Chapitre 11 : Fracture
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La femme assise face à moi porte un fort beau chapeau, en forme de cloche, d'une couleur bordeaux qui se marie très bien avec ses cheveux auburn. Ses yeux sombres sont bordés de longs cils. Ses vêtements sont simples mais élégants, leurs teintes discrètes et pourtant harmonieuses, combinées avec subtilité. Elle est remarquablement gracieuse, et elle ne le sait absolument pas, ce qui donne à sa beauté un charme supplémentaire.
Le café où nous nous trouvons, je l'ai soigneusement choisi. Je ne sors jamais, je ne connais pas un seul café, alors j'ai dû demander conseil à tous mes collègues de travail – les seules personnes adultes que je fréquente à part Charly, qui ne fréquente aucun café assez correct pour y inviter une dame. Quelqu'un m'a conseillé cet endroit, en me disant que c'était calme et douillet, et j'y suis allé la semaine dernière en repérage accompagné de Danica.
En effet, c'est un bel endroit, à l'atmosphère feutrée. Le personnel et les autres clients – en majorité des couples, ai-je noté – savent être discrets. Dani a beaucoup aimé, c'est ce qui m'a finalement décidé à choisir cet endroit pour y emmener cette femme.
C'est la première fois de ma vie que j'invite quelqu'un.
Elle s'appelle Audren, et c'est ma collègue de travail, elle aussi.
Lorsque le serveur s'approche, elle commande un thé, et je suis secrètement satisfait. J'imaginais qu'elle ne serait pas le genre de femme à aimer l'alcool, et elle vient de me donner raison.
Je travaille depuis quelques mois dans cet endroit ennuyeux et bruyant, où je dois rédiger des rapports sans intérêt. Quand je regarde autour de moi, je vois que tous mes collègues masculins, qui ont sensiblement le même âge que moi, sont presque tous mariés, ou, au moins, fréquentent des femmes. Et en parlent abondamment.
Moi, je n'ai jamais eu ne serait-ce qu'une seule amie, sans même parler d'une petite amie.
Je me dis qu'il serait temps de m'y mettre. C'est aussi ce que Charly pense, et il ne se prive pas de me le faire savoir, en des termes franchement crus et embarrassants.
D'après lui, il n'y a rien de plus facile et naturel que de séduire une fille. D'après moi, il n'y a rien de plus ardu au monde.
Je me demande depuis toujours : comment font les gens qui ne sont pas séduisants pour séduire ?
Car je ne suis pas séduisant.
Je ne suis pas particulièrement laid. Juste insignifiant. La laideur marque l'esprit autant que la beauté, or, je ne suis ni l'un ni l'autre. Un visage qu'on oublie sitôt rencontré, un corps sans consistance qui s'excuse d'être là. Tout ce qui pourrait m'apporter un peu de personnalité ne fait qu'ajouter à ma médiocrité. Des vêtements décontractés me donnent l'air d'un ringard faussement à l'aise, une tenue élégante me fait passer pour un sinistre croque-mort.
J'ai horreur de mon front, qui est trop grand. Un jour, quand j'étais petit, j'ai entendu une femme s'exclamer « comme il a un grand front, cet enfant ! » Depuis, je vis dans la hantise de ce large front disgracieux.
Je le cache en portant les cheveux légèrement trop longs, de façon à avoir des mèches qui viennent le recouvrir, et il est évident que cette coiffure d'adolescent est ridicule sur un homme adulte.
De plus, dans ma perpétuelle nervosité, je replace sans cesse mes mèches derrière mes oreilles, par réflexe, par embarras. Ce qui découvre mon front. Lorsque je m'en rends compte, je m'ébroue stupidement, comme un cheval rétif, et les mèches retombent devant mon visage, jusqu'au moment où je les replacerai inconsciemment derrière mes oreilles.
Parfois, lorsque je m'embrouille dans une conversation pénible avec Charly – par exemple une discussion à propos de mon célibat – , et qu'il me voit m'enferrer dans l'embarras, il avance brusquement sa main, et replace lui-même ma mèche. Puis il éclate de rire. Ce geste lui assure sans coup férir d'avoir le dernier mot quel que soit l'objet du débat.
Par admiration pour Zola, j'ai tenté la moustache alliée à une barbiche disciplinée. Ça me donne l'air d'un chien battu quand j'ai de la chance, ou d'un cousin nigaud de Landru le reste du temps, mais ça a au moins le mérite de cacher un peu ma figure. Et ce style ringard a l'avantage de me montrer immédiatement pour ce que je suis : un homme incapable de vivre avec son temps, socialement en retard d'un siècle au moins. Un médiocre, un paumé et un inadapté. Un petit bonhomme terne qui baisse les yeux devant les miroirs.
La demoiselle trempe ses lèvres dans sa tasse de thé, et me regarde nerveusement.
Je sens qu'elle attend que j'engage la conversation, car c'est ce qu'un homme est censé faire lorsqu'il invite une femme, pas vrai ? Mais je n'ai aucune idée de ce que je pourrais dire.
Trouver le courage et les mots pour adresser la parole à Audren et oser lui proposer un café a déjà été un effort énorme. Je ne sais pas comment aller plus loin.
J'espérais naïvement qu'une fois l'invitation acceptée, et tous deux assis à la même table, la conversation s'engagerait tout naturellement. Chez les autres gens, c'est ce qui se passe.
Mais ma voisine semble aussi timide et introvertie que moi. Plutôt que de s'encourager et se rassurer mutuellement, nos timidités s'excluent.
Le plus grand malheur des empruntés, des émotifs et des introvertis, c'est qu'ils ne peuvent même pas se consoler par la présence de leurs semblables.
Je me racle la gorge, et tente de dire quelque chose. Mais soudain, la voilà qui se lève. J'ai un sursaut de panique à l'idée qu'elle veuille partir avant même que j'ai pu dire quoi que ce soit. Nos regards se croisent et Audren parait aussi anxieuse que moi, paniquée elle aussi à l'idée d'avoir esquissé un mauvais mouvement.
« Je vais, je vais juste, heu, aux toilettes », murmure-t-elle, si bas que j'arrive à peine à l'entendre.
Tout ce que je parviens à faire, c'est de hocher la tête frénétiquement comme un benêt.
La jeune femme rallie la porte des commodités quasiment au pas de course, je me demande si elle veut se soustraire aux regards des autres consommateurs dans son immense timidité, ou bien si c'est moi qu'elle cherche à fuir.
Les imbéciles qui considèrent qu'un rendez-vous galant constitue un agréable moment n'en ont de toute évidence jamais subi. J'ai l'impression que je vais faire une crise d'angoisse ici devant tout le monde. Je cherche désespérément ce que j'ai pu faire de mal pour que cette rencontre soit un tel fiasco. Peut-être que j'ai mal choisi l'endroit ? Peut-être qu'elle aurait préféré quelque chose de plus huppé ? De plus divertissant ?
Moi aussi je meurs d'envie de m'enfuir maintenant.
« Demandez-lui si elle apprécie le thé. »
Je sursaute et scrute fiévreusement les alentours. Mon regard s'arrête alors sur la personne assise à la table juste à côté. C'est une femme, qui tient un livre devant son visage. Elle n'a pas bougé, ni même tourné la tête dans ma direction. Pourtant, elle reprend, du même ton neutre :
« Demandez-lui si le thé qu'elle boit lui plait. C'est suffisamment neutre et impersonnel pour ne pas l'embarrasser, mais ça montre votre intérêt pour elle. »
Elle daigne lever les yeux de son livre.
Je découvre une dame d'un certain âge – la soixantaine probablement – à la mine sérieuse, au maintien assez rigide. Son visage a quelque chose de grave, ses cheveux gris sont domptés dans un chignon impeccable.
« Vous avez l'air en difficulté, j'essaie juste d'aider.
- Ça se voit tant que ça ? soufflé-je, misérable.
- J'ai vu des condamnés à mort sur la chaise électrique qui étaient plus détendus que vous », déclare-t-elle d'une voix dépourvue d'humour.
Selon mes calculs, mon visage est en train de se décomposer encore un peu plus, si tant est que cela fusse possible.
« À ce point ?
- Tout dans votre langage corporel est un appel au secours, personne ne peut se sentir à l'aise devant un type comme ça, même moi ça me dérange, c'est dire.
- Je suis désolé, dis-je par réflexe.
- Je n'en doute pas, rétorque-t-elle. On va tâcher de rectifier ça. Décroisez vos bras et vos jambes. Redressez-vous, touchez le dossier de la chaise avec vos épaules, ça vous servira de point de repère. Tenez votre tête droite. Imaginez qu'un livre est posé dessus, et tâchez de ne pas le faire tomber. Mettez les mains sur la table, pas dessous, et par pitié ne tripotez rien entre vos doigts. Tournez votre cuillère dans votre tasse si vous devez vraiment faire un truc. »
Sans même réfléchir, je m'exécute, tant le ton de ma voisine est persuasif. Je me demande quelle profession elle peut bien exercer pour avoir une telle aptitude naturelle au commandement. Maîtresse d'école ? Médecin ?
« Comptez jusqu'à trois dans votre tête, et parlez à quatre, continue-t-elle. Si vous n'arrivez pas à parler, tâchez de sourire, vous aurez l'air ahuri, mais gentil, c'est mieux que rien. Vous êtes incapable de la regarder dans les yeux, bien évidemment, regardez son front, c'est presque pareil. Oh, et ne lui faites pas de compliment sur son physique, oui je sais, elle est très belle, mais elle est bourrée de complexes. À la rigueur, vous pouvez tenter un compliment sur ses cheveux, c'est la partie de son corps qu'elle déteste le moins.
- Vous la connaissez ? demandé-je, estomaqué.
- Jamais vue de ma vie.
- Mais comment… ?
- Je suis simplement observatrice. »
Je jurerais qu'une petite pointe de malice vient de se glisser dans son visage si neutre. Après quoi mon étonnante voisine se replonge dans son livre, sans un mot de plus. Alors que je suis sur le point d'ouvrir la bouche, Audren tire soudain sa chaise.
J'étais si subjugué que je ne l'ai même pas entendue revenir.
« J'espère que je n'ai pas été trop longue ? questionne-t-elle, embarrassée comme si elle venait de commettre un crime.
- Oh non, pas du tout. »
Elle se rassied face à moi, et à nouveau le même silence inconfortable s'installe.
Je prends mon courage à deux mains – mes deux mains désormais posées à plat sur la nappe, et que je lutte pour maintenir immobiles malgré ma nervosité. Je compte dans ma tête.
1… 2… 3…
« Est-ce que le thé vous plait ? »
Audren me regarde, esquisse un sourire.
« Oui, il est délicieux. Le vôtre est comment ?
- Très bien aussi. Vous aimez le thé ?
- Oh oui, beaucoup. Mais je n'y connais pas grand chose, en fait. Vous par contre, vous devez être un vrai spécialiste, non ?
- Ah bon ?
- Oui, au travail vous avez toujours au moins deux thermos, et vous en buvez toute la journée ! »
Elle rit, mais pas un rire moqueur, simplement joyeux. Elle se reprend immédiatement et met sa main devant sa bouche, mortifiée.
« Pardon, je suis désolée.
- Ne vous excusez pas. »
À ma grande surprise, notre conversation se poursuit. J'exagérerais si je disais qu'elle se poursuit tout naturellement, il serait plus juste de dire qu'Audren et moi faisons en sorte de la forcer dans la bonne direction – ce qui est déjà un exploit.
Parmi les silences, les hésitations, les instants d'embarras, j'apprends qu'elle aime la musique, et qu'elle joue de l'orgue chaque samedi à son église. Je m'efforce de lui poser des questions qui la concernent, mais sans être trop intimes, et j'ai l'impression qu'elle est contente de parler d'elle.
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Alors que je rentre chez moi, après que nous nous soyons cordialement séparés à la porte du café, je me sens comme étourdi. Alors c'est à ça que ressemble un rendez-vous avec une femme ?
Notre première rencontre avait tout d'un exercice de gymnastique mentale pour moi, et j'aurais du mal à dire si ce fut plaisant ou non. En fait, je suis soulagée que ce soit fini. J'avoue avoir ressenti une certaine ivresse à l'idée qu'on m'accorde un peu d'intérêt, mais cette ivresse s'est rapidement diluée dans la difficulté à maintenir une conversation acceptable, à garder le train de la discussion dans les rails de la normalité. En réalité, je ne me suis pas senti à l'aise une seule seconde. Feindre d'être normal, ce n'est pas devenir normal.
En somme, je me fais l'effet d'un acteur qui a joué un rôle – mal, qui plus est. Si Audren a apprécié l'homme qu'elle avait en face d'elle, elle ne m'a pas pour autant apprécié moi, et, quelque part, j'en conçois une certaine mélancolie. Les gens voués à nous aimer ne sont-ils pas censés nous aimer pour nous-mêmes ?
Malgré tout, j'ai poussé mon audace nouvellement acquise jusqu'à lui proposer un second rendez-vous, et tout aussi incroyablement, elle a consenti.
Le lendemain, à la même heure, au même endroit. On ne peut pas dire qu'on se soit beaucoup mouillé.
Je me prends à espérer que notre seconde rencontre soit moins pénible que la première. C'est peut-être comme ça que ça marche, après tout, avec les femmes ?
Peut-être que cette fois j'oserais la complimenter sur ses cheveux ?
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J'arrive avec quelques minutes d'avance, et décide de m'installer à la même table qu'hier. Contrairement à ce que j'avais naïvement espéré, je ne suis pas davantage à l'aise que la veille.
Les minutes passent, mais je n'ose pas prendre commande avant qu'Audren arrive, ce serait vraiment indélicat. Cela fait deux fois que je renvoie le serveur, et je me sens de plus en plus mal. L'heure arrive, puis passe.
Je finis par choisir un thé, me disant qu'autrement, lorsque mon invitée arrivera, elle me trouvera stupide d'être resté assis un quart d'heure sans rien faire.
« Je ne pense pas qu'elle viendra, vous savez », entends-je en provenance de la table d'à côté.
Même lieu, même heure, même voisine, avec le même livre. Je l'avais remarquée à mon arrivée, mais je n'osais pas la déranger, même pour la saluer. On n'importune pas quelqu'un qui lit, c'est sacré.
« Pourquoi vous dites ça ? »
La vieille femme au chignon gris s'extirpe de son livre, et m'offre un drôle de regard, mi compatissant, mi désinvolte.
« Vous êtes gentil, et vous avez fait de votre mieux hier, mais parfois, ça ne suffit pas. Cette jeune fille était bien trop mal à l'aise pour avoir envie de s'infliger ça une seconde fois. »
Étrangement, je me sens soudain plus détendu, à l'idée qu'Audren ne viendra pas. Un peu coupable, cependant.
« Ce n'est pas votre faute, reprend ma voisine. Il vous faut inviter des filles moins timides si vous voulez qu'elles reviennent.
- Avec une fille moins timide, c'est moi qui ne serais pas venu, avoué-je.
- Alors, vous n'êtes pas sorti de l'auberge.
- Il faut croire que non. »
C'est drôle, cette femme a un franc-parler qu'on pourrait aisément qualifier de manque de tact. Son honnêteté a quelque chose d'un peu brutal, comme si elle ne faisait pas le moindre effort pour ménager son interlocuteur.
Mais je ne sais pas pourquoi, cette sincérité a comme un je-ne-sais-quoi de rassurant. Cette dame ne me ménage pas, mais elle ne me juge pas non plus.
« C'était la première fois que vous invitiez une jeune femme ? »
Je ne suis même pas surpris de sa clairvoyance.
« Oui.
- Ce n'est visiblement pas votre truc, les interactions sociales codifiées, assène-t-elle. Pourquoi vous vous torturez à ce point ?
- Ça vous intéresse vraiment ?
- Disons que ça me rend curieuse.
- Mais parce que… parce que c'est ce que tous les gens font. Ils ont des amis. Des connaissances. Ils discutent entre eux. Tous mes collègues sortent le soir, avec leurs amis, et moi… moi… »
Je baisse les yeux.
« J'ai bientôt trente ans, c'est l'âge ou les gens se marient… fondent une famille. »
Je me sens parfaitement stupide. Est-ce que je suis vraiment en train de croire aux inepties que je profère ? Un mariage ? Des enfants ? Moi ? Je ne suis même pas capable de regarder dans les yeux une fille que j'invite au café. Quelle femme voudrait de moi ? Quel genre de mari je serais ?
« Je vois, répond simplement la dame, sans que je puisse en aucune façon deviner ce qu'elle signifie par là. Dites-vous que vous n'avez pas tout perdu, jeune homme, vous pouvez au moins profiter du thé et du cadre, c'est toujours ça de pris. »
Je reporte les yeux vers ma tasse et la petite théière qui l'accompagne. Elle n'a pas tort, c'est toujours mieux que rien, et même meilleur que bien d'autres choses.
« Vous venez souvent, ici ? » la questionné-je.
- Assez souvent, élude-t-elle.
- Pourquoi ? osé-je demander.
- Pour y être tranquille. »
Cette fois, son expression s'est faite un peu cassante. Le message est on-ne-peut-plus clair.
« Je suis vraiment désolé, veuillez accepter mes excuses, bredouillé-je.
- Excuses acceptées », réplique-t-elle en se replongeant dans sa lecture.
Terriblement embarrassé, j'hésite à partir sur-le-champ. Mais en la voyant, je me souviens que j'ai moi aussi un livre sur moi. Cette inconnue avisée a raison, je ferais mieux de l'imiter. Il y a des choses bien pires dans la vie que de lire seul dans un café douillet en goûtant un thé délicat.
Pour un peu, je sourirais de ma propre propension à la confusion. Pourquoi faut-il que je me complique sans cesse l'existence ?
Après quelques minutes de lecture studieuse, je sens pourtant un regard peser sur moi. Timidement, je lève à nouveau les yeux sur ma voisine. Elle détaille la couverture de mon livre – Les Mandarins, de Simone De Beauvoir. On dirait qu'elle hésite un peu.
Mais elle finit par me dévisager, et tout à fait tranquillement, déclare :
« Je suis un intellectuel. Ça m'agace qu'on fasse de ce mot une insulte : les gens ont l'air de croire que le vide de leur cerveau leur meuble les couilles. »
Devant ma mine stupéfaite, elle explique :
« C'est une citation de votre livre. Ma préférée personnellement. Mais vous n'en êtes pas encore arrivé à ce passage si j'en juge par votre marque-page.
- Oh. Vous l'avez lu ? » demandé-je stupidement, ébahi par son effort de mémoire.
Je vois sourire mon interlocutrice pour la toute première fois. Je devine qu'il s'agit du sourire de quelqu'un qui n'est pas coutumier du fait.
« Et terriblement apprécié », confirme-t-elle.
Ce qu'elle fait ensuite s'avérera être un tournant décisif dans ma vie. Dans nos deux vies.
Elle referme son livre, le rangeant dans son sac, puis se lève, prenant sa tasse avec elle. Elle la repose en face de moi, de l'autre côté de ma table, avant de s'asseoir sur la chaise libre.
« Vous le lisez pour la première fois ? demande-t-elle.
- La troisième.
- Et vous l'avez aimé ?
- Beaucoup. Je crois que je ne me lasserai jamais de Beauvoir. Ni d'elle, ni du courant existentialiste en général. »
Chose rare chez moi, j'ai répondu avec une facilité étonnante, sans même réfléchir. Et je comprends immédiatement, à l'expression de mon interlocutrice, que je viens de donner une bonne réponse.
Je vois une main se tendre devant moi. Une petite main, très fine, avec des doigts délicats mais un peu déconcertants, car certains sont étrangement tordus ou pliés, comme s'ils n'étaient pas en mesure de s'ouvrir entièrement.
J'accepte timidement cette première poignée de main, qui s'avère forte et décidée, à l'instar du regard clair de ma vis-à-vis, qui se présente laconiquement :
« Madame Hermann. »
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Lorsque nous revenons de notre promenade, il est midi passé, et je commence à avoir faim. Sur le chemin du retour, Michonne et moi avons un peu discuté de la situation. Comme moi, elle estime que l'école n'est pas un endroit suffisamment sûr.
Nous avons convenu qu'il serait plus prudent de bouger sous peu. Michonne m'a proposé que nous partions en même temps, elle vers Woodbury, et nous dans la direction opposée.
« Plus vous vous éloignez de cette ville, et mieux ce sera.
- Et qu'est-ce qui va se passer pour vous… ensuite ?
- Et bien, soit le Gouverneur va me tuer, soit l'inverse, répond-elle très tranquillement. Dans le premier cas, nous ne nous reverrons malheureusement plus.
- Mais dans le second ? la pressé-je, anxieux.
- Est-ce que ça vous irait de convenir d'un point de rendez-vous quelque part, où je pourrais éventuellement vous rejoindre ? »
Je sens ma poitrine se gonfler de soulagement.
« Bien sûr !
- Alors on va tâcher de se dégotter une carte et d'organiser un peu ça. Pour être honnête avec vous, cette petite balade était une sorte d'échauffement. Demain, j'irai me trouver une voiture, du carburant, et un peu de matériel.
- Vous allez retourner en ville ?
- Oui. Mais je préférerais y aller seule, si vous n'y voyez pas d'inconvénient. »
Je fais non de la tête, un peu hésitant. D'un côté, je me sens honteux à l'idée de ne pas venir l'épauler, mais de l'autre, je dois admettre que je suis soulagé d'éviter le danger d'une sortie risquée. Et puis, je devine, malgré les pincettes qu'elle prend avec moi, la vraie raison pour laquelle Michonne me demande ça : elle ne veut pas d'un timoré incapable dans les pattes.
« Comme ça je pars en reconnaissance, ajoute-t-elle. Si ça se passe bien, on y retournera ensuite pour vous. »
Je suis profondément touché. Avant de partir pour Woodbury, elle veut s'assurer que moi et les autres allons être en mesure de continuer notre route en sécurité. Elle ne me laissera pas partir sans m'aider le plus possible. Je sais que c'est sa manière de me remercier de ce que j'ai fait pour elle, même si nous n'en avons jamais reparlé.
« Je vais discuter de tout ça avec Madame Hermann et Charly, annoncé-je tandis que nous arrivons à l'école.
- Ok, vous n'avez qu'à faire ça. »
Nous n'avons pas besoin d'en dire plus. Elle sait que je ne ferai rien sans consulter d'abord mes amis, et je sais qu'elle préfère me laisser m'en charger seul.
« Je vais commencer à faire le tour ici, voir ce que je peux stocker pour le départ. Je vais démarrer par la cuisine », décide-t-elle.
J'ai un petit frisson en repensant à l'état pestilentiel dans lequel elle se trouve. C'était une telle abomination à l'intérieur que nous n'avons même pas eu le courage de la fouiller à fond, nous contentant des quelques boites de conserve les plus faciles à dénicher.
Nous nous quittons dans le hall d'entrée du bâtiment principal, en ayant convenu de nous retrouver plus tard chez elle pour faire le point, autour d'un thé bien évidemment.
Mais alors que je pose le pied sur la première marche de l'escalier, je sens quelque chose me retenir.
Michonne tient le tissu de ma chemise entre ses doigts.
« Jon… Merci. Pour tout à l'heure. »
Je la devine émue.
« Oh, mais, mais pas de quoi, balbutié-je.
- Ça m'a fait du bien.
- Tant mieux.
- Je voulais vous dire… passer du temps avec vous, avec quelqu'un comme vous, je crois que c'est exactement ce qu'il me fallait… ce qu'il me fallait après. »
C'est le cœur très léger que je gravis les escaliers vers l'étage où nous avons installé notre pièce à vivre. Mais cette sensation agréable fond d'un seul coup lorsque j'entends l'écho lointain d'éclats de voix tristement familiers.
C'est Charly, et il est furieux.
Au fur et à mesure que je me rapproche, mon pas ralentit sous le coup de l'appréhension. Je devine une seconde voix, aussi calme et posée que celle de mon ami est forte et emportée, et je ne tarde pas à entendre la teneur de leur discussion.
« Pas besoin de vous énerver comme ça, il va revenir.
- C'est quoi son problème, bordel ? Il a de la semoule à la place du cerveau ou quoi ? crie Charly. Partir comme ça, sans rien dire ? Il est devenu complètement timbré !
- Il nous a prévenu qu'il sortait, objecte calmement Madame Hermann.
- Prévenu ? Vous rigolez ? Avec un putain de mot laissé en douce sur la table ?!
- Où il précise qu'il ne vous a pas trouvé.
- Pas trouvé ? C'est quoi ces conneries ?
- En ce moment, vous disparaissez durant des heures, fait-elle remarquer.
- Fallait m'chercher mieux !
- Et vous l'auriez laissé partir ?
- Bien sûr que non !
- Ce qui démontre que Jon a bien fait de se passer de votre avis et d'aller se promener tranquillement.
- En laissant sa sœur toute seule !
- En la laissant endormie sous ma supervision, comme chaque après-midi.
- Sans nous dire où il va !
- Alors dites-moi, Charly, lorsqu'on ne vous voit pas de la journée, est-ce que nous savons exactement où vous êtes ?
- C'est pas pareil ! Moi j'ai pas besoin qu'on sache où j'suis ! Je sais me défendre ! Pas comme lui !
- Je suis tout à fait persuadée que Jon ne serait allé nulle part s'il n'avait pas auparavant eu la certitude d'être parfaitement en sécurité.
- En sécurité ? En sécurité ! Avec cette… cette…
- Que vous ne l'aimiez pas, soit, mais ce n'est pas une raison pour ne pas reconnaître ses compétences. Michonne est fiable et intègre, Jon ne court aucun danger avec elle. »
Je parviens je ne sais comment à réunir suffisamment de courage pour oser pousser la porte.
Madame Hermann a, en me voyant, le sourire tranquille de qui sait parfaitement juger de la nature humaine, et n'avait pas le moindre doute sur le fait que je serai de retour.
Charly, lui, accueille mon arrivée avec un juron phénoménal.
« Et voilà, triomphe tranquillement Hermann. Problème résolu.
- Pour vous peut-être, mais toi ! » Il me pointe du doigt. « Tes problèmes à toi, ils commencent tout juste !
- Charles, par pitié, ça suffit, c'est bon.
- C'est tout sauf bon !
- Arrêtez de vous disputer, s'il vous plait, dis-je d'une voix mal assurée. Je suis désolé de vous avoir inquiété, je vous demande pardon. »
Charly vient crier à quelques centimètres à peine de ma figure.
« Tu crois qu'on est quoi, putain de bordel de merde ! En vacances ?!
- C'était juste une petite promenade, tenté-je d'objecter.
- Une promenade ! Mais où t'as la tête, merde ? »
Je trouve un peu de cran pour lui faire face.
« J'en avais besoin. J'avais besoin de sortir. De respirer. Et jusqu'à ce que j'entende tes hurlements, je me sentais bien mieux. »
Charly est sur le point de se remettre à exploser, mais il se retient et se passe lentement les deux mains sur la figure, excédé.
« Nom de Dieu, Jon, si tu veux tant que ça sortir, pourquoi tu me l'dis pas ? Je t'emmène où tu veux et tu respires à t'en faire péter le sac en papier qui t'sert de cage thoracique. Qu'est-ce que ça a de compliqué à piger, putain ?
- Ce que vous, en revanche, vous ne pigez pas, intervient Madame Hermann, c'est que Jon a parfois l'envie de moments à lui, vous savez, à cause de cette chose qu'on appelle l'intimité. »
Le ton sarcastique achève de rendre fou Charly.
« Le jour où c'foutu coincé sera intime avec autre chose que le rebord d'une putain d'tasse de thé, je veux bien qu'on me la coupe !
- Est-ce que tu es vraiment obligé d'être aussi blessant ? demandé-je, offusqué.
- Et toi, est-ce que t'es vraiment obligé d'être complétement stupide ? Je sais pas ce que Michonne et toi êtes allé faire mais vous pouviez le faire dans l'école ! Y a pas besoin d'aller à des kilomètres quand un mec et une gonzesse veulent faire…
- Des ricochets », coupé-je spontanément.
Madame Hermann et Charly sont tellement pris de court qu'ils me regardent les yeux écarquillés. Même moi j'ai du mal à réaliser qu'une chose aussi idiote vient de sortir de ma bouche.
« On marché jusqu'à un étang, et on a fait des ricochets, dis-je pathétiquement. Et puis on est rentré. Est-ce que ça mérite vraiment de s'énerver à ce point ? »
Je me laisse tomber sur une chaise, me prenant la tête entre les mains, vaincu, vidé. Bien évidemment, la migraine me torture.
« C'était immature, et irréfléchi, et futile, mais j'en avais envie, et je le regrette. Si j'avais su que ça te fâcherait autant, je ne l'aurais jamais fait. »
D'habitude, c'est à ce moment-là que Charly se calme face à ma déconfiture. Mais cette fois, il s'acharne.
« Et ben au moins, t'as l'honnêteté d'reconnaître que c'était complétement con. Ça m'fait une belle jambe, mais tu le reconnais !
- Je suis vraiment désolé ! Je te demande pardon !
- Qu'est-ce que tu veux qu'ça m'foute ? J'm'en carre de tes excuses, c'que j'veux c'est que tu branches ton putain de cerveau ! »
Madame Hermann intervient, d'un ton impressionnant d'autorité.
« Ça suffit maintenant, comportez-vous en adulte, assène-t-elle à Charly. Il s'est excusé, qu'est-ce que vous voulez de plus ? Comme quasiment à chaque fois, vous êtes incapable de vous modérer, et vous entrez dans des états de colère complétement disproportionnés. Si seulement vous vouliez bien rien qu'une fois faire l'effort de…
- L'effort ! »
Charly a hurlé à en faire trembler les murs.
Je ne comprends pas pourquoi soudain, ce simple mot lui fait l'effet d'un électrochoc.
« L'effort !? »
L'ouragan de son bras balaye la table d'un seul coup, envoyant valser sur le carrelage tout ce qu'elle contenait.
« C'est moi qui dois faire un effort ! Encore moi ! Comme à chaque putain d'fois !
- Charly, vous…
- Criez trop fort, c'est ça ?
- Pour commencer, oui…
- Oui et ben justement, ça commence seulement, et vous, vous allez la fermer, pour une fois dans votre putain d'vie ! J'en ai plein le cul de vous deux ! Jon a fait de la merde intégrale, avec votre foutue absolution, et c'est moi qui me retrouve à me faire faire la leçon ! Mais qu'est-ce qui va pas chez vous, nom de Dieu de merde ? »
Je l'ai rarement vu dans un tel état de rage. C'est à peine s'il prend le temps de respirer.
« J'en ai ras-le-bol de vivre avec deux culs-serrés moralisateurs qui savent toujours tout mieux que moi, et qui me reprennent sans arrêt, putain ! Pourquoi ? Parce que je défonce pas ces saloperies de morts suffisamment poliment à votre goût ? Parce que je suis pas assez bien coiffé quand je me bats pour sauver vos gueules ?
Si vous êtes si parfaits, tous les deux, tellement propres sur vous, c'est bien parce qu'il y en a un qui met sa sensiblerie de côté et qui fout ses mains dans l'sang et la merde !
Putain, mais dans quel monde vous vivez ? Vous foutez rien d'vos journées, vous lisez des livres à la con, vous buvez du thé, vous faites rien d'autre !
- Est-ce que vous avez réellement une vision des choses aussi simpliste ? intervient vertement Madame Hermann.
- Et vous ! »
Il pointe sur elle un doigt menaçant et accusateur.
« Vous c'est pire encore ! Vous êtes une des personnes les plus intelligentes dans c'putain de monde, et vous branlez que dalle pour trouver une solution ! Vous arrêtez pas de dire depuis le début qu'y a d'l'espoir, un futur, qu'tout est pas foutu, qu'on va pouvoir trouver un moyen d'survivre à cette merde ! Et tout ça c'est du vent ! Vous aviez dit qu'on s'organiserait, que si on réussissait à passer l'hiver l'plus dur serait derrière nous, et c'est quoi l'résultat ? Bientôt un an depuis le début, et on vit encore comme des putains d'clodos au milieu d'nulle part ! On est sans arrêt à deux doigts d'crever d'faim, on n'est en sécurité nulle part ! Et ta sœur ! »
Il dirige à nouveau sa colère vers moi.
« T'y penses de temps en temps à ta sœur, entre deux batifolages avec ta nouvelle copine ? La puce, elle se plaint jamais, elle dit jamais rien, mais elle en a ras-le-bol de faire du camping, c'est pas une vie pour une petite gamine comme ça. Hier elle m'a demandé en chialant si un jour on allait avoir une vraie maison, et j'suis resté comme un pauvre connard avec rien à lui répondre ! »
À ce moment, ma vieille amie n'y tient plus, et se lève d'un bloc de la chaise sur laquelle elle était assise jusque là, son attitude calme contrastant avec un Charly survolté marchant de long en large. Elle frappe du plat de ses mains sur la table, un geste si inhabituel pour elle.
« Je n'ai pas la solution sur un plateau ! Je n'ai pas toutes les réponses, Charly ! »
La réplique du rouquin fuse du tac-au-tac.
« Bien sûr que si ! »
Hermann et moi restons tous deux stupéfaits, en nous rendant compte qu'il est tout à fait sincère.
« Vous croyez p't'être que des types comme moi ou Jon vont sauver l'monde ? On n'est pas assez intelligents ! Y a que vous qui en êtes capable, bordel, vous connaissez tout sur tout, vous avez lu tous les putains d'livres qui existent, vous devez forcément savoir quoi faire ! Et au lieu d'ça, vous foutez rien pour nous sortir de là ! A quoi ça vous sert d'être aussi surdouée si c'est pour rester à rien faire ? Ou alors c'est qu'vous êtes pas si maligne que vous voulez l'faire croire ! C'est ça, alors ? Vous vous foutez de notre gueule depuis le début ?
- Comment osez-vous me parler sur ce ton ? »
Je n'arrive pas à croire que je viens d'entendre Madame Hermann crier aussi fort.
Elle est ulcérée, je me rends compte que c'est la première fois que je la vois réellement en colère. Charly vient de franchir la limite à ne pas dépasser : elle ne tolère pas qu'on remette en cause ses capacités, et surtout, son implication pour le devenir de notre groupe.
Je ne lui ai jamais vu une telle expression de fureur. Elle est hors d'elle. Son regard bleu délavé semble avoir pris une teinte plus sombre, chargée d'orage.
Elle s'avance jusqu'à Charly et lui plante rageusement son index dans la poitrine.
« Derrière votre arrogance et vos attaques envers moi, il y a votre propre angoisse ! lui assène-t-elle impitoyablement. Vous me reprochez votre propre impuissance, et vous mettez sur mes épaules tout le poids et la responsabilité d'un futur qui vous terrorise ! Voilà la vérité, Charles, vous avez peur, et vous transformez cette peur en rage pour sauver les apparences, et coller à l'affligeant stéréotype machiste qui vous sert de façade !
- J'vous interdis d'me parler comme ça ! Comme si j'étais un mioche débile ! J'en ai plein l'cul d'vos grands airs ! Vous allez commencer à me causer correctement, sinon...
- Sinon quoi ? Ne prétendez pas une seule seconde me menacer ! Je n'ai pas peur de vous !
- Vous devriez p't'être commencer, alors !
- Si vous imaginez un instant que je vais... »
Sa voix est noyée sous un fracas immense : Charly a empoigné l'étagère juste à côté d'elle, et l'a fait basculer au sol d'un seul coup. Tout ce qu'elle contenait, des fournitures de bureau, des dossiers, des pots en verre, s'est fracassé par terre. Le meuble vient de passer à quelques centimètres du visage de Madame Hermann.
Une seconde d'affreux silence s'ensuit, où mon cerveau n'arrive absolument pas à analyser ce qui se passe. Je vois alors le visage de mon amie, et ce que j'y lis me révolte. Madame Hermann, pour la première depuis qu'ils se connaissent, a peur de Charly. Je le lis dans son regard. Ce que j'avais cru ne jamais être possible se déroule juste sous mes yeux : Charly est capable d'être physiquement violent avec elle. Il a franchi la ligne.
Il fait un pas vers elle, et soudain, sans savoir ce qui m'arrive, je me retrouve devant lui, l'empoignant par la chemise.
« Tu es cinglé !? » hurlé-je.
Je ne comprends pas ce qui se passe ensuite, tout s'enchaine bien trop vite. Je vois Charly bouger à toute vitesse, et l'instant d'après, plus rien. L'arrière de ma tête heurte quelque chose, je sens le sol sous moi, alors que ma main s'est agrippé instinctivement au dossier d'une chaise pour me retenir.
C'est seulement lorsque je me rends compte que mon nez a comme explosé dans une déflagration de douleur, que je comprends que Charly vient de me coller un coup de poing. Je porte les paumes contre mon visage, et les ramène ruisselantes de sang.
Ma vue s'obscurcit d'un coup, alors que je me sens manquer d'air, et perdre pied, effet que provoque sur moi depuis toujours la vue de mon propre sang.
Je ferme les yeux en luttant pour ne pas m'évanouir. J'entends Madame Hermann qui crie quelque chose, sans comprendre quoi, d'une voix mi affolée, mi courroucée. Je sens qu'elle me remet sur pied, alors que je tiens mon nez dans mes mains, encore sonné, incapable de réagir.
Lorsque je rouvre les yeux, c'est pour voir devant moi un Charly sous le choc, tétanisé par ce qu'il vient de faire. Il n'y a plus une miette de fureur dans son expression mortifiée.
J'ai l'impression qu'il s'apprête à dire ou faire quelque chose, mais alors, un hurlement nous cloue sur place tous les trois.
Ce qui pouvait arriver de pire encore vient d'arriver au pire moment.
Ma sœur est debout, sur le pas de la porte. Ses mains minuscules plaquées sur sa bouche grande ouverte d'effroi. Elle vient de pousser un véritable cri de terreur.
Retrouvant mes esprits, j'ai le réflexe d'aller vers elle, mais je me souviens que mes mains sont pleines de sang. Madame Hermann et Charly se mettent à parler tous les deux en même temps, dans un embrouillamini incompréhensible.
Dani se met à crier à plein poumons.
« Pourquoi tu as fait ça ? Méchant ! »
La mine de Charly se décompose encore davantage. Il s'avance vers elle.
« Non, je veux pas! Tu me fais peur ! sanglote-t-elle en s'enfuyant. Méchant ! »
Elle court jusqu'à mes bras où elle se réfugie, terrifiée.
Lorsque je vois l'expression sur le visage de mon ami, j'ai l'impression qu'il va mourir sur place. Ça vient de le transpercer de part en part, pile à travers son cœur. Il est anéanti.
Celle qu'il aime le plus au monde ne l'aime plus.
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L'eau froide du bidon récupérateur de pluie est comme une morsure. J'ai beau continuer à me rincer encore et encore, le sang ne semble pas vouloir cesser de couler de mon nez. Si on peut encore appeler ça un nez. Bien évidemment, respirer autrement que par la bouche est devenu impossible. Sans parler de la douleur.
Entre deux tentatives de nettoyage, je verse des paroles réconfortantes sur Danica, qui est agrippée à ma jambe, le visage enfoui contre mon jean, choquée et refusant catégorique de me lâcher.
Finalement, le saignement accepte de s'arrêter, et je m'essuie prudemment dans ma chemise, ce qui ne manque pas de m'arracher un nouveau cri de douleur.
« C'est bon Dani, c'est fini, ça saigne plus. »
Quand elle relève les yeux vers moi, elle pousse un glapissement qui en dit long sur la tête que je dois avoir en ce moment.
Avec la vision trouble, une migraine atroce, et ma sœur encore larmoyante agrippée à mon cou, je me traine jusqu'aux toilettes les plus proches, où le miroir au dessus des lavabos me renvoie une vision pathétique. Mon nez est enflé jusqu'à atteindre le double de sa taille, et un hématome énorme et très sombre est déjà en train de se former sur toute l'arête.
Merde, cette espèce de brute épaisse m'a pété le nez ! Mais qu'est-ce qui ne tourne pas rond chez ce type ? Je suis partagé entre la colère et la peine. Mais je ravale bien vite la première. Il n'est plus temps d'être énervé. Ce qui s'est passé est notre faute à tous, et nous avons tous les trois une part de responsabilité.
Qu'est-ce qui nous est arrivé ? Comment avons-nous pu nous perdre à ce point ?
J'ai honte de m'être laissé emporter ainsi. Serrer ma sœur contre moi et la consoler apaise mes nerfs torturés, et me fait me rendre compte à quel point nous avons été égoïstes et immatures. La vraie victime de notre violence aujourd'hui, c'est Danica.
Je m'assois à même le carrelage, la faisant glisser de façon à la caler le dos contre mes genoux relevés, lui souriant, prenant le temps de lui parler, frottant ses petites mains dans les miennes.
Heureusement, ma petite sœur a la sagesse propre aux enfants, celle d'un cœur si léger que même les plus grands chagrins ne peuvent l'alourdir longtemps. Quelques minutes de tendresse et de mots consolants lui suffisent pour se sentir mieux et comprendre que ce qui vient de se produire n'est qu'un regrettable accident. Elle sait tout à fait que Charly n'a pas réellement voulu me faire du mal, et est déjà prête à lui pardonner.
Quant à Madame Hermann, c'est bien plus préoccupant. Elle s'est retranchée dans sa chambre et n'a bien voulu me parler que par monosyllabes tranchantes. Je ne l'ai jamais vue dans un état pareil. Elle est profondément humiliée, blessée dans son amour-propre et son orgueil. Elle se sent si offensée qu'elle a déclaré ne plus vouloir adresser la parole à Charly, ni même tolérer sa présence. Je n'ai pas osé insister.
En apparence, elle est furieuse et outragée, mais je sais que notre amie n'est pas uniquement l'intellectuelle psychorigide et impassible que nous pensons connaître. C'est aussi une femme sensible, qui affectionne réellement Charly, et ce qui vient d'arriver l'a certainement bouleversée et rendue profondément malheureuse.
Je me sens idiot. Je ne sais pas comment réconforter Madame Hermann car, depuis tout ce temps où je la connais, je ne l'ai pas vue une seule fois avoir besoin de réconfort.
Je décide donc de me rabattre sur celui avec lequel je crois pouvoir dialoguer plus facilement. Plus tôt ce sera fait, mieux ce sera. Depuis toujours, je pense que lorsque quelqu'un donne un coup, ce sont toujours deux personnes qui ont mal.
« On va aller voir comment va Charly, d'accord ? Je suis sûr qu'il serait très heureux que tu lui fasses un gros câlin. »
Dani hoche vigoureusement la tête et prend ma main, ouvrant le chemin.
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Nous mettons un petit moment à le dénicher, dans l'escalier du gymnase. Il est assis au bas des marches, les genoux ramenés contre sa poitrine, entourés de ses bras, son menton posé dessus, dans une attitude d'enfant, si poignante de la part d'un garçon aussi grand et costaud, qui prend tant de place d'habitude.
Nos pas dans l'escalier l'avertissent évidemment de notre présence, mais il ne bouge pas d'un poil.
« Laisse-moi tranquille. »
Il n'a pas parlé fort, il l'a quasiment murmuré, d'un ton totalement abattu.
« Charly…
- Non, pas maintenant, laisse-moi tranquille, j'veux pas parler.
- Je peux juste m'asseoir, et on ne parle pas, proposé-je.
- J'veux pas. Laisse-moi.
- Comme tu préfères. »
Je comprends que je n'arriverai à rien pour l'instant, il s'en veut trop pour s'autoriser à m'adresser la parole. Mais je ne suis pas venu seul. Après avoir échangé un regard éloquent avec ma sœur, je la pousse doucement vers lui.
Charly est capable de faire face à n'importe quelle force… excepté celle de la douceur.
Elle commence par plonger ses mains délicatement dans ses cheveux. Il sursaute, mais ne bouge pas. Figé, toujours sans se retourner, il la laisse passer ses bras autour de sa tête, puis glisser dans son cou, enfouissant son visage dans sa tignasse ébouriffée.
Il prend ses petites mains dans les siennes et les serre contre lui.
Dani se penche jusqu'à sa joue et chuchote quelque chose que je ne comprends pas, qu'elle répète une seconde fois. Charly craque et pousse une sorte de soupir étouffé, ou de sanglot, et l'attire sur ses genoux, l'entourant étroitement, se roulant encore davantage en boule.
Les deux enfants du groupe restent alors plusieurs minutes comme ça, blottis l'un contre l'autre, leurs cheveux mêlés, leurs bras s'étreignant. Ils se chuchotent des mots secrets dont je ne saurais rien. Des formules magiques destinées à eux seuls, qui échappent aux adultes.
Le plus grand finit par rouvrir ses épaules, redresser son dos, et relever la tête. Il garde toutefois la petite entre ses bras, la calant sur ses jambes, pas encore décidé à la laisser filer hors de portée de tendresse. Il a eu trop peur de l'avoir perdue pour de bon.
Il tourne ensuite son visage vers moi et me dévisage avec une expression catastrophée. Je me rends alors compte qu'il vient seulement de constater l'étendue des dégâts sur ma figure.
« C'est rien, l'assuré-je. Ça ne fait pas mal.
- Il est cassé ?
- Non, je ne crois pas, mens-je. Dans deux jours ça aura dégonflé, je suis sûr que ça ne se verra même plus. »
Sa mine se décompose encore davantage. Deux jours ! Il va devoir passer deux jours entiers à contempler son crime. Je ne vois pas trop quoi lui dire pour faire passer la pilule.
« Frappe-moi », déclare-t-il soudainement.
J'ouvre la bouche, estomaqué.
« Quoi ?
- Frappe-moi. Colle-moi une beigne. Sinon c'est pas juste.
- Ça ne résoudrait rien, te donner un coup n'effacera pas celui que j'ai reçu.
- Mais ce serait normal que tu le fasses. J'aurais jamais dû t'cogner, mais c'est fait, et j'peux pas le rembobiner.
- Charly, je ne vais pas te frapper.
- Tu devrais.
- Pourquoi ? Je ne suis pas en colère après toi. Ok, c'est vrai, tu m'as joliment cassé la figure, mais je t'ai pardonné dès que j'ai vu la tête que tu faisais juste après. »
Sa conception archaïque de la justice me ferait presque sourire en d'autres circonstances. D'autant que si une crevette comme moi tentait de frapper un colosse comme lui, c'est moi qui aurais mal. À la main, très certainement. Quoique… il me vient à l'esprit qu'il y a eu un précédent.
« Si c'est juste, pourquoi tu ne m'as pas frappé en retour, le soir où on s'est rencontrés dans ce bar ? »
Il hausse les épaules.
« J'aurais dû normalement. Mais j'sais pas. J'en avais pas envie.
- Charly, écoute, voilà ce que je propose. On dit qu'on est quitte. Ton coup d'aujourd'hui, c'était celui de l'autre fois que tu m'as rendu.
- Y a prescription depuis l'temps.
- Non non. Je t'ai frappé, tu m'as frappé, ça fait un partout. C'est juste, comme ça. Pas de rancœur. Je ne t'en veux pas, parce que c'est mathématique : tu m'en devais un. »
Il soupire.
« Tu vois, c'est toujours comme ça avec vous. Toi et Hermann. Je dis un truc, et vous retournez mon truc contre moi, vous utilisez carrément c'que je pense pour me contredire. C'est vicieux, j'ai jamais l'dessus, vous êtes trop… trop… vous causez trop bien, vous êtes trop intelligents. Hermann, c'est un vrai monstre, elle arrive à avoir toujours raison. J'suis sûr que si un jour elle décide de causer au Soleil, elle va réussir à le persuader d'aller d'Ouest en Est, et d'voter Démocrate. Moi j'suis pas un beau parleur comme vous, un orateur ou j'sais pas quoi, c'est pour ça que j'm'énerve vite et que je crie. Je sais que j'aurais pas plus raison en gueulant plus fort, mais j'peux pas m'en empêcher. C'est pas juste. »
Il pose son menton sur ses mains.
« C'est pas juste, répète-t-il. On fait toujours des grands débats pour savoir qui a tort ou raison, alors c'est forcément Hermann qui gagne, elle est trop forte à ça comparé à moi. Si on l'jouait au bras d'fer, c'est moi qui gagnerais des fois.
- C'est toi qui gagnerais toutes les fois, t'es super costaud, intervient Danica.
- Non. Des fois je la laisserais gagner elle. Des fois je ferais semblant d'avoir mal au bras et je ferais exprès de perdre. Juste pour elle. »
Ce qu'il dit me touche presque aux larmes. Comme j'aimerais que notre vieille amie soie présente pour entendre à quel point il l'aime.
« Me frappe pas, si c'est c'que tu veux. Mais essaie pas d'me faire avaler qu'on est quitte à cause du passé, me dit-il tristement. Le bourpif que tu m'as filé dans c'bar, j'ai jamais eu envie d'te l'rendre. »
Je me sens honteux d'avoir tenté d'utiliser sa propre rhétorique contre lui, comme si j'avais affaire à un enfant. Charly mérite mieux que ça.
« Il faut faire un bisou », déclare Dani.
Nous baissons les yeux sur elle, interloqués.
« Le contraire d'un bobo, c'est pas un autre bobo, explique-t-elle tout naturellement. C'est un bisou. Charly, tu dois faire un bisou à Jonášek pour demander pardon, après ce sera comme avant. »
Moi et mon ami nous nous regardons à nouveau, estomaqués.
Une enfant de cinq ans vient d'apporter la preuve qu'elle était plus intelligente que trois adultes réunis.
« T'en penses quoi ? »
Charly réfléchit. Pas longtemps.
« J'en pense… j'en pense que ça me va, mais seulement si c'est Dani qui fait le bisou à ma place.
- Ok ! » accepte joyeusement ma sœur.
Elle s'extrait des genoux de Charly, me prend par le cou, et dépose une bise sur ma joue avec application.
« Je me sens beaucoup mieux, déclaré-je.
- Moi aussi », renchérit mon ami, nouvellement pardonné, enfin soulagé.
« J'ai toujours tout fait pour vous protéger, reprend-il, je le ferai toujours. Mais je ne savais pas… que je devrais aussi vous protéger de moi-même. »
Je m'assieds à côté de lui et passe les bras autour de ses épaules. J'ai l'habitude de destiner ce genre de gestes à ma petite sœur. Mais pour une fois, c'est de Charly dont je me sens le grand frère aujourd'hui.
« Ne dis pas ça. »
Nous restons ainsi un moment sans bouger, tous trois, à la fois réunis et un peu paumés.
« C'est ce monde qui nous empoisonne, dis-je. La solitude, vivre en vase clos, ça nous pousse dans nos retranchements, c'est mauvais. Peut-être qu'on devrait rejoindre un groupe de gens plus important, dis-je enfin. C'est dur parce qu'on est seuls, mais si on était plus nombreux…
- Nan, pas question. La solitude, on est dedans depuis toujours, ça a jamais posé de souci. Tu sais très bien qu'on n'est pas fait pour vivre avec les autres. On l'a jamais été.
- On pourrait faire des efforts. On pourrait peut-être s'intégrer quelque part si on y mettait du nôtre.
- J'veux pas. J'fais confiance à personne, on peut pas, on peut plus s'le permettre. Non Jon, y a qu'nous sur qui on peut compter. Personne d'autre. »
Charly est têtu, mais je me dis qu'il n'a sans doute pas tort.
« Hermann a raison, reprend-il. On peut s'en sortir. Il suffit qu'on trouve un endroit, un endroit bien. Pas un truc parfait, quelque chose qui soit une bonne base. Un truc isolé, qu'on peut défendre. J'bosserai dur pour construire c'qu'y faudra, tu verras, j'vous ferai une vraie forteresse, vous serez en sécurité, vous manquerez de rien. Dani, elle aura plus peur la nuit, Hermann elle aura un vrai lit confortable, une vraie salle de bain, et toi tu pourras être tranquille avec tous les livres que tu veux. Ce sera notre maison rien qu'à nous quatre.
- C'est vrai ? s'émerveille ma sœur.
- Oui, promis juré. »
Je sais que c'est une promesse que mon ami va tenir.
