Ruvik entre ses bras. La panique succéda instantanément au calme. Ses yeux à demi-clos s'ouvrirent brutalement. Ses mains tâtonnèrent les couvertures jetés sur lui et il les repoussa avant de balayer la pièce dans laquelle il se trouvait du regard. Ses yeux s'arrêtèrent sur Ruvik, allongé dans un autre petit lit, lui aussi recouvert de draps propres.
Sebastian posa un pied à terre. Rien, exception faite de quelques vertiges attestant de sa fatigue récurrente. Rien de bien inquiétant en fin de compte. Il se dressa, s'équilibra en se tenant au mur. Tout ce temps, il gardait les yeux rivés sur Ruvik, dont il discernait à présent la respiration tranquille et naturelle ; il se portait bien. La tension de Sebastian diminua drastiquement. Il sourit, s'autorisa à gaspiller quelques secondes pour le regarder dormir si paisiblement. Un spectacle devenu si rare.
Au lieu de se ruer sur lui, il se permit de le laisser se reposer encore un peu, même s'il ne tarderait pas trop à le sortir de son sommeil ; ils ne savaient pas où ils étaient, ni comment ils avaient atterri ici. Il tâta son torse, là où l'éclat de verre l'avait transpercé. Il découvrit la peau boursouflée, mais la plaie s'était refermée et ses bordures gardaient des restes gras de pommade cicatrisante. L'idée que quelqu'un ait pu les recueillir et prendre soin d'eux lui apparaissait si improbable. Ces derniers temps, toute personne qu'il croisait avait tenté d'attenter à leur vie, de les enlever, de les séquestrer. Sa confiance en le genre humain en avait pris un sacré coup et il comprenait mieux toute la rage et la misanthropie de Ruvik.
Il repéra des habits, accrochés au dossier d'une chaise près du lit dans lequel il s'était réveillé. Ruvik bénéficiait d'un traitement identique. Après avoir revêtu les vêtements propres, ce qui lui procura le plus grand bien, Sebastian remarqua une boîte de pilules sur la table de chevet de Ruvik. Il fronça les sourcils et s'en approcha, s'empara du flacon et rit vite de sa bêtise. Des cachets pour traiter la migraine... Rien de bien méchant. De toute manière, cet endroit ne ressemblait pas du tout à une cache de Mobius. Les murs tendus d'une moquette bleuâtre étaient couverts de vieilles photos jaunies, soigneusement encadrées en dépit de leur faible qualité. La plus grande d'entre elles montrait un couple. La femme portait un bébé dans ses bras, tandis que son mari donnait la main à deux jeunes garçons. Une jolie famille heureuse. Ce que ni Sebastian, ni Ruvik, n'avait eu la chance d'avoir.
Ils se trouvaient donc bien chez quelqu'un. Un parfait inconnu les avait accueillis au sein de sa propre maison. Si Sebastian peinait à y croire, il était certain que Ruvik n'y accorderait pas une once de crédit. Le brun se rappela la petite maison de bois entrevue au loin, juste avant de s'évanouir. Il soupira ; il ne pouvait cependant pas prendre le risque de se laisser berner. Il alla auprès de Ruvik qu'il réveilla aussi doucement que possible. Ruvik ouvrit grand la bouche, choqué, incapable de comprendre ce qui s'était passé durant sa longue absence. Il allait crier, mais Sebastian apposa sa main sur sa bouche, bloquant tout son. Peu à peu, n'apercevant plus que le visage de Sebastian penché sur le sien, qui lui répétait de se calmer et de se taire, le blond se calma. Promptement, à son regard, Sebastian comprit qu'il avait repris ses esprits et regagné tout son sang-froid. Il retira donc sa main et se releva.
- Comment tu te sens ? s'enquit-il, à voix basse.
- Mieux que dans mes souvenirs, répondit Ruvik, dans un souffle.
Il marqua une pause, tout en finissant de se vêtir, et reprit, sur un ton concerné :
- Et toi ?
Le détective lui servit sa réponse habituelle, celle qu'il lui aurait donné même s'il avait été au bord de l'évanouissement, se vidant de son sang, juste pour le rassurer.
- ça va.
Le doux mensonge. Ruvik attrapa son bras ; lui-même semblait inquiet.
- Que s'est-il passé ? Où sommes-nous ? Mobius...
Est-ce qu'ils nous ont retrouvés ? Il avait beau réaliser que cette chambre était bien trop personnelle pour appartenir à des locaux de Mobius, il ne pouvait pas écarter la possibilité que les gens vivant ici les ait dénoncés et ne les garde en vie que dans le but de les livrer à l'organisation plus tard. Sebastian, ennuyé, ne pouvait répondre à aucune de ses questions. Il se contenta de déposer un rapide baiser sur ses lèvres, ce qui n'arrangea rien à l'anxiété de Ruvik.
- Laisse-moi faire, ok ? Je ne pense pas que Mobius soit responsable cette fois...
Fais confiance aux gens. Des bribes de conversation, entre un homme et une femme apparemment, leur parvenaient depuis une autre pièce. Sebastian, en gardant Ruvik derrière lui, ouvrit la porte et sortit de la chambre pour déboucher aussitôt sur une cuisine, faisant aussi office de salle à manger et de salon. Un téléfilm des plus banals passait à la télévision, qui devait être plus vieille que Sebastian et Ruvik. Quelque chose mijotait sur les plaques métalliques. ça sentait bon la viande grillée et la cigarette ; Sebastian rêvait de s'en griller une, avec tout le stress qu'il avait accumulé. Mais, pour l'instant, il restait juste interdit, sur le seuil. Deux personnes âgées, assises autour de la table centrale, levèrent leurs yeux fatigués vers eux. Leurs lèvres ridées se fendirent en un gentil sourire.
- Vous êtes enfin réveillés !
On poursuit sur le thème de la famille XP
(et désolé pour Juli... Pas sûr qu'elle le méritait, mais c'était le plus logique)
Merci aux lecteurs,
Beast Out
