La fin des vacances arriva brutalement. Hinata et Kageyama s'imposèrent des plages révisions, qui finissaient majoritairement en allant faire des passes dans un parc. Oikawa lui avait une fois envoyé un sms, mais Tobio lui avait brièvement répondu qu'il ne pourrait pas se libérer, sans retour. Il supposa qu'Oikawa était un peu vexé, même s'il ne l'avouerait pas.
La rentrée fut marquée par l'arrivée des examens et toute la pression de ceux-ci. Tobio eut l'impression conséquente et satisfaisante de ne pas trop s'être planté ; il devait, de l'autre côté, gérer l'angoisse montante de l'absence d'Oikawa. Parfois lui venait l'envie subite de le textoter, juste pour lui montrer qu'il était là. Il aurait voulu le supplier implicitement, et qu'Oikawa le comprenne, qu'il arrive comme ce fameux soir avant les vacances, brutal, imprévisible et tellement désiré ; il avait envie de lui.
La période d'examen se termina le vendredi 6 septembre. En se rendant à l'entraînement le soir, épuisés mais relativement soulagés, Shouyou et Tobio furent accueillis par une équipe surexcitée. Apparemment, ils avaient décroché un match d'entraînement pour le mardi suivant. Le nom de l'équipe en question les figea sur place. C'était celle d'Oikawa.
Tobio avait l'impression que son cœur était quelque part dans son œsophage et l'étouffait. Il sentait le poids du regard de Hinata contre son épaule et percevait, de très loin, l'équipe enthousiaste autour d'eux. Durant l'entraînement, il fit plus de fautes que d'habitude, ayant l'esprit ailleurs. On ne lui reprocha pas, après tout il sortait d'une semaine d'examens, mais à chaque fois qu'il allait chercher une balle, il savait que Hinata l'épiait, et il savait qu'il avait vu sa distraction, qu'il avait compris son trouble. Tobio s'en voulait et enchaînait les erreurs jusqu'à, de lui-même, aller s'asseoir sur le banc. Une première qui étonna tous ses coéquipiers. Hinata et lui restèrent silencieux sur le trajet du retour.
-Et si on y allait pas ? murmura Hinata, soudainement, dans le train, la tête posée contre le siège devant lui.
-Pardon ?
-Au match, mardi ? Si on restait à l'appart ?
Tobio haussa les sourcils en se demandant si Hinata croyait sérieusement qu'il ne devinait pas ses intentions.
-Ils ont besoin de nous, répondit-il machinalement. On peut pas. Et je croyais que ça t'aurais fait plaisir de revoir Kenma, Aone, Kuroo ?
Hinata rougit furieusement et, enfin, lâcha les mots :
-Et toi Oikawa ?
Tobio sentait ses joues brûler et ses lèvres s'avancer pour former une moue, contre sa volonté. En s'efforçant de garder un ton neutre, il marmonna :
-C'est fini avec lui. Ce ne sera pas plus que le passeur adverse.
Hinata secoua la tête et Tobio eut la bizarre impression qu'il était prêt à pleurer. Ils n'en reparlèrent plus, et le ton se réchauffa en fin de soirée. Même épuisé après la semaine qu'il avait eu, Tobio ne trouvait pas le sommeil. Il était anxieux pour la rencontre, bien sûr, et pour Hinata, mais ne pouvait s'empêcher d'être euphorique. Oikawa était le capitaine de l'équipe, or il n'y avait que lui pour avoir proposé un match d'entraînement, avec l'appui de Kuroo, certainement. Une manœuvre pour le voir. Tobio avait des sourires irrépressibles, les yeux levés au plafond baigné de l'aura bleuâtre du réveil, lequel affichait deux heures du matin. Hinata dormait à côté de lui, très près, presque trop, et Tobio sentait son souffle chaud, lent et régulier, dans son cou. Ça le dérangeait presque de penser à Oikawa dans un moment comme ça, mais il ne pouvait contrôler ses pensées. Comment réagirait-il en le voyant ? Qu'espérait-il de cette rencontre ? Evidemment, il n'y avait pas que le volley-ball qui le motivait, même si ça prévoyait d'être un match intense et instructif. Néanmoins, Tobio voyait mal comment ils pourraient être en privé dans un complexe sportif.
Yachi passa chez eux le lendemain, les interrogea longuement sur la façon dont ils avaient géré leurs examens. Tobio, heureux que cette semaine soit derrière lui, répondait peu, ayant déjà oublié les énoncés, mais Hinata détaillait tout, s'agitait dans tous les sens, ouvrait les bras, poussait des exclamations. Kageyama s'interrogea sur la raison de ces gestes et bruits pour simplement décrire une épreuve écrite tout ce qu'il y a de plus calme, et se rappela que, avant –combien de temps avant ? c'était une des choses qui l'avaient attiré chez Hinata. Son enthousiasme contagieux, son trop-plein d'énergie, et même sa manière de mettre de l'emphase sur même la plus simple des choses…Oui, ça l'avait fasciné. Se rendre compte, maintenant, que ça l'ennuyait lui fit terriblement peur.
Il en parla à Mai, par sms ; elle lui conseilla de s'éloigner un peu d'Hinata pour voir si les retrouvailles ne rendaient pas tout cela meilleur, de raviver quelque peu la situation. Mais Tobio y voyait deux objections ; comment s'écarter d'Hinata, surtout en cette période ? Il croirait que c'était pour voir Oikawa. La deuxième raison étant, il verrait Oikawa, il en profiterait, Tobio doutait avoir assez de self-control pour ne pas céder à la tentation. Il se faisait donc encore plus peur en aboutissant à ce raisonnement et redouta d'autant plus le match du mardi. Mardi, jour symbolique.
Le match était fixé à sept heures ; l'autre équipe devait arriver pour six heures et quart. Ce mardi, Tobio, qui n'avait pas du tout dormi la veille, trop stressé à l'idée de revoir Oikawa, avait fini affalé sur sa table de cours, avec une petite flaque de salive qui déteignait l'encre de sa prise de notes. Il se réveilla vers six heures dix, l'amphithéâtre presque désert –seuls s'attardaient quelques intellectuels qu'il ne fréquentait pas et qui n'avaient pas pris la peine de le réveiller- et commença à ranger lentement ses affaires avant de réaliser quelle heure de quel jour il était. Il bondit de son siège, sac à l'épaule, et fut intercepté par une fille de son année, une teinte blonde toujours trop maquillée, et dont le prénom ne lui revenait pas. Il avait vaguement conscience que ses doigts manucurés entouraient son poignet. Elle commença par pencher la tête de côté, comme un oiseau, battre des cils –surchargés de mascara- et ouvrit enfin ses lèvres artificiellement vermeilles :
-Oh, Kageyama. Je dois te parler.
Tobio s'impatienta et dégagea son poignet, contractant le coin des lèvres en espérant que son expression laissait voir qu'il était pressé.
-Dis-moi, il y a un de tes amis, là…
Elle baissa pudiquement les paupières et Kageyama se demanda vaguement si elle rougissait.
-J'aimerais bien le connaître, tu vois ce que je veux dire ?
Elle paraissait insistante, comme si elle avait peur qu'il ne comprenne pas. Sans lui laisser le temps de réfléchir ou répondre, elle reprit en se dandinant :
-Le grand, là… Cheveux châtains, yeux marrons, qui fumait, il est venu vers toi à la sortie, avant les vacances, mais comme je ne t'ai pas revu depuis…Tu crois que… ?
-Oh, comprit Kageyama.
Bien sûr. Ce n'était évidemment pas d'Hinata que parlait cette fille. Superficielle. Elle irait bien avec Oikawa, certes. Tobio se sentit sur la défense, et se contenta de hocher la tête négativement, avec un sourire qu'il voulait compatissant, mais qui était au fond assez sadique :
-Je vois. Désolé, mais mon ami est gay.
« Mon ami ». Le possessif lui avait échappé. Il avait envie de préserver Oikawa de sa fac, de son entourage, de cette fille. C'était entre lui et Oikawa, les autres n'avaient même pas à le regarder. C'était son plan, à lui ; et l'idée que cette fille surmaquillée tente de s'approcher d'Oikawa le révulsait. Elle était devenue une menace en quelques secondes.
Visiblement, elle avait relevé le ton acerbe et le « mon », car après une seconde de réflexion, elle se mordit les lèvres et releva ses yeux noirs sur Tobio.
-Oh… Vous êtes… ?
-Oui.
-Désolée, murmura—t-elle, avant de s'éloigner dans un claquement de talons irrité.
Tobio resta figé sur place. Avait-il vraiment commis cette erreur ? Venait-il vraiment d'affirmer qu'il était en couple avec…Non. Il eut envie de se frapper au visage. Toute la fac savait pertinemment qu'il était avec Hinata, et si cette fille était une amatrice de ragots, sa réputation était morte et il aurait affaire à Shouyou. Mais d'un côté… Elle n'avait pas à s'intéresser à Oikawa, et il avait eu une joie vengeresse à lire le dépit dans ses yeux. Une fierté de lui ravir celui qui lui avait tapé dans l'œil. De revendiquer comme sien le garçon qui attirait tous les regards. Malgré les risques qu'il encourait maintenant, Tobio ne regrettait pas. Il soupira profondément pour reprendre ses esprits et courut jusqu'au gymnase.
Il reprit un moment son souffle devant la porte du gymnase, et lorsqu'il poussa la porte, quelqu'un la tira de l'autre côté, et il tomba sur l'individu. Il se glaça quand deux mains saisirent ses épaules pour le stabiliser, et imagina déjà que par quelque facétie du destin, forcément, il s'agirait d'Oikawa ; mais au lieu du parfum sucré, ce fut un autre, plus frais -certainement un déo de sport-, qui embauma l'atmosphère autour de lui. Des yeux dorés, des yeux de chat, étaient rivés aux siens, et une voix doucereuse s'éleva.
-Attention où tu vas. Il ne faudrait pas que tu te blesses maintenant…
-Laisse-le, Kuroo, lança une voix sèche dans le dos de Kuroo, qui fit bondir le cœur de Tobio.
Oikawa apparut, l'air blasé, et Kuroo lâcha Kageyama avec un sourire vicieux. Ils étaient encore en uniforme, avec la cravate, la chemise et la veste. C'était la première fois depuis le bar, la première nuit, que Tobio voyait Oikawa avec son équipe autour de lui ; il repéra Kenma, un peu plus loin, absorbé par son téléphone, la cravate dénouée et négligemment jetée sur les épaules.
-Tu es en retard, Tobio-chan, poursuivit Oikawa, un peu plus bas. J'ai cru que tu n'arriverais jamais.
Il y avait quelque chose de solennel dans ses yeux qui donna la chair de poule à Kageyama. Il fit un signe de tête en entrant dans les vestiaires, troublé ; une partie de son équipe était là, dont Hinata, qui eut un regard suspicieux.
-Pourquoi t'as de l'encre sur le menton ? fit Tanaka en éclatant de rire.
Ça ne dissipa pas le léger malaise entre Hinata et Kageyama, qui s'empressa de se changer. Son équipe monta le terrain pendant que l'autre utilisait les vestiaires, et finalement, leurs adversaires apparurent, dans des maillots d'un rouge vif. Oikawa marchait en tête, l'air déterminé, le regard levé sur le filet ; derrière lui, Kuroo, qui arborait toujours le même sourire narquois. Le reste de l'équipe suivait, et Tobio essaya de jauger les joueurs, mais son regard revenait toujours à Oikawa. Il reçut un coup dans les côtes et craignit que ce soit Hinata, qui aurait remarqué ses œillades, mais il s'agissait de Tanaka.
-Cette fois encore, on va montrer au Grand Roi qui sont les meilleurs ! On l'a déjà battu une fois.
C'était vrai, trois ans plus tôt. Mais les choses avaient bien évolué depuis. Tobio retourna un petit sourire confiant à Tanaka, et ils entamèrent l'échauffement.
Après avoir couru, échauffé leurs membres et touché le ballon, il fallut passer aux attaques. En commençant par faire attaquer leurs ailiers, les passeurs se retrouvaient à l'opposé l'un de l'autre ; mais en faisant jouer leurs centraux et les postes 2, ils changèrent de place, de sorte à être pratiquement dos à dos. Ils échangèrent un bref regard avant de se concentrer sur leurs passes. Hinata paraissait plus remonté que d'habitude ; au lieu d'attaquer une passe parfaite, il la feinta, et la balle tomba aux pieds d'Oikawa. Quelque chose disait à Tobio que c'était plutôt la tête qu'il visait, et il haussa les sourcils d'un air vaguement condescendant quand leur capitaine réprimanda Hinata. De l'autre côté, Oikawa pouffait de rire tout seul, et son attaquant s'impatientait.
C'était étrange d'être là, entre Hinata et Oikawa, songeait Tobio. Il percevait mieux leurs différentes aura, leurs différents charismes, et luttait pour ne pas faire de comparaison. Il avait l'irrésistible sentiment de sécurité quand Hinata se trouvait aux alentours, certes ; mais la présence d'Oikawa à quelques dizaines de centimètres de lui le faisait frémir de tout son être.
Quand ils passèrent au service, ceux qui n'avaient jamais vu Oikawa servir dans l'équipe de Tobio restèrent sidérés. Hinata grinça des dents. Kageyama lui, s'imprégnait de cette image en espérant pouvoir faire de même un jour. Son service à lui était excellent bien sûr, inspiré de celui d'Oikawa même, mais il n'avait jamais su exactement le petit truc qui faisait que son ancien senpai pouvait scorer des aces consécutivement. Il se mordit les lèvres d'envie, et se demanda un instant si c'était l'envie de connaître le secret d'un tel service, ou juste l'envie d'Oikawa. Ses cheveux remontaient sur son front lorsqu'il sautait et frappait la balle, ses joues se gonflaient comiquement ; ses yeux grands ouverts étaient flous de concentration et dirigés droit devant lui. En l'air, son corps dessinait un arc gracieux avant qu'il ne touche la balle de son bras levé ; il retombait sur ses pieds et relevait la tête, avec cette expression de fierté et de dédain mêlés.
Ce fut un match serré ; l'équipe d'Oikawa l'emporta au tie-break. Comme prévu, il était en cohésion parfaite avec tous ses attaquants. Tobio, titulaire sur le terrain malgré son arrivée récente dans l'équipe, était plutôt satisfait de sa performance, même si la défaite laissait toujours un goût amer ; mais ce n'était pas le problème. Le problème, c'était Hinata.
Il s'était montré nerveuxpendant le match, l'air à la fois de vouloir en découdre et mal assuré, ce qui lui avait coûté de sortir du terrain pour ne plus y rentrer dès la fin du premier set. Assis sur le banc, il lançait des regards incendiaires à Tobio et Oikawa, la mâchoire contractée, et Kageyama voyait de son poste sa poitrine se soulever à un rythme rapide. Pas de doute, Hinata était en colère. Contre lui-même ? Pas sûr. Une lueur de reproche flottait dans ses yeux quand il les posait sur Tobio, qui se sentait mal à l'aise. Comment aurait-il pu savoir qu'il avait revu Oikawa depuis leur « rupture » officielle ? Non, il ne pouvait pas ; d'ailleurs, il n'y avait rien eu d'ambigu sur le terrain, pas une parole entre passeurs, pas un geste. Leur manageuse était assise à côté d'Hinata et lui parlait, mais il ne semblait pas vraiment répondre. Tobio s'était re-concentré sur le match, sans parvenir à étouffer tout à fait une bulle d'appréhension dans sa poitrine.
Lorsqu'il fallut serrer les mains de tous les joueurs adverses, et qu'Oikawa, premier de sa file en l'honneur de son titre de capitaine, suivi par Kuroo, arriva à sa hauteur, il prit ses doigts entre ses deux mains, encore chaudes d'avoir joué, et lui fit un clin d'œil.
-Bien joué, Tobio-chan.
-Bien joué, marmotta Kageyama.
Kuroo, juste derrière, eut un sourire plus large, mais comme il était situé entre Oikawa et le reste de l'équipe, il permit à son capitaine d'attendre une seconde de plus avant de relâcher la main de Tobio. Quand il lui serra la main, Tobio baissa les yeux. C'est seulement après qu'il remarqua l'absence de Hinata ; inquiet, il alla interroger la manageuse, qui lui répondit qu'il était parti dehors avec un des joueurs adverses, un petit aux cheveux décolorés –Kenma, comprit Tobio. Le reste de l'équipe, aidée par celle d'Oikawa, démontait lentement le terrain, mais était aussi répartie en petit groupes qui parlaient et même, s'échangeaient des techniques de jeu.
Tobio décida de partir à la recherche de son petit ami. Il s'achemina vers un couloir, lequel donnait sur toutes les salles de clubs, des salles de rangements, les toilettes, et permettait de rejoindre l'extérieur et les bâtiments du lycée. Il était à la moitié de ce couloir, apparemment désert, quand il y eut un bruit de roulement, et il se retrouva dans le noir complet. Il eut la présence d'esprit de retenir une exclamation, et il savait déjà qui était le responsable. Il s'y attendait depuis le moment où il avait su qu'il y avait un match d'entraînement contre son équipe. Son cœur s'emballa.
Il y eut quelques secondes d'immobilité, les doigts encore crispés sur son avant bras, et la vision de Tobio n'arrivait pas à s'accoutumer à l'obscurité. Il supposa qu'il était dans une de ces armoires à portes coulissantes, assez grandes et larges pour y tenir debout, qui servaient à ranger les équipements d'un autre sport –mais il ne saurait dire lequel. Il respira le parfum d'Oikawa, eut le désir vif d'y plonger encore plus, de se coller à lui ; il s'attendait à ce que, de suite, des lèvres chaudes et avides viennent se jeter sur les siennes, que la passion l'embrase, et qu'il perde à nouveau le contrôle –mais il était si bon de se laisser guider uniquement par son corps ! Il attendit, les lèvres déjà entrouvertes, le menton levé, les mains prêtes à saisir une taille, des hanches ou des épaules, peu importait. Pourtant, il ne se passait rien.
Doucement, très doucement, des doigts fins mais fermes se posèrent sur ses joues, et remontèrent pour effleurer délicatement ses paupières, avant de glisser dans ses cheveux. Tobio ouvrit des yeux démesurés. Il y avait un problème, ce n'était pas Oikawa, pas celui qu'il connaissait. Il ne s'embarrassaient pas de tout ce qui pouvait s'apparenter à la tendresse ou la douceur, c'était complètement exclu de leur relation. Mais alors comment expliquer les mains qui repoussaient doucement les cheveux de son front, ses mèches encore humides glissant entre les doigts ? Son cœur battait, et il tentait de réguler sa respiration. C'était des gestes simples, pourtant, rien d'excitant, mais il s'en dégageait une espèce de sensualité, en plus de l'obscurité totale.
L'obscurité. Ça conférait quelque chose d'entièrement différent, comprit Tobio. Ce qui l'unissait à Oikawa, c'était l'attirance de deux corps, le plaisir des yeux ; sans lumière pour voir, il ne restait qu'eux, que leurs essences, et le physique ne comptait plus. Pourtant, même sans pouvoir se délecter visuellement du corps d'Oikawa, même sans s'étreindre ou s'embrasser, Tobio se sentait fébrile, presque haletant, mais l'urgence d'en vouloir plus tout de suite s'estompait, et il se prit à apprécier le moment, l'inédit de la situation. Les doigts étaient descendus dans son cou, et dessinaient la courbe de sa mâchoire jusqu'à son menton. Il sentit qu'Oikawa se rapprochait, un souffle court et chaud courut sur son nez, puis ses joues, et erra sur ses lèvres. Tobio agrippa le tissu du maillot d'Oikawa, au niveau de sa taille, doucement, en respectant son jeu, et le tira lentement à lui. Ses lèvres firent un bruit humide quand elles s'entrouvrirent à nouveau, et il savait qu'elles n'étaient qu'à quelques millimètres de celles d'Oikawa. Enfin, après un moment qui lui parut une éternité –durant lequel il se rendit compte qu'il avait fermé les yeux, de toute façon incapable de voir, mais aussi pour mieux ressentir l'atmosphère-, doucement, la chair chaude, molle et charnue, rencontra sa propre bouche. D'abord leurs lèvres inférieures se touchèrent, puis leurs bouches se fondirent l'une sur l'autre. Ce n'était pas ardent, ce n'était pas affamé, ce n'était pas désespéré. C'était ainsi que Tobio embrassait Hinata, les premières fois. Comme pour goûter autre chose que des lèvres, mais tout ce qu'il y a derrière comme sentiments. Tobio frissonna et Oikawa se recula avant d'avoir pu approfondir le baiser. Ses mains glissèrent dans la nuque de Tobio, et bientôt ses coudes, alors qu'il l'attirait à lui, plus près, l'empêchant de s'enfuir d'entre ses bras, mais Tobio n'en serait pas parti ; ce fut lui qui chercha ses lèvres, cette fois, dans ce jeu aveugle et charnel. Il remonta ses mains et les enfouit dans la chevelure trempée d'Oikawa, et quand leurs lèvres se rencontrèrent à nouveau, il ouvrit la bouche. Les baisers s'enflammèrent peu à peu, devenant un peu plus humides et insistants, mais il n'osa rien initier, et Oikawa n'en fit pas davantage. Habituellement, Oikawa n'avait que faire des baisers, c'était juste un moyen de faire monter la tension ; il se fichait que leurs dents s'entrechoquent, que la salive coule sur leurs mentons, que ce soit sale, que ça les étouffe ; et pourtant, là, c'était comme s'il voulait embrasser correctement, comme s'il voulait qu'ils apprécient tout deux le moment. Ce n'était pas la première fois, mais c'était plus doux que lorsqu'il était venu jusque la fac la première fois. Tobio se demanda vaguement si Iwaizumi était absent depuis longtemps, et qu'Oikawa voulait retrouver un peu de tendresse, même s'il n'était pas là pour ça dans leur accord. Cependant, Oikawa embrassait bien –pour ne pas dire, vraiment bien-, c'était agréable, et Tobio avait perdu la notion du temps.
Une voix retentit à l'extérieur du placard, celle de Kuroo, et ils séparèrent leurs lèvres. Pour la première fois depuis qu'il l'avait tiré dans le noir, Oikawa parla, et sa voix était chaude et sucrée.
-Vas-y, Tobio.
La déception le parcourut comme un ras de marée ; il ne voulait pas sortir, il voulait rester avec Oikawa, continuer à l'embrasser et si possible, aller un peu plus loin. C'était censé être un plan cul ! Kageyama hésita un bref instant, mais se retint de l'embrasser une dernière fois. La porte du placard s'ouvrit, et il sortit en cachant ses yeux sous son avant-bras, ébloui. Quand il l'ôta, Kuroo était devant lui, l'air narquois, et le toisait de haut en bas. Oikawa était à côté de lui, les cheveux un peu en désordre, et ceux de Tobio devaient l'être aussi, mais rien n'indiquait que…
-Vous avez baisé ? s'enquit Kuroo en souriant de toutes ses dents.
-On ne baise pas en cinq minutes dans un placard, rétorqua Oikawa, et Tobio fut heureux qu'il réponde pour lui.
-Ça fait pourtant bien dix minutes que tout le monde vous cherche, renifla Kuroo. Et encore, j'vous ai vu filer il y a une vingtaine de minutes, mais le temps qu'on se rende compte, hein…
-Vingt minutes ? répéta Oikawa.
Il avait pâli. Tobio, lui, avait l'impression que son cœur s'était arrêté dans sa poitrine dès le moment où Kuroo avait dit que tout le monde les cherchait. Est-ce qu'Hinata était là ? Est-ce qu'il était revenu et le cherchait ? Que faire si c'était le cas ? Il ne pourrait plus mentir. Pas nier l'évidence. Ni devant Hinata ni devant tous les autres. Ils afficheraient la tromperie, sa relation avec Oikawa, et ce serait le scandale, on le virerait de l'équipe, de son appartement, il aurait tout perdu. Tobio eut l'impression d'être prêt à s'évanouir, mais une main saisit la sienne, et il la serra, par réflexe ; il se sentit tiré, et suivit Oikawa, la panique annihilant toutes ses capacités à penser. Il savait qu'il courait mais ne savait pas où ; tout ce dont il avait conscience était de sa main pressée dans celle d'Oikawa. Finalement, ils s'arrêtèrent dans un couloir désert et se retrouvèrent face à face. Kageyama tremblait d'angoisse, tous les scénarios possibles défilaient devant ses yeux. Il fixa avec peine son regard sur Oikawa en espérant de tout son être qu'il comprenne sa détresse. Sa respiration était hachée, il avait l'impression d'être mis devant l'échéance, qu'il était trop tard. Oikawa lâcha sa main et se positionna à un mètre de lui environ.
-Tobio-chan, regarde-moi.
Le ton de sa voix indiquait qu'il avait senti que Tobio n'était pas dans son état normal. C'était presque…gentil. Tobio releva des yeux hagards sur lui et le vit sérieux, malgré l'agitation au fond de ses yeux.
-Frappe-moi.
-Pardon ?
Oikawa leva les yeux au ciel.
-Frappe-moi. Fort.
L'absurdité de la demande fit presque rire Kageyama, et lui permit, du moins, de libérer un peu son stress. Avait-il maintenant des désirs sadomasochistes ? Oikawa au contraire, parut un peu plus agacé. Il lui agrippa le poignet et le leva au niveau de son visage.
-Fais ce que je te dis !
Kageyama cligna. Il y eut des échos d'appels ; c'était la voix de Hinata. Tobio se gela sur place, terrorisé.
-Tobio ! insista Oikawa, d'une voix basse et pressante. La seule version crédible pour nous deux c'est qu'on était en train de se battre ! Vas-y !
Des bruits de pas commencèrent à se faire entendre dans les couloirs déserts, aux murs couverts de casiers, et ça avait quelque chose d'affreusement lugubre. Tobio regarda Oikawa, et tourna la tête dans la direction des pas.
-T'es là ? appela la voix, et il sentit qu'Hinata était en colère et inquiet.
Il suspectait, bien sûr. Il savait. Comment pouvait-il ne pas savoir, alors que son copain avait disparu avec ce qu'il pensait être son ex-amant ? Il savait. Il savait, il savait tout, ils étaient finis…
Une douleur violente interrompit ses pensées affolées. Il tomba en arrière, s'étala aux pieds d'Oikawa, sonné, la joue douloureuse, les yeux entrouverts, juste assez pour voir Oikawa avec une main sur la bouche, étouffer un léger cri de douleur ; tout de suite après, soudainement, il se mit à hurler :
-Dégage ! C'est bon, j'ai compris !
Hinata surgit derrière une rangée de casiers. Il avait les yeux grand ouverts, l'air surpris et choqué, et s'immobilisa, ses cheveux roux jurant contre le mur bleu pâle derrière lui.
Tobio se releva en jetant un regard noir, qu'il n'eut nul besoin de feinter, à Oikawa. Celui-ci avait la lèvre ouverte, et du sang, d'un rouge foncé, coulait sur son menton. Venait-il réellement de s'ouvrir lui-même la lèvre ? Tobio était encore sous le coup de l'angoisse, et la vue d'Hinata qui approchait rapidement n'arrangeait rien. Oikawa continuait à crier, en agitant dramatiquement les bras, les traits crispés en une expression de colère.
-C'est comme ça ? Pauvre coincé ! Vas-y, j'en ai rien à foutre, il y en a plein d'autres !
Tobio resta un moment qui lui parut une éternité à le fixer, stupidement, le cœur serré, à se demander pourquoi il lui criait dessus de la sorte.
-Qu'est ce qui se passe ?
La voix d'Hinata, claire et forte, s'éleva entre eux. Tobio secoua la tête pour retrouver enfin ses réflexes et se défaire de la panique. Oikawa, dos à Hinata, lui adressa un regard qui ne collait absolument pas à la scène qu'il était en train de jouer ; désespéré, insistant. Tobio comprit, enfin, et ouvrit la bouche, en s'efforçant de prendre un air effarouché. Il regarda Hinata, qui était très pâle, et voulut s'écrier, mais encore une fois, Oikawa monopolisa la parole :
-Oh, Chibi-chan, n'est ce pas ! C'est drôle que tu sois là !
Sa voix était parfaitement convaincante, et Hinata crut sans nul doute, à le voir faire un pas en arrière, qu'Oikawa était réellement furieux. Pourtant, et Tobio admira ce courage, il répéta :
-Qu'est ce qui se passe ?
Oikawa fit un sifflement dédaigneux, et des gouttelettes de sang tâchèrent les dalles du sol. Il se détourna, d'un mouvement majestueux, et partit dans la direction opposée, les plantant là tous les deux. Hinata le regarda disparaître et s'approcha prudemment de Tobio, qui se massait la joue avec une moue de déplaisir. Ses grands yeux le fixèrent intensément, suppliant pour une explication.
-Il..., murmura Tobio avant de s'éclaircir la voix. Il me faisait des avances. Je l'ai repoussé et… ça a mal tourné.
Il désigna sa joue endolorie d'un geste faible. C'était sans nul doute la version qu'Oikawa avait tenté de construire, en rejetant la responsabilité sur lui pour éviter de compromettre Tobio.
-Tu l'as repoussé ? répéta doucement Hinata.
La lueur de reconnaissance et d'espoir dans ses yeux était trop belle pour que Tobio ne la réduise à rien. Il se composa un léger sourire et haussa les épaules.
-Oui.
Hinata se glissa contre lui, ses bras entourèrent son torse et il enfouit sa tête dans son épaule. Tobio referma ses bras dans son dos, rêveusement. Il poussa l'audace jusqu'à lui dire qu'il l'aimait, pour mieux faire passer le mensonge ; Hinata l'embrassa, et inévitablement, la comparaison mentale se fit.
Ses lèvres n'étaient pas aussi douces, pas aussi expérimentées. Il y avait moins de passion et c'était moins profond, Tobio n'arrivait pas à se concentrer sur le baiser, ses pensées dérivaient toujours. Dans les étreintes d'Oikawa, il se sentait étrangement en sécurité, il se sentait désirable et libéré de tout tabou, vivant, lui-même enfin. Et la dernière….Dans ce placard, loin de tout, coupé des autres, juste eux deux, et ça avait été si différent. Le baiser restait encore accroché à ses lèvres, malgré celles de Hinata qui s'y supplantaient.
Avec Shouyou, tout avait sombré dans une espèce de routine qui le laissait de plus en plus indifférent au fur et à mesure qu'il se donnait à Oikawa. Avec son petit ami, pas de murmures, pas d'assurance donnée par l'obscurité, pas d'odeur sucrée et d'intonations mielleuses…Il regretta presque la manière d'embrasser d'Oikawa. Visiblement, Hinata ne remarqua pas son trouble et, quand ils s'écartèrent, lui fit un sourire éclatant de bonheur.
Kageyama était malade de sa propre hypocrisie.
