Je crois que je suis malade.

Non pas que j'ai attrapé un virus ou quoi que ce soit mais je ne me sens pas bien. Du tout. J'ai l'impression que je vais vomir d'une minute à l'autre alors que mon estomac est complètement vide. Mes mains sont gelées et le moindre son dans le salon accélère les battements de mon cœur comme s'il essayait de s'échapper de ma cage thoracique. Ah oui, ça a peut-être quelque chose à voir avec le fait que je suis coincée. Ça a peut-être quelque chose à voir avec le fait que j'ai toujours été trop naïve, trop prête à croire n'importe quoi, trop pleine d'illusions sur le fait qu'être gentille me mènerait toujours à quelque chose de sûre et bon pour moi. Que ça me rendrait toujours heureuse... Peut-être que ça a quelque chose à voir avec le fait que je n'ai plus besoin de me cacher que j'ai secrètement peur de Joseph.

Les deux jours suivant la visite du sous-secrétaire ont été un enfer. Plus personne ne parlait ou ne marchait dans les couloirs. Il n'y avait plus de bruits de machines, plus de brouhaha perpétuel de conversations banales et de blabla scientifique. Le silence avait tout envahi. Les gens étaient assis sur leurs chaises soit à ne rien faire soit à se forcer de travailler pour ne pas devenir fou d'inquiétude. A chaque fois que le téléphone sonnait, les gens lui sautaient dessus avant de raccrocher d'un air déçu. Toujours pas de nouvelles du sous-secrétaire. Tous les yeux étaient tournés vers le bureau du patron. Mais Jo s'était enfermé dans son bureau et n'en était pas sorti sauf pour me laisser lui apporter son déjeuner. J'étais tellement inquiète que je croyais devoir lui redonner le sourire, d'une façon ou d'une autre. Alors... un soir, après l'avoir supplié toute la journée de revenir le soir à la maison, je suis partie plus tôt du bureau et j'ai laissé un mot qui disait que je sortais ce soir. Evidemment, c'était un alibi pour préparer ma petite surprise !

Quand il est revenu ce soir comme je lui avais fait promettre, j'avais attendu confortablement installée dans notre lit, deux verres et une bouteille de son vin préféré posés sur la table de nuit, les lumières étaient tamisées et... disons que je n'étais pas peu fière d'avoir pensé à prendre ma lingerie préférée dans ma valise pour ce genre d'urgence !

Mais quand il est entré et que je l'ai appelé de ma voix la plus sexy, quand il m'a vue sur notre lit sans avoir enlevé son manteau ni ses chaussures, il n'avait même pas l'air surpris. En fait, il se contenta de me regarder avec un petit sourire et, quand il se rapprocha de moi, il m'entoura de ses bras et m'étreignit vigoureusement puis prit ma tête dans ses mains et m'embrassa bruyamment sur la bouche.

"J'ai une surprise pour toi, me dit-il contre mes lèvres et me fit son adorable sourire chaleureux.

Je ne pouvais m'empêcher de le regarder, stupéfaite. Une surprise? Pour moi? Mais c'était moi qui étais censée lui faire une surprise! Ça, et il ne m'en a jamais fait avant! Il sortit ensuite une bouteille de champagne de son sac et la versa dans les verres que j'avais déjà préparés.

-Je sais que tu attendais ça depuis longtemps, me chuchota-t-il à l'oreille.

Il me tendit ensuite un verre et me dit de fermer les yeux alors qu'il posait un genou à terre. Je poussai un cri de surprise et mon cœur battit la chamade. Et ce que c'était vraiment ce que je pensais? Est-ce que mon Jo-Jo allait me demander...? C'était peut-être sa façon de me dire qu'il voulait m'avoir à ses côtés dans les temps les plus durs! OH MON DIEU OUI! OUI! OUIIII! Je criais intérieurement alors que je souriais déjà les yeux fermés. Quand Jo-Jo m'a dit de les ouvrir à nouveau, il ne tenait pas un anneau mais une lettre devant mon nez. Je la pris, perdue et un peu déçue.

-Lis-la à voix haute, me demanda-t-il.

Je m'exécutai. C'était la réponse du Pentagone. Joseph posa sa tête sur mes genoux comme un petit garçon écoutant son histoire favorite avant de se coucher. Malgré l'incident et le refus majeur de soutenir le projet plus longtemps, quelques généraux avaient été impressionnés par les performances des garçons et une minorité avait voté pour continuer de financer les développements de SS. Ils étaient prêts à se battre pour être les premiers à avoir des super-soldats dans leur armée! Cependant, ils pensaient que le produit était suffisamment avancé pour être finalisé aux Etats-Unis. Certains d'entre eux l'avaient même appelé personnellement pour lui dire qu'ils étaient prêts à arranger l'affaire de façon moins "officiel" pour l'avoir tout de suite. Quand ils ont annoncé les prix qu'ils étaient prêts à payer, Joseph m'a dit qu'ils étaient prêts à ralentir les effets secondaires en vendant, peut-être, des doses plus petites ou coupées avec d'autres médicaments pendant quelques mois pour que le SS soit secrètement perfectionné dans sa forme pure.

Ça voulait dire qu'on ferait bientôt nos valises pour rentrer chez nous, "notre vrai chez-nous", il dit et sortit deux billets d'avion de sa poche.

Mon Jo-Jo était tellement content! Il dansait en faisant des "Yahou!" partout dans la chambre, lui qui était d'habitude si introverti parce que, disait-il, il était trop vieux pour ça. De mon côté, même si sa joie me faisait sourire, je ne pouvais pas m'empêcher de rester intérieurement sceptique.

-T'es sûr de vouloir faire ça? Je lui demandai en hésitant. Ça m'a pas l'air bien légal.
-Allez, ma puce, (ça aussi, il ne m'appelle jamais "ma puce", sauf quand il veut me faire faire quelque chose) ça ne durera que quelques mois. Je suis sûr que si on travaille assez dur, on peut le terminer avant que les premières doses ne soient vendues!
-Oui, mais c'est pas parce qu'ils te disent pour te motiver que ça peut peut-être te prendre juste quelques mois que ça va forcément être le cas, je rajoutai en me rasseyant et en enfilant ma robe de chambre (est-ce que je vous ai dit que c'était bizarre de parler boulot en lingerie?). T'es pas obligé de le faire. On peut pas le vendre tel quel! L'addiction, les dommages cérébraux...
-JE SAIS!

Il reposa son verre de champagne sur la table de nuit si brusquement qu'il renversa au passage la moitié de son champagne et me fit baisser les yeux.

-C'est pour ça qu'on doit faire notre max plus que jamais. Regarde, tu crois vraiment qu'on a le choix, là?!

Il me força à le regarder dans les yeux.

-C'est soit ça, soit on peut dire adieu à tout ça. C'est ça que tu veux que je fasse?

Je secouai lentement la tête en gardant les yeux baissés.

-Evidemment que non, je lui dis d'une petite voix. C'est toute ta vie.
-Exactement, il me dit et se versa une autre coupe d'un air satisfait. C'est d'ailleurs pour ça que je voulais te demander un truc.

J'en étais sûre.

-Quoi? Demandai-je.

Il but ensuite une gorgée avant de me prendre dans ses bras et d'enfouir son visage dans mon cou.

-Vois-tu, me dit-il doucement, ils ont dit qu'ils ne pourraient pas tout de suite m'envoyer de l'argent quand on rentrera en Amérique. Ça pourrait prendre quelques mois. Alors j'ai pensé, peut-être qu'il serait temps qu'on pense à ce compte commun dont on parlait...
-On n'en a jamais parlé, je répliquai directement.
-Jamais? il me demanda innocemment. C'est peut-être le moment qu'on le fasse, alors. Tu vois, ces temps-ci, étant donné que le train de vie coréen est beaucoup plus cher qu'aux Etats-Unis...
-Mais j'ai pas fini de payer mes crédits étudiants! Je gémis avant qu'il ne lève la tête vers moi et me lança un regard sévère. Ok, je vais le faire, je finis par céder avec résignation. A part ça, je sais que tu détestes cette question mais... et les gamins? je demandai timidement.

Il demeura silencieux un temps et se sépara légèrement de moi.

-Eh bien, de toute évidence, on ne peut pas les transférer d'ici à Washington. Et on ne peut pas les laisser ici tout seuls non plus. C'est peut-être cruel, mais j'ai peur qu'ils n'aient aucun avenir nulle part.

Il s'éloigna de moi pour boire une autre gorgée et je le regardai pour voir s'il plaisantait. Puis, quand il me vit en train de le fixer, il haussa légèrement les épaules et soupira.

-Ils sont trop sauvages, trop brutaux pour ce monde. Admettons-le, j'ai surestimé leurs chances. Je veux bien dire que c'est de ma faute. Ce sont plus des armes que des humains, maintenant. Mais ne t'en fais pas. Maintenant que j'ai plus de chances d'avoir droit à des sujets adultes à l'avenir, je n'aurais pas à passer autant de temps sur chacun d'eux et laisser les effets secondaires se développer aussi profondément.
-Alors... on fait quoi d'eux? Attends, t'es en train de dire... Tu va les...?

Alors que je le questionnai d'une voix de plus en plus faible comme je ne pouvais pas croire ce qu'il était en train de me faire comprendre, il me regarda droit dans les yeux et me dit:

-T'as une autre solution?

Ses yeux et le ton de sa voix étaient de nouveaux froids en s'adressant à moi. Je me pris la tête dans les mains, incapable de digérer ce qui était en train de se passer, leurs cinq, non, six visages me traversant l'esprit comme s'ils étaient pile devant mes yeux. Je ne pouvais pas croire qu'il était en train de me parler de les achever pour une question pratique!

-On a perdu Beast i peine trois jours!
-Je sais. Mais ce n'était pas notre faute. C'était la sienne. Ou plutôt, c'était la leur.
-T'es pas sérieux. Tu ne peux pas leur faire ça. Ils te font confiance!
-Ce qui est la raison pour laquelle ils doivent être conscients que c'est pour le bien de tous.

Je me figeai.

-Ma chérie, tu te souviens de ce que je t'ai dit? il me dit et m'entoura de ses bras rassurants. Ne t'identifie pas à eux. Demain, leur cerveau sera noyé par le SS. Ils ne sentiront rien. A l'heure qu'il est, ils doivent même avoir déjà oublié s'ils étaient six, dix ou vingt-cinq!
-T'en as au moins parlé à tes militaires avant de prendre cette décision? je lui dis en le repoussant.

Il soupira d'un air agacé.

-Qui voudrait d'eux, maintenant? Ils sont incontrôlables! s'écria-t-il. J'ai tout essayé avec eux! TOUT! De toute façon, j'ai pris ma décision. C'est mes gars, pas les tiens, point.
-Très bien, je répondis et me levai du lit, furieuse. Je dors sur le canapé, ce soir.

Alors que j'étais sur le point de quitter la chambre, Joseph m'attrapa soudain par le poignet, le serrant si fort que j'eus un petit cri de douleur alors qu'il se rapprochait de mon oreille.

-Je m'en fiche de ce que tu penses et je m'en fiche si tu me détestes. Mais ne pense même pas à démissionner, me murmura-t-il. Tu peux plus y échapper, t'es dedans depuis trop longtemps maintenant. Je te laisserai pas partir comme ça. De toute façon, tu n'oserais jamais, pas vrai?"

Il me sourit et m'embrassa sur les lèvres avant de me fermer la porte de la chambre au nez. Quand j'ai fini par m'installer sur le canapé du salon il y a quelques heures, j'ai failli vomir et mes mains tremblaient tellement que j'avais à peine la force d'appuyer sur les touches. De toute évidence, ça va mieux mais ma tête est toujours en bordel.

Le pire, c'est qu'il a raison. Je suis complice. Je suis dedans depuis trop longtemps. Pendant quatre ans, ma vie n'a tourné qu'autour de lui. Je n'avais personne d'autre, à l'époque. Mon père était mort et j'étais l'unique enfant de ma mère. Comme nous étions financièrement juste au-dessus du niveau qui m'aurait permis d'avoir une bourse, je me suis battu pour aider ma mère à rembourser mes prêts étudiants. Je n'avais presque aucune vie sociale à ce moment-là. C'est pas comme si les pourris gâtés de ma classe s'intéressaient à moi, de toute façon. Avec Joseph, tout était plus simple: il m'aidait à organiser mon emploi du temps, il m'enseignait tout ce qu'il savait, il parlait aux autres profs des conditions de ma famille, il me consolait quand j'avais eu une mauvaise journée, il m'a aidé à avoir mon premier boulot... Je lui dois tout. C'est mon héros. Mon Superman à moi.

Ce salaud, ce menteur, ce meurtrier... je peux pas le quitter maintenant. Il me tient. Et même si je pouvais, je ne peux rien faire sans lui. J'ai tourné le dos à la seule famille que j'avais pour lui. J'ai nulle part où aller. Je suis coincée, je suis coincée, je suis coinc

Fallait que j'aille encore vomir. Maintenant, j'ai des frissons. Dans quelques heures, les garçons vont mourir. Ensuite, je serai dans l'avion avec leur assassin tandis qu'il sourira, me parlera et me tiendra la main comme si de rien n'était. Je ne me sentirai plus jamais en sécurité dans ses bras!

Je garderai ce journal à jour régulièrement et j'essaierai de photocopier tout ce que je peux sur ce projet à partir de maintenant. Un jour, il paiera.

Je suis désolée maman, je t'aime,

Joan.