— Mais… Comment pouvez-vous être certain qu'il est mort ? Je veux dire… il n'y a pas de corps.

C'était la première chose que qui que ce soit avait dite depuis plusieurs minutes.

Il y en avait, des corps, bien sûr ; le petit jardin en était parsemé. Des Mangemorts, à gauche et à droite. Bellatrix, que Sirius avait tirée par les pieds après lui avoir craché dessus – Dumbledore avait froncé les sourcils en le voyant, mais n'avait pas fait de commentaire. Et sur le porche, sous un drap blanc, Kingsley Shacklebolt et Elphias Doge.

Mais il n'y avait pas le corps qui comptait, celui de Celui-Dont-On-Ne-Doit-Pas-Prononcer-Le-Nom.

— Je ne suis pas certain qu'il soit véritablement mort, Monsieur Lupin. Pas dans le sens où vous et moi pourrions mourir, répondit Dumbledore. Mais je ne crois pas qu'il pourra revenir nous déranger de sitôt. Et si j'ai raison dans ce que je soupçonne, nous avons encore un peu de travail devant nous.
— Vos soupçons, Professeur ? demanda Sturgis.

Le vieux sorcier agita une main devant lui en secouant la tête.

— Une chose à la fois. Nos priorités, pour l'instant, sont de faire le ménage ici, et d'arrêter tous les Mangemorts qui sont toujours en liberté, nous aurons le temps de parler de ça plus tard. Messieurs Lupin et Black, puis-je vous demander d'accompagner Monsieur –
— En fait, Professeur, interrompit Sirius, j'espérais pouvoir rentrer à Poudlard. Pour le dire à Emmeline et Lily.

Dumbledore cligna des yeux une fois, surpris, puis sourit et hocha la tête.

— Bien vu, Monsieur Black, je n'y avais même pas songé.

Sirius échangea un regard et un clin d'œil avec Remus, envoya un signe de la main au petit groupe qui restait devant la petite maison, puis s'en éloigna en trottant. Porté par l'allégresse d'avoir vaincu Vous-Savez-Qui – même si Dumbledore y avait mis un bémol –, il parcourut les deux kilomètres qui le séparaient du bosquet duquel il pourrait transplaner plus rapidement qu'il ne l'avait fait toutes les fois précédentes.

Quand il apparut à Pré-au-Lard dans un craquement, il ne rouspéta même pas contre ces stupides endroits magiques qui interdisaient le transplanage, et se remit à avancer vers le château, dont il voyait quelques lumières scintiller au loin d'un pas tout aussi rapide. Sa grande connaissance des passages secrets de l'école lui permirent d'y entrer sans avoir à réveiller qui que ce soit et de grimper jusqu'au septième étage sans croiser âme qui vive – de toute manière, il était à peine quatre heures du matin, tout le monde était sans doute endormi.

Ce ne fut que quand il arriva dans le couloir de la Salle sur Demande que son euphorie fut remplacée par de la nervosité. Comment allait réagir Lily ? Elle serait ravie, bien sûr, mais serait-ce suffisant ? Était-ce ce qu'elle avait attendu pour couper les liens avec tout cela ? Dont lui ? Leurs dernières interactions étaient encore claires dans son esprit, la froideur avec laquelle elle l'avait traité. Il s'était dit que la nouvelle de la disparition de celui qui avait tué James et menaçait leurs vies changerait tout cela, mais… maintenant, il doutait.

Perdu dans ses pensées, Sirius avait fait les cent pas, et les trois allers-retours requis, devant le mur vierge, et la petite porte simple était apparue. Il prit une inspiration et l'ouvrit, s'attendant à voir les deux femmes assises à la petite table, peut-être, ou sur le canapé. Mais il n'y avait personne dans la petite pièce, il n'entendait que les pleurs de Harry en provenance de la chambre.

— Lily ? appela une voix de femme dès que la porte s'ouvrit.

Emmeline, les cheveux dans tous les sens, sortit de la chambre, le garçonnet dans les bras. Son visage se décomposa quand elle vit de qui il s'agissait, et Sirius sentit son estomac faire une pirouette.

— Où est Lily ?

Emmeline secoua la tête, les larmes lui montant aux yeux.

— Je dormais sur le canapé, et Harry m'a réveillée il y a cinq minutes, et Lily n'est pas là !

Sirius n'eut qu'à réfléchir une seconde pour deviner où elle était passée. Il tourna sur ses talons et ouvrit la porte avec tellement de violence qu'elle rebondit sur le mur.

— Sirius ! Qu'est-ce qui se passe, où est-elle ?
— Reste là, Em, occupe-toi de Harry. Je reviens tout de suite.

Et sans plus d'explication, il repartit, courant à toute vitesse cette fois. Pour la deuxième fois en moins de vingt-quatre heures, il traversa le château à la course, mais cette fois il n'y avait personne pour le voir et s'interroger de sa présence. Il dévala les nombreux escaliers qui le séparaient des cachots, parcourut le chemin tortueux qui menait à la petite pièce où Servilus et lui avaient enfermé Peter, plus tôt cet après-midi-là, en moins de temps qu'il ne fallait pour le dire, et freina sec quand il arriva devant. Le soulagement qui le submergea quand il constata que la porte était toujours fermée fut rapidement remplacé par une panique sourde quand il vit de la lumière qui filtrait sous celle-ci.

Sans perdre du temps à chercher la clé qu'il avait cachée dans la doublure de sa cape, il ouvrit la porte d'un sortilège et embrassa la scène du regard.

Peter, couché par terre, immobile dans une mare de sang.

Et Lily, dos à la porte, sa baguette serrée dans son poing, au-dessus du corps.

— Lily…, souffla Sirius en faisant un pas vers elle.

La jeune femme se retourna en un coup de fouet, ses yeux lançant des éclairs. Sirius voulut reculer devant la furie de son regard, mais avant qu'il ne puisse faire un geste, elle se jeta sur lui. Sa baguette était tombée par terre avait roulé dans un coin, et elle le martelait de ses poings nus, frappant sa poitrine, son ventre, ses bras, en criant des mots qu'il ne comprenait pas.

Il avait reculé vers le mur et avait maintenant le dos appuyé contre celui-ci. Par le rai de lumière qui entrait par la porte toujours ouverte, il voyait le visage de la jeune femme, tordu de rage et de haine, mais aussi de douleur, et strié de larmes. Il aurait pu la maîtriser facilement, mais il la laissait se défouler. Elle en avait visiblement besoin. Merlin savait qu'il aurait voulu frapper quelque chose lui aussi, s'il avait pu.

Après un moment, les mouvements de Lily ralentirent, et à travers ses sanglots Sirius put déchiffrer ce qu'elle disait.

— C'est ta faute, répétait-elle. Tout est de ta faute.

Il sentit son cœur se serrer. S'il n'avait pas insisté pour que Peter soit gardien du secret, s'il n'était pas tombé malade, s'il avait su reconnaître les indices… James, Kingsley et Elphias seraient toujours avec eux.

— Je sais, murmura-t-il. Je sais. Je suis désolé.

Comme si elle n'avait attendu que ça, Lily s'effondra contre la poitrine de Sirius, laissant enfin libre cours à sa tristesse, des sanglots qui lui déchiraient le ventre. Elle agrippa des poignées du chandail de Sirius, comme si elle avait besoin qu'il lui serve d'ancre. Après un instant d'hésitation, il encercla ses bras autour d'elle en posa ses lèvres contre le sommet de sa tête, fermant ses yeux contre des larmes qui ne tardèrent pas à rejoindre celles de la jeune femme.

Sirius ne se permit que quelques minutes de cette proximité avant d'écarter doucement Lily de sa poitrine et de lui dire qu'il fallait remonter. Elle renifla, puis hocha la tête, le suivant docilement alors qu'il la menait vers la porte.

Avant de passer celle-ci, Sirius jeta un coup d'œil par-dessus son épaule à Peter. Il n'avait pas bougé, les yeux toujours fermés, étendu dans son propre sang. Sirius se dit qu'il devrait informer madame Pomfresh de son état. Éventuellement.

La réunion qui eut lieu chez Sirius, le surlendemain, ressemblait presque en tous points à celle qui s'était déroulée le 31 octobre, à quelques différences près : l'ambiance était largement plus joyeuse, Peter était en chemin vers Azkaban, et Lily était assise entre Sirius et Remus. Tous regardaient avec amusement Harry et Neville, assis par terre, qui conversaient très sérieusement avec leurs babillements de bébé.

— Tu crois qu'ils se disent quoi ? demanda Sirius.
— Je crois qu'ils comparent le confort de leurs cachettes respectives, répondit Lily.

Près de la cheminée, Dumbledore s'avança, et se racla la gorge pour attirer l'attention de tous ceux qui étaient présents. Après quelques moments, le silence tomba dans la pièce ; même Harry et Neville cessèrent de babiller.

— Avant toute chose, je propose qu'on observe une minute de silence pour Kingsley et Elphias.

Tous hochèrent gravement la tête et baissèrent les yeux, ne se concentrant plus que sur leurs souvenirs des deux hommes tombés au combat.

Sirius jeta un rapide coup d'œil à sa droite, et constata que Lily serrait la main de Remus. Il sentit une petite piqûre de jalousie, mais celle-ci disparut vite quand la jeune femme se tourna et lui sourit.

Quelques instants plus tard, avec un nouveau raclement de gorge, Dumbledore leur signala que la minute de silence était terminée. Il adressa un sourire calme à tous les membres de l'Ordre du Phénix rassemblés dans le salon et dit d'une voix douce :

— La guerre est terminée.

Il laissa libre cours, pendant plusieurs minutes, aux applaudissements, aux exclamations et aux larmes de joie – celles-ci de la part de Lily, mais aussi d'Alice et de Frank – avant de lever les mains pour redemander leur attention.

— Cependant, comme j'ai supposé avant-hier, tout n'est pas encore fini, continua-t-il. J'ai eu le temps de faire quelques vérifications, hier, et mes soupçons s'avèrent exacts : Voldemort a créé des Horcruxes.

Il y eut quelques exclamations de surprise – de la part de McGonagall, notamment –, mais la plupart des gens regardaient le directeur avec le même air perplexe que Sirius sentait sur son propre visage.

— Des Horcruxes ? répéta McGonagall. Vous ne pouvez pas dire… Il n'en a pas fait plusieurs ?
— Eh oui, Minerva. Je ne sais pas combien – ma source est un peu récalcitrante –, mais il y en a déjà au moins trois dont je suis certain. J'aurai donc besoin de vous pour les trouver et les détruire tous.

Sirius et Remus s'échangèrent un coup d'œil.

— On veut bien, mais… C'est quoi, exactement, un Horcruxe ?
— Un objet de magie noire, très noire, répondit la professeure de métamorphose. Quand un sorcier commet un meurtre, son âme se rompt. Il peut décider d'en mettre une partie dans un autre objet, un Horcruxe. Tant que le Horcruxe restera intact, l'âme du meurtrier existera toujours et celui-ci pourra revivre.
— Donc, il faut détruire tous ces morceaux de l'âme de Vous-Savez-Qui pour ne pas qu'il revienne, déduisit Sturgis. C'est pour ça qu'il n'y avait pas de corps ?
— Exactement. Si toutes ses âmes de rechange n'existent plus, Voldemort ne pourra jamais ressusciter.

Sirius réfléchissait.

— Mais si ça peut être n'importe quel objet, il a pu utiliser une de ses vieilles chaussettes ! On ne les retrouvera jamais !

Le coin de la bouche de Dumbledore se releva en un petit sourire.

— Vous savez, Monsieur Black, je doute sérieusement que Voldemort ait confié un morceau de son âme si précieuse à une vulgaire chaussette.
— Oui, enfin, bougonna Sirius. Vous voyez ce que je veux dire.

Dumbledore rit.

— Je soupçonne déjà deux objets ayant appartenu à des fondateurs de Poudlard, et un provenant de ses tous débuts, son premier meurtre quand il n'avait que seize ans. Si nous cherchons du côté de ces pistes, nous les trouverons tous, j'en suis certain. Voldemort était bien des choses, mais il n'a jamais été particulièrement subtil.

Ils passèrent encore quelque temps à discuter, mais sans la localisation de ces Horcruxes, ni même leur nombre définitif – il pouvait y en avoir des dizaines, vu le nombre de gens que Voldemort avait tués ! –, l'après-midi ne menait pas à grand-chose de très concret. Et, pour être totalement honnête, le goût de la victoire récente était encore bien trop présent pour qu'ils se sentent vraiment inquiets par ce nouveau développement. Ils avaient tout leur temps devant eux, se disaient-ils, il n'y avait rien qui pressait, pour une fois.

Dumledore sentait bien l'ambiance et, après avoir dit à tout le monde qu'il les recontacterait plus tard à ce sujet, les laissa rentrer chez eux pour dîner.

— Fêtez bien, dit-il à tout le monde. On l'a tous mérité.

Lily et Sirius se levèrent en même temps. Elle se baissa pour récupérer Harry, qui s'était endormi au pied du fauteuil, et Sirius demanda au haut de sa tête :

— Est-ce que tu voudrais rester ici, avec Harry ?

Elle se releva et le regarda, surprise.

— Le bureau, on pourrait le transformer en chambre. Je ne m'en sers pas, de toute manière.
— C'est gentil, Sirius, mais Emmeline m'a déjà proposé de rester avec elle. C'est plus grand…
— Ah, oui, bien sûr. Je comprends.

Sirius baissa les yeux. Il ne savait pas à quoi il s'était attendu, en lui faisant cette proposition. Bien sûr qu'elle ne voudrait pas vivre avec lui. Elle ne voudrait peut-être plus jamais le voir. Après ce qu'il avait fait, il ne lui en voudrait pas le moins du monde.

Lily posa une main sur son avant-bras et il leva la tête. Elle souriait.

— Tu viendras nous rendre visite, de temps en temps ?

Son sourire à lui s'étendait d'une oreille à l'autre.

— Bien sûr !