Quand Kurogané craque
« Etes-vous l'ogre ? »
Nan, je suis un touille marais (1), ça se voit pas ?!
« Oui.
- Eh bien vous voyez mon cher Igor, il suffisait de s'abaisser à un banal niveau grammatical basique afin de nous faire comprendre de cet individu. Et (rajoute-t-il en se tournant à nouveau vers moi) ces deux jeunes gens sont vos prisonniers ?
- Oui. »
Mais allez, activez-vous les nains et ouvrez-moi cette porte, qu'on en finisse. Une fois à l'intérieur, on pourra aller et venir comme on veut et continuer à chercher la plume et Sakura, et peut-être aussi réveiller Fye. Et puis quand on aura tout ce qu'il faut Mokona nous fera changer de monde et alors…
« Oui, oui, très cher, très bonne idée. »
Quoi ? Qu'est-ce qui est une bonne idée ? J'étais tellement perdu dans mes pensées que je n'ai pas écouté ce qu'ils racontaient…Je lance un bref regard vers Shaolan : il n'a pas l'air content du tout, et comme ma main est toujours fermée sur son épaule, je sens qu'il se raidit pour rester calme. Je déplace alors mon regard vers les deux nains qui sont toujours en pleine discussion (mais je crois qu'ils se félicitent mutuellement d'avoir eu cette bonne idée). Bon, ben puisque je suis censé être un ogarus debilitus, jouons le rôle à fond, et prenons un air bête. C'est ça Kurogané, sourit en affichant l'air le plus con que tu peux, comme ce stupide mage.
« Quoi bonne idée ? »
Ma voix a eu la tonalité la plus débile que j'ai jamais entendue, et Shaolan se tourne lentement vers moi, surpris. Il ne faut pas que je rigole ou quoi que ce soit parce que sinon on est mal. Mais avec mon sourire béat scotché aux lèvres, dur dur de ne pas craquer. Shaolan pince ses lèvres et détourne le regard afin de ne pas rire non plus. Je tiens, je ne craque pas, mais je dois avouer que c'est difficile, avec deux nains qui me regardent d'un air accablé, Mokona qui rigole contre mon dos et qui me chatouille, et en plus de ça, savoir que Shaolan est mort de rire intérieurement.
« Nous disions que nous allions vous escorter à travers la ville durant tout votre séjour »
Alors là c'est plus drôle du tout, mon sourire s'est carrément fait la malle… (Pas facile en fait, de sourire sans arrêt). Comment ça nous escorter ?
« Pas besoin.
- Oh que si cher ami, la cité est grande, et vous vous perdriez sans guide
- Déjà venu (vite, trouver des arguments pour qu'ils nous lâchent)
- Certes, je n'en doute aucunement, mais c'est la fin de notre garde, alors en chemin vers nos demeures, nous allons vous escorter, puis vous raccompagner à la sortie. Cela nous fera de l'exercice, pas vrai Grieschka ?
- Exactement Igor. Bien, alors, qu'attendons-nous ? »
Les nains ouvrent la porte et derrière se trouvent deux autres nains dans la même tenue (Copernic et Galilée d'après ce que j'ai pu comprendre). Ils se foutent à la place des deux autres et referment la porte une fois que nous sommes de l'autre côté (mais ils ont tous les deux vérifié le brassard d'Ezuorn au moins cinq fois et sous tous les angles possibles et imaginables). Igor se place à ma droite et tient le manteau de Fye qui, jusqu'à maintenant, traînait par terre, et Grieschka se place à ma gauche et pose sa main sur le bras de Shaolan, comme tout bon garde doit le faire avec son prisonnier. Et c'est ainsi que nous entrons dans la « cité ».
Je ne pensais pas qu'il pouvait exister un palais aussi immense sous la terre. Et encore, je suis humaine, mais pour les nains de ce monde il doit vraiment paraître colossal ! Si le château de la princesse Jade était encore entier, il aurait pu ressembler à une maquette de celui-ci… Pourtant il n'est pas beau, ça non ; un cube de briques avec des tours aux quatre coins, merci, mais côté esthétique, il y a difficilement pire. Mais il impose. En plus, le fait qu'il soit en briques noires et parsemé d'au moins une centaine de torches sur la façade avant en rajoute encore côté charisme. Je suis d'ailleurs tellement bouche bée de me retrouver nez à nez avec une telle construction que je n'avais même pas remarqué que j'avais arrêté de marcher (enfin, de boiter, car même si mon esprit est super réveillé, mon corps lui, et particulièrement ma jambe trouée, a encore un peu de mal à suivre). Ashta m'attend patiemment devant les grandes porte d'entrée : il n'a pas prononcé un mot depuis que nous nous sommes mis en route, sauf à un moment où il se chuchotait à lui-même des « ce n'est pas vraisemblable » et des « il doit forcément y avoir une explication scientifique et rationnelle à tout ceci »…en boucle…pendant environ un quart d'heure. Bon, ok, c'est moi qui voulais qu'il soit perturbé, et j'ai réussi, donc je devrai être contente et me taire, mais là…c'est lourd. Je sais que c'est ma faute ! Mais bon…Et le plus étrange, c'est que je me suis rendue compte que je n'ai même pas de compassion pour lui. Je ne sais pas où est partie la Sakura qui aurait pris Ashta dans ses bras pour le réconforter…Et je dois avouer que ce n'est pas plus mal comme ça. Après tout, c'est lui qui m'a enlevée pour me sacrifier à son oracle, non ? C'est de la légitime défense, c'est tout. Et non, je n'ai pas honte. Et puis je suis sûre qu'il s'en remettra. On se remet toujours de tout, à plus ou moins court terme…
« Nous voici arrivés.
- Ah…oui. »
Il faut que j'arrête de me parler à moi-même comme ça, je perds tout contact avec la réalité. Je boite donc vers ces grandes portes (qui ressemblent d'ailleurs à celles gardées par les frères Bogdanov) tandis qu'Ashta parle aux gardes qui s'empressent de nous barrer le passage. Bizarre, je croyais qu'Ashta était une sorte d'agent secret au service du roi, pourquoi ne le laissent-ils pas entrer ? Je le vois qui hoche la tête, mais je sens que quelque chose ne va pas. Et lorsqu'il revient vers moi, mes doutes se confirment…
« Sa majesté la reine est décédée la nuit dernière.
- Et donc, je réponds, nous ne pouvons pas entrer.
- Non…Le palais doit observer un deuil de trois jours et, pendant ce laps de temps, il restera fermé à tous.
- Mais…et l'oracle ? Je m'en fous moi de ta période de deuil, tout ce que je veux c'est aller jusqu'à l'oracle, après je me débrouillerai…
- L'oracle… »
Alors là je ne comprends pas, il a carrément l'air furieux en parlant de son dieu, alors qu'avant, il était juste paumé…Comment a-t-il pu changer d'avis concernant l'oracle si rapidement ? On ne passe pas comme ça d'une émotion à l'autre en l'espace de deux minutes…sauf si on est schizophrène ou bipolaire…C'est ça ! Ce nain, en plus d'être poisseux et érudit, est schizo ! Je me disais aussi, une telle culture dans un si petit corps, c'est mauvais pour la santé.
« L'oracle… »
Tiens, il fait dans l'écholalie (2) maintenant…cool. Eh ben on n'est pas sorti d'affaire.
« L'oracle…
- Quoi l'oracle ? Cette fois je m'énerve.
- Je…Ah, il a de nouveau l'air paumé. La reine a été retrouvée morte dans la salle d'auditorium
- Et… ? Au secours, je perds patience.
- C'est dans cette salle que l'on vient lorsque l'on désire consulter l'oracle…
- …Vlan, comment se prendre un coup dans les dents
- L'oracle…
- L'oracle…Tiens, je m'y mets aussi on dirait…il aurait tué la reine ? »
Ashta ne répond pas ; il fixe ses pieds comme s'ils détenaient la réponse à cette question, puis lentement, lève les yeux et regarde droit devant lui. J'ai déjà vu ce regard. C'est le regard qu'a Shaolan-kun lorsqu'il est déterminé à faire quelque chose, et en particulier…quelque chose de dangereux. Ashta pose son regard sur moi et m'observe, comme s'il voulait voir à travers moi, puis se tourne et regarde le palais.
« Ce soir vous le verrez…l'oracle. »
Alors là c'est pas bon, mais vraiment pas bon du tout…
En effet Shaolan, tu as raison de commencer à paniquer…Mais laissez-moi vous expliquer la cause de son tourment et reprenons le fil de l'histoire :
Igor, Grieschka, Kurogané, Fye, Shaolan et Mokona se trouvaient à présent en plein cœur de la cité, et plus précisément, devant le bagne. Ils n'avaient pas marché très longtemps, mais avait marché vite ; ils n'avaient donc pas pu plus que ça faire un repérage des lieux , mais il y a au moins une personne qui avait remarqué quelque chose d'intéressant…Et ce quelqu'un était caché sous la cape d'un certain ninja. Mais laissons Shaolan raconter cette anecdote…
Flash-back : peu après l'entrée dans la cité :
Ces nains marchent trop vite pour de si petites jambes ! C'est pas croyable, je n'arrive même pas à avoir le temps de regarder en l'air pour me repérer un peu…Ils bifurquent tellement vite et par des petites ruelles en plus que si je lève les yeux je risque de me perdre et là, vu que je suis censé être un prisonnier, ces nains auront vite fait de donner l'alerte…Et nous pourrons dire adieu à notre couverture. Couverture que Kurogané assure à merveille…Pour une fois d'ailleurs, il fait quelque chose de correct en dehors de se battre. Ben oui quoi, il ne faut pas se leurrer, à part foutre des coups de sabre à tors et à travers…Voilà quoi, on est tous d'accord. Et pour une fois Mokona se fait tout petit aussi. Tiens, d'ailleurs ça fait un moment qu'il ne remue plus…Est-ce qu'au moins il est encore là ? Si ça se trouve il est parti à toute allure dès que nous sommes entrés ici, voire même avant. Ah, on bifurque encore dans une ruelle sombre et étroite, de sorte que nous devons tous marcher à la queue leu-leu. Un des nains (Igor je crois) prend la tête de la file, suivi de l'ogre, enfin, Kurogané portant Fye et Mokona (s'il est encore là…) et Grieschka derrière moi ferme la marche. Soudain, sous la cape de Kurogané, je repère une grosse bosse…Il est donc encore là…Je le vois qui remue, un peu trop d'ailleurs, il risque de se faire remarquer cet imbécile. La bosse se déplace du bas du dos de Kurogané jusqu'à une épaule (celle qui n'est pas « occupée » par Fye), puis se positionne bien à la base de la nuque et sort doucement sa tête du T-shirt noir. Heureusement que les vêtements de Fye juste à côté sont blancs, cela évite que Grieschka ne le remarque. Il me regarde avec insistance et doucement, ses yeux s'agrandissent en cette forme si caractéristique et me chuchote, d'une voix quasi inaudible, avant de retourner se cacher :
« Mekyo… »
Et maintenant si vous le voulez bien, retournons à l'instant présent, et à Shaolan qui panique…
Alors là c'est pas bon, mais vraiment pas bon du tout…
Nous venons de nous arrêter devant la prison…C'est atroce, cette prison est carrément un château fort imprenable, duquel on ne s'évade sûrement pas…Si Kurogané nous lâche là-dedans nous n'en sortirons jamais ! Quand je pense qu'en plus Mokona a senti une plume ! Non, il ne faut surtout pas rentrer dedans…
« Eh bien, ogre, il semblerait que votre captif se retrouve actuellement et momentanément paralysé pas un coup de frayeur subite et inopinée…Oh pardon, j'oubliais de vous parler de façon « simple »…Prisonnier n'avance plus.
- Ah, avance toi.
- Ou…oui… »
Je viens de me faire remarquer…Mais je ne suis plus à ça près. Je regarde Kurogané qui, ô surprise, arbore un air inquiet lui aussi. Je fais discrètement « non » de la tête ; non Kurogané, il ne faut pas entrer là-dedans, par pitié il ne faut pas, n'importe quoi mais pas ça…
« Ogre, s'il n'avance pas, nous devrons le forcer.
- Hum, grogne Kurogané
- Non, je dis. Je n'entrerai pas.
- Et pourquoi donc je vous prie ? me demande un des nains.
- Parce que, je regarde le ninja avec insistance, si j'entre, je ne ressortirai jamais.
- Exact, répond l'autre nain. C'est pour cela que ceci est une prison n'est-ce pas ?
- Mais…
- Non, intervient « l'ogre ». Tu vas entrer, que tu le veuilles ou non.
- Non ! Je m'emporte. Jamais, c'est compris ? Jamais ! »
Kurogané me lance un regard à la fois triste et courroucé, puis s'approche de moi lentement ; les nains observent le moindre de ses mouvements. Quand il est juste devant moi, si près que l'on se touche presque, il passe son bras libre autour de mon épaule et m'attire contre lui. Qu'est-ce qui lui prend ? C'est pas le moment de vouloir un câlin ! Attendez un peu…Kurogané me fait un câlin ?! Kurogané me sert contre lui ? Kurogané exprime ses sentiments ? Kurogané…est en train de craquer ou quoi ? Je lève la tête, son visage paraît impassible, mais ses yeux le trahissent, et c'est d'ailleurs sûrement la raison pour laquelle il les a tourné vers moi : ses yeux sont profondément…tristes. Je suis complètement perdu. Du coin de l'œil, je vois quelque chose qui bouge, mais je n'y prête pas attention. Il m'a lâché les épaules, je ne sais même plus quand et…
Il s'est affalé contre moi, et je me retrouve en train de porter tout le monde. Je n'avais pas le choix, il fallait que je joue mon rôle d'ogre jusqu'au bout. Et Fye qui me traitait de grosse brute dans le pays de Koryo…Il n'a rien vu : le coup que je viens de flanquer au gamin aurait même pu m'assommer moi. Mais ce n'était pas le moment de faire flamber notre couverture et de se retrouver tous dans cette prison de laquelle à mon avis, on ne peut pas s'échapper à moins d'être aidé de l'extérieur. Et je compte bien être cette aide, vu qu'on ne sait même pas si la princesse est là. Je baisse les yeux vers Shaolan : il a déjà un énorme bleu sur la tempe et j'ai l'impression que ça enfle à vue d'œil. J'y suis peut-être allé un peu trop fort…
« Et bien ogre, je dois dire que votre manière de procéder, bien qu'un peu préhistorique, est éblouissante d'efficacité ! Intervient l'un des deux nains. Et maintenant, entrons, si vous le voulez bien. »
Je hoche la tête, hisse le gamin afin qu'il repose sur mon autre épaule et me mets en marche, derrière les nains, à distance suffisante pour que je puisse parler avec Mokona sans me faire remarquer.
« Mokona : reste bien avec moi, j'aurai besoin d'un traducteur jusqu'au bout pour faire croire que je suis un ogre…
- Mais, et Fye et Shaolan ?
- Je reviendrai les chercher, je chuchote. Cache-toi bien et attends. Plus un bruit maintenant. »
Les nains se sont arrêtés et je suis trop près pour expliquer mon plan au manjuu. Enfin, si j'avais un plan…Ah, si ! Je me souviens ! J'en avais un, mais il incluait Shaolan…Maintenant que le gamin est hors circuit, il faut que je me débrouille seul. Je vais déjà voir si ces nains me lâchent après avoir emprisonné ces deux-là. J'espère, comme ça je pourrai chercher la plume tranquillement. Ils viennent d'ouvrir la porte (sûrement un système de mot de passe) et me regardent avancer. Arrivé à leur hauteur, je jette un coup d'œil à l'intérieur. C'est sombre. Et des gens crient. On les torture. Est-ce que je dois vraiment mettre Fye et Shaolan là-dedans ?
« Suivez-moi. »
Un des nains avance et me montre le chemin tandis que l'autre referme les portes derrière moi : je suis entré sans m'en rendre compte. Je sens Mokona réprimer des frissons d'horreur à chaque hurlement qui surgit. Est-ce que je dois les laisser ici ? Si je m'en vais maintenant, tout cela n'aura servi à rien, et en plus, comme ils sont tous les deux dans les choux, je ne pourrai pas faire grand-chose à part fuir. Et il faut retrouver la princesse et la plume. Mokona a dit « Mekyo » tout à l'heure, il est hors de question de partir d'ici sans Sakura (si elle est ici) et sans sa plume. Si Ezuorn m'a donné ce brassard, c'était bien pour faire une entrée camouflée ici, alors pas question de gâcher cette chance ! Je les laisse ici, et je fais le plus vite que je peux. Et s'ils sont torturés, je tuerai leurs bourreaux. Igor devant moi parle avec un autre nain (Scauphild ou quelque chose comme ça) qui lui donne une clef. Une seule clef : au moins les deux évanouis seront ensemble dans une cellule. La marche reprend : les hurlements cessent au fur et à mesure que nous avançons. Alors, soit c'est parce que les cellules où l'on torture sont à l'entrée, et alors c'est bon signe, ou soit c'est parce que les cellules ici sont celles où on mets les gens qui vont être ou qui ont été torturés, et ça c'est mauvais signe.
« Nous y sommes, annonce le nain. Cellule 413. »
Il mets la clef dans la serrure, la tourne et ouvre. Une forte odeur de renfermé et de moisi s'échappe de l'intérieur. Intérieur que je ne distingue pas du tout : cette pièce n'a ni fenêtres, ni éclairage. Mais je n'ai pas le choix, il faut que je les laisse là, au moins ils se reposeront. Avant d'être torturé. Non, ne pense pas des choses pareilles. Je vais revenir vite, ils n'auront pas le temps de leur faire quoi que ce soit.
« Eh bien, qu'attendez-vous ? Déposez vos prisonniers. »
J'ai du réfléchir trop longtemps, il faut que je fasse attention. J'entre dans la cellule : elle est minuscule. Je ne m'en servirai même pas comme placard. Mais bon, je suis un ogre, je m'en fous. Je descends Shaolan de mon épaule, le retient comme je peux et le pose au sol doucement, mais pas trop quand même, pour ne pas que ça paraisse anormal. Puis je saisis Fye et l'allonge de la même façon à côté du gamin ; il me semble qu'il a un peu ouvert les yeux. Mais il n'y a plus rien, j'ai dû rêver. Je me lève et m'apprête à faire demi-tour pour sortir quand un des nains se met à parler :
« Un instant je vous prie. »
Ca craint, je suis grillé, ils ont pas trouvé ça normal, ils se doutent de quelque chose. Je me détends doucement, essaye de prendre mon air d'ogre débile et je me retourne vers eux.
« Oui ?
- Il me semble que tout ceci n'est pas très réglementaire…
- Ah…Ca craint... Quoi ?
- Cela saute pourtant aux yeux non ? Qu'en pensez-vous Igor ?
- Tout à fait Grieschka…Il est des évidences qu'on ne peut nier.
- Quoi ? je répète.
- Mais voyons mon cher ! Soupire Grieschka. Vous avez omis de pratiquer une fouille corporelle afin de déceler quelque arme blanche dissimulée parmi leurs habillements !
- Qu…quoi ? »
Je suis tellement soulagé de ne pas avoir démasqué que je n'ai même pas entendu la fin de sa phrase…en fait je me suis contenté du « vous avez omis de… », peu importe la suite. Alors j'ai bêtement répété « quoi », comme un gentil et stupide ogre que je suis. Les nains secouent la tête d'un air navré et Grieschka répète :
« Vous n'avez pas vérifié qu'ils n'avaient pas d'armes
- Ah…euh oui, j'y vais. »
Ce n'est que ça ! Ils m'ont foutu une de ces trouille, et à Mokona aussi d'ailleurs : je l'ai senti se raidir entre mes omoplates. Je m'approche de Shaolan et commence la fouille…Le pull, les poches du pantalon, la cape…Bien sûr, je ne vais pas dire à ces nains qu'il a une griffe de lion dans la poche de sa cape. Ogre, ok, mais pas un traître. Je bougonne un rapide « c'est bon » avant d'aller inspecter Fye. Pareil : il n'a rien sur lui, surtout pas une fiole au contenu douteux et inconnu. J'en profite pendant que je le « fouille » pour effleurer son front : la fièvre a un peu baissé, c'est déjà ça. Je m'apprêtais à aller vérifier les poches de son manteau quand un détail retint mon attention. Je jurerai l'avoir vu commencer à sourire ce foutu mage. Est-ce qu'il serait en train de se réveiller ? Alors juste pour en avoir le cœur net, je pince fortement son avant-bras tout en observant son visage : mais il n'a aucune réaction…Je commence à avoir des hallucinations : sans doute la fatigue qui s'accumule. Mais au cas où, juste au cas où, alors que je soulève Fye du sol pour « vérifier » qu'il n'a rien dans son dos, j'en profite pour l'approcher de moi. Et quand il est suffisamment prêt, je murmure :
« Je reviendrai vous chercher. »
Je le regarde du coin de l'œil tout en continuant ma fouille. Là ses lèvres ont bougé, j'ai pas rêvé. Alors je le sers carrément contre moi sous prétexte de regarder dans sa grande capuche, comme ça mes oreilles sont juste au niveau de sa bouche, de sorte que s'il répond quelque chose, je l'entendrai. Mais il faut que je fasse vite.
«Je reviendrai vous chercher »je répète.
Pitié qu'il réponde, pitié qu'il soit réveillé, pitié, pitié, pitié…Allez, une dernière fois…
« Je reviendrai vous chercher.
- Je… n'en doute pas…Kurorin… »
J'attends Ashta ; il est parti chercher notre repas du soir. Son comportement a changé du tout au tout. Après s'être décidé à aller voir l'oracle cette nuit (je ne sais toujours pas comment d'ailleurs), nous sommes rentrés tout de suite. Il voulait arriver le plus vite possible, mais avec – ou plutôt sans – ma jambe, on ne pouvait pas trop courir non plus (nan mais oh), ce qui fait que, excédé par ma lenteur, eh bien au bout de quelques minutes, il m'a attrapée et portée façon jeune mariée (ce qui était très gênant…heureusement que nous n'avons croisé personne) jusqu'à l'auberge. Il est monté directement dans ma chambre sans accorder aucune importance au patron qui nous regardait de travers. Il m'a posée sur le lit, puis est descendu en disant qu'il nous faudrait « prendre des forces pour notre expédition aussi nocturne que périlleuse ». Je me demande ce qu'il veut faire exactement.
« Voici nos collations crépusculaires. »
Je ne l'avais pas entendu venir. Je le regarde : il n'a pas l'air d'être devenu fou pourtant, je pense qu'il a toute sa raison. Espérons seulement que son plan ne soit pas insensé…
« Eh bien, ne vous restaurez-vous donc point ?
- Comment comptez-vous aller voir l'oracle ?
- Il nous faut prendre des forces…
- Il y a des gardes à chaque entrée…
- De plus, vous n'avez rien avalé depuis un certain laps de temps, et cela pourrait nuire à votre guérison…
- Je vous préviens tout de suite que je ne pourrai pas escalader, si c'est ce que vous avez en tête…
- Et vous devez être en pleine période de croissance : une nourriture saine et équilibrée est nécessaire…
- ASHTA ! »
Il me regarde fixement, l'air ennuyé. Mais qu'importe, il me faut des réponses, et il me les faut maintenant.
« Comment comptez-vous entrer dans le château ?
- Ce sera périlleux. Il n'y a que deux façons de pénétrer l'enceinte du château royal illégalement. La première manière, que nous n'userons pas, est de retourner à la surface, de se placer juste à la verticale du plus haut donjon et de creuser. Mais nous n'avons pas le temps pour ce stratagème. La deuxième façon…
- Oui ?
- Savez-vous nager ?
- Ne me dites pas que vous voulez plonger dans cette eau noire et visqueuse qui entoure le château ? En plus c'est…
- Savez-vous nager, OUI OU NON ? »
Cette fois c'est lui qui a haussé le ton. Il ne paye pas de mine avec sa petite taille, mais il fait vraiment peur quand il est énervé.
« Oui…Mais…
- Peu importe votre jambe, tant que vous êtes apte à flotter et à vous mouvoir à l'aide de vos membres mobiles et intacts. Maintenant, en cas d'imprévu, auriez-vous suffisamment de ressources musculaires dans vos bras pour nager vite ?
- Ou…oui, je pense…
- Parfait. »
Il commence à manger son dîner, mais je ne suis pas tranquille, pas du tout…Le plan d'Ashta me fait peur…
« Ashta…qu'est-ce que vous appelez « imprévu », exactement ?
- Par « imprévu », jeune demoiselle, je veux dire reptile.
- Rep…reptile ?
- Oui. Il me lance un regard qui ne me stresse que davantage. Les douves grouillent de serpents. »
Le sol est froid dans mon dos…Normal, c'est un cachot. J'avais moins froid avant, quand Kuropon me tenait contre lui pour me « fouiller ». Lui non plus ne va pas bien. Non, il n'est pas malade, mais je sens que ses nerfs sont à vif. J'espère que ça ira.
Je ne sais pas ce qu'il s'est passé exactement…Je crois que je suis tombé, quelque part dans la forêt, et puis plus rien…Si ! Je crois qu'à un autre moment je me suis encore retrouvé par terre, mais je ne suis pas sûr, peut-être que j'ai rêvé. Et puis je me suis réveillé, doucement. Mais je n'ai pas ouvert les yeux ; j'ai senti que Kurotan était stressé alors qu'il me portait. Il ne parlait pas avec Shaolan, mais j'ai entendu d'autres voix : cela m'a suffi pour comprendre que quelque chose n'allait pas. Et puis j'ai entendu Mokona chuchoter « Mekyo ». Peu de temps après, Shaolan a paniqué et Kurowanko l'a assommé. Il joue son rôle jusqu'au bout, et s'il avait dû assommer Sakura, je pense qu'il l'aurait fait…
D'ailleurs, ils ne l'ont pas encore trouvée. Mais bon... « l'ogre » est parti avec Mokona, et je sais qu'ils vont la chercher, ainsi que sa plume. Et puis il reviendra nous chercher, comme il l'a dit. Mais on ne va sûrement pas l'attendre ici…qui sait ce qui va se passer maintenant pour lui. Non…une fois que j'aurai récupéré plus de forces (ce qui ne devrait pas durer longtemps, le froid m'aide à me remettre), je pourrai alors me lever et trouver une solution pour sortir de cette prison…Et il ne faut surtout pas oublier Shaolan K.O. à côté de moi. Au moins je sais que Kuropipi ne l'a pas tué parce que je l'entends respirer. C'est que c'est une brute notre ninja…il ne s'en rend pas compte. En tout cas, espérons que tout se passe bien…Parce que Kurogané est à deux doigts de craquer…
« Bien, alors c'est ici que nos routes se séparent, ogre. Adieu ! »
Ouais, c'est ça…Enfin, je suis débarrassé de ces deux zouaves ; il était temps ! Après le réveil de Fye, on est sorti de cette prison et ils m'ont collé aux baskets pendant une demi-heure au moins ! Jusqu'à ce que j'aperçoive une taverne et que je leur grommelle que « moi alcool »…Alors ils ont ri en disant que tous les ogres étaient bien les mêmes : « obnubilés par la violence et les vapeurs éthyliques » …Mouais, c'est comme ils veulent, tant qu'ils me lâchent…Mais ils sont quand même entrés avec moi dans la taverne pour expliquer mon retard mental au patron qui avait l'air de mauvais poil. Du coup s'en est suivi une discussion sur son humeur…pendant encore au moins un quart d'heure…Qu'est-ce qu'on s'en fout qu'Ashta soit là-haut avec une fille ? C'est une taverne, il doit en voir tous les jours des gars monter avec une nana…Mais bon, s'étant enfin mis d'accord sur le fait qu'Ashta dévie du rang, les deux zigotos sont partis. Et je me retrouve seul face au patron qui n'a pas l'air de savoir comment on parle à un ogre. Alors je commence :
« Alcool.
- Certes cher ami. Mais…je me dois de poser la question : avez-vous de quoi payer votre boisson ?
- Oui. Heureusement on m'a donné mon « salaire » en sortant de la prison.
- Alors voici. »
Il me sert un grand verre remplit d'un liquide verdâtre (un peu de la couleur de la peau de ces nains). Je bois ? Je bois pas ? Ben je bois, je viens de commander à boire…Ne pas se faire remarquer, surtout pas. Faire comme tout le monde. Je renifle le truc vert discrètement : ça ne sent pas tellement mauvais. Je porte le verre à mes lèvres et j'avale tout doucement. En fait c'est bon, et sans que je ne m'en rende compte, mon verre est vide. Le tavernier arrive aussitôt : ici, tu payes quand ton verre est vide. Je pose une pièce sur la table, ça ne suffit pas. Une deuxième, puis une troisième la rejoignent. L'alcool est cher ici, ou c'est le statut d'ogre qui est mal rémunéré. Il ne faudrait pas que je boive encore un verre, je ne pourrai pas le payer. Alors je remercie le patron et je sors. La nuit commence à tomber, un nain passe avec une bougie et allume les lanternes dans la rue principale. D'un coup, Mokona remue dans mon dos : il veut sûrement me dire quelque chose. Vite, une ruelle ou quelque chose, un endroit où je puisse me faire discret. Ah voilà, en face de l'auberge, une petite ruelle entre deux maisons. Je traverse la rue d'un air détendu et sans jamais fixer mon objectif. Je longe les maisons, et je disparais dans la petite impasse sombre et humide. Aucune fenêtre, aucun mendiant, c'est bon.
« Tu peux sortir.
- Mmmmouahh ! Il fait chaud sous la cape de Kuropon !
- Arrête avec ces surnoms. Qu'est-ce que tu voulais me dire ?
- Mokona ne voulait rien dire, Mokona voulait juste respirer un peu !
- Je vois. »
Je m'adosse au mur derrière moi et je ferme les yeux. J'étais déjà fatigué à cause de cette épreuve, mais toute cette comédie m'a carrément épuisé. Je regarde Mokona : il s'étire et se dégourdit les pattes.
« Tu n'as pas senti la plume depuis la dernière fois ?
- Kuropon avait entendu ?
- Oui. Fichu surnom. Tu as parlé juste contre mon cou je te rappelle.
- Oui c'est vrai. Mais non, Mokona n'a plus rien senti depuis. Mokona n'arrive même plus à sentir la présence de la plume. C'est comme si elle était partie. »
Il tire sa tête toute triste comme à chaque fois qu'il ne peut pas aider à trouver la plume. La pauvre petite bestiole ne vit que pour ça…Enfin, elle donne cette impression. Ses oreilles tombent jusque par terre…
« Mokona est inquiet pour Fye et Shaolan. Mokona ne veut pas qu'ils soient torturés dans la prison.
- On reviendra les chercher. »
Mais ça ne semble pas le rassurer, il a toujours l'air aussi abattu. Et moi je suis tellement mort de fatigue que je ne tiens debout que grâce au mur derrière moi. Je me laisse glisser au sol ; je suis assis en face du manjuu qui est en pleine déprime. Elle me fait pitié cette bête. Je tends les bras et la soulève du sol.
« Pourquoi Kuropon porte Mokona ?
- Parce que tu es triste. »
Je le serre doucement contre moi…Je sais pas pourquoi je fais ça, mais c'est comme ça ; et moi ça me rassure aussi quelque part. On reste un petit moment comme ça, sans parler. Je crois qu'en fait on a surtout besoin de savoir qu'on n'est pas seul, c'est pour ça que j'ai eu envie de le porter. Soudain, Mokona se met à trembler : il fait un peu froid, mais pas à ce point-là, pas au point d'être secoué de tremblements comme ça. Qu'est-ce qui…
« Mokona est désolé…
- Quoi ?
- Mokona est désolé…de vous avoir emmené dans ce monde…
- Tu ne peux pas contrôler les endroits où tu nous transportes, c'est cette sorcière qui l'a dit. Arrête de pleurer…
- Moui…mais…à cause de Mokona…Sakura est en danger…Fye et Shaolan sont en prison et…et… »
Il relève ses yeux pleins de larmes vers moi, ses petites lèvres tremblent.
« Et quoi ? je demande, en caressant sa tête. Il baisse les yeux et chuchote doucement…
- Et Kurogané est très triste. »
Ca fait mal de s'entendre dire à voix haute ce qu'on essaye de ne pas reconnaître, ce qu'on essaye d'oublier. On a le cœur serré, la tête vide mais soudainement très lourde aussi : dans ces moments-là, même respirer fait mal. Alors on cligne plusieurs fois des yeux parce qu'on ne voit plus très clair avec toute cette eau. On se recroqueville encore un peu plus par terre tout en serrant son ami contre soi. Soudain le froid arrive, et on comprend pourquoi l'autre tremble. L'autre, justement, ferme les yeux pour ne pas voir ce qui va suivre. Et à notre tour, on baisse les paupières pour que l'eau coule, pour qu'enfin je puisse pleurer.
Fin du chapitre 11
(1) Kurogané fait bien sûr ici référence aux touilles marais inventés par Lewis dans son célèbre livre « Le monde de Narnia ».
(2) Echolalie : action de répéter plusieurs fois des mots, des phrases… (ou : comment permettre à l'auteur d'étaler sa science… mdr !).
Auteur : voilà ! Le chapitre 11 (long chapitre) est fini ! C'est mon cadeau de Noël pour tous ceux qui me lisent ! Je suis contente, j'ai enfin trouvé mon rythme d'écriture idéal pendant les cours ! Et puis c'est honnête 3 semaines, non ?
Fye : sauf que ça me fait encore plus de temps passé dans le coma…
Shaolan : te plains pas, au moins tu termines le chapitre réveillé…
Kurogané : peut-être, mais toi tu le finis pas en pleurant…
Sakura : et vous, monsieur Kurogané, vous ne restez pas sur l'idée d'aller vous baigner au milieu de serpents…
Mokona : Mokona préfère les serpents que la déprime…
Tous (regards furieux vers MuZuN) : dis…tu es sûre que tu nous aimes ?
Auteur : mais oui je vous adore ! Sinon je n'écrirais pas sur vous des pages entières au détriment de mes études ! Et puis qui aime bien châtie bien…Mais vous, chers lecteurs, ne suivez pas ce conseil par pitié ! Laissez une review pour dire que vous aimez (ou même que vous détestez, mais laissez une review !)
Sinon, rendez-vous samedi 6 janvier pour le chapitre 12 ! Et bonnes vacances de Noël à toutes et à tous !!
