CHAPITRE DIX

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- Laissez-moi résumer la situation.

Sung-yeon se réinstalla dans son fauteuil et replaça ses lunettes sur son nez. Le docteur Seok-jin jeta un coup d'œil à ses notes.

- Les familles Min et Kim s'entendent très bien depuis toujours et Tae-hyung est votre ami d'enfance, bien qu'il soit plus âgé que vous. Votre mère est tombée malade il y a environ un an et a été hospitalisée.

Sung-yeon ne pouvait s'empêcher d'observer le visage du psychologue qui semblait très concentré. Ce dernier déglutit, prêt à aborder un sujet sensible.

- Peu après, votre mère est décédée. Ne pouvant supporter le choc, votre père a quitté la Corée du Sud pour s'installer aux États-Unis, vous laissant donc seule.

M. et Mme Kim, les parents de votre ami, ont pris la décision de partir également pour les États-Unis...

- Oui, approuva Sung-yeon. Ils ont dit que c'était pour le travail, mais je les soupçonne de vouloir garder un œil sur mon père... voire le retrouver. Ils étaient très proches.

- Je vois. (Le docteur hocha lentement la tête, avant de reprendre.) Tae-hyung, qui est plus âgé, a donc choisi de vous adopter, devenir votre tuteur, car vous n'étiez et n'êtes encore qu'une étudiante mineure. Grâce à l'argent que vous envoient les parents Kim, vous pouvez continuer à vivre normalement. Indirectement, ils prennent soin de vous comme de leur fille, mais légalement, c'est Tae-hyung qui est responsable de vous.

Sung-yeon hocha la tête.

- C'est exact, déclara-t-elle en soupirant légèrement. C'est une histoire ambiguë, n'est-ce pas ?

- Je ne suis pas en position de juger, sourit le docteur en haussant ses larges épaules.

La séance se poursuivit. La base de l'histoire était là, mais il manquait encore des éléments récents importants. La jeune patiente s'arrangea pour préparer le terrain.

- Je suis désolée, il faut absolument que je vous dise tout...

Le docteur demeura impassible, il gardait ce même visage rassurant et paternel. Le fait qu'il fût un inconnu aidait aussi beaucoup la jeune fille à se confier. Ses secrets seraient bien gardés.

- Je...

Elle entrecroisa ses doigts, nerveuse, et baissa la tête. Le psychologue attendit.

- Je crois que je...

Un grand silence plana. Elle voulait tellement dire tout ça... Ses doutes, ses questionnements, des sentiments qui l'affligeaient... Elle voulait même lui parler du professeur Park. Mais les deux hommes faisaient partie du même établissement, elle devait donc encore y réfléchir.

La cloche sonna brusquement. Sung-yeon avait sacrifié une partie de sa pause de midi pour obtenir son rendez-vous, son ventre n'allait pas tarder à protester. Elle prit son sac.

- Je peux vous le dire la prochaine fois... ?

- Pas de problème.

Le docteur faisait preuve d'une grande patience et lui tendit un carton de rendez-vous, toujours avec ce sourire confiant qui illuminait son visage.

- Au revoir mademoiselle Min, portez-vous bien ! la salua-t-il. N'hésitez pas à revenir me voir si vous ne vous sentez pas bien.

La jeune fille le remercia et quitta le cabinet. Un sentiment de chaleur envahissait son cœur et son corps. Quelque chose de bienveillant émanait de ce docteur, comme une mère attentionnée ou un père protecteur. Sung-yeon se demanda pourquoi le docteur Seok-jin n'exerçait pas sa profession à l'extérieur de l'école, pourquoi il n'était pas un peu plus reconnu par tous. Si les gens savaient à quel point il était gentil et pouvait donner de lui-même, ils reconnaîtraient que c'était un homme exceptionnel et adorable. C'était ce que Sung-yeon ressentait, même si elle ne le connaissait pas vraiment.

Après une pause méritée et avant de retourner en cours, elle se faufila au secrétariat. Veillant à ce que personne ne l'observe, elle demanda à voir la liste des numéros des professeurs et, discrètement, nota celui du docteur Seok-jin. Puis, elle quitta le secrétariat et fila en classe, le cœur plus léger.

XXX

C'était vendredi soir, la semaine s'achevait. Tant mieux, elle avait été épuisante. Lorsque Sung-yeon sortit de l'école et trouva Tae-hyung, adossé contre le mur comme à son habitude, elle le trouva plus pâle que d'habitude.

- Tout va bien ? demanda-t-elle avant même de lui dire bonjour. Tu as l'air très fatigué...

- Oui ça va, t'inquiète pas.

Sung-yeon fronça les sourcils, intimement convaincue du contraire. Ils rentrèrent à la maison.

- Tae-hyung, fais attention à ne pas te surmener, s'inquiétait la jeune fille.

Le garçon hocha la tête et remonta les escaliers, visiblement sourd à ses conseils. Elle ne le vit plus de la soirée.

XXX

Samedi passa tranquillement, puis vint dimanche. Sung-yeon jouait tranquillement aux jeux vidéos, habillée comme on s'habille le dimanche, c'est-à-dire d'une façon à arracher les yeux. Ayant terminé un combat, elle s'étira et posa la manette.

« Et si je proposais une partie à Tae-hyung ? Ça le détendrait sûrement, il n'avait vraiment pas l'air bien hier soir... »

Elle sauta sur ses pieds et trotta jusqu'à la chambre du garçon, toqua, entra. Elle le trouva allongé sur son lit, les bras noués autour de son coussin. Cette vue la dissuada de le déranger et lui intima de quitter la pièce.

- Qu'est-ce que tu veux, Sung-yeon ? demanda le jeune homme d'une voix ensommeillée.

- Pardon, je ne voulais pas te réveiller... Je venais voir ce que tu faisais.

- Pourquoi ? C'est quelle heure ?

Il roula sur le côté et regarda son réveil. En grognant, il se redressa et se mit debout, fit quelques pas. Son corps penchait un peu trop en avant. Sung-yeon se rapprocha de lui, inquiète, juste à temps pour le rattraper lorsqu'il chuta.

- Tae-hyung !

Elle le rattrapa dans ses bras, mais le poids de l'adulte la fit tomber par terre aussi. L'espace d'un instant, son cœur tressauta et se mit à battre furieusement. Elle observa son visage pâle.

- Tae-hyung, ça va ? Tu m'entends ?

Le garçon répondit d'un « oui » si faible qu'elle ne l'entendit presque pas. La jeune fille se releva, saisit Tae-hyung sous les bras et le tira non sans efforts jusqu'à son lit. Elle le hissa dessus, cala délicatement sa tête entre les oreillers et, agenouillée sur le matelas, elle l'installa confortablement entre les couvertures.

- Bon, aujourd'hui, tu restes au lit ! ordonna-t-elle. Tu es vraiment fatigué, tu dois te reposer. Je m'occupe de tout.

Sans le laisser répondre, elle se précipita hors de la chambre et revint avec un mouchoir mouillé, qu'elle appliqua doucement sur le front de Tae-hyung. Elle ignorait si c'était utile, mais mieux valait tenter que ne rien faire. Elle se redressa pour descendre du lit, mais Tae-hyung attrapa sa main. Sung-yeon eut un double battement de cœur à cet instant.

- T'en vas pas...

- Tae-hyung, je dois appeler les urgences, ou tes parents, ou n'importe qui...

- Ça va, je suis juste fatigué...

- Mon œil, tu t'es presque évanoui !

Tae-hyung fit la grimace, les yeux toujours clos.

- Arrête de me faire parler, ça ira déjà mieux...

Sung-yeon serra le mouchoir dans sa main.

- Tu n'as qu'à pas m'empêcher de m'occuper de toi, répliqua-t-elle. Lâche-moi la main, s'il te plaît, je dois aller mouiller le mouchoir...

- Non, tu restes là. (Il serra sa main.) C'est rare de t'avoir près de moi, comme ça.

Sung-yeon baissa la tête et se mit en tailleur sur le matelas, à côté de lui. Son autre main continuait de lui passer le mouchoir mouillé sur le front.

- Tu en fais trop, murmura Sung-yeon. Ménage-toi un peu. Je sais que tu travailles pour ton université, que tu t'entraînes aussi pour le chant et pour ton rôle dans ton drama... et que tu t'occupes de moi aussi. Ça doit être vraiment fatigant.

- Tu es celle qui me fatigue le plus.

Sung-yeon grogna. Tae-hyung sourit faiblement.

- Justement, tu n'as qu'à arrêter de t'occuper de moi.

- Quoi ?

Tae-hyung ouvrit les yeux, choqué. Sung-yeon écarquilla les yeux.

- Ce n'est pas ce que je voulais dire, tenta-t-elle de le rassurer. Ce que je veux dire, c'est... c'est... rah, arrête de me fixer comme ça...

Son tuteur avait très certainement mal compris, vu son expression. Ses yeux brun-noir n'étaient plus aussi insondables qu'avant, maintenant qu'elle comprenait un peu ce qui lui tenait à cœur. Elle serra sa main – ou plutôt ses doigts, semblables à ceux d'un pianiste. Ce n'est qu'à ce moment qu'elle réalisa à quel point sa main était devenue grande, pourtant elle dégageait une chaleur qui n'avait pas changé.

- Je veux dire que je peux m'occuper toute seule des tâches ménagères, je peux prendre ton tour pendant un certain temps... et je peux rentrer toute seule.

- Sung-yeon...

- Fais-moi confiance, Tae-hyung, je suis assez grande, sourit-elle avec le plus d'assurance possible. Fais-moi plaisir, prends soin de ta santé. S'il te plaît...

Son tuteur se renfrogna, non convaincu.

- … On en reparlera.

Sung-yeon hocha la tête. Son cœur battait fort.

- Espèce de papa-poule...

- Quoi ?

- Non, rien.

XXX

Lorsque Tae-hyung se fut endormi, Sung-yeon jugea qu'il valait mieux ne pas inquiéter les parents Kim. Il irait mieux, elle ferait le nécessaire pour lui.

Le soir venu, après avoir assuré à son tuteur qu'elle s'occupait de préparer le repas, elle mit la main à la pâte. Ou plutôt, elle essaya. Une odeur de brûlé ne tarda pas à se répandre dans la cuisine.

Sung-yeon désespérait de ne pas trouver quelque chose de mangeable à faire et de finalement réaliser qu'elle avait plus d'aptitudes au combat virtuel qu'en cuisine. Elle finit par passer commande auprès d'un restaurant.

Le livreur arriva avec la commande et fut payé avec de l'argent que Sung-yeon avait « emprunté » à Tae-hyung dans la poche de sa veste. La jeune Coréenne prépara un grand plateau, disposa la nourriture dans des bols et transporta le tout à l'étage.

- Oh ! s'exclama Tae-hyung en la voyant arriver, incapable de dissimuler sa surprise. J'allais descendre, tu sais...

Sung-yeon referma la porte avec le pied.

- Tu as cuisiné tout ça... ?

- Non, j'ai commandé...

Elle ne laissa pas à son tuteur le temps de poser plus de questions et posa le plateau sur le lit. Tae-hyung ne cacha pas la surprise grandissante et la joie.

- Du japchae !

- Avec supplément de bœuf. Un peu de viande ne peut pas te faire de mal, je pense.

Il releva la tête, avec cette expression d'enfant qui ne croit pas à la surprise qu'on vient de lui faire. Son sourire refit surface.

- Merci !

- C'est normal, sourit la jeune fille en prenant son bol et en s'installant sur le matelas, en face du garçon.

Tae-hyung semblait déjà un peu plus reposé – du moins, il semblait que la nourriture avait un bon effet chez lui. Au cours de la discussion, il s'arrêta, pensif.

- Dis, Sung-yeon, tout ça me donne une idée... Tu voudrais pas qu'on organise un pique-nique prochainement ?

Sung-yeon fit un effort pour ne pas s'étouffer avec un morceau de viande. Elle répondit sans hésiter.

- Ce serait super ! Il y aurait qui ?

Elle ne comprit pas le regard qu'on lui rendit. Tae-hyung remit nerveusement en place ses cheveux mauves.

- Bah, juste nous deux... J'aimerais bien qu'on aille manger ensemble quelque part...