Chapitre 11
« Ce sont les fumées d'opium qui te font perdre pieds. Pour t'offrir un ciel de délires passionnés… »
Cloud observa la longue pipe à opium et les lèvres du comte qui s'y posèrent. Il inspira, et garda longtemps la fumée. Il tourna les yeux vers Cloud, émerveillé et honoré de partager un instant privilégié avec le comte.
-A toi, maintenant.
Cloud hésita quelques secondes. Il approcha ses mains de celles du comte, et prit la pipe à opium. Il baissa les yeux vers elle, et jeta un dernier regard vers Sephiroth.
-Qu'est ce que ça va me faire ?
-Voyager.
Cloud se jeta à l'eau. Il inspira la fumée, et ses pupilles se dilatèrent. Il toussa, et se laissa tomber en arrière.
Il tourna la tête. Il aperçut Sephiroth, qui portait une paire de lunettes rectangulaires. Il lisait un livre.
« Il était une fois un jeune poète que tout le monde aimait, surtout son maître à penser, Genesis. Il ne savait qu'entreprendre pour lui faire plaisir, quitte à se laisser mourir. Un jour, il lui fit don de son talent, de ses vers et de sa prose remarquable. Un tel don qu'il coulait dans ses veines, il devenait son sang. Par une soirée trop arrosée, son maître en personne lui fit don d'un long manteau de cuir rouge... C'est ainsi qu'il devint le petit "Chaperon Rouge."
Un jour, sa mère lui dit avant de mourir :
- Viens voir, Chaperon rouge : voici une plume et quelques feuilles. Ecris tes poèmes, et porte-les à ton maître. Un jour, il mourra de ses excès. Il s'en délectera. Fais vite, et quand tu seras en chemin, ne t'écarte pas de ta route, sinon le vent risquerait de faire envoler tes feuilles, et tes poèmes disparaîtront...
- Je ferai tout comme il faut, dit le Petit Chaperon rouge à sa mère.
Le jeune poète lui dit au revoir. Genesis habitait si loin, de l'autre côté de Paris. Et il fallait traverser les ruelles obscènes, et les badauds et ivrognes. Lorsque le petit Chaperon Rouge arriva dans la rue, il rencontra le Loup. Il ignorait sa malice et ne le craignait point.
« Bonjour, Chaperon rouge » dit le Loup d'une voix suave et délicate.
- Bonjour, Loup, dit le Chaperon rouge.
- Où donc vas-tu si tôt, Chaperon rouge ?
- Chez mon maître.
- Que portes-tu dans tes mains ?
-Mes poèmes. J'ai peur pour Genesis, il pourrait lui arriver quelque chose.
- Où habite donc ton maître, Chaperon rouge ?
- Oh ! Plutôt loin, dans Paris... A Montmartre, sous les rires des bohêmes. A quelques pas du moulin.
Le Loup se dit : « Voilà un mets bien jeune et bien tendre, un vrai régal ! Il sera encore bien meilleur que son maître. Il faut que je m'y prenne adroitement pour les attraper tous les deux ! Je me délecterai de leurs âmes et de leurs chairs…»
Il l'accompagna un bout de chemin et dit :
- Chaperon rouge, vois ces belles femmes autour de nous. Pourquoi ne les regardes-tu pas ? J'ai l'impression que tu n'écoutes même pas comme les artistes chantent joliment. Tu marches comme si tu allais à l'école, alors que tout est si beau, ici, à Paris !
Le Petit Chaperon rouge ouvrit les yeux et lorsqu'elle vit comment les rayons du soleil dansaient de-ci, de-là à travers les corps dénudés des femmes de joie, et combien tout était beau et coloré. Il pensa : « Si j'apportais à Genesis quelques bouteilles, ça lui ferait bien plaisir. Il est encore si tôt que j'arriverai bien à l'heure. »
Il quitta le chemin, pénétra un bar obscur aux senteurs artificielles, et exigea deux bouteilles d'absinthe. Et, chaque vision de ces lieux lui donnait envie de trouver de nouveaux biens à offrir à son maître qu'il aimait tant. Il s'enfonça, profondément dans les abysses du bar, et la nuit était alors tombée. Le Loup aux longs cheveux d'argent, lui, courait tout droit vers Montmartre, songeant à la cambrure du jeune poète et à son plan machiavélique.
- Qui est là ?
- C'est le Petit Chaperon rouge qui t'apporte mes poèmes.
- Tire la chevillette, dit le maître, alors emporté par les plaisirs artificiels des poètes parisiens. Je suis trop faible et ne peux me lever.
Le Loup tire la chevillette, la porte s'ouvre et sans dire un mot, il s'approche du lit de Genesis et lui dévore le cou. Le sang coulait, et Genesis gémissait. Bientôt, son âme le quitta, et les ongles du loup serraient son dos. Genesis était mort.
Il enfila ses habits, se coucha dans son lit et tire les rideaux.
Pendant ce temps, le petit Chaperon Rouge avait fait la chasse aux plaisirs artificiels, que son jeune maître aimait tant... Lorsque le poète en eut tant qu'elle pouvait à peine les porter, il se souvint soudain de sa mère et reprit la route pour se rendre auprès de Genesis. Il fut très étonné de voir la porte ouverte. Et lorsqu'il entra dans la chambre, cela lui sembla si curieux qu'il se dit : « Mon Dieu, comme je suis craintif aujourd'hui. Et, cependant, d'habitude, je suis si content d'être auprès de mon maître ! » Il s'écria :
- Bonjour !
Mais nulle réponse. Il s'approcha du lit et tira les rideaux. Un être y était couché, et il ne s'agissait pas de son maître. Les paupières de l'étrange personnage se soulevèrent.
- Oh, maître, comme tu as de longs cheveux...
- C'est pour mieux sentir tes mains me les caresser.
- Oh ! Maître, comme tu as de beaux yeux…
- C'est pour mieux voir les tiens.
- Oh ! Maître, comme tu as de grandes mains !
- C'est pour mieux te toucher...
- Mais, maître... Pourquoi me regardes-tu ainsi?
- C'est pour mieux te dévorer.
À peine le Loup eut-il prononcé ces mots, qu'il bondit hors du lit et embrassa le pauvre Petit Chaperon rouge.
Lorsque le Loup eut apaisé sa faim, il se recoucha, s'endormit.
Un ami du jeune poète passait justement devant la maison. Il se dit : « Mon ami est en retard. Et s'il lui était arrivé quelque chose? J'espère que son maître va bien. » Il entra.
Mais la maison était vide, prise par la poussière. Comme abandonnée depuis des années. Comme si la vie s'en était évaporée. L'ami inspecta les lieux, plusieurs minutes avant de sortir au dehors. Convaincu qu'il s'agissait bien de la demeure du maître, il quitta les lieux, navré et inquiet. Il devint fou.
Le petit chaperon rouge s'éveilla aux premières lueurs du jour, couvert de sang aux côtés de son maître. Pourtant, il n'était pas mort.
"Bonjour, Chaperon Rouge" avait dit le loup "Je t'offre l'éternité pour me punir d'avoir pris la vie de ton maître."
Alors, ils s'embrassèrent, et le jeune poète pleura. Il avait aimé Genesis, mais désormais, le Loup était tout pour lui. »
Cloud ouvrit les yeux. Cette fois-ci, Sephiroth ne lisait plus, il lui caressait les cheveux.
-Tu as voyagé très loin, on dirait.
Un sourire à ses lèvres. Cloud semblait choqué par ce qu'il avait vu. Il avait encore la tête qui tournait, et ses lèvres étaient devenues sèches.
-La première montée est toujours violente. Mais, j'ai bien failli te perdre on dirait.
Cloud prit les doigts de Sephiroth entre ses mains, et les serra fort, comme un petit enfant.
Zack remercia Monsieur Valentine. Il avait accepté de l'emmener jusqu'à Black Wing, et c'était l'aube. Les premières lueurs du jour frappèrent son visage doux et fin.
-Il y a une auberge au cœur de la forêt, si vous voulez dormir. Sinon, vous pouvez toujours faire demi-tour par la grande route. Mais, n'espérez pas tomber sur qui que ce soit avant cinq ou six heures de marche.
Zack hocha la tête.
-Merci infiniment.
Il lui lança une petite sacoche, contenant une somme d'argent importante. Monsieur Valentine la saisit au vol.
-Mais, merci à vous. Désirez-vous que je vous attende ?
-Mon budget me l'interdit. J'ai assez d'argent pour payer le train et le bateau. Pas plus.
Vincent Valentine hocha la tête.
-Je comprends. Votre ami est bien ici. C'est là que je l'ai laissé. A bientôt, peut-être ?
Le cocher ordonna à ses chevaux de partir. Et enfin, la calèche s'évanouit dans les feuilles des bois. Zack tourna la tête vers le château de Black Wing, pris par la neige. Il s'avança vers la grille, dévorée par le temps. Le jardin était un véritable massacre. La verdure prenait le dessus sur ce qui semblait être une résidence abandonnée. Zack plissa les yeux, s'approchant de la grille qu'il tint.
« Ce n'est pas vrai… Qu'est-ce que c'est que cet endroit ?...Ce ne peut être Black Wing… »
Zack sursauta. La grille était ouverte. Il se risqua à entrer et prit bien soin de la laisser ouverte derrière lui. Il s'avança. Une nuée de corbeaux s'envola, croissant. Les nuages étaient sombres, très haut dans le ciel. Il frissonna. D'un pas hésitant, il jetait des regards tout autour de lui. Des statues renversées, éclatées. Des petits tas de terre. Une fontaine détruite. Il monta les marches, négligées au possible. Il était presque dangereux pour lui de les gravir. Prenant son courage à deux mains, il les monta. Arrivé devant la grande porte de bois qui avait très mal vieillie, il approcha une main tremblante. La porte grinça. Une dizaine d'araignées se ruèrent à l'extérieur, et Zack étouffa une exclamation. La poussière à l'intérieur était telle qu'il ne pouvait respirer. Il porta une main à sa bouche, et toussa violemment. Cet endroit était parfaitement vide. Vincent Valentine s'était trompé… Et pourtant… C'était bien comme dans les livres. L'architecture. Le jardin. A une exception près : les lieux étaient entretenus d'une main de maître. Zack courut.
A la fenêtre, la silhouette de Sephiroth observa le jeune homme détaler.
« Je suis navré, monsieur Fair. Il semblerait que nous convoitons tous deux la même chose. Hélas, je crois avoir une longueur d'avance sur vous. »
Zack passa les grilles, qui se refermèrent derrière lui d'un coup bref et glacé. Zack se retint de hurler. Il se retourna, jeta un dernier regard au château puis s'enfuit.
Il n'y avait aucune poussière. L'air pur du château était soulevé de longs relents sucrés et distingués. A l'intérieur, Cloud s'apprêtait à prendre un bain après les effets incroyables de l'opium. Le château était occupé.
« Je sais que ça peut facilement passer pour de la triche… »
Sephiroth soupira.
« Mais, à ma place, vous auriez fait la même chose, n'est-ce pas ? »
Le comte rejoint le jeune poète pour le bain.
« Nous sommes capables de tout pour préserver ce que nous aimons. Du meilleur comme du pire. »
