Chapitre 11

...

Roxas avait fini par rentrer à l'appartement pendant la nuit. Il avait traversé le salon sans allumer la lumière, s'était dirigé vers sa nouvelle chambre, avait enlevé ses chaussures et son pantalon et s'était caché sous sa couverture, les pieds et les mains glacés. Il n'avait pas le courage de prendre une douche pour se réchauffer.

Il repensa au temps où il était vivant. Les souvenirs qui lui étaient revenus lui paraissaient distants, comme s'il s'agissait d'une autre personne et qu'il était simplement spectateur. L'affection qu'il ressentait pour ses amis, les sentiments forts qu'il avait ressentis durant sa jeunesse, tout était pourtant bien réel pour lui, mais il n'arrivait pas encore à associer son ancienne vie à la Cité du Crépuscule et à l'armée à sa vie actuelle dans le monde des morts.

Enfin, sa vie… Il n'était pas bien sûr que le mot « vie » corresponde vraiment ici. Après tout il était mort. Il évitait d'y penser la plupart du temps, mais la pensée lui revenait parfois. Dans ces moments, il se demandait si cela valait vraiment la peine de faire autant d'efforts. Même s'il se souvenait de tout, à quoi est-ce que ça l'avancerait ? Et puis, les souvenirs qu'il avait récupérés jusqu'à présent étaient heureux, mais qu'en serait-il du reste ? Les années suivant la fin de son entraînement seraient certainement marquées par la guerre et les conflits, et il connaissait déjà la fin de son histoire. Avait-il vraiment envie de se souvenir de la guerre et de sa mort ? Peut-être vaudrait-il mieux se contenter de ce qu'il s'était déjà remémoré. Il pourrait vivre en sachant qu'il avait des amis qu'il aimait, dans l'espoir qu'ils s'en soient sortis et vivaient en paix et heureux à présent. Tant qu'il ne savait pas, tout était possible.

Il se retourna dans son lit, peu enclin à se lever. S'il n'avait pas cette curiosité, cette envie de savoir qui le rongeait, il serait probablement plus heureux. Il pourrait oublier toutes ces questions sur les Keyblades ou les Sans-cœur et se contenter de faire comme Axel et profiter de chaque jour sans réfléchir aux choses compliquées.

Il soupira. Il savait très bien qu'il ne pourrait pas faire ça. Il n'était pas comme Axel, il ne pouvait pas ne pas y penser. Il fallait qu'il sache, même si ce savoir devait être douloureux au final. Il voulait comprendre comment il avait atterri ici, savoir pourquoi il s'était réveillé dans ce monde. S'il était là, c'était forcément pour une raison. Il fallait qu'il y ait une raison.

Il finit par se lever, réalisait qu'il n'avait pas mangé la nuit dernière et que la faim commençait à le tirailler. Il regarda l'heure ; il n'avait pas dû beaucoup dormir car il n'était pas encore neuf heures, et le salon était vide. Il ouvrit en grand les placards de la cuisine et en sortit de quoi se faire quelques sandwichs avec ce qu'il trouva, ainsi qu'une thermos qu'il remplit de café avant de tout emballer et ranger dans une sacoche. Il avait pris l'habitude de faire apparaître des choses dans les meubles vides et le faisait sans y réfléchir à présent.

Alors qu'il s'avançait vers la porte d'entrée, Riku sortit de sa chambre et entra dans le salon. Il resta debout en silence à regarder Roxas qui fit tous les efforts du monde pour l'ignorer, attrapant et enfilant son manteau noir.

— Où est-ce que tu vas ? demanda Riku.

Roxas serra les dents. Il avait espéré ne pas avoir à lui parler.

— T'en fais pas, j'ai pas l'intention de m'enfuir, répondit-il entre ses dents.
— Roxas…

Il semblait avoir envie de dire quelque chose, mais Roxas n'était pas d'humeur. Il ouvrit la porte sans attendre et sortit à l'extérieur ; il s'était remis à pleuvoir mais Roxas ne s'en préoccupa pas. Il fit quelques pas et fit apparaître un portail devant lui avant de s'y enfoncer sans prendre la peine de vérifier si Riku l'avait suivi dehors ou non.

Roxas monta jusqu'à la tour de l'horloge de la Cité du Crépuscule et s'y assit pour manger dans le calme. Comme il l'avait supposé, la pluie et le vent d'Illusiopolis s'arrêtaient à l'enceinte de la ville et les autres parties du monde restaient comme d'habitude. Un soleil gris et sans chaleur illuminait les environs et aucun vent ne soufflait, pas plus qu'on ne ressentait de sensation de chaud ou de froid dans l'air.

Une fois rassasié il ferma les yeux et tenta de faire apparaître une brise autour de lui. Il lui fallait encore beaucoup trop de temps à son goût pour pouvoir utiliser la magie et il s'épuisait rapidement, aussi il s'entraînait dès qu'il avait un moment de libre. Au bout d'un moment il sentit le souffle du vent dans sa nuque et se concentra sur maintenir une brise légère sans en perdre le contrôle. Axel lui avait conseillé cet exercice, lui racontant que lui-même dans sa jeunesse s'entraînait souvent de la même manière en faisant apparaître une petite flamme dans la paume de sa main sans la laisser devenir chaude au point qu'elle le brûle. Cela lui permettait de s'habituer à la chaleur des flammes et à ne pas les craindre, mais il lui avait fallu des années d'entraînement avant de parvenir à avoir un contrôle total sur ce qu'il désirait ou non brûler.

Roxas n'en était pas à ce stade, mais il sentait qu'il n'avait pas encore retrouvé toutes ses capacités. Il ne savait pas comment l'expliquer. Quand il utilisait la magie, il avait l'impression de puiser dans une source d'eau à l'aide de ses simples mains, ne parvenant à en tirer que quelques gouttes et tout le reste s'écoulant entre ses doigts, échappant totalement à son contrôle.

Il passa un long moment à poursuivre cet exercice en solitaire, appréciant le calme de sa ville natale. L'heure du déjeuner arrivée, il décida qu'il était temps d'arrêter de ruminer dans son coin. Il fallait qu'il bouge. Il supportait mal de rester sans rien faire ; il avait besoin d'action, de se dépenser, sans quoi il sentait toujours qu'il allait finir par devenir dingue.

Alors qu'il allait redescendre de la tour pour rentrer, un mouvement dans la ville attira son attention. Se penchant pour regarder ce qui se passait, il aperçut soudain deux espèces de dragons aux écailles orangées planer dans les rues plus bas. Par réflexe il rabattit sa capuche sur sa tête et se dépêcha de descendre pour faire apparaître un portail et retourner à Illusiopolis.

Il partagea sa découverte avec Axel et Riku à son retour et après une courte discussion ils décidèrent d'aller enquêter séparément. Axel et Roxas retourneraient à la Cité du Crépuscule afin d'essayer de retrouver les créatures que le jeune homme avait vues, tandis que Riku visiterait d'autres lieux pour voir s'il y avait quelque chose d'inhabituel.

Une fois de nouveau sur les lieux, Roxas mena Axel à l'endroit où il avait vu les dragons, mais ils ne parvinrent pas à les trouver. Ils explorèrent un peu les alentours sans résultat avant de finalement décider de se diriger vers la tour de l'horloge pour avoir une vue d'ensemble sur la ville. Ils évoquèrent la possibilité qu'il s'agisse d'un nouveau type de Sans-cœur, mais Roxas n'avait pas l'impression qu'ils étaient suffisamment grands pour qu'il s'agisse d'un Sans-cœur géant. Lorsque la discussion prit fin, Axel attendit un petit moment avant de reprendre la parole.

— Bon, à part ça… Tu vas finir par me dire ce que t'as fichu hier soir, ou tu comptes le garder pour toi ?

Roxas regarda son ami du coin de l'œil. Axel marchait les bras croisés derrière la tête d'un air détendu, mais son regard était fixé sur lui et le ton de sa voix révélait qu'il ne prenait pas la situation aussi à la légère qu'il semblait vouloir le faire croire. Roxas hésita un moment avant de répondre mais finit par lui raconter la discussion qu'il avait eue avec Riku, en omettant toutefois volontairement de mentionner la personne avec qui il lui avait semblé voir Riku parler — tant qu'il n'était pas certain de ce qu'il avait vu, il préférait ne pas porter d'accusation hâtive.

— Ah, j'étais sûr que vous vous étiez encore disputés, soupira Axel. Riku avait l'air encore plus énervé que d'habitude hier soir en rentrant.
— J'essaie juste de comprendre des trucs, mais je vois bien que ça le dérange quand je lui pose des questions. Et si j'insiste, il m'envoie promener ! Comment tu veux que je réagisse, moi ? Je fais plein d'efforts, et lui il en a rien à faire.
— On a tous des trucs qu'on a envie de garder secrets. Faut pas le prendre pour toi, il est comme ça c'est tout.
— Je sais, mais j'ai l'impression que c'est encore pire avec moi. Je suis sûr qu'il me déteste.
— Tu crois ? dit Axel en se mettant à sourire. Moi j'ai plutôt le sentiment qu'il t'apprécie, en tout cas beaucoup plus qu'il m'apprécie moi.

Roxas s'arrêta de marcher pour fixer Axel, un sourcil levé.

— T'as perdu la tête ou quoi ? demanda-t-il.
— Il y a des choses dont on ne se rend pas compte si on ne prend pas un peu de recul.

Il prit un air mystérieux et, souriant, se remit à marcher.

— Et depuis quand t'es aussi sage, toi ? plaisanta Roxas en le rattrapant. Ça ne te ressemble pas de dire des trucs aussi philosophiques.
— Hé !

Il l'attrapa par les épaules pour lui frotter énergiquement le haut du crâne jusqu'à ce que Roxas parvienne à se dégager en riant. Ils changèrent de sujet pour parler de choses plus légères jusqu'à finalement arriver au sommet de la tour. Les paroles d'Axel restèrent cependant dans un coin de la tête de Roxas. Prendre du recul… Il se demanda si cela ferait vraiment une différence.

Ils scrutèrent les environs de la ville pendant quelques secondes avant de finalement repérer les deux créatures que Roxas reconnut aussitôt. Ils les observèrent voler sans but apparent en haut des toits de la ville.

— Tu penses que c'est des Sans-cœur ? demanda Roxas.
— Je vois pas ce que ça pourrait être d'autre. Mais c'est bizarre que des Sans-cœur se baladent comme ça sans raison…
— On fait quoi ? Tu veux qu'on aille les affronter ?
— Non, vaut mieux pas. Je pense pas que des Sans-cœur normaux t'aideront à regagner tes souvenirs, et tant qu'on n'en sait pas plus sur la situation, je préfère éviter les combats inutiles.

Roxas hocha la tête et ils continuèrent d'observer les dragons jusqu'à ce qu'ils disparaissent derrière un immeuble, après quoi ils décidèrent de rentrer à Illusiopolis pour attendre Riku.

Celui-ci leur apporta des nouvelles graves à son retour. Visiblement, des Sans-cœur étaient apparus sans raison apparente dans tous les coins du monde. Ils étaient peu présents dans les villes mais surgissaient en grand nombre en dehors. De plus, en fonction du lieu, il en avait aperçu plusieurs de type inconnu, et ils semblaient attaquer tout ce qui se présentait devant eux à l'exception de leurs semblables.

— Tu penses que c'est un autre effet de ce cœur dans le ciel ? demanda Axel.
— J'en sais rien, répondit Riku en secouant la tête, mais ce n'est pas bon signe. S'ils commencent à apparaître aussi dans Illusiopolis et que nos manteaux ne nous servent plus à rien…

Ils restèrent tous trois silencieux. Effectivement, si la situation continuait d'évoluer dans ce sens, ils risquaient d'être rapidement en danger.

— Est-ce qu'on devrait arrêter de chercher les Sans-cœur géants ? reprit Axel.
— On peut pas faire ça ! protesta Roxas.
— Pour l'instant, on n'est pas sûrs que ce soit lié, dit Riku à son tour. C'est possible qu'ils aient aussi réagi à notre présence prolongée dans ce monde. Si c'est le cas, alors rester à attendre ne fera qu'empirer les choses.
— Ah, vu comme ça, t'as pas tort…
— Dans tous les cas, il vaut mieux rester prudents. Je ne pense pas que ces Sans-cœur présentent un trop grand risque pour l'instant. J'en ai affronté et il semblerait qu'ils ne font pas comme à Illusiopolis où d'autres apparaissent aussitôt dès qu'on en combat. En dehors du fait qu'ils ont l'air de se déplacer en petits groupes, c'est gérable.

Ils se mirent d'accord pour tenir les autres informés si jamais l'un d'eux en apprenait plus et la conversation s'arrêta là. Roxas passa la soirée à réfléchir sur l'étrange cœur dans le ciel, les Sans-cœur et la discussion qu'il avait eu la veille avec Vanitas. « De toute façon, tu ne tarderas plus trop à le savoir ». Qu'est-ce que ces mots pouvaient bien vouloir dire ? Est-ce qu'il en apprendrait plus sur tous ces phénomènes et sur ce monde une fois tous ses souvenirs récupérés ? Plus le temps passait, plus le mystère s'épaississait…

...

Après deux journées passées sans rien faire, Roxas, ne tenant plus en place, finit par proposer à Axel de partir avec lui à la recherche du prochain Sans-cœur géant. L'initiative ne sembla pas déplaire à Axel, qui devait probablement commencer à s'ennuyer lui aussi. En début d'après-midi, il sortit une carte qu'il étala sur la table et ils s'assirent sur le canapé afin de réfléchir à un endroit où chercher. Il semblait peu probable qu'un Sans-cœur géant apparaisse dans un lieu où ils en avaient déjà affronté un, aussi Axel marqua d'une croix la Ville de Traverse et le Pays des Merveilles sur la carte, de même que la Cité du Crépuscule et la zone dans laquelle se trouvait la Jungle Profonde.

— Pour l'instant, dit-il, la plupart des Sans-cœur sont apparus dans l'Ancien Continent. Peut-être qu'on en trouvera encore un autre là-bas…

Roxas croisa les bras, en pleine réflexion.

— Ou alors c'est l'inverse, et on ferait mieux de chercher ailleurs.

Axel fit tournoyer son stylo dans ses mains.

— Cela dit, ce sera difficile d'ouvrir un portail dans les lieux qu'on n'a jamais visité avant. On risque d'atterrir au milieu de nulle part, voire de carrément pas pouvoir y aller.
— Vanitas m'a dit que les Sans-cœur que je recherchais avaient plus de chance de se trouver dans des endroits avec une forte concentration de souvenirs. J'y avais pas trop réfléchi jusqu'à présent, mais… peut-être qu'on pourrait trouver un lien entre les lieux où ils sont apparus jusque-là ?

Ils observèrent tous deux la carte pendant quelques instants.

— C'est peut-être des endroits que t'as visité de ton vivant ? tenta Axel.
— Je sais pas trop. Qu'est-ce que je serais parti faire dans l'Ancien Continent ?
— Hm, ben c'est vrai que des troupes du Royaume ont été envoyées libérer l'Ancien Continent pendant la guerre, mais ça remonte à un moment. Et maintenant que j'y pense, le Pays des Merveilles et la Ville de Traverse n'ont jamais été des zones de conflits pendant l'occupation. Donc… c'est probablement pas ça.
— Peut-être que ce sont pas mes souvenirs à moi. Il y a pas des évènements particuliers qui se sont passés dans ces endroits ?

Axel prit un moment pour y réfléchir.

— Je sais que pendant l'occupation, beaucoup d'habitants des pays détruits par la guerre se sont réfugié à la Ville de Traverse. La Reine du Pays des Merveilles s'est tout de suite rangée du côté de Xehanort, donc le pays n'a pas été attaqué. Une fois le continent libéré, une partie des troupes de Xehanort s'est réfugié là-bas, mais ils ont été chassés par l'armée du Roi. Bien sûr, la Reine a tout de suite retourné sa veste.

Il tapota du stylo sur la zone où se trouvait la Jungle Profonde.

— Là par contre, je vois vraiment pas. À ma connaissance, la Jungle a été totalement épargnée par la guerre, mais je ne suis pas non plus au courant de tout.

Enfin, il s'arrêta sur la Cité du Crépuscule.

— Je ne crois pas qu'il se soit passé grand-chose là-bas non plus… Xehanort a posté des membres de son Organisation a plusieurs endroits du continent, y compris là-bas, mais il n'y a pas eu de résistance. S'il s'est produit quelque chose là-bas, ça s'est passé après ma mort.

Roxas sentit sa poitrine se serrer à ces mots.

— Au moins la ville elle-même n'a pas dû subir de dégâts, sans quoi ça se verrait dans le monde des morts aussi.
— Oui…

Il essaya de ne pas trop penser au sort de sa ville pour le moment, se concentrant à nouveau sur la carte à la place.

— Bon, du coup on n'est pas plus avancé… Il y a peut-être pas de lien, finalement.

Une fois de plus, il regrettait l'absence de Riku. Il avait été un des acteurs principaux de la guerre, et faisait même partie de l'armée du Roi de l'Ancien Continent. Si quelqu'un avait des informations, c'était bien lui. Mais essayer de lui soutirer d'autres informations pour se prendre encore un vent, non merci. Il se passerait de son aide.

— Bah, finit par dire Axel, de toute façon ça nous avancera à rien de rester à y réfléchir ici.

Roxas approuva d'un hochement de tête et ils décidèrent d'endroits qu'il serait intéressant à visiter. Hormis la Cité du Crépuscule et quelques petites villes de l'ouest du Royaume dont Roxas se souvenait, il ne connaissant rien du reste du monde, aussi c'est surtout Axel qui proposa des lieux. Axel suggéra que Roxas en choisisse deux au hasard pour rendre les choses plus amusantes et, une fois décidés, ils se mirent aussitôt en route. Leur première destination serait une ville située au sud du Royaume Central : une immense métropole en bord de mer du nom de San Fransokyo.

...

— Ok, donne-moi juste une seconde, dit Axel en poussant délicatement Roxas à l'extérieur du portail ténébreux.
— Je peux ouvrir les yeux, maintenant ?
— Mais t'es impatient, c'est pas possible ! Une seconde, juste ! Je cherche la meilleure vue possible…

Roxas soupira. Les yeux fermés, il attendit sagement qu'Axel revienne et le prenne par les épaules pour le faire pivoter sur place.

— Voilà, ça devrait le faire. T'es prêt ? Tu peux ouvrir les yeux.

Le jeune homme s'exécuta et lorsqu'il découvrit le paysage qui s'étendait devant lui, il ne put retenir une exclamation de surprise.

— C'est… C'est ça, San Fransokyo ? s'écria-t-il.

C'était au-delà des mots. Axel les avait fait arriver au sommet d'un immeuble et toute la splendeur de la ville s'offrait à leurs yeux. D'impressionnants gratte-ciels de taille et de style totalement différents se dressaient les uns à côté des autres, formant un bloc au centre de la métropole autour duquel s'étendaient nombre de bâtiments plus modestes, séparés de la zone industrielle par une immense forêt qui contrastait merveilleusement avec l'aspect moderne de la ville. Au-delà, la mer s'étendait, resplendissante, parsemée d'autoroutes et de constructions maritimes diverses, la plus frappante de toute étant un immense pont coupant l'océan en deux dont la couleur rouge devait être si flambante et vive originellement qu'elle était perceptible même dans ce monde. La ville et la mer avaient beau arborer cette couleur grisée, le spectacle restait magnifique. Roxas n'avait jamais rien vu de tel ; il n'imaginait même pas qu'une ville aussi grande, aussi spectaculaire pouvait exister.

— Alors, ça en jette, hein ! dit Axel avec un sourire. C'est la ville la plus grande de tout le Royaume, elle compte même plus d'habitants que la capitale ! On peut dire que c'est le centre économique du continent entier.

Il observa le paysage un instant avant de croiser les bras.

— Enfin, ça l'était.
— Qu'est-ce que tu veux dire ?

Axel fit un petit signe de la tête en arrière pour inciter Roxas à se retourner. Lorsqu'il s'effectua, son souffle se coupa. Derrière eux, là où il s'était attendu à trouver d'autres gratte-ciels et une multitude d'autres constructions, il n'y avait qu'un champ de ruines s'étendant à perte de vue. Des vestiges d'immeubles, des routes complètement détruites… Tout n'était que désolation. Roxas se tourna à nouveau, incapable de comprendre ce qui s'offrait à ses yeux. Il comprit soudain pourquoi Axel avait mis autant de soin à choisir l'endroit où il les ferait arriver. Ils se trouvaient à la frontière même entre la partie de la ville qui était encore intacte et celle qui était totalement détruite.

— La plus grande partie de la zone industrielle a été complètement détruite pendant la guerre. C'était là qu'étaient fabriqués la plupart des armes et objets magiques du Royaume. Xehanort a envoyé le gros de son armée ici dès qu'il a pu.

Roxas observa le champ de ruine un long moment, les poings serrés. La portion de la ville qui était toujours intacte avait l'air si petite à côté. Une minuscule parcelle épargnée au milieu de kilomètres et de kilomètres de dévastation.

— Comment est-ce qu'il a pu faire ça ? dit-il doucement.
— C'est comme ça que se déroule une guerre, répondit Axel. Détruire l'économie de son adversaire, c'est le meilleur moyen de l'empêcher de se renforcer. En faisant ça, il a mis un terme à l'opposition rapidement.

Roxas secoua la tête.

— Mais c'est juste horrible ! rétorqua-t-il.
— C'est toujours mieux que de faire durer la guerre jusqu'à ce toute la population du continent soit décimée, non ? Regarde cette ville. La zone industrielle a souffert, mais les habitations autour sont indemnes.
— Et alors ? Juste parce qu'il n'a pas détruit la ville entière, ça n'excuse pas ce qu'il a fait ! La ville… et les gens qui travaillaient ici… Comment est-ce qu'on peut faire quelque chose comme ça ?
— La guerre justifie beaucoup d'actes horribles. Si les gens qui y participent pensent se battre pour une juste cause, ils sont prêts à obéir à tous les ordres.
— Tu parles. C'est juste une excuse, ça. Comme si provoquer autant de destruction ça pouvait être une bonne chose ! Il n'y a qu'un monstre pour faire une chose pareille.
— Un monstre, hein… ? J'imagine que t'as raison.

Roxas se tourna à nouveau, incapable de regarder ce spectacle plus longtemps.

— Enfin bon, reprit-il, on trouvera peut-être un Sans-cœur ici. Allons faire un tour.
— Je te suis.

...

C'était une expérience étrange que de se promener dans une ville aussi immense en plein jour sans qu'il n'y ait aucun bruit ou aucun mouvement dans les rues. Combien de personnes pouvaient bien habiter ici ? Les rues n'étaient-elles pas bondées en permanence ? Roxas n'arrivait même pas à imaginer comment la métropole pouvait bien être dans le monde des vivants. Axel lui raconta qu'il n'avait visité que deux fois la ville mais qu'elle lui avait à chaque fois laissé une impression marquante.

— Tu vois ces immenses routes bétonnées ? Elles servent à circuler dans des véhicules automobiles individuels avec des roues. La plupart des gens de la ville ont leur propre automobile et s'en servent pour aller où ils veulent plus rapidement.
— Comme un train ? demanda Roxas.
— Plus ou moins, oui, sauf qu'elles ne suivent pas un parcours défini. Avec une automobile, tu peux aller où tu veux. C'est assez pratique ! S'il n'y avait pas eu la guerre, ils auraient probablement commencé à en produire en masse pour les vendre dans tout le continent. Peut-être même dans le monde entier ! Imagine, tu pourrais aller d'un bout à l'autre du pays tout seul, quand l'envie te prend.
— Si c'est ça, je peux déjà le faire avec les couloirs des ténèbres, dit Roxas en riant.
— Très drôle, petit malin ! Ceci dit, maintenant que la guerre est terminée, ça va peut-être se développer.

Ils étaient arrivés jusqu'au port et s'arrêtèrent pour contempler la surface de l'eau.

— Si les gens peuvent voyager plus facilement, les échanges entre les pays se multiplieront aussi. Y'aura plus autant d'écarts entre les différentes partie du monde, comme c'est le cas maintenant.
— Est-ce que ça veut pas dire aussi que toutes les villes font finir par se ressembler ? demanda Roxas.
— Peut-être… Mais ce serait pas forcément une mauvaise chose. Si tout le monde a accès à la même technologie, il y aura aussi moins d'inégalités.

Roxas hocha la tête en silence. Moins d'inégalités… Il n'avait jamais vraiment réfléchi à ce genre de chose. La ville où il avait grandi était confortable et paisible, mais il y avait tellement de choses qu'il ignorait sur le reste du monde.

— Bon, reprit Axel sur un ton plus léger, y'a pas l'air d'y avoir de Sans-cœur géant ici, ou même de Sans-cœur tout court. On bouge ?

Roxas acquiesça. Avant de partir, il fixa longtemps l'immense pont rouge qui traversait la mer, tentant de graver son image dans sa mémoire.

...

Le deuxième endroit où ils se rendirent était une petite commune recluse dans les campagnes de l'Ancien Continent et entourée par une forêt de sapins dense. Les maisons en pierre aux toits en pointus aux briques marron et les rues étroites rappelaient grandement la Ville de Traverse et semblaient venues d'une autre époque. Le contraste avec San Fransokyo était poignant, au point que Roxas eut l'impression d'être soudainement tombé dans un autre monde. Une grande église dont le porche était constitué de deux hautes tours toisait les habitations et les murs et fenêtres des maisons étaient décorés de plantes grimpantes soigneusement taillées et ornements fleuris divers.

Axel raconta à Roxas qu'il était passé à plusieurs reprises dans ce hameau à l'époque où il visitait l'Ancien Continent, lui confiant qu'il avait trouvé l'endroit si paisible qu'il avait même songé s'y installer définitivement, fut un temps. Ils se promenèrent un peu dans les rues en discutant de choses et d'autres jusqu'à ce que leurs pas les mènent à la sortie de la ville.

— Tu sais, il y a une légende à propos de cet endroit, dit alors Axel.

Roxas leva la tête vers lui, attendant qu'il poursuive. Son ami pointa du doigt une direction dans la forêt.

— Quelque part là-bas, il y aurait un vieux château au milieu de la forêt. On dit que le noble qui y habite a été maudit par une sorcière et qu'il a été transformé en bête immonde. Depuis, il vivrait complètement reclus dans son château sans jamais en sortir.
— C'est vrai ? demanda Roxas.
— J'en sais rien, mais je me suis toujours posé la question. Puisqu'on est là, tu voudrais pas qu'on aille voir si on trouve ce château ?

Le regard de Roxas s'illumina et il acquiesça vivement. Il savait bien sûr qu'ils ne trouveraient aucune bête ni même aucun être vivant là-bas, mais l'idée de partir à la découverte d'un endroit nouveau le remplit d'excitation.

— Ah, on risque de tomber sur des Sans-cœur, par contre, fit remarquer Axel.
— Riku a dit qu'ils n'étaient pas trop dangereux. Ça ira. Et puis ça fera un bon entraînement avant le combat contre le prochain Sans-cœur géant, non ?

Axel haussa les épaules ; visiblement l'argument de Roxas l'avait convaincu. Sans plus attendre, ils quittèrent la ville déserte pour s'enfoncer dans la forêt sombre et silencieuse.

...

Comme l'avait prédit Axel, à peine hors de l'enceinte de la ville, des Sans-cœur de type nouveau ne tardèrent pas à apparaître. Un peu plus grands que des Ombres, ceux-là se tenaient debout, étaient vêtus d'une combinaison bleue recouvrant jusqu'à leurs mains griffues tandis que leur tête était coiffée d'un heaume de chevalier. Axel décida de les baptiser les « Soldats ».

Ces nouveaux ennemis, s'ils étaient globalement plus puissants et robustes que les Ombres, ne posèrent cependant pas beaucoup de danger. Leur principal atout restait leur vitesse ; s'ils se déplaçaient lentement et hasardeusement, leurs attaquent se faisaient toujours de manière vive et imprédictible, et il leur arrivait parfois de se jeter sur eux à toute vitesse depuis une distance éloignée.

— Ok, ça peut être un bon entraînement, dit Axel après qu'ils en aient affronté quelques-uns. Évite de les attaquer de front et concentre-toi surtout sur tes parades pour contre-attaquer.

Roxas se tourna vers lui avec une grimace ; les parades n'étaient absolument pas son fort, et il n'aimait pas du tout y avoir recours, préférant de loin foncer dans le tas sans réfléchir — ce qu'Axel lui avait souvent reproché durant leurs séances d'entraînement. Il finit par se résoudre en voyant que son ami n'avait pas l'air près de lâcher l'affaire.

Prenant un des Sans-cœur pour cible pendant qu'Axel se chargeait d'occuper les autres, il tenta d'analyser les mouvements du monstre pour prévoir le moment où il allait attaquer. La tâche n'était pas des plus simples ; ces ennemis semblaient se déplacer de manière totalement aléatoire, presque comme s'ils ne se rendaient pas compte de la présence des deux jeunes hommes, avant de soudain se tourner vers eux pour attaquer puis repartir comme si de rien n'était. La clé d'une parade réussie, avait dit Axel, résidait dans le timing : s'il se défendait trop tôt l'adversaire risquait de le voir venir et donc de modifier la trajectoire de son attaque, et bien entendu se défendre trop tard n'était pas une option non plus.

À deux reprises il crut voir le Sans-cœur se préparer à bondir et mit sa Keyblade devant lui pour découvrir qu'au final le monstre n'attaquait pas, mais au moment où il rabaissait son arme pour la seconde fois son opposant finit par attaquer et sa main griffue le frappa en pleine poitrine dans un geste trop rapide pour être visible à l'œil nu.

— Reste concentré, lui rappela Axel.
— Je sais !

Ils répétèrent cet exercice sur tous les groupes de Sans-cœur qu'ils croisèrent dans la forêt. Si Roxas commençait à sentir une amélioration, il savait qu'il était encore loin de maîtriser les parades. Les Soldats Sans-cœur se déplaçaient et attaquaient tous au même rythme aussi il était normal qu'il finisse par s'y habituer et réagir plus vite, mais ses adversaires futurs ne seraient pas aussi cléments. Dans un combat contre un Sans-cœur géant, il n'était clairement pas question de prendre le temps de s'habituer petit à petit à son rythme d'attaque : une parade ratée et ce n'était pas une petite griffure de Sans-cœur dont il écoperait. Axel avait beau dire, Roxas continuait de penser que l'attaque était dans le fond la meilleure des défenses.

Après une longue promenade en forêt — bien qu'avec tout ce qu'ils avaient transpiré en combattant les Sans-cœur, « promenade » n'était peut-être pas le mot — ils finirent par tomber sur le château qu'ils cherchaient. C'était une construction assez ancienne, tout en pierre blanche avec de nombreuses tours pointues, mais complètement envahie par la végétation. Des plantes grimpantes montaient jusqu'au sommet des tours les plus basses tandis que certains recoins du château étaient rendus inaccessibles par d'épaisses fougères s'étendant sur plusieurs mètres. Le château était surélevé sur une colline dont l'unique accès était un immense pont blanc que les deux amis entreprirent de traverser.

— Tu penses que c'est possible ? demanda Roxas sans préambule. De transformer quelqu'un en bête grâce à la magie…
— Pas pour des personnes ordinaire, ça c'est sûr, mais qui sait ? Il existe des sorciers vraiment puissants dans le monde. Et puis, crois-moi, j'ai déjà vu bien pire que ça.

Il se mit à rire et Roxas saisit l'opportunité pour lui poser quelques questions.

— Tu as dit que tu avais appris la magie d'un sorcier, pas vrai ? C'était quel genre de personne ?

Axel croisa les bras, son expression se fronçant un peu comme s'il se rappelait un mauvais souvenir.

— Hmm… C'était pas le genre qu'on croisait tous les jours dans les rues. Ni qu'on avait envie de croiser, d'ailleurs…
— Qu'est-ce que ça veut dire ?
— Mon maître venait des Terres de l'Ouest ; un homme de haut rang nommé Jafar. Comme tu peux t'en douter, c'était un expert en magie de feu. C'était aussi un homme très intelligent et cultivé mais terriblement orgueilleux et qui n'avait absolument aucun sens de l'indulgence.
— Ça devait être fun.
— Disons que l'avoir comme professeur n'était pas tous les jours une partie de plaisir ! Mais bon, c'est aussi grâce à mon maître que j'ai pu progresser autant.

Une fois de plus Roxas se demanda où lui-même avait appris sa magie de vent. Avait-il lui aussi eu un maître pour lui apprendre à l'utiliser ? Axel avait dit qu'il était pratiquement impossible d'apprendre la magie sans l'aide d'un magicien ou d'un sorcier, après tout…

Ils finirent par arriver près du château et il cessa d'y penser. L'entrée était constituée d'une immense salle donnant sur un escalier en arc de cercle dans le fond de la pièce qui partait des deux côtés. Ils se rendirent bien vite compte qu'ils n'auraient probablement pas le temps de tout visiter, d'autant plus qu'ils commençaient tous les deux à être fatigués de cette journée, aussi ils se contentèrent de naviguer au gré de leurs envies dans le château sans faire de plan ou de réfléchir à où leurs pas les menaient. Il n'y avait pratiquement aucun ornement sur les murs ou dans les pièces de la demeure qui semblait totalement laissée à l'abandon, mais l'architecture et les quelques statues qu'ils voyaient suffisaient à combler Roxas qui découvrait chaque recoin du château avec un enchantement enfantin, persuadé que cette visite resterait longtemps dans sa mémoire.

...

À la fin de la journée, c'est d'un pas lent qu'ils traversèrent le couloir de ténèbres qui les ramènerait chez eux à Illusiopolis.

— Au bout du compte, on n'a pas trouvé d'indice sur l'emplacement du prochain Sans-cœur géant, soupira Axel.
— Non, mais je suis content d'être venu quand même.

Axel lui adressa un sourire amical.

— J'admets que c'était pas si mal de sortir se balader un peu dans d'autres endroits. On pourra remettre ça dans la semaine, si ça te dit.
— Bien sûr ! Y'a encore plein d'autres endroits où j'ai envie d'aller.

Son ami tendit le bras pour lui ébouriffer la tête mais Roxas bloqua sa main au dernier moment, ce qui lui valut une expression de surprise de la part d'Axel.

— Eh bah alors, finalement l'entraînement sur les parades aurait-il porté ses fruits ? plaisanta-t-il.
— Autant que j'utilise ce que j'ai appris, non ? rétorqua Roxas avec un sourire.

Ils passèrent le reste du trajet à discuter et plaisanter et quand enfin ils arrivèrent à l'appartement, Roxas se rendit compte qu'il n'était même plus autant énervé contre Riku que la veille. Il partit se coucher le cœur plein de nouveaux souvenirs et d'espoir qu'ils finiraient par trouver les Sans-cœur restants pour qu'il retrouve enfin les dernières pièces de sa mémoire fragmentée.