Chapitre 10: Ce sont les mêmes.
La soirée s'était passée sans incident, nous avons roulé sans but et dans un silence total. Moi je profitais de la route tandis que Tom lui écoutait le moteur vrombir tout aussi silencieusement que nous. Ce n'était pas un silence tendu mais plutôt un silence relaxant pour chacun de nous, nous profitions de l'instant. Parfois, je pouvais sentir son regard posé sur moi. Mais aucun de nous n'osait parler. Je ne sais pas combien de temps notre balade a pu durer, mais lorsque nous sommes revenus à l'appartement du tressé, la Lune était bien haute dans le ciel. C'était une nuit claire et sans nuages. Mon ami semblait aux anges, la voiture avait fait son effet visiblement. Toutefois, il n'en reparla pas.
Cela faisait trois semaines que je vivais maintenant avec un lui, et nous avions déjà nos petites habitudes. Lui s'occupait de la nourriture et moi du ménage, ceci jusqu'à ce que j'ai repris mon travail. Pour être franc, mes patients me manquaient. À vrai dire, mon travail lui-même me manquait. J'adorai vivre chez Tom mais je me sentais encore trop dépendant. Cet homme était devenu un ami, un confident, nous passions des soirs entiers à parler de tout et de rien. Nous apprenions à nous connaître l'un et l'autre en racontant quelques anecdotes de notre vie. Ce qui me troubla le plus à ce sujet, c'est que Tom restait toujours vague sur ses réponses, on avait l'impression qu'il triait les informations selon ce qu'il voulait dévoiler ou non. Il était toujours aussi mystérieux à mes yeux, et pourtant semblait si familier. J'avais l'impression de le connaître depuis toujours. Il était comme un souvenir dont on ne peut pas se rappeler. Enfin. Il n'empêche que lorsque lui travaillait, je tournais en rond malgré la pseudo-présence de mon Tom. Je n'étais pas du genre à rester sans rien faire, et c'est pour cela que j'étais devenu médecin : jamais une minute de répits en temps normal.
Quoi qu'il en soit, en plus des habitudes, nous liions ensemble un lien d'amitié déjà étrangement fort. On se sentait comme des jumeaux, même si on ne se ressemblait en rien. Je ressentais énormément d'affection pour lui, et je pensais que c'était lié au fait qu'il fut si gentil avec moi, alors que je n'étais pour lui qu'un homme qu'il a recueilli de devant sa porte. Je le voyais comme un super héro parfois, ce qui me faisait rire. La proximité que nous avions établie au fur et à mesure du temps passé ensemble me rappelait celle d'amis d'enfance qui ne se seraient jamais quittés. Et ça me plaisait car je n'avais jamais eu d'amis comme lui. Souvent, le soir, avant de m'endormir, je réfléchissais à ce que pouvait bien signifier cet attachement envers lui. Je commençais à me demander si je n'avais pas un lien plus ancien avec lui, du fait qu'Andreas pouvait possiblement le connaître, et qu'en plus, plus je me rapprochais de Tom, plus le fruit de mon imagination quant à lui s'éloignait de moi. Est-ce que les deux Tom ont, eux, un lien ? Je n'avais aucune réponse, et cela me travaillait à chaque fois que je restais sans rien faire.
Ce malaise s'arrangea donc lorsque je repris mon travail.
L'accueil que m'ont réservé mes collègues et les infirmières était des plus chaleureux, visiblement, je manquais à tout le monde. J'en étais heureux. Mes petits patients eux aussi m'accueillirent avec beaucoup d'entrain. Et ma première journée dans mon bureau de consultation était des plus agréables. L'ambiance dans cet hôpital avait toujours été détendu et joyeuse. A vrai dire, il fallait bien, pour ne pas ruiner le moral de nos enfants qui étaient déjà pour la plupart en mauvais état psychologique à cause de leur santé. Enfin, m'évader de mes soucis personnels et de l'ennui de la routine qui s'installait était pour moi comme une bonne brise fraiche en plein été. J'étais désormais reboosté pour de bon. Près à affronter les mystères qui trainaient autour de moi. J'étais décidé à ne plus me laisser couler pour un homme qui dans tous les cas me traitait mal, je ne voulais plus m'effondrer sous des peurs qui voudraient s'immiscer en moi. Non, mon but désormais, était de dépenser mon énergie à mes patients, et à mes Tom. Je voulais m'en sortir, pour le meilleur, comme pour le pire.
Le soir même, je mis mes résolutions en œuvre. Lorsque le tressé voulait me préparer, comme tous les soirs, à manger, je le poussa vivement de la cuisine en lui criant que je voulais lui faire une surprise. Ceci le fit rire à pleine voix, il s'amusa à taper contre la porte, râlant comme un enfant qui voudrait avoir ses « indices ». J'étais tout simplement heureux. Et mon dreadé le remarqua. Il applaudissait derrière moi – je me demandais instinctivement si le propriétaire du luxueux logement entendait lui aussi les applaudissements, peut-être aussi croyait-il que c'était moi qui m'amusait. Enfin. C'est alors que derrière moi, Tom sorti une guitare – de je ne sais où ? Il se mit d'abord à fredonner un air un peu répétitif mais enjoué. Puis sont rythme s'accentua, et la mélodie qu'il faisait il y avait quelques instants se mit à sortir de l'instrument. Je ne savais pas ce qu'il jouait vraiment, si c'était de ses oreilles ou un tube déjà sorti, mais j'eus envie de chanter. Les paroles me vinrent machinalement, sans réflexion. J'étais tout simplement heureux. Ma voix s'élevait en rythme de sa guitare, mon ami allait me prendre pour un fou de chanter juste comme ça, sans raison, mais chanter c'était beaucoup trop pour moi. Oui, j'étais juste heureux, et ça faisait si longtemps que je n'avais plus exercé ma passion première. J'adaptais les paroles d'une de mes musiques sur son air. Le tout me semblait parfait, bien plus que l'originale.
Komm her / Allez viens
Wir werden nicht gestört / On ne nous dérangera pas
Das hab ich schon geklärt / J'ai fais le nécessaire
Don't Disturb
Egal wo wir morgen sind / Peut importe où on sera demain
Die Welt ist jetzt hier drinnen / Maintenant le monde est ici
Leg Dinch wieder hin / Viens te recoucher
Ich hör Dir zu / Je t'écoute
Seh Dein Gesicht / Je regarde ton visage
Deine Lippen öffnen sich / Tes lèvres s'ouvrent
Reden / Parler
Je répétais ce dernier mot à tue-tête en rythme avec le fond sonore tout en ajoutant quelques épices à mon sauté de porc. Je me dandinais, lançant mon bassin de droite à gauche. Soudain, un rire éclata. C'était un rire cristallin que j'aimais, le genre de rire fait de bon cœur que l'on pouvait entendre sans arrêt. Tom riait. Et lorsqu'il riait ainsi, c'était l'apothéose, je frissonnais de bonheur, un sourire immense collé à mon visage. Je sentis alors une main se poser sur une de mes hanches. Je m'attendais à voir mon jeune Tom par-dessus mon épaule, mais ce fut l'autre qui m'apparut. Une guitare semblable à celle de mon aimé glissée le long de son dos. Le rire lui appartenait. Jamais je ne l'avais entendu rire ainsi. Bouche-bée, je le regardais, le regard incrédule. Avec cette expression, il semblait beaucoup plus jeune, peut-être un adolescent. Ses yeux aux teintes marrons à moitié fermés à cause de ses lèvres largement étirées pétillaient d'une étincelle enfantine. Et à cet instant, il me semblait avoir mon Tom devant moi. Dans ma tête, je superposais leurs deux visages, identiques. Tom et Tom ne formaient finalement qu'un, je venais de le comprendre. Mais il me restait à savoir qui il était vraiment, et pourquoi ce « fantôme » dont j'étais tombé amoureux m'était apparut après mon accident.
Quoi qu'il en soit, je ne voyais plus Tom, mon ami, de la même façon. Ni le fruit de mon imagination. Si j'aimais le plus jeune, alors j'aimais le plus vieux, puisque c'était les deux mêmes personnes. Je comprenais désormais d'où venait cette confiance qu'il me demandait d'avoir, et pourquoi je la lui ai accordée. Je comprenais aussi pourquoi Andréas m'a retrouvé, pourquoi il a fait le lien entre mon fantôme et l'être de chaire. Mais cela voulait dire qu'il y avait un lien entre Andréas, Tom et moi, si mon fiancé connaissait l'existence de mon propriétaire. Tout était confus dans ma tête, trop de chose tournaient d'un coté, d'un autre, lui donnant le tournis.
Mais Tom me sorti de ce tourbillon, pressant un peu plus sa main sur mon bassin. Il souriait toujours, riant plus silencieusement.
« Et bah ! Tu es si surpris de me voir que tu en semble dégouté ? me dit-il alors en essayant de paraître boudeur.
- Non, pas du tout, je ne m'attendais simplement pas à toi… Lui répondis-je, à la fois gêné et troublé par son regard amusé.
Mes sentiments étaient vraiment mélangés, je ne savais plus quoi ressentir et pourquoi envers lui.
-Tu m'avais dis être chanteur dans un groupe – il me semblait à moitié surpris – mais je ne m'attendais pas à ce que tu aies une si belle voix ! » A ce moment là, son regard évoquait une vieille chamaille, comme un « rappel toi ».
Soudain, alors que je divaguais à essayer de me « rappeler », je compris le sens de sa phrase. Il venait de complimenter ma voix, pour la première fois. Je sentis alors mon visage se réchauffer, signe que mes joues et mes oreilles viraient au rouge. Oui, en tant que chanteur on me complimentait souvent. Mais le fait que ça vienne de lui me perturbait, tout comme ça me rendait étrangement heureux. Comme si c'était quelque chose que j'attendais depuis longtemps. Peut-être que c'était un de ceux qui me chambraient dans mon enfance sur le fait que je voulais devenir chanteur. Impossible. Il venait d'un milieu pauvre, moi d'un milieu riche, on n'a jamais pu passer notre enfance ensemble, mes parents étaient trop fermés à ce sujet. Les pauvres avec les pauvres. J'affichais à ce moment là un sourire. Rectification, un immense sourire. Auquel Tom répondit.
« T'es mignon toi ! S'exclama-t-il en ébouriffant mes cheveux déjà décoiffés à la base.
Je lui tirais la langue.
-Toi t'es pas beau ! Et en plus tu ne sais pas jouer de la guitare ! C'était moche ! – je me sentais… soulagé ? – Et t'es pas sensé être là ! Une surprise c'est une surprise !
-Mais quel gamin ! T'as pas évolué ou quoi ? » Il éclata de rire à nouveau. Il approcha son visage près du miens, faisant mine de regarder dans la cocotte. Par réflexe, je lui mis la cuillère dans la figure, le badigeonnant de la sauce au vin blanc. « NOOOON ! Criait-il alors, amusé. T'abuse ! Je suis venu te complimenter et voilà comment tu me remercies hein ! »
Une fois sa phrase finie, il essuya sa tête sur mon épaule, mon cou… Mes cheveux. Il voulait la guerre. Mes cheveux, c'était précieux, et il le savait. J'avais mis des années à les avoir si beau, si longs – jusqu'aux omoplates ! – et lui mettait de la sauce dessus… Oui, la guerre était déclarée. Mais encore une fois, il interrompit mes plans. Alors que je bouillonnais autant que mon repas à la recherche d'une vengeance adéquat, il me lécha la joue et dans le cou afin de retirer la sauce qui y était.
« Pour tes cheveux, je ne peux rien faire, mais le reste, tu es propre mon enfant ! » Il me fit un sourire, m'embrassa sur la mâchoire et s'en alla en riant fort, presque sautillant.
Je restais alors perplexe, remuant machinalement mon plat. Il venait de me léchouiller… de m'embrasser la joue… C'était, qui plus est, fait super sensuellement. Et sa voix qui résonnait toujours dans ma tête parmi mes réflexions – non, par-dessus toutes mes réflexions – me semblait tout aussi sexy. Je frissonnais, en me ressassant la scène. Le visage en feu. Soudain, je sentis quelque chose passer dans mes cheveux sales. C'était une brosse. Du coin de l'œil, je vis Tom me les démêler. Mon Tom. Il n'avait plus la guitare avec lui. Je me perdis à nouveau en le regardant. C'était lui, Tom, mon imagination. Pourquoi pouvait-il me démêler les cheveux si, comme il s'est avéré il y a quelques instants, c'était justement mon imagination. Et les valises, et tout… Soudain il m'adressa la parole.
« Hey ! Bill ! Je t'ai choqué à ce point que tu me regardes avec un air effrayé ? »
Je secouais alors la tête afin de revenir à la réalité. Je remarquais alors que le visage de ma création psychique était en réalité plus marqué par le temps. C'était le vrai Tom qui me démêlait les cheveux depuis le début. Et si c'était toujours lui que j'avais pris pour un ami imaginaire ?
« Non, du tout. Je réfléchissais… Simplement… Silence. Ce n'était pas du tout désagréable !
-Ah ! Je recommencerai donc à l'occasion ! Me répondit-il, reprenant l'air amusé qu'il avait quitté il y a quelques instants. Il éteignit alors le feu. C'est cuit depuis un petit moment, vu les morceaux de viande légèrement trop cuit.
-HO ! NON ! C'est TA faute ! Tu vois ! Tu me déconcentre ! Dégaaaaage… Je le poussais alors une nouvelle fois en dehors de la cuisine. Dégouté. La soirée se continua ainsi. J'en oubliait mon esprit tourmenté. Tom était comme un calmant. Comme le Tom fantôme l'avait été. Oui, j'étais heureux maintenant. J'étais moi-même, avec Tom.
