Mani
« Un vampire ? » redemanda Grunlek.
La cours aux allures de cloître était toujours ombragée, malgré la montée déjà bien entamée du soleil. Néanmoins, un rayon téméraire parvint à tracer son chemin jusqu'à l'œil métallique du nain, pour le faire briller d'incrédulité.
« Genre avec les dents et la cape ? » railla-t-il.
Mani s'affligea du manque de crédibilité qu'il semblait avoir auprès du guerrier trapu. Après avoir passé une bonne demi-heure à raconter son histoire avec moult détails, le nain n'était toujours pas convaincu.
« Où est Shin ? soupira l'elfe, triste de ne pas trouver l'oreille plus compréhensive du semi-élémentaire.
— Au lavoir, l'informa Bob entre deux bouchées de brioche. »
Curieux. L'elfe avait passé toute la nuit aux côtés de Théo qui montait la garde, et il n'avait vu passer personne, malgré une vue imprenable sur le bassin. Et il ne voyait aucune trace de son camarade, même en se contorsionnant pour analyser tous les angles du bassin.
« ''Dans'' le lavoir, précisa Grunlek.
— Depuis combien de temps, s'inquiéta Mani ?
— Je crois bien qu'il y a passé la nuit, l'informa-t-il. Il supporte mal la chaleur des chambres.
— Mais pour en revenir à ton histoire… relança Bob la bouche pleine. Est-ce qu'elle t'a mordu avant ou après t'avoir sucé le ''sang'' ? »
Le mage et le nain ricanèrent grassement. Feignant l'indifférence, Mani mâchonna un bout de pain remplie d'une pâte sucrée étrange, mais délicieuse. Faible réconfort, qui le retint tout de même de déverser discrètement, le contenu d'une fiole d'essence de plantes laxatives dans leur lait chaud.
Le reste du petit déjeuner fut plutôt silencieux, et animé seulement par le réveil de Shin, qui sortit du lavoir tel un cadavre réanimé, avec un large sourire de satisfaction qui s'avéra terrifiant. Aussi étrange qu'il puisse paraître, il semblait tout même avoir eu la chance de passer une bonne nuit.
Le quatuor s'occupa ensuite un moment en entretenant leur équipement. Une équipe bien préparée étant toujours plus efficace, c'était la manière la plus productive de dépenser le temps qui les séparait du réveil de Théo. Celui-ci ne survint d'ailleurs que peu de temps plus tard, puisque le paladin sortit de leur chambre partagée peu avant midi.
Brillant dans son armure toute récemment lustrée, il donnait l'impression d'avoir dormi avec sa cuirasse, tant il était grincheux et plaintif au sujet d'un mal de crâne. Un état dont il lui fallut bien une bonne dizaine de minutes pour complètement émerger.
Et ce ne fut que lorsque ses deux yeux furent totalement ouverts, qu'il put les poser sur Shin et Mani, avec une stupéfaction évidente.
« Bah vous êtes toujours là, vous ? » leur lança-t-il.
Une question qui pouvait avoir tellement de sens dans la bouche du paladin, qu'il était dur de deviner celui-ci. Était-il surpris qu'ils soient encore en vie, qu'ils n'aient pas fuit dans la nuit, ou qu'ils ne soient pas affairés à une tâche qui lui semblait évidente, mais qu'ils ignoraient pourtant ? Autant de possibilités, qui poussèrent le semi-élémentaire et l'elfe à partager un regard d'incompréhension.
Conscient de l'étonnement que sa question provoquait chez le duo, Théo se tourna vers Bob, dans l'espoir visible d'y trouver un soutien pour appuyer sa remarque. Mais constatant que le mage ignorait également de quoi il était question, il tourna à nouveau son regard vers eux, visiblement habité par un doute.
« Le message ? Lélianna ? » parut-il vouloir leur faire se souvenir.
Mani plissa fortement des yeux. Cette situation lui était très familière, rapport aux nombreuses fois où on l'avait chargé de faire quelque chose qu'il avait par la suite oublié, mais il était cette fois presque certain de n'avoir rien à se reprocher.
« Oui… ? chercha à le faire développer Shin.
— Bah qu'est-ce que vous attendez pour y aller ? s'indigna le paladin.
— Est-ce que j'ai raté quelque chose ? s'inquiéta Mani.
— Oui, affirma le semi-élémentaire. Mais rien qui n'ait de rapport avec la question, à moins que je n'aie moi-même oublié quelque chose ? »
Questionné du regard par l'archer bleuté, Bob secoua vivement la tête en levant les mains.
« T'aurais pas goûté une des potions de Mani, à tout hasard ? » se moqua Grunlek,.
Le paladin afficha une sévère inquiétude. Il baissa les yeux sur sa brioche, prenant un air pensif, puis releva le menton pour taper des poings sur la table.
« Nan mais, ça va bien, oui ?! s'exclama-t-il, en fronçant les sourcils avec une certaine forme de scepticisme. On avait décidé qu'Shin et Mani iraient apporter le message et le collier au camp, je suis quand même pas fou !
— Quoi ?! s'écrièrent d'une même voix l'archer et l'elfe, décidément totalement perdu.
— Par : ''on'', tu veux dire : toi et ton oreiller ? » fit Grunlek, raillant toujours.
Théo ouvrit la bouche, mais n'émit aucun son. Visiblement choqué par la réaction de ses camarades, son expression oscillait entre la colère et le doute.
« Tu n'as pas articulé un mot depuis la réunion avec Nelith, le renseigna mage. Rien n'a vraiment été décidé.
— Et on était plus ou moins en train de t'attendre pour connaître la suite du plan, ajouta le nain. »
Le paladin garda le silence pendant une longue minute, dévisageant tour à tour chacun de ses camarades en machonnant son repas.
« Admettons. » concéda-t-il, sans être totalement convaincu.
Il inspira longuement, comme dans l'attente d'un commentaire ou de l'intervention d'un de ses amis. Mais tous étaient suspendus à ses lèvres, guettant avec patience une bribe d'explication.
« Donc… la priorité était de prévenir Lélianna de notre situation, reprit-il avec lenteur. Et ainsi obtenir peut-être plus d'informations sur notre état, et sur celui de la cité, vu de l'extérieur. On pourrait sans doute éviter un siège ou des morts inutiles, et avec de la chance, convenir d'un plan ou d'une rencontre avec les dirigeants de la cité.»
Visiblement toujours attentif, le paladin examina chacun de ses camarades, mais la plupart se contentaient de hocher gravement la tête en signe d'approbation.
« Vu qu'on n'a pas de pigeon lié au camp, l'idée était d'envoyer quelqu'un. Mais vu qu'on n'a aucun moyen de se fier à un garde, ou un messager de la ville, il aurait fallu qu'on y aille nous-même. Nelith ne nous suivra pas, et il est hors de question qu'on quitte la cité sans elle, vu qu'elle possède le médaillon, il était convenu qu'on se sépare : Shin et Mani étant les plus discrets, ils constitueraient le groupe des messagers et seraient accompagnés d'un ou de plusieurs hommes de confiance de Nelith, pendant que Grun, Bob et moi-même resterions ici à la protéger.
— Se séparer n'est jamais une bonne idée, grommela Bob.
— Oui, sans qu'on s'en rende compte, on se retrouve avec un membre du groupe en prison sans qu'on n'ait aucun moyen de l'aider », ajouta Shin, en posant un regard piquant sur Mani.
Une attaque basse. Ce n'était arrivé qu'une seule fois, et seulement parce que l'elfe s'était fait trahir par un équipement de mauvaise qualité.
« On a les colliers de communication, fit remarquer le paladin. Et de toute manière il n'y a que trois personnes parmi nous qui pourront rentrer dans le palais…
— Comment ça : ''trois'' ? On n'a pas notre mot à dire ? s'offusqua l'archer bleuté.
— Hey, j'y suis pour rien, moi ! se défendit Théo avec ardeur. Nelith n'a demandé que trois invitations.
— Encore une de ses impressions ? lança sarcastiquement Grunlek.
— Plutôt du racisme, non ? fit Mani, un peu perdu, mais se sentant néanmoins concerné.
— Qu'on s'accorde tous sur le fait que ce soit une injustice, ne va pas changer grand-chose, affirma le paladin. Soit s'active pour essayer d'avoir toutes les cartes en main, soit on reste tous les cinq à se tourner les pouces en attendant que tout nous tombe dessus.
— Attends… Admettons qu'on accepte, qu'est-ce qu'on fait si Lélianna nous envoie promener ? s'inquiéta Shin. Et d'ailleurs qu'est-ce qui nous garantit qu'on pourra approcher sans se faire trouer de flèches par les éclaireurs de l'église de la lumière ?
— Ca n'arrivera pas, certifia Théo.
— Et si on se fait attaquer sur le chemin ? se soucia à son tour Mani.
— À peu près la même chose que si on était tous les cinq, soit vous gagnez, soit vous fuyez, et vous êtes les meilleurs pour…Disons, que vous pouvez plus facilement éviter le combat que nous autre. Et vous êtes ceux qui ont le plus de chance de passer inaperçu, de toute façon, voulu les rassurer l'inquisiteur.
— Et si on se fait capturer ? insista l'elfe.
— On viendra vous sauver, assura le paladin.
— Et si on se perd ?
— Vous serez guidés par un des hommes de Nelith.
— Et si on se fait attaquer et que le garde meurt, que l'un d'entre nous se perd, et que l'autre se fait capturer ? s'obstina l'elfe filou.
— Mani… s'impatienta le paladin.
— L'inquisitrice me fait peur. »
Mani lança un regard désespéré vers Bob et Grunlek, mais ceux-ci détournèrent les yeux, n'ayant visiblement pas envie de défendre la vie de leurs compagnons, si cela signifiait s'opposer à l'inquisiteur.
« Bon, très bien… soupira Théo, faussement compatissant. Vous n'aurez qu'à dire que je vous ai embauché pour être messagers, et clamer une récompense auprès de l'intendant du camp, si ça peut vous faire plaisir, ajouta Théo.
— Bon, d'accord, accepta alors gentiment Mani.
— Vendu. » marmonna injurieusement le semi-élémentaire à son égard.
Il ne s'en cachait pas : c'était la première récompense qu'on lui promettait depuis le début de cette expédition. Et la route qui les séparait du lac ne paraissait pas si dangereuse. Ayant bon espoir de convaincre Shin de ramer, il ne s'agissait donc que d'une mission facile, pour peu qu'ils évitent d'attirer l'attention et d'avoir un itinéraire prévisible. Et puis, l'église de la lumière avait pour habitude d'être toujours honnête dans ses paiements.
« T'as le droit de faire ça ? s'étonna le mage.
— Selon la situation, oui, le renseigna l'inquisiteur.
— Attends, combien d'argent on aurait pu se faire, après t'avoir aidé pour toutes ces missions pourries, du genre : crapahuter dans la boue, pour aller chercher des paladins perdus dans les marais ? demanda Grunlek, scandalisé. »
De la boue et des marais, voilà qui définissait assez bien le sud de Castelblanc, mais qui n'évoquait à l'elfe rien de plus. Il s'agissait probablement d'une aventure passée, du temps où il ne faisait pas encore parti du groupe. C'était toujours assez déconcertant de les voir faire référence à des évènements qu'il n'avait pas connu.
« C'était pas une mission, c'était un service ! s'indigna le paladin. Et puis ils nous ont payés l'auberge et trois repas !
— Parce qu'ils nous ont pris pour tes subordonnés ! Combien on aurait gagné en tant que mercenaire ? insista le nain.
— Mais ça suffit ! se braqua Théo.
— J'avais des sangsues dans mes bottes ! surenchérit Bob, en prêtant main forte à Grunlek.
— Mais merde à la fin ! Vous allez pas me rappeler cette histoire jusqu'à la fin de ma vie, si ? s'emporta le paladin. Vous voulez quoi, une médaille ?
— Juste que tu arrêtes d'ignorer nos potentielles rentrées d'argent ! le sermonna le nain.
— Depuis quand l'argent est notre principale préoccupation ? demanda-t-il en feignant l'innocence. Je me suis arrêté au moment où notre priorité était d'aider les gens. »
La main bleutée de Shin se posa avec douceur sur l'épaule de Mani. L'air las, il incita l'elfe à laisser l'un des colliers de communication sur la table, puis commença à s'éloigner de leurs trois compagnons.
Trop investis dans leur débat houleux, ils ne remarquèrent pas le départ de l'archer, et encore moins celui de l'elfe, qui s'empressa de suivre les pas du semi-élémentaire.
« Je pensais que tu te serais plus opposé au plan, s'interrogea Mani, après rattrapé son camarade.
— Pour ce que ça changerait… répondit-il en haussant les épaules. Et puis, finalement ce n'est pas plus mal, je préfèrerai de loin être entouré de personnes qu'on sait… »
Shin s'interrompit lorsqu'un serviteur surgit du détour du couloir pour s'incliner et passer rapidement devant eux, ses bras couverts de linges.
« …à qui on peut faire confiance, termina-t-il. Personnellement, je me porterai bien mieux avec plusieurs kilomètres entre moi et tu-sais-qui et son médaillon. »
Il ne savait pas, et il avait un peu peur de demander. Puis finalement, entre l'air pensif du semi-élémentaire et son pas déterminé, il préféra garder le silence et suivre le rythme.
Ils traversèrent la moitié de la bâtisse, sans échanger la moindre la parole. L'archer ayant l'air de connaître remarquablement bien le chemin, il ne leur fallut que quelques minutes pour arriver à l'entrée de la demeure. Ils harponnèrent alors quelques domestiques afin de signaler leur présence, et faire venir l'un des fameux hommes de confiance de Nelith, que leur paladin leur avait promis. Une requête qui fit se soulever plusieurs sourcils déconcertés, mais qui eut tout de même l'air d'être entendue.
L'attente fut un peu longue, mais rentable, car ils purent ainsi profiter de l'attention toute particulière de chaque serviteur, revenant d'un coin ou de l'autre du manoir, avec les restes de plats et de boissons divers et variés. Il remplirent ainsi leurs sacoches de biscuits et autres pâtisseries qui avaient l'air transportables, sans subir le moindre jugement ou recevoir autre chose qu'un sourire amical.
Engaillardis par cette serviabilité, ils se permirent même de quémander quelques flasques de vin, et regrettèrent presque d'avoir accepté si facilement de quitter le manoir, quand ils virent la docilité avec laquelle on répondait au moindre de leurs désirs.
Mais avant qu'ils ne commencent à repenser leurs projets, une voix forte et familière héla l'elfe filou avec enthousiasme :
« Mani le double !
— Islérit ? » s'étonna l'intéressé.
Le crâne chauve du garde s'approcha de lui en rayonnant tel un phare, sous les feux des rayons de soleils matinaux qui perçaient à travers les fenêtres. L'air coquin, il était toujours aussi souriant que la veille. Avisant le semi-élémentaire, puis l'elfe, il ouvrit les bras et s'inclina théâtralement devant eux.
« On m'a dit que vous aviez besoin d'un guide. »
