Chapitre 11
«Veux- tu apprendre à bien vivre? Apprends d'abord à mourir.»
Confucius.
Entre les murs
Je sais avec certitude que ce n'est pas la mort, pas encore. C'est pire, bien pire. Vous n'êtes plus que le témoin impuissant de cette vie au cours suspendu, alors que celle des autres continuent de défiler, de se nourrir de faits, de pensées, de sentiments plus ou moins bienvenus. Mais, lui, le gisant, ni vraiment mort, ni positivement vivant, que ressent-il? Que sait- il de ce qui se joue là, dans ce nouveau monde où le silence rime avec inconscience. Je m'évertue à maintenir un semblant de relation, dont les liens se sont considérablement relâchés depuis qu'il s'est engagé dans les limbes, seul, aveugle, sourd et muet. L'immobilité me gagne également, c'est la quintessence de nos échanges aujourd'hui. Le temps ne relève plus d'aucune urgence, toujours semblable à ce qu'il était, ce qu'il est, ce qu'il sera.
Sixième jour
Aujourd'hui encore, le profond malaise qui l'avait emporté dans un sommeil imparfait, persistait, et avait même gagné chaque cellule de son organisme. Il n'était pas une douleur, une brûlure, un inconfort qui ne l'eût point heurté. Ses paupières closes jouaient avec la lumière du soleil, à la manière d'un papillon virevoltant. Darcy se redressa lourdement dans le lit afin de s'assurer de la disparition de la lettre, comme tous les matins de sa vie devenue si…fantasque ou a contrario si prévisible. Ne sachant plus s'il devait s'en plaindre, il soupira malgré lui à la vue du feuillet toujours discrètement présent sur le secrétaire. Le ressentiment croissant à vitesse exponentielle, il se résigna à s'en réjouir car cela tenait sa souffrance à bonne distance.
Il est bien connu de tous que la colère est mauvaise conseillère mais quelle importance cela pouvait- il bien revêtir maintenant puisque le maître du temps lui- même avait abandonné la partie et qu'aucun de ses actes n'infléchissait durablement le cours des évènements! Rien n'avait plus de conséquence qu'en son âme et conscience.Pourquoi construire des châteaux de sable sur la plage sachant que la marée emportera tout à chaque passage? «Le temps est un enfant qui joue.» selon Héraclite. Darcy était devenu à son corps défendant le jouet d'un enfant insouciant, qui effaçait la trace et l'écoulement du temps dans l'esprit de ces «partenaires» de jeu, tous sauf un. Lui- même. Il connaissait par cœur les questions inscrites sur cette feuille, il y répondit amèrement, le goût des larmes saturant sa bouche.
Le principal trait de votre caractère? L'acharnement
La qualité que vous préférez chez un homme? Le sens du devoir
Et chez une femme? L'obéissance
Le bonheur parfait, selon vous? Cela n'existe pas
Où et à quel moment de votre vie avez-vous été le plus heureux? Ni ici, ni maintenant
Votre dernier fou rire? A quoi bon?
Votre occupation préférée? Vivre
Si vous étiez un parfum? Cette question est inepte
Que possédez-vous de plus cher? Mon esprit
La faute pour laquelle vous avez le plus d'indulgence? L'orgueil
Qui détestez-vous vraiment? Moi- même
Quel serait votre plus grand malheur? Continuer ainsi
Et votre plus grande peur? Recommencer ce voyage sans fin
Votre plus grand regret? Conserver la mémoire de chaque jour recommencé
Qu'avez-vous réussi de mieux dans votre vie? Certainement peu de choses
Votre devise? Vivre c'est souffrir… toujours un peu plus
La rage eut raison des faibles résistances qu'il lui opposait, il arracha chaque parcelle de ce feuillet, comme si le symbole de cette décomposition pouvait mettre fin à son supplice.
Que désirait- il? La retrouver et la perdre chaque jourad vitam aeternam ? Retourner dans le giron familial et regagner chaque jour leur confiance et leur amour? Darcy se saisit de tout objet à proximité comme d'un projectile qu'il lançait contre le mur, la porte, le sol. Il était emporté dans un mouvement de folie clastique, rien ne devait subsister, rien ne pouvait survivre à sa colère. Puisque sa vie était sens dessus- dessous, à quoi rimait de préserver un ordre rationnel dans le monde inanimé? Dans tous les cas, demain tout serait ordonné, rangé, classé comme au premier jour! Rien n'était plus irrémédiable, ni le cours du temps, ni les accidents, ni la mort! Quoique…peut- être pouvait-il encore espérer… mettre fin à ce jour. N'importe quoi plutôt que cette indécision perpétuelle. Quand on atteint de tels sommets d'absurdité… cela vaut- il la peine de s'accrocher? La rage qui l'avait conquis quelques instants plus tôt, retomba brutalement pour laisser la place à un calme absolu, un engourdissement de tout son être, comme si son corps entrait en hibernation, programmé pour fonctionner au ralenti pendant de longs mois de somnolence profonde. Ne plus sentir, ne plus souffrir…Il est temps de tirer ma révérence. La brume glaciale qui s'était levée, envahissait rapidement son esprit, Il sourit en se sentant glisser dans cet avant- goût du repos dont on ne revient pas… Enfin soulagé.
«William! Mais que se passe-t-il? Oh, Mon Dieu! Vite, aidez- moi! William, ouvre les yeux, reste avec moi! Je t'en prie! William!»
Tiens aujourd'hui c'est Anne la brindille qui est venue la première, sans doute alertée par le bruit des objets volant contre les murs de ma chambre. Ma chère Anne, comme j'aurais préféré que ce ne fût pas toi… oh, mais non, ce n'est pas Anne…mais qu'est- ce qu'Elle fait ici? Un changement de scénario le dernier jour? Décidément, la vie s'arrange toujours pour nous jouer de bien mauvais tours… Mais pourquoi s'affairent- ils tous, n'ont- ils pas compris que cela est trop tard? C'est fini! L'hiver a gagné tout mon corps, je ne veux plus habiter cette enveloppe si lourde, si embarrassante. Je ne perçois pas de lumière au fond d'un tunnel, pas de voix rassurante pour me guider… Tout autour et en moi, n'existent que le froid, la douleur diffuse dans tous mes membres, prête à m'assener encore et encore les pires tourments. Non! Laissez- moi maintenant!
Être et avoir
Le bruit feutré, répétitif des différents appareils de surveillance me berçait doucement, je m'étais sans doute assoupie car je me suis subitement relevée du fauteuil au bruit d'une alarme insistante. Comme dans un mauvais film, j'ai crié, je l'ai supplié de ne pas partir. L'équipe soignante m'a évacuée, sans grand ménagement. Seule, dévorée par une peur insurmontable, qui avait creusé son trou immense en moi. J'attendais des flots de larmes couvrant mon visage mais non…J'étais au- delà, complètement sidérée, catatonique. Pour la première fois, je n'avais quasiment aucune activité mentale, je n'étais que deux grands yeux à l'affût du moindre indice, la moindre miette qui dénoterait le sens de ces images pourtant si nettes, collées à mes rétines, comme si cela pouvait le secourir. Je n'entendais plus rien qu'un brouhaha. Je croyais être revenue de tout, du moins de bien des évènements mais cela jamais. Je n'étais plus présente, j'étais quelque part avec lui, entre le ciel et la terre probablement, en attente du verdict. Son heure était- elle venue? Mais non! Je ne veux pas moi! Je veux lui dire tout ce que j'ai perdu, tout ce qui reste à vivre s'il le désire lui aussi! Alors, ça se passe comme ça quand tout à coup la mort s'invite, vous êtes mis à l'écart, corps et âme absents à eux- mêmes…je ne suis plus une personne, je ne suis que vide, comme une anticipation de la disparition imminente.
L'obscurité ne m'effrayera plus jamais, il n'y a que ce creux au fond de mes entrailles qui pourra désormais hanter mes nuits, et mes jours aussi. Je l'aime à mourir, j'appréhende aujourd'hui un autre sens que l'on prêterait volontiers à ces cinq mots, si inoffensifs jusqu'à maintenant. Peut- on mourir de chagrin? A la perte de l'aimé…j'espère sincèrement …
Ils sortent, un homme se détache du groupe pour se diriger vers moi, je tremble de toutes parts…Je vais voler en éclats si cela continue…Son regard inquiet ne peut signifier qu'une seule chose et je ne veux pas l'entendre…NON!
Je me retrouve dans la pénombre, allongée dans un fauteuil confortable, dans une petite pièce aux allures de salle de repos. Mes muscles relâchés, au bord de la nausée, la bouche sèche, ils m'ont transformée en poupée de chiffon à coup de benzodiazépine. J'ai honte, terriblement honte d'avoir manqué de dignité à ce point. Bien que tout cela n'ait plus aucune importance. Plus rien n'aura plus jamais d'importance. Je me suis levée mollement, assez groggy, les jambes flageolantes, j'ai fermement redressé la tête et gardé mes yeux fixés droit devant pour maîtriser cette sensation vertigineuse si désagréable. Je suis sortie, lorsque je suis passée devant le bureau des infirmières, quelqu'un m'a interpelé. J'ai fait mine de ne pas entendre mais j'ai été rattrapée par une jeune femme au visage ouvert que j'avais appris à reconnaître au cours de mes visites quotidiennes. Elle m'a accompagnée dans le bureau du chef de service, m'a invité à m'y asseoir et a appelé le médecin. Que cherchaient- ils? Croyaient- ils connaître les mots qui adoucissent la pire douleur? Peut- être s'agissait-il de documents officiels à parapher…peut- être allaient- ils évoquer le don d'organe…? Seulement, je n'avais aucun droit sur lui, ni dans la vie, ni dans la mort. Il ne m'avait jamais appartenu. Non, l'amour ne donne aucun droit. Alors que voulaient- ils?
A suivre
