Résumé : Dans les derniers chapitres, l'enquête sur les meurtres sanglants de Whitechapel avançait grandement grâce à l'inspecteur Abberline et à Remus. Malheureusement, une contre-enquête ordonnée en haut lieu aboutit à l'arrestation d'un boucher juif de l'East-End, Pizer. Retour vers Harry maintenant…
Pour ceux qui le souhaitent, j'ai mis en ligne le second chapitre de ma nouvelle fic 'Aller simple', j'espère que certains iront la découvrir… Je vous souhaite une bonne lecture et bien sûr, les petits messages d'encouragement sont toujours les bienvenus… Bises et à bientôt Lilywen.
Littérature du dix-neuvième siècle
Chapitre 11 : Un seul être vous manque
Harry ouvrit péniblement les yeux. Dans son placard trop étroit, il s'étendit difficilement. Il n'avait aucune idée de l'heure qu'il pouvait être mais il était encore très tôt puisqu'il n'entendait aucun bruit provenant de la salle de l'auberge. Il se releva légèrement et se cala du mieux qu'il put. Il attrapa son journal qu'il avait laissé sur un coin de sa paillasse hier soir tellement il était exténué. Il l'ouvrit à la dernière page écrite et relut les deux lignes qu'il avait péniblement rédigées la veille :
« Londres, Whitechapel, 14 septembre 1888.
Mon très cher Fumseck,
Il me manque. Je l'aime. Je n'ai plus la force et il me manque tellement. Je suis désolé, mon ami. Je te laisse.
Harry. »
Ses yeux vert émeraude le piquaient désagréablement. C'était étrange comme l'espoir renaissait de peu. Lorsqu'il avait croisé Abberline et que l'homme avenant lui avait parlé de Remus, son cœur avait tambouriné à la folie dans sa poitrine. Il ne l'avait pas oublié et se souciait encore de lui, du moins, c'était ce qu'avait largement sous-entendu l'inspecteur de Scotland Yard à la suite de leur entretien au Ten Bells. Stupidement, il avait alors pensé que Remus viendrait le rejoindre, qu'il l'enlèverait comme dans ses rêves, qu'il lui ferait oublier pour toujours Whitechapel et les souvenirs qui s'y rattachaient, mais non… Les jours s'étaient écoulés de la même sinistre façon à l'auberge des Dursley.
Menacé par Greyback depuis plusieurs semaines, la haine de son oncle ne semblait plus avoir de limites. Le tenancier n'hésitait plus à offrir ses faveurs aux voyageurs de passage, même pour quelques malheureux pences et comme si tout devait toujours aller de mal en pire, l'avant-veille, le brun avait surpris son oncle tripotant la fille de la cuisinière alors qu'il sortait d'une chambre avec un client éméché. Dursley semblait s'être pris d'une affection écœurante pour la jeune Winky et il avait sommé Harry de ne pas souffler mots à sa tante Pétunia de ce qu'il avait vu, au risque de le regretter amèrement. Depuis, Harry avait fait tout son possible pour ne pas croiser sa parenté de peur que l'homme ne finisse par se laisser totalement aller à sa colère irrationnelle.
Harry se redressa sur sa paillasse, il plaça le petit journal, dernier héritage de sa mère sur la petite étagère bringuebalante qu'il avait monté lui-même de vieilles planches trouvées ça et là, puis il sortit en silence de son placard. Il soupira. Tout était calme, on entendait simplement les vagues bruits de la ville qui s'éveille mais il savait que d'ici, une demi-heure, les premiers clients arriveraient pour une nouvelle journée maudite, pour une autre « saison en enfer ». Alors que la pluie fouettait doucement les vitres salies de la salle de l'auberge, il songea aux nombreux poèmes français que lui avait lu Remus lors des soirées qu'ils avaient passées ensemble, et un vers lui revint en mémoire, il reflétait à la perfection sa lassitude et son isolement. « Un seul être vous manque et tout est dépeuplé… » Le reverrait-il seulement ? Ne devait-il pas arrêter de rêver à cette chimère d'une vie meilleure, ailleurs ?
Il entendit derrière lui un pas léger et se retourna. Winky venait d'entrer. Elle portait son tablier devenu gris au fil des mois. Elle passa derrière le comptoir, adressant un simple mouvement de tête à Harry en signe de salutation. Le brun aux yeux émeraude l'observa quelques secondes. Heureuse, la servante aurait été ravissante mais Whitechapel avait brisé sa beauté et sa volonté. Comme lui. Il s'approcha de la jeune femme et s'empara d'un vieux chiffon pour essuyer avec elle les verres empilés sur l'étagère. Ils travaillèrent ainsi côte à côte un long moment sans dire un seul mot. Ils n'avaient pas besoin de parler, ils se comprenaient. Harry connaissait son inavouable secret, tout comme la jeune fille ne pouvait ignorer que Dursley l'avait contraint à vendre son corps aux hommes répugnants qui venaient à l'auberge. Cela leur suffisait à se sentir un peu moins seuls, un peu moins mal, du moins, c'était ce que le brun pensa.
Ils continuèrent leur tâche, silencieusement. Ce moment de bonheur fugace cessa lorsque l'auberge sembla sortir de sa torpeur. Madame Pomfresh appela sa fille pour de l'aide tandis que les pas lourds de l'oncle Vernon résonnaient à l'étage. Lorsque l'homme ventripotent se dirigea rapidement vers les cuisines pour aboyer les ordres habituels à ses deux employés, Harry, résigné, se dirigea vers l'entrée et releva le lourd rideau de bois, signifiant l'ouverture de l'auberge. La pluie avait cessé depuis seulement quelques minutes, laissant le sol boueux et l'air lourd. Les rares habitués à cette heure matinale arrivèrent et s'installèrent de ci, de là, commandant un thé pour ceux qui commençaient leur journée de labeur, un verre du tord-boyau fait maison pour ceux qui achevaient leur nuit de travail et s'apprêtaient à retourner dans leur misérable logis. Harry allait rapidement des uns aux autres lorsque la voix tonitruante du tenancier résonna dans la salle.
« Potter ! »
Le gamin se retourna vers son oncle, cherchant ce qu'il avait pu commettre comme erreur pour s'attirer de si bonne heure les foudres de l'homme. Le sourire carnassier qu'il vit sur le visage bouffi le fit frissonner.
« Viens par là. »
Harry se faufila agilement entre les tables et alors qu'il rejoignait Vernon près de la petite porte dérobée qui menait aux cuisines de l'auberge, l'homme attrapa violemment le poignet du brun. Il le lui tordit brutalement, faisant grimacer de douleur le jeune garçon avant de susurrer avec perfidie contre son oreille :
« Tu as un invité, Potter. Il est passé par la porte de derrière pour me demander que tu le rejoignes immédiatement dans l'arrière cour. Il est plutôt pressé si tu vois ce que je veux dire. Alors pas d'entourloupes avec lui et sois un gentil garçon pour une fois, ça nous changera. »
La lueur mauvaise qui habitait le regard de son oncle ne disait rien qui vaille au brun. Harry frotta machinalement son poignet libéré et s'engouffra dans le petit escalier menant aux cuisines. Tandis que Madame Pomfresh s'activait pour répondre le plus rapidement possible aux commandes des quelques clients, Winky lui adressa un petit sourire gêné. Il passa la porte de derrière et se retrouva dans la petite cour où s'entassait les ordures abandonnées. Il avait à peine fait deux pas dans la ruelle qu'une masse le plaquait contre le mur de l'auberge.
« C'est moi, fillette. »
Greyback le tenait fermement, une main maintenant ses poignets au dessus de sa tête. Il sentit l'haleine alcoolisé de l'homme puissant et tenta vainement de se dégager.
« Lâche-moi. »
Le rire mauvais de l'homme fit frissonner le garçon tandis que sa main libre partait à la découverte du corps qui luttait contre le sien.
« J'ai une grande nouvelle à célébrer, fillette. »
Sans prêter attention à l'air horrifié du brun, Fenrir se pencha vers l'adolescent, le bloquant complètement contre le mur crasseux. Sa main avait glissé dans le pantalon du garçon et cherchait son sexe qu'il empoigna sans délicatesse. Harry bredouilla faiblement :
« Arrête. Arrête ça…
- Je vais te bourrer tellement, fillette que tu ne te souviendras même plus de cette salope de Westminster. »
Le brun gigota et envoya un coup de genou dans l'entrejambe de Greyback qui vacilla sous l'attaque. Harry en profita pour s'extirper mais il ne fallut qu'une seconde à l'homme pour se ressaisir. Il rattrapa le garçon. Il agrippa la chemise, le retourna et l'assomma d'un violent coup de poing.
« Recommence ça une autre fois et je te promets que je ferai regretter le jour de ta naissance. »
A moitié inconscient, Harry passa sa main salie par la terre humide sur sa joue douloureuse. Fenrir le souleva durement comme s'il ne pesait pas plus qu'une plume et le plaqua à nouveau contre la façade de l'auberge. Il rapprocha son visage de celui du gamin et murmura contre sa bouche :
« Tu as de la chance, beauté, que je sois de très bonne humeur. »
Les yeux verts le fixaient avec une terreur qui le réjouissait encore plus. Fenrir caressa d'une main les cheveux du brun et de l'autre, il défit la ceinture de son vêtement et l'abaissa rapidement. D'un coup de jambe, il fit plier le garçon qui se retrouva à genoux devant lui et força sa bouche. Des larmes de douleur, de colère et de haine glissaient sur le visage du brun tandis que les mains agrippant ses cheveux le poussaient à aller et venir de plus en plus vite. Cela ne dura que quelques instants avant que le corps ne se tende dans un râle et qu'Harry n'échappe enfin à sa poigne. Le brun se recroquevilla contre le mur tandis que Greyback remontait son vêtement hâtivement.
« Tu pourras dire à ton oncle que je le remercie pour sa grande générosité. Je repasserai ce soir, je dois encore m'occuper du boucher. »
Harry resta un long moment à fixer l'endroit où avait disparu Greyback avant de finalement se relever. Comme un automate, il rentra dans l'auberge et toute la matinée, il vaqua à ses corvées habituelles. Il aida Winky à nettoyer les chambres du premier étage, occupées par quelques commis voyageurs, il répondait avec diligence aux exigences des rares clients encore là, il allait et venait des cuisines à la salle, évitant autant que possible son oncle et surtout, il essayait d'oublier que cette pourriture reviendrait forcément tôt ou tard pour exiger ce qu'il considérait être son dû. Le simple souvenir de ses mains rêches et épaisses sur son corps le faisait frissonner, son goût ignoble dans sa bouche lui donnait encore la nausée. Harry réalisa qu'il n'avait jamais haï quelqu'un comme il haïssait cet homme sournois et pervers, pas même Vernon Dursley.
Alors que les habitués affluaient à l'auberge aux environs de midi pour prendre leur pause-déjeuner, ce jour-là, pourtant, il n'en fut rien. La salle demeura étrangement vide. Lorsque la vieille horloge sonna treize heures, Dursley écumait littéralement derrière son comptoir, pestant comme un chien enragé. Harry pensa amèrement qu'il lui ferait payer tôt ou tard le manque à gagner en l'offrant au premier venu pour quelques pièces. Le brun préféra donc ne plus prêter attention aux récriminations de son oncle, du moins jusqu'au passage de Miss Figg. Elle sortait rarement de son refuge mais alors qu'il était posté à l'entrée de l'auberge, guettant l'arrivée improbable d'un client dans la rue presque désertée, il aperçut la vieille femme avançant de son pas claudicant en direction de Dorset Street.
Feignant de ne pas entendre son oncle qui le sommait de revenir immédiatement, il courut jusqu'à la tenancière du Ten Bells et manqua de peu de se faire renverser par une calèche lancée à vive allure.
« Miss Figg…
- Tiens, le p'tiot.
- Bonjour, Madame.
- Ah ! Y a bien que toi pour m'donner du Madame en toute circonstance. »
Le brun rougit alors que la vieille dame tapotait gentiment sa joue, dans un geste affectueux. Il reprit d'un ton légèrement essoufflé :
« Vous ne sauriez pas ce qui se passe, par hasard… Je ne me souviens pas avoir déjà vu l'auberge aussi déserte à cette heure-là, ni Commercial Street d'ailleurs…
- Allons le p'tiot, la vieille Figg sait toujours tout, tu ne l'as pas encore compris depuis tout ce temps… »
Elle s'esclaffa, laissant apparaître un sourire largement édenté mais tellement chaleureux et empli d'humanité. Le brun hocha de la tête, l'invitant muettement à poursuivre.
« Ging' t'a pas dit ?
- Non.
- Ca m'étonne, t'es comme qui dirait son petit amour… »
Alors que la vieille dame le gratifiait d'une petite tape sur l'épaule, Harry se sentit brusquement moins seul, moins triste. Oui, c'était bon de savoir que dans cet enfer, malgré tous les Dursley, tous les Greyback de la terre, il existait des personnes qui se souciaient réellement de lui comme Marie Jane ou Miss Figg.
« Elle est peut-être passée à un moment ou un autre et je l'ai manquée. Je n'ai pas arrêté une seule seconde de toute la matinée, entre les cuisines et les chambres…
- Dis, le p'tiot, je sais bien que j'suis qu'une vieille folle radoteuse mais Dursley t'aurait quand même pas mis au turbin à cette heure-là parce que j'te jure que j'ira' lui causer du pays à ton oncle !
- Non… Non, j'ai aidé Winky pour le nettoyage.
- Tu sais que la vieille Figg, elle devine tout. Tes beaux yeux, i' disent le contraire, et p'is, t'as vu ta jolie p'tite joue, alors pas la peine de me faire des vilaines cachoteries, hein ?
- De toute façon, vous ne pouvez rien faire. C'est Greyback. Il est passé à l'ouverture…
- Ce gros porc te laissera au diable en personne.
- Juste au chef des Old Nichols. Je me demande sérieusement s'il ne va pas finir par lui céder et me vendre définitivement à lui.
- Dis pas de bêtises, le p'tiot. J'suis pas née de la dernière pluie, moi ! Et je t'le dis tout net, t'es trop précieux pour qu'il te cède si facilement. Au contraire, il tient Greyback par les couilles en te gardant. Temps que t'es là, il sait qu'il l'aura à la botte et t'es bien placé pour savoir que Grey vaut mieux l'avoir avec que contre soi… Ton oncle l'a compris aussi, tu peux croire, la vieille Figg. »
Harry se contenta d'un regard vague vers l'auberge puis il reporta ses yeux émeraude sur la silhouette frêle de la tenancière des Ten Bells. Après quelques instants, il lui adressa un sourire doux :
« Oui, peut-être… En tout cas, vous ne m'avez toujours pas dit ce qui se passe.
- Ils ont arrêté ce monstre… »
Le brun se figea tandis que Miss Figg continuait :
« Le meurtrier de Polly et d'Annie. Ginger est venue peu avant midi. Apparemment, c'est un boucher d'Hanbury Street…
- Un boucher ? Greyback a aussi parlé d'un boucher ce matin !
- Pour sûr, Ging', qu'elle m'a dit que les Old Nichols ont fait pas mal de grabuge dans le quartier quand ils ont su que ce Pizer avait été cueilli par les gars de Scotland. Je vais là-bas rejoindre les filles mais avec c'te vieille carcasse… »
La vieille femme n'eut pas le temps de poursuivre que déjà le brun courait vers Dorset Street. Il courut comme un fou, à travers les rues de l'East End jusqu'au petit poste de police du quartier de Whitechapel. Il y avait une foule importante à l'entrée. Sa petite taille fine lui permit de se faufiler assez aisément mais il ne savait à qui parler, à qui hurler la vérité. Il avait du mal à retrouver son souffle après cette course folle dans les rues et cette pression sur sa poitrine le faisait souffrir horriblement. Le monstre n'était certainement pas cet homme, il l'avait dit à Abberline. Pourquoi n'avait-il pas empêché l'arrestation d'un innocent ? Où était le Lord au haut-de-forme ? Pourquoi personne ne prêtait attention aux dires d'une petite pute comme lui ? Il les détestait tous, de toute son âme.
Un violent coup le ramena à la réalité et il se sentit tiré durement sur le côté.
« Qu'est-ce que tu fous ici, Fillette ?
- Lâche-moi ! Lâche-moi immédiatement !
- Ferme-là. »
Le second coup à l'abdomen lui coupa complètement la respiration. Greyback le maintenait férocement contre lui, tordant son bras dans son dos. Il régnait une effervescence étrange, une frénésie irraisonnée au milieu des cris insensés, scandés par la foule lorsqu'une détonation sonore ramena un semblant de calme dans l'entrée.
« OFFICIERS ANDERSON, MALONE ET PERKINS ! FAITES-MOI EVACUER TOUT CE MONDE ! IMMEDIATEMENT !
- A vos ordres, Inspecteur. »
L'inspecteur tenait toujours son arme de service, canon vers le plafond tandis que les trois hommes commencèrent à repousser la foule vers les portes, sans ménagement. Harry n'avait pas bougé, collé contre un recoin du mur. Il était tétanisé, pris dans les serres de Greyback dont il sentait l'haleine alcoolisé contre sa bouche lorsque son regard vert émeraude croisa celui de Frederick Abberline.
« ANDERSON ! »
Aussitôt, le jeune officier se retourna vers son supérieur qui désigna de son arme le brun et l'homme des Old Nichols qui le retenait.
« Emmenez ce gamin dans la cellule vide, je l'interrogerai en second et je vais de ce pas conduire l'autre dans mon bureau. Après tout, ce n'est pas tous les jours qu'on croise le grand chef des Mangemorts, n'est-ce pas ? »
Sous la menace d'Abberline, Greyback relâcha finalement Harry. L'inspecteur ne put manquer le regard lourd de menaces qu'adressa cette pourriture au joli brun, signifiant clairement qu'il attendait son silence absolu sur ce qui venait de se passer à l'instant. Frederick aurait souhaité intervenir clairement pour faire comprendre à cette brute épaisse sa façon de penser mais il devait faire comme si l'adolescent lui importait peu, sinon il risquait d'attiser encore plus l'intérêt du malfrat sur le jeune homme. De voir également le brun se débattre avec rage lorsqu'Anderson l'entraîna vers le couloir du fond, n'aidait en rien à rassurer l'inspecteur. Frederick aurait voulu oublier les yeux verts qui l'accusaient d'une rage difficilement contenue. Comment le lui reprocher ? Il comprenait parfaitement sa réaction : Harry devait être persuadé qu'il était à l'origine de cette arrestation ridicule et de tout ce pitoyable cirque. Le gamin s'était confié à lui, il lui avait fait confiance et maintenant, il devait le haïr plus que tout autre.
L'inspecteur amena manu militari Greyback dans la sordide pièce qui lui avait été dévolue à son arrivée puis il regagna rapidement l'entrée du poste de quartier pour aider Malone et Perkins. La cohue dura encore quelques minutes avant que la foule ne finisse enfin par se disperser dans les rues de Whitechapel. Dès que ce fut chose faite, l'inspecteur se précipita vers le misérable placard qui n'avait de bureau que le nom. La petite salle était sombre et à part une table bringuebalante et deux chaises rempaillées, le regard ne pouvait se porter que sur les murs écaillés et sales. Greyback était adossé à la fenêtre aux persiennes rabattues et attendait son retour, avec un certain amusement qui exaspéra encore davantage Frederick.
« Bien le bonjour, Monsieur l'inspecteur. Pourquoi une si charmante invitation ? »
Frederick ne sut comment il arriva à conserver un semblant de contrôle devant l'homme qui ricanait méchamment.
« Peut-être parce que d'après mes hommes, vous seriez à l'origine de l'invitation de tous ces braves gens que je viens de renvoyer dans leur foyer.
- Faut pas toujours croire ce que l'on entend, savez…
- Et le gamin, que j'ai fait mettre en cellule, qui est-ce ?
- Une pute, la meilleure de Whitechapel si vous voulez mon avis. Pourquoi ses services vous intéressent, M'sieur l'inspecteur ? Je pourrais p't-être vous arranger le coup… M'a à la bonne, le p'tit…
- C'est très généreux de votre part, je vais y réfléchir. En attendant, je crois que vous allez rester avec nous un petit moment, histoire de calmer un peu le coin. Je suis certain que nos cellules auront tout le confort pour vous satisfaire. »
Heureux de voir que l'air arrogant du Mangemort s'était considérablement atténué, Abberline sortit de la pièce, claquant la porte. Il cria :
« ANDERSON… »
Le jeune officier arriva rapidement jusqu'à lui et Frederick le poussa légèrement sur le côté pour lui parler plus en secret :
« Histoire de calmer le quartier, faites-moi transférer cette pourriture. N'importe quelle cellule fera l'affaire, du moment qu'elle ne soit pas dans l'East-End. Vous ferez un rapport que je contresignerais. Motif : trouble de l'ordre public et arrangez-vous pour que le dossier traîne un peu… Disons une petite semaine… Dans la cohue, on l'aura égaré quelque part, c'est dommage mais très compréhensible, d'accord ? »
Le jeune homme hocha de la tête et Frederick lui adressa un 'merci' sincère avant de poursuivre :
« Le gamin ?
- Cellule du fond… Mais, chef…
- Quoi ?
- Je vous préviens, il n'est vraiment pas commode.
- Les clefs ?
- Tenez, chef. »
L'inspecteur se contenta d'un hochement de tête après avoir saisi le trousseau de clefs et il se dirigea sans perdre une seconde vers le fond du couloir. Lorsqu'il arriva aux grilles, le brun se tenait dans un recoin de la cellule, les genoux repliés contre sa poitrine. Il entra dans la cage malodorante et s'approcha doucement d'Harry, il se tenait tout au plus à un mètre de lui.
« Bonjour. »
Le brun releva le visage et il aurait aussi bien pu lui cracher au visage qu'il n'aurait pas ressenti davantage sa haine et sa colère. Ses yeux semblaient capables de tuer.
« Vous êtes encore plus pourri que tous les autres. »
Les mots avaient claqué rudement mais Frederick ne pouvait objectivement lui en tenir rigueur.
« Je ne suis pas à l'origine de cette arrestation, Harry. D'autres gens, haut placés, ont jugé que je manquais de clairvoyance dans cette affaire difficile et plusieurs hommes de Scotland Yard ont été chargés d'une contre-enquête dans Whitechapel. Ils ont interpelé Pizer ce matin sans que j'en sois informé. Je suis arrivé ici, il y a à peine une demi-heure. »
La colère dans les yeux émeraude avait laissé place à de l'incrédulité puis une fatalité qui dérangea profondément Frederick.
« Vous faites confiance à une pute de Whitechapel. Vous manquez évidemment de clairvoyance.
- Ne parle pas ainsi.
- Ce n'est que la vérité, non ?
- Je n'ai pas changé d'avis concernant notre dernière discussion.
- Pourquoi ?
- Parce que je sais que tu ne m'as pas menti. »
Frederick adressa un sourire au garçon puis lui tendit une main pour l'aider à se relever.
« Je suis désolé.
- Tu n'as pas à l'être Harry.
- Je n'aurais pas dû m'en prendre à vous ainsi. »
Harry baissa les yeux vers le sol, gêné, mais l'inspecteur se rapprocha et serra amicalement son épaule.
« Je ne suis ni en colère, ni déçu. Tu es profondément intègre et c'est pour cela que tu as réagi ainsi, en pensant que je t'avais en quelque sorte trahi. Je comprends parfaitement.
- Merci, chuchota le brun.
- C'est bon, n'en parlons plus, d'accord ? »
Le brun hocha de la tête mais Frederick avait tellement de choses en tête qu'il ne laissa pas le silence s'appesantir entre eux et reprit d'un ton lourd de reproches :
« Qu'est-ce que tu faisais avec le chef des Old Nichols ?
- Rien.
- Au Ten Bells, je me souviens très bien de ce que Marie-Jane avait dit à propos de Greyback. Tu devrais être plus prudent. Il ne cesse de te tourner autour et certainement pas pour ton bien.
- Sans rire, Inspecteur. Je n'ai vraiment pas besoin que vous me précisiez que cette ordure en a après moi, je le sais.
- Alors, pourquoi étais-tu avec lui ?
- Je suis arrivé et il m'a attrapé dans la cohue générale, je n'ai simplement pas réussi à lui échapper.
- Je l'ai fait mettre en cellule, tu devrais être tranquille pendant quelques jours. »
Le regard émeraude était empli de reconnaissance pour l'homme qui poursuivit :
« Maintenant, en ce qui concerne notre enquête, je dois te présenter quelqu'un, un témoin capital qui a grandement fait avancer mes recherches, si tu veux tout savoir. »
Harry fixa Frederick avec incompréhension mais Abberline ne lui laissa pas le temps de poser les questions qui lui venaient immanquablement à l'esprit. L'inspecteur se tourna vers la sortie et lui fit signe de le suivre sans attendre. A droite de la cellule, ils s'engouffrèrent par un petit escalier en colimaçon qui montait au premier étage du petit commissariat de quartier. Ils longèrent un couloir étroit, encombré d'une multitude de cartons, abandonnés ça et là. L'inspecteur amena le joli brun jusqu'à une porte dérobée.
« Je te laisse avec lui. Je viendrais vous chercher dans une heure ou deux. »
Frederick repartit vers l'escalier, laissant le garçon, seul, perdu. Après de longues secondes, Harry se décida et frappa de faibles coups contre la porte fermée. Il n'y eut aucune réponse. Finalement, le brun se décida. La pièce était une sorte de grenier poussiéreux, avec au centre une table et une vieille chaise crasseuse. Ce ne fut qu'après quelques instants qu'il repéra la silhouette de dos qui regardait par la fenêtre noire de suie. Son cœur battait trop fort, trop vite aussi. Il murmura faiblement :
« Rem… Remus… »
L'homme se retourna aussitôt. Il portait une tenue d'officier qui lui seyait particulièrement bien. Ses tempes grisonnantes encadraient à la perfection son visage. Pendant un long moment, aucun des deux ne songea à bouger, à parler. Ils étaient là, l'un devant l'autre, séparés d'une simple table jusqu'à ce que Remus ne se précipite vers lui. Il l'étreignit de toutes ses forces contre lui, de toute son âme et Harry se laissait aller à cette étreinte merveilleuse, ses mains jointes derrière sa nuque.
Lupin le souleva, l'amena jusqu'à la table, comme s'il ne pesait pas plus qu'une plume et il y avait de la dévotion dans ses gestes, du respect et de l'amour alors qu'il parcourait de ses doigts le visage du brun aux yeux d'émeraude.
« Mon Dieu… Que t'est-il arrivé ? »
Harry était bien incapable de répondre tandis que la caresse de l'homme s'attardait sur le bleu formé sur sa joue. Remus explorait avec douceur chaque circonvolution de ce visage angélique, ses pommettes roses, ses lèvres délicates, tandis que de son autre main, il découvrait inexorablement ses hanches, ses reins. Comme répondant à une demande informulée, le garçon ouvrit délicatement ses jambes, permettant à l'homme de se rapprocher encore davantage du corps plus frêle. La perfection résidait dans cette proximité, cette chaleur inédite qui les unissait l'un l'autre.
« Tu m'as tellement manqué, mon ange. »
C'en fut trop pour Harry qui se souleva pour atteindre la bouche de l'homme qu'il aimait plus que tout au monde. Le baiser était presque évanescent, l'effleurement d'un souffle, mais très vite, il y eut plus… Tellement plus… Quelque chose d'impérieux, quelque chose de vital qui les dévorait littéralement, le besoin de savoir que l'autre était tout. Leur langue dansait dans une communion parfaite des sens. Ils savouraient ce temps volé, cette éternité désirée…
« O temps, suspends ton vol ! Et vous, heures propices,
Suspendez votre cours !
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours ! »
Aimer avant que Whitechapel ne les rappelle à leur réalité…
A suivre…
« Une saison en enfer » : recueil de poèmes en prose d'Arthur Rimbaud (1873)
« Un seul être vous manque et tout est dépeuplé » : Lamartine, extrait du poème 'L'isolement' dans les Méditations poétiques. (1820)
« O temps, suspends ton vol ! Et vous, heures propices, suspendez votre cours ! Laissez-nous savourer les rapides délices des plus beaux de nos jours ! » : Lamartine, extrait du poème 'le lac', dans les méditations poétiques. (1820)
