Chapitre 10 : L'énigme non résolue
Comme il était étrange d'être épié comme une bête sauvage quand on a pris l'habitude d'être toujours ignoré.
La soirée promettait de ne pas être de tout repos entre les oeillades inquiètes de mes parents, le regard noir de ma grand-mère et les clins d'oeils que partageaient mon oncle et sa femme. Suite à l'incident, j'étais rapidement rentré au foyer avec pour seule et unique pensée le fait que je devais cacher mon trésor. L'anneau était caché dans un des tiroirs de la table de chevet. Ma tante, durant le séjour, ne nettoyait pas ma chambre par respect pour ses invités, je n'avais donc aucunes craintes vis-à-vis d'elle. Mes peurs concernaient désormais ma mère qui, très soucieuse, allait certainement fouiller la chambre dès que je serais absent à la recherche d'une quelconque herbe à pipes ou je-ne-sais quelle substance. Comme les parents pouvaient avoir des idées saugrenues quand leurs enfants changeaient un peu ! J'imaginais déjà ma mère se saisir de mon précieux, ses yeux avides de son pouvoir, puis le glisser dans sa poche en jetant quelques regards à droite à gauche pour ne pas se faire remarquer. J'avais peur que ma propre mère me vole mon trésor.
Au début, j'avais enfilé mon anneau autour d'un collier pour être plus près de mon coeur. Mais, au bout de quelques minutes de réflexion, je changeais d'avis : c'était une très mauvaise idée car l'un des membres de ma famille pouvait le remarquer. Et me le voler.
La poche restait la cachette idéale. J'avais moi-même cousu un double-fond afin de ne pas le perdre. Le métal laissait une empreinte sur ma cuisse quand je m'asseyais trop longtemps mais cela m'importait peu. J'étais comme non seulement imprégné de lui mais également marqué par lui. Cette rougeur montrait que je lui appartenais et j'en étais fier.
C'était cette sensation-même que je ressentais quand nous jouâmes aux devinettes, la veille de notre départ, après notre repas. Les devinettes étaient un jeu auquel les hobbits adoraient s'adonner. Il fallait être patient, calme et c'était un moment de partage, des caractéristiques visibles parmi la majorité de mon peuple. Quand j'étais petit, du temps où elle m'appréciait encore, ma grand-mère m'y avait initié.
J'étais donc apte, en dépit de ma jeunesse à y jouer avec les adultes.
- Bah alors, Emile, tu as perdu ta langue ?, se railla ma grand-mère, étrangement gaie.
A croire que les jeux lui réussissaient à celle-la...
Ma tante Amarantine et ma mère arrivèrent dans la pièce, elles avaient déjà enfilé leur robe de chambre prêtes à aller se coucher.
- Viens, ma bichette, on fait un petit jeu !, fit William à sa femme avant de se servir un nouveau verre de vin.
- Non, non, c'est bon. Nous allons nous coucher, nous vous apportons seulement des bougies, répondit avec douceur ma tante en prenant délicatement le verre de vin des mains de mon oncle.
Celui-ci se rembrunit.
- Bien, bonne nuit alors !
- Bonne nuit et n'oubliez pas que le départ, c'est demain ! La bouteille et la route, ça fait deux ! gronda gentiment Amarantine comme si elle rouspétait contre un enfant.
Ma mère sourit et s'avança près de ma grand-mère où elle plaça les bougies.
- Maman, tu ne devrais pas te coucher trop tard...
Visiblement vexée, la grand-mère Maggie toisa ma mère de haut en bas et pinça les lèvres :
- Ma chérie, quand je travaillais à l'auberge, je ne me couchais pas au crépuscule !
- Ce n'est pas ce que je voulais dire, maman.
- Que veux-tu dire alors ?
- Je ne sais pas...
- Elle veut dire que tu es vieille, fit mon cousin Emile, un peu éméché.
Sa franchise déclencha l'hilarité de toute la table. Le visage de ma grand-mère resta figé.
- C'est ce que tu veux dire, ma fille ?
- Non, bien sûr, maman.
- Et bien va te coucher alors. Allez, bonne nuit !
Mes poils se hérissèrent, j'avais horreur que ma grand-mère rabaisse à ce point ma mère. Luttant contre l'envie de la gifler, je plaquais mes mains contre mes cuisses et les serrais très fort. Je sentais le métal de l'anneau dans ma poche s'enfoncer dans ma peau. L'envie de m'en servir me prit mais je ne devais pas y céder car les soupçons sur ma personne étaient déjà trop importants. En silence, ma mère et Amarantine, sortirent de la salle à manger. Ignorant la dispute qui venait d'avoir lieue, mon cousin relança le jeu.
- Tiens, j'en ai une bonne, mamie !
- Je t'écoute ! grommela la Maggie, en posant ses coudes sur la table.
- Dans une forêt, un jour de Décembre particulièrement neigeux, près de Hobbitbourg, un homme est retrouvé mort avec sa besace. Il n'y a pas de traces menant au cadavre, ni de traces partant de ce même cadavre. Cet homme n'est pas mort de faim, ni de soif, ni de froid.
- C'est sympa comme devinette en pleine nuit, rit mon père.
- Il me parle de vieillesse et ensuite de mort...que me veux-tu, mon garçon ?, répliqua ma grand-mère.
Derrière son visage impavide, je voyais bien qu'elle était amusée. Seul Emile pouvait avoir cet effet sur elle. Pour ma part, je trouvais sa devinette bien trop facile et la réponse était sur le bord de mes lèvres depuis le début. Mais je ne dis rien.
- Alors ? De quoi il est mort?, insista Emile, tout fier de voir la Maggie s'empêtrer dans ses réflexions.
- Non, mon bonhomme, je ne vois pas... Sméagol, pourquoi me fais-tu des signes ?
Dépité, je levais les yeux en l'air. Pour l'aider, j'avais essayé de lui montrer les arbres dehors mais mes gestes l'avaient plutôt énervée.
- Rien du tout, répondis-je avant de baisser les yeux.
- T'es un peu bizarre, toi..., fit remarquer Emile.
Je rougis. Percevant mon malaise, mon père relança le jeu :
- Quelle est la réponse ?
- Je ne vois vraiment pas, finit par avouer Maggie.
- En fait, c'est un hobbit un peu rêveur qui se promenait d'arbres en arbres. Sauf qu'une branche est cassée et il est tombé.
Tout le monde se mit à rire. Sauf moi, je ne comprenais pas en quoi il s'agissait d'une devinette et où était la plaisanterie.
- Et que faisait ton hobbit dans une forêt ?
Les rires cessèrent aussitôt et tous les yeux se fixèrent sur moi.
- Tu n'as pas compris ? me lança Emile d'un ton hautain en s'enfilant un nouveau verre.
- Le petit est fatigué, je crois, répliqua mon oncle.
- Si c'était que la fatigue, rajouta Maggie, sa main se posa sur son front, signe qu'elle était consterné.
Face à ses répliques, j'avais vraiment l'impression de faire face à mon propre jugement. Il faut dire que je n'avais pas l'habitude de répondre et les autres ne m'avaient jamais entendu répliquer sur un ton aussi acerbe. Mais, depuis quelques semaines, je me sentais différent. Une part de moi restait le petit Sméagol que j'étais tandis que l'autre me poussait aux vices.
- Peut-être que Sméagol a une bonne devinette. Mon fils est assez doué à ce jeu, coupa mon père en me tapotant l'épaule. Allez, à ton tour !
A ce moment, je sus que je devais plaider ma cause à travers cette devinette, prouver ce dont j'étais capable et repousser les adversaires.
- Il n'y en a qu'un seul dans une minute, et il y en a deux par heure. Mais il y en a aucun dans un jour. Qui est-ce?
Ma grand-mère retroussa ses lèvres tandis que mon oncle et mon cousin se resservirent un verre comme pour se donner du courage. Du coin de l'oeil, je voyais mon père sourire, signe qu'il était fier de moi.
- Une autre, peut-être ? proposa Emile qui se sentait ridicule.
- Non, trancha Maggie d'une voix sèche, son regard ne cessait de me défier.
- Mamie...geigna mon cousin. Si...
Sa plainte fut vite coupée par la Maggie qui cria la réponse :
- Le "e" ! La lettre "e"! Hé, tu as failli m'avoir!
Impressionné par sa rapidité, je m'enfonçais dans mon siège, mécontent.
- A moi !, déclara mon père sans perdre de temps. Qu'est-ce qui 4 pattes le matin, 2 le midi et 3 le soir?
Nous nous mîmes à rire.
- Papa, tout le monde la connait celle-la ! C'est l'homme. Quand il est petit, il marche à quatre pattes ; adulte à deux ; et vieillard, il a besoin d'une canne donc trois.
Mon père fit la moue et soupira.
- Tant pis... William !
- Non, je ne joue pas, répondit mon oncle, l'air joyeux, en levant en l'air sa bouteille de vin. 'Fin, il vaut mieux pas!
Mon père acquiesça. Une main frappa la table et nous fit sursauter.
- J'en ai une et elle est spécialement pour Sméagol. Maintenant, ça se joue entre toi et moi.
Tous les yeux se braquèrent encore sur moi. La vieille allait avoir ma peau à la longue...J'avais envie de disparaitre, de fuir loin de leurs haines.
- Sméagol, une boîte sans charnières, sans clef, sans couvercle ; pourtant à l'intérieur est caché un trésor doré.
- Des oeufs, tu me l'as déjà faite.
- A toi, alors !
- Vivant sans souffle, froid comme la mort, jamais assoiffé, toujours buvant, en cottes de mailles, jamais cliquetant.
- Un poisson, c'est moi qui te l'ai apprise !
- Je crois que nous n'arriverons jamais à vous départager, souffla mon père.
- Si ! Il faut que l'un d'entre nous gagne, s'entêta ma grand-mère. Laissez-moi réfléchir !
- Et ben, on n'est pas sorti de l'auberge, ricana bêtement un Emile saoûl qui s'affala sur une chaise à bascule dans le coin de la pièce.
Mon oncle et mon père en profitèrent pour quitter la table et s'asseoir sur le rebord de la fenêtre. Ils aimaient fumer de l'herbe à pipe en l'absence des femmes. Je savais très bien qu'aucunes n'approuvaient cette substance qui rendait euphorique. Alors que je m'extasiais devant le feu allumé dans la cheminée, la voix chevrotante de ma grand-mère se fit entendre :
- Cette chose toutes choses dévore ; oiseaux, bêtes, arbres, fleurs ; elle ronge le fer, mord l'acier ; réduit les dures pierres en poudre ; met à mort les rois, détruit les villes et rabat les hautes montagnes.
Pour la première fois, aucune réponse ne me vint à l'esprit. Je répondais donc au hasard :
- La mort ?
- Non.
- La fin du monde ?
- Non.
- Sméagol, nous allons dire que tu n'as que trois réponses à donner et qu'il ne te reste plus qu'une réponse, d'accord ? , fit mon oncle, moqueur.
Anxieux, je réfléchis longuement. Mais la seule idée que ma grand-mère ne gagne me faisait perdre mes moyens.
- La peste ?
- Non, sourit ma grand-mère. J'ai gagné !
Vexé, je me levai de ma chaise et me dirigeai, sans prendre la peine de saluer, vers ma chambre. Avant de refermer, j'entendis la vieille bique parler :
- Il faut vraiment qu'on fasse quelque chose pour celui-la.
Je ne savais pas de quoi elle voulait parler, ni de qui. Et je m'en contrefichais. Épuisé, je m'enfonçais dans mes draps en prenant la peine de sortir mon anneau de ma poche pour le tenir dans ma main. Au cas où on me le volerait dans la nuit.
Je fermais les yeux. La maison était silencieuse, tous était déjà couché à mon plus grand soulagement.
Je pouvais pleurer en silence. Sans moqueries, sans hypocrisie, sans eux.
J'avais perdu aux devinettes. C'était la première fois.
Et mon instinct me soufflait que, malheureusement, ça ne serait pas la dernière.
Si j'ai bien calculé, le moment tant attendu arrive dans le prochain chapitre ;)
On commence à rentrer dans le sérieux !
Je remercie toutes les personnes qui me reviewent.
Disclaimer : les devinettes ne m'appartiennent pas !
