Chapitre onze.
Émergeant doucement des brumes du sommeil, Castle savourait la douce chaleur des premiers rayons du soleil qui caressaient sa peau. Il étendit un peu le bras et constata qu'il était seul dans le lit. Il se tourna sur le dos en s'étirant doucement et son regard tomba sur elle.
Silencieuse, elle terminait de se préparer. Elle ouvrit un coffre, dont elle sortit la montre de son père et la bague de sa mère. Il l'avait déjà vue se préparer plusieurs fois, toujours le même rituel. Chaque matin elle repensait à cette affreuse journée où un monstre lui avait arraché sa mère et ses perspectives d'avenir. Il aurait tellement aimé pouvoir lui apporter des réponses, comme elle s'évertuait à apporter des réponses aux familles des victimes.
- Hey! Dit-elle en s'apercevant qu'il était réveillé.
- Hey! Répondit-il sur le même ton.
- Bien dormi?
- Comme un bébé, sourit-il. Tu allais partir?
- Pas encore, j'allais me rendre au Starbuck pour ramener le petit déjeuner, expliqua-t-elle.
- Tu aurais dû me réveiller, j'y serais allé...
- Tu es mon invité, je peux bien faire ça pour toi, non?
- Je suis un peu plus qu'un invité, non?
Elle le regarda avec un petit sourire amusé.
- Ouais... T'es un peu plus qu'un invité...reconnut-elle en s'approchant de lui pour l'embrasser tendrement.
- J'aime mieux ça, fit-il en l'enlaçant.
Elle quitta la pièce sous le regard attendri de Castle, qui soupira d'aise. Il tourna la tête vers la table de chevet, sur laquelle se trouvait un cadre photo. Elle devait remonter au moins à une dizaine d'année. La jeune Kate Beckett y souriait entourée de ses parents. Jamais encore il ne lui avait connu ce sourire. Il garda le regard posé sur la photo un instant, puis se décida et attrapa son téléphone portable.
- Murray? Salut, c'est Castle.
- ...
- Ouais je vais bien. Dis-moi, j'aurais besoin de tes services... Quoi? Non je ne vais pas encore tuer mon personnage principal, non crois-moi celui-là, je n'ai pas l'intention de m'en débarrasser avant très longtemps et même si un jour je le mets au placard, ce sera avec une retraite paisible et dorée. Tu peux passer au loft, disons, dans deux heures? Oui? Parfait! À tout à l'heure.
Il fila sous la douche souriant comme un gamin et s'habilla. Beckett revint peu après, les bras chargé du petit déjeuner.
- Tu as l'intention de nourrir un ogre? Demanda-t-il en venant à son secours.
- Non, juste toi, sourit-elle.
- Hé! Oh! Je ne mange pas tant que ça!
- Seulement le triple de mes rations.
- C'est toi qui ne mange quasiment rien! Protesta-t-il. Moi, je mange normalement !
Elle rit en installant la table du petit déjeuner. Qu'il aimait son rire. Elle se laissait enfin un peu aller. Il se réjouissait à l'idée d'être un peu responsable de ce changement.
- Tu vas passer au poste aujourd'hui, ou la paperasse te rebute toujours autant?
- Ce serait plutôt la deuxième solution! D'ailleurs, je dois passer au loft, il faut bien que j'avance dans mon roman.
- C'est vrai. Tu as bientôt terminé? Demanda-t-elle intriguée.
- Il me reste trois chapitres à revoir et ma maison d'édition aura le feu vert pour le lancer.
- C'est génial, mentit-elle angoissée à l'idée de voir leur petit partenariat se terminer.
Il ne vit pas son trouble, trop occupé à penser à son rendez-vous avec le docteur Murray. Et pourtant elle était troublée. Elle s'était habituée à sa présence, elle appréciait de pouvoir se blottir dans ses bras et surtout elle adorait se sentir en vie quand il lui faisait l'amour.
Ils quittèrent l'appartement de Beckett ensemble et se séparèrent sur le trottoir comme n'importe quel couple.
- Une femme poignardée ? Fit Murray en découvrant la raison de l'appel de son ami. Ce n'est pas un peu banal pour toi ? Généralement, tu préfères savoir ce qui se passe quand on met une tête dans un micro-ondes.
- Oui mais cette fois, ça n'a rien de fictif, expliqua Castle en lui tendant le dossier de Johanna Beckett. La victime est la mère du lieutenant que je vois pour mon livre. L'affaire remonte à dix ans. Comme dans cette ville, c'est toi le meilleur légiste, tu peux voir ce qu'ils n'ont pas repéré.
- Tu sais que la réalité et la fiction sont différentes. Les chances de trouver un assassin après dix ans sont…
- ...infimes. Oui je sais. Mais j'apprécierais que tu jettes un coup d'œil
- Je ferais ce que je pourrais. Je ne voudrais surtout pas faire de promesses que je ne puisse tenir.
- Bien sûr que non.
Il raccompagna son ami jusqu'à la porte, Martha arriva dans la pièce au moment où ils se séparaient.
- Au revoir, salua l'écrivain.
- Je t'appelle dès que possible, promis le légiste.
- Oui merci, répondit Castle en refermant la porte.
- Que faisait le docteur Mort ici ? Demanda Martha.
- Une petite consultation, répondit-il évasif.
- Selon moi, tu es en train d'enquêter sur le meurtre de la mère de Beckett...
- Faut-il toujours que tu m'espionnes Mère ?
- Oh non je n'espionnais pas. Je passais juste devant ton bureau et j'habite ici moi aussi.
- Ouais, je me rappelle...grinça-t-il.
- Sait-elle que tu mets ton nez là-dedans et que tu mènes ton enquête ?
- A quoi ça sert de lui dire tant que je n'ai pas d'éléments nouveaux ?
- Eh bien, tu ne trouves pas que tu t'immisces dans sa vie privée ?
- Je ne vais pas farfouiller dans ses sous-vêtements, se défendit l'écrivain, je mène une enquête sur le meurtre de sa mère !
- Tu déterres un peu son passé chéri, et sans sa permission. Alors, mets la au courant ou abandonnes. Tu joues à un jeu dangereux, crois-moi!
Alexis était arrivée à ce moment-là, excitée comme une puce à l'idée d'aller au bal de fin d'année avec Owen, son petit ami. Le bonheur qu'il avait ressenti avait été de courte durée, sa mère lui ayant bien vite rappelé qu'il ne connaissait absolument pas ce garçon. Puis Beckett l'avait appelé pour une nouvelle affaire, elle avait bien entendu refusé de dépenser l'argent du contribuable pour mener une enquête sur cet Owen.
- Dis, j'ai une question, je peux ? Commença-t-il alors qu'ils étaient seuls dans les locaux du prescinct.
- Depuis quand tu demandes la permission avant d'en poser une ?
- C'est à propos de ta mère, expliqua-t-il ce qui surprit la jeune femme. Tu as déjà pensé à rouvrir l'enquête?
- Mais qu'est-ce que tu fais ? Blêmit-elle.
- Rien, je pense que si on travaillait ensemble...
- ... Non ! Trancha-t-elle.
- J'ai de nombreuses relations…
- Ce n'est en aucun cas ton problème Castle. Si tu touches à ce dossier, je ne veux plus te voir. Est-ce que c'est clair ?
Elle était visiblement très contrariée et il sentit que cette menace n'était pas faite en l'air comme les autres fois où elle l'avait proférée.
- D'accord. Pourquoi ne pas rouvrir cette enquête ?
- Pour la même raison qui empêche un ancien alcoolique de boire. Tu crois que je ne l'ai pas déjà fait, tu crois que je n'ai pas mémorisé chacune des lignes qu'il y a dans ce dossier ? Mes 3 premières années dans la police, dès que je n'étais pas de service, que j'avais un moment de libre, je me mettais à chercher un élément qu'on aurait pu manquer. Après 1 an de thérapie, j'ai compris que si je ne laissais pas tomber, ça me détruirait entièrement. Alors j'ai laissé tomber.
- Désolé, je n'étais pas au courant.
- Eh bien maintenant tu l'es, dit-elle en s'éloignant de lui comme s'il l'avait brûlée.
Une angoisse sourde s'empara de lui, il voulait lui apporter des réponses, l'aider à rendre justice à sa mère et chasser les fantômes qui la hantaient, mais il ne s'était pas imaginé que cela risquait de lui coûter sa relation avec elle. Serait-il seulement capable d'en payer le prix ?
Il s'était concentré sur l'enquête, pour ne plus y penser, peut-être que Murray ne trouverait rien de concluant et qu'elle n'en saurait jamais rien. L'enquête les avait amenés à s'intéresser à la mafia et en particulier à un témoin sous protection du FBI. L'idée d'avoir à nouveau affaire à l'ex de Beckett n'enchantait guère l'écrivain.
- Si tu veux qu'un type soit loyal, ce n'est pas une bonne idée de le surnommer la balance ! fit la voix de Ryan, le sortant de ses pensées.
- D'accord, donc on commence par creuser un peu du côté de ceux qui composent cette famille, annonça Beckett.
- Ouais, et pendant qu'on y est on a qu'à se taper la tête dans les murs en béton, pour rigoler un petit peu ! Ricana l'irlandais.
- Les professionnels sont les plus durs à coincer, parce que l'anonymat de ce genre de meurtre fait que les règles de base comme le mobile ou les liens avec la victime n'existent pas, expliqua Esposito.
- On doit parler à Moran. Essayer de voir ce qu'il sait, dit-elle.
- Ouais, acquiesça le latino.
- Qu'est-ce qui vous fait croire que Dure à cuire va coopérer avec vous maintenant ? demanda Castle.
- Vous avez vos sources, j'ai les miennes ! Sourit mystérieusement Beckett.
- Ce n'est pas votre ex petit ami, monsieur FBI ?! Grand, maussade et plein de jugements, fit l'écrivain.
- Eh bien si, en fait, c'est lui, ça pose un problème ? demanda Beckett.
- Ah non, pas pour moi, mais là encore, ce n'est pas avec moi qu'il aimerait se remettre en ménage, ironisa Castle.
- Tu ne vas pas recommencer avec ça, soupira Beckett.
- Tu as raison ! Je te fais confiance.
- J'aime mieux ça.
Kate attendit quelques temps à leur lieu de rendez-vous.
- Oh, quelle bonne surprise ! Fit Sorenson.
- J'espère que ce sera aussi une bonne surprise, dit-elle en lui offrant un paquet.
- Un beignet ? Je suis donc si prévisible ?
- Peut-être que je te connais trop bien ! On s'est beaucoup vus à une époque.
- Ouais, reconnut-il en lui proposant la moitié de son beignet.
- Oh, non merci. J'ai arrêté moi, j'y touche plus !
- Et comment va ton écrivain ?
- Bien… Attends ! Ce n'est pas mon écrivain !
- Pas la peine de me mentir, Kate, j'ai remarqué la manière dont tu le regardais.
- Oui… euh… Eh bien… Bafouilla-t-elle.
- N'empêche que c'est un sacré numéro... Il sait à quel point tu aimes ses bouquins ?
- Il n'est pas question qu'il le sache, l'avertit-elle.
- Tu lui as dit que t'étais prête à attendre des heures pour un exemplaire en édition limitée ? Et que ses livres t'avaient aidée à surmonter le décès de ta mère ? Continua-t-il.
- Y a d'autres choses que tu dois oublier ? demanda-t-elle.
- Toi, je ne peux pas t'oublier, avoua-t-il.
- Tu as su me quitter.
- La plus grosse bêtise de ma vie…
- Will… fit-elle gênée.
- Je sais… Il te rend heureuse ?
- … Oui. Il me rend heureuse, avoua-t-elle.
- Bien. Alors Kate, c'est le moment où tu me demandes d'enfreindre les règles pour t'aider dans ton enquête ?
- Je suis vraiment aussi prévisible ?
- Ben peut-être que je te connais trop bien ! Qu'est-ce que tu veux ?
- Je veux parler à Jimmy Moran.
Sorenson avait accepté, incapable de lui refuser quoique ce soit et ils avaient eu une entrevue avec le témoin. Entrevue qui avait tourné au fiasco.
- Alors ? demanda Ryan alors qu'ils arrivaient au poste.
- Est-ce que les mots "immense désastre", ça t'évoque quelque chose ? demanda Beckett.
- Qu'est-ce qui s'est passé ? fit Esposito.
- On a effrayé le témoin clé des fédéraux à tel point qu'il ne veut plus du tout témoigner, expliqua Castle.
- Ah, c'est tout ?! Le capitaine les rejoignit à cet instant.
- Beckett, le ministre de la justice vient de m'appeler.
- Monsieur, je vais vous expliquer ce que...
- ... Non non, c'est Sorenson. En rentrant à la planque du FBI tout à l'heure avec Moran, un type est passé près d'eux et a ouvert le feu. Il était à l'arrière avec le témoin, ils ont malheureusement été touchés.
Il sembla à Kate que le sol se dérobait sous ses pas, Sorenson avait été blessé et tout était de sa faute.
Castle observait Beckett de loin, elle semblait prête à exploser. Il ne savait pas s'il devait la laisser tranquille ou s'il devait la rejoindre. La voir aussi triste lui donnait envie de la serrer dans ses bras, de lui dire que tout cela n'était pas de sa faute, que Sorenson s'en sortirait. Mais il avait également envie de plus, avec elle il voulait toujours plus.
Elle se laissa tomber sur une chaise de la salle d'attente et se prit la tête entre les bras. Elle semblait porter tout le poids du monde sur ses épaules en cet instant. Il s'approcha doucement et posa une main amicale sur son épaule, elle ne bougea pas, mais ne le repoussa pas non plus.
- Ce n'est pas ta faute, murmura-t-il.
Elle eut un rire désabusé.
- Tu veux en parler ?
- Il n'y a aucune raison d'en parler, c'est moi qui ai fait le forcing, et c'est moi qui ai entraîné Will dans cette affaire, soupira-t-elle.
- Tu ne pouvais pas savoir que ça se finirait comme ça.
- En es-tu vraiment certain ? Parce qu'ils se sont fait attaquer en repartant du parking, dit-elle.
- Et alors ?
- Alors on nous a suivis, c'est sûr. Une personne savait qu'on faisait une enquête, qu'on avait rendez-vous dans ce parking. On les a guidés jusqu'à Moran, donc oui j'aurais dû le savoir ! Et si j'étais un meilleur flic, je l'aurais su.
- Tu penses que c'est ta faute ? Oui, tu as fait le forcing. Pas parce que c'est ton travail, mais parce que ça te tient à cœur. Souvent quand les gens se retrouvent face à un mur, ils laissent tomber. Pas toi. Toi, tu continues, tu ne veux pas renoncer. C'est ce qui fait que tu es extraordinaire.
Elle leva enfin son regard vers lui, les larmes ravageaient son visage.
- Je t'assure ! Tu n'es pas responsable ! Continua-t-il. Et pour paraphraser un détective que je connais, ce sont les monstres qui ont fait ça qui le sont.
Elle esquissa un sourire.
- A la bonne heure ! Triompha-t-il.
- Merci Castle, renifla-t-elle.
- Always, sourit-il.
- Ca va aller, firent les gars en arrivant. Il va s'en sortir. Beckett poussa un soupir de soulagement.
- Vous l'aimez, n'est-ce pas ? demanda Castle en voyant son sourire.
- Oui, je l'aime, répondit-elle, on a vécu une belle histoire, tous les deux.
- Je vois, fit Castle en baissant la tête.
- Mais c'est du passé, ajouta-t-elle en posant la main sur son bras. Je suis passée à autre chose, désormais.
Il releva aussitôt la tête vers elle et plongea son regard dans le sien, la peur de perdre Sorenson avait fait remonter ses sentiments à la surface, mais cela ne changeait rien pour eux. Il sentit la main de sa muse se poser sur la sienne et leurs doigts s'entremêlèrent tendrement.
Leur enquête terminée, Beckett se rendit au chevet de Sorenson, tandis que Castle fut appelé par Murray.
Le légiste, qui méritait bien sa réputation, avait effectivement trouvé de nouveaux éléments. La mère du lieutenant avait été tuée par un seul coup, précis et fatal. En aucun cas cela aurait pu être l'œuvre de membres d'un gang. Le crime était ciblé. Le légiste avait également trouvé trois autres crimes assez similaires. Il avait réfléchi durant des heures à ce qu'il devait faire de ces révélations. Il avait finalement trouvé conseil auprès de sa mère, et c'est la mort dans l'âme qu'il avait rejoint sa muse pour tout lui avouer. Voir son sourire s'effacer et les larmes inonder ses si beaux yeux avait été un véritable calvaire.
Et puis, comme une sentence de mort, quatre mots : "Allez-vous en Castle."
