Bonjour tout le monde ! Voici le chapitre 9, que j'attendais personnellement avec impatience ! Cette scène est une des rares que j'avais préparée longtemps à l'avance... depuis le mois de juillet en fait, c'est pour dire... Bref, voilà Lila et Salomé enfin arrivées en Überwald.

Il y a quelques phrases en Überwaldien dans ce chapitre, mais elles ne sont pas indispensables à la compréhension de l'histoire. Les non-germanophones, si vous tenez absolument à savoir ce que ça veut dire... * chantonne * Google Translate est ton amiiii ! * se prend un tomate dans la figure *

J'ai changé l'image de couverture ! Qu'est-ce que vous en pensez ?

Allez, bonne lecture !

oOoOoOoOo

Chapitre 9 : Garde Anoia et prie une cuillère

Les grandes étendues montagneuses de l'Überwald s'étiraient sous le soleil couchant. C'était l'heure du couvre-feu officieux, l'heure où tous les habitant fermaient leurs volets et barricadaient leur porte, l'heure où les vampires sortaient de leurs manoirs et où les loups garous partaient courir dans les landes. Un voyageur traversant un village à cette heure-ci trouverait que la ville paraissait morte, et d'ailleurs il ne tarderait pas lui même à être mort. Plus mort que la ville, probablement, puisque cette dernière se contentait en réalité de dormir. Seule quelques auberges téméraires restaient ouverte au delà du crépuscule, accueillant les voyageurs égarés. C'est vers une de ces tavernes salvatrices que Lila se dirigeait, fatiguée de sa journée de marche, et frigorifiée par l'air du soir, qui, malgré l'été finissant, restait très frais dans cette région. Le grand bâtiment n'était pas un bistrot de village, mais un relais de poste, servant en fait plus aux marcheurs qu'aux chevaux – les malles-postes d'Ankh-Morpork s'aventuraient rarement aussi loin que l'Überwald, et ceux qui voulaient envoyer des lettres aux Schmaltzberg confiaient leur courrier à des nains de passage. La bâtisse était typique des maisons überwaldiennes : le rez-de-chaussée était bâtit en pierre, comme une muraille fortifiée, tandis que les deux étages étaient en bois, avec une façade crénelée découpée par un maniaque de la scie. Les volets (fermés pour la plupart) étaient en bois très épais, renforcés de barres de fer. La porte aussi semblait très épaisse, et on ne pouvait pas l'ouvrir de l'extérieur. Il n'y avait pas de poignée, seulement un énorme heurtoir en forme de main et un judas qu'on faisait coulisser depuis l'intérieur du bâtiment. Lila resserra sa cape de voyage autour de ses épaules, avança la main et frappa trois coups au battant avec le heurtoir. Quelques secondes plus tard, la petite fenêtre s'ouvrit sur deux yeux marrons rehaussés d'énormes sourcils. Les deux yeux observèrent Lila pendant un instant, puis une voix grave retentit.

« Ich öffne sofort.

-Heu... danke... » marmonna Lila. Elle n'avait pas comprit ce qu'avait dit l'homme, mais par politesse elle lui dit quand même merci – un des rares mots d'überwaldien qu'elle connaissait.

Tandis qu'on déplaçait les lourds verrous, elle jeta un coup d'œil au ciel. De nombreux nuages cachaient les quelques étoiles déjà levées, et un large croissant de lune brillait entre les voiles de brouillard. Elle aperçu au loin une envolée de chauves-souris – peut-être un vampire, peut-être de simples animaux, peu importait. La lourde porte s'ouvrit enfin, et un homme barbu à la figure rébarbative lui fit signe d'entrer. Elle s'exécuta, et l'homme referma rapidement la porte derrière elle en remettant les verrous en place, puis il se tourna vers elle.

« Sprechen Sie Überwaldisch ?

-Heu... bißien. Nicht gut.

-Morporkisch ?

-Ja. »

Le barbu fit des yeux le tour de salle, et désigna une table à deux chaises, inoccupée, près d'un des murs, pas très loin du comptoir.

« Z'asseoirr là, articula-il avec un fort accent.

-Danke. » répondit Lila en se dirigeant vers la table en question. Elle posa son gros sac à dos par terre, tandis que le tenancier retournait derrière son comptoir. La jeune femme retira ensuite son manteau, qu'elle posa sur le dossier. Enfin, elle s'assit, plaçant le dossier de la chaise contre le mur, de façon à pouvoir observer le reste de la salle. Il y avait peu de clients : seulement un vieux couple dans un coin, et deux ou trois voyageurs éparpillés dans la pièce. Trois personnes étaient assises autour d'une table devant la cheminée allumée, jouant au cartes. Il s'agissait sûrement d'un jeu d'argent, car elle pouvait distinguer une pile de piécettes au centre de la table. Un gros chien dormait, enroulé aux pieds de l'un d'eux. Elle finit par remarquer les diverses têtes d'animaux accrochées aux murs comme des trophées. Elle fut soulagée en constatant qu'il n'y avait aucune tête de troll – elle savait que certaines vieilles familles überwaldiennes conservaient ces trophées de chasses des générations passées, à l'époque où les trolls étaient encore considérés comme des animaux. A la réflexion, ils l'étaient toujours un peu, mais on avait maintenant compris qu'il s'agissait d'une espèce pensante – à certaines températures, du moins.

Le tenancier s'approcha à nouveau de sa table et lui demanda, toujours dans un morporkien rudimentaire :

« Manj'er kelkeu chosse ? Boirre ? »

Lila jeta un coup d'œil à la grande ardoise accrochée à un mur. Quelques mots s'y étalaient, sûrement des noms de plats. Pour les boissons, il suffisait de regarder l'alignement de bouteilles derrière le comptoir.

Elle tenta de déchiffrer les caractères tordus inscrits sur le panneau.

« Alors... Sauerkraut, c'est quoi ?

-Khol, Wurst und Kartoffel.

-Heu... je ne comprend pas. Nicht verstehen... quoi Khol ? »

L'autre se gratta la tête.

« Ach... Khol, très très dans Sto... Grün und runde...

-Des truc qu'on trouve beaucoup à Sto... vert et rond... des choux ?

-Ja ! Khol, choux.

-Aah ! Sauerkraut, c'est de la choucroute ! Ok, alors... combien ça coûte ? Heu... wie viel ? »

Le tenancier avait compris la question : ''combien ça coûte'' est une phrase que les tenanciers apprennent dans toutes les langues.

-Fünf piastren, dit-il en levant cinq doigts. Et boirre kelkeu chosse ?

-Heu... etwas heiß ? Du thé ?

-Tee. Kein Problem. Fünf und ein halb piastren bitte. »

Lila lui tendit une petite poignée de pièces. L'homme en prit quelques unes et lui rendit les autres, avant de retourner derrière le comptoir. Là, il ouvrit une petite porte par laquelle il cria :

« Eine Sauerkraut, schnell, bitte ! »

Il revint quelques minutes plus tard avec une grosse choppe de thé. La boisson était assez claire, les überwaldiens n'étaient pas habitués à préparer ce genre de breuvage. Le barman posa la chope devant Lila, qui le remercia avec le sourire, puis il repartit essuyer des verres (ce qui semblait être l'activité principale de tous les barmans du Multivers : peu importe le nombre de verres salis, un barman en trouvait toujours un à essuyer.) Lila goûta le liquide brûlant et grimaça, plus à cause de la température que du goût. Elle y trempa ses lèvres plus prudemment. Il ne s'agissait en fait pas de thé, plutôt un genre d'infusion d'herbes de la région, accompagnée d'un peu de miel et d'une rasade d'un alcool fort. Un parfait remontant pour les voyageurs fatigués. Lila sourit dans le vide, bu une nouvelle gorgée, et farfouilla dans son sac à la recherche de quelque chose à lire. Elle avait emmené en voyage quelques petits ouvrages, ainsi que plusieurs éditions du Disque-Monde, le journal morporkien, parus lorsqu'elle était à Sto Lat. Ils rendaient compte, entre autre, d'une énième guerre en Borogravie, de plusieurs assassinats dans les Ombre – le Guet allait avoir du boulot – et d'un légume rigolo.

Elle sortit le premier ouvrage que ses doigts rencontrèrent. Tient... le Serviteur. Elle ne pût retenir un sourire amusé. Elle ouvrit le manuscrit au niveau d'un signet placé là un peu plus tôt, à peu près à la moitié de l'ouvrage, et se cala dans sa chaise avant de commencer sa lecture. Le texte était, comme l'avait prédit Salomé, un guide de politique, donc pas particulièrement utile pour elle, mais elle était néanmoins fascinée par l'esprit retors de son idole. Elle savait pertinemment qu'elle était extrêmement privilégiée : jamais personne n'avais approché d'aussi près l'intimité des pensées du Patricien. Absorbée dans sa lecture, elle ne remarqua pas le jeune homme qui l'observait. Salomé, elle, finit par repérer ce détail dont son hôte faisait abstraction.

« Hé ! Tu vois ce gars, là-bas, à la petite table dans le coin ? Ça fait un moment qu'il te regarde.

Et alors ? Il n'y a pas grand chose d'intéressant à voire dans cette pièce. »

Elle releva malgré tout les yeux de sa lecture, pour s'intéresser de plus près à cet inconnu. Il s'agissait d'un jeune homme, bientôt la trentaine, les cheveux courts, brun – ou peut-être châtain clair, cela semblait dépendre de la lumière – et le visage très doux. Il jouait avec un petit anneau, et une chope de bière à moitié bue était posée sur la table devant lui. Voyant qu'elle le regardait, l'homme sourit. Lila lui rendit son sourire et se replongea dans sa lecture.

« J'ai l'impression que je le connais... » fit Salomé.

« Moi aussi, il me rappelle vaguement quelqu'un. Mais je n'ai aucune idée de qui.

Non, je veux dire... je le connais... je le connaissais déjà, avant.

Un réincarné, peut-être ? Quelqu'un du Globe-Monde ?

Mouais... je ne suis pas sûre. Mais peut-être. »

Elle fut bientôt interrompue à nouveau par le tenancier de l'auberge, qui tenait d'une seule main une large assiette de choucroute, saucisses et patates.

« Guten Appetit » grogna-t-il en déposant l'assiette sur la table. Il s'apprêtait à repartir, mais Lila le retint.

« Ein Moment, bitte... heu...

-Ja ?

-Haben Sie... eine, heu... chambre ? »

L'autre fronça les sourcils.

« Was meinen Sie ? Ich habe nicht verstanden.

-Une chambre ? Dormir ? » Elle mima avec les mains l'action de se reposer.

« Die junge Dame möchtet wissen, ob Sie ein Zimmer haben. » fit une voix à côté d'eux.

Lila se retourna. Le jeune homme de tout à l'heure s'était levé et les avait rejoins.

« Ach, ja ! Fit le tavernier. Wie lange willt sie bleiben? »

Le jeune homme se tourna vers elle. « Combien de temps tu reste ? » Demanda-t-il. Il parlait un morporkien parfait, avec seulement une légère trace d'accent d'Überwald.

« Une nuit » répondit Lila, reconnaissante envers le traducteur improvisé.

Après que la chambre fut réglée et le barman reparti essuyer ses verres, le jeune homme tira la deuxième chaise en face de Lila.

« Je peux ? Demanda-t-il.

-Bien sûre. »

Il s'assit en face d'elle et posa sa chope sur la table. Lila rangea son livre au fond de son bagage et empoigna ses couverts.

« Tu es seule ici ? » demanda-t-il tandis qu'elle commençait à manger.

Ce genre de question posée par un parfait inconnue devrait mettre n'importe qui sur ses gardes, en particulier une jeune fille qui est effectivement seule. Mais le visage du jeune homme respirait la confiance. On sentait en le voyant que c'était un homme à qui on pouvait confier des objets de valeur sans risque de les perdre. Néanmoins, elle sentait Salomé sceptique.

« Je suis certaine que je le connais... » rageait la fantôme. « Je l'ai sur le bout de la langue... mais je n'arrive pas à mettre un nom ou un contexte dessus... Raaah, c'est pas possible, ça ! »

Lila opta pour une semi-vérité.

« Pas tout à fait. Mon amie n'est pas là pour le moment.

-Et pourquoi voyager presque seule en Überwald ? Ce n'est pas une époque où il fait bon visiter cette région.

-Je dois me rendre à Kondom. Je vais voire un ami là-bas. » Ce qui était totalement faux, mais bon... elle ne pouvais pas vraiment lui dire qu'elle effectuait un pèlerinage littéraire...

Le jeune homme rougit légèrement.

« Oh, je vous demande pardon... fit-il, contrit. Je ne me suis pas présentée. Albert Paillon. » Il tendit la main au dessus de la table.

« Lila Delencre » répondit-elle en tentant d'ignorer l'explosion de joie de Salomé. Elle posa son couteau et serra la main de Paillon. Il avait une poigne assez franche, mais un peu trop serrée.

« C'est ça ! C'est lui ! Bon sang, c'était si simple ! Un gars sympa, dont le visage rappelle vaguement quelqu'un...

Tais-toi, s'il te plait...

C'eeeest luiiiiiii !

Chuuuut ! »

« Je sais bien que l'Überwald est dangereux, monsieur Paillon...

-Appelle-moi Albert, je t'en prie.

-Je sais que c'est dangereux, mais je suis préparée. Je ne suis pas une de ces touristes qui viennent avec pour toute arme un appareil iconographique.

-C'est vrai qu'on en vois de plus en plus arriver par ici... mais ils sont moins nombreux quand ils repartent, rigola-t-il.

-J'espère que je ne serais pas moins nombreuse quand je repartirais, alors...

-D'où tu viens ? Sto-Lat ? Lancre ?

-Non, je viens d'Ankh-Morpork. Oui, ça fait loin, ajouta-t-elle en voyant la mine ébahie du jeune homme. Mais j'ai fait une bonne partie du trajet en calèche.

-Je compte me rendre à Ankh-Morpork également, fit-il, rayonnant. On m'a dit que c'était le meilleur endroit pour faire des affaires.

« Mytho ! Il est capable de faire des affaires absolument partout, lui ! » intervint Salomé.

-C'est vrai, sauf que... ben, tout le monde vient pour en faire, du coup il n'y a pas de place pour tout le monde, répondit Lila en tentant de faire abstraction des remarques de la fantôme qui résonnaient dans sa tête. Mais on s'arrange pour accueillir le plus de monde possible. Plus d'habitants, c'est toujours bon pour l'économie.

-Aah, le fameux sens du commerce morporkien ! Eh bien, j'espère que j'aurais de la chance.

« Oh que oui, t'as pas idée mon bonhomme !

Nan mais tu va la fermer, toi ? T'es obligée de m'embêter dès que je trouve quelqu'un avec qui discuter ?

Tout ce qu'il veut, ce gars, c'est ton fric.

Qu'est-ce que tu en sais, d'abord ?

Tu verra bien » bouda la fantôme, fermant les digues de sa mémoire encyclopédique.

-Dis-moi, Lila... demanda Albert, inconscient de la dispute silencieuse qui avait eu lieu pendant une fraction de seconde. J'ai entendu dire que le chemin jusqu'à la grande ville était très mal-famée. Des bandits partout sur les routes. C'est vrai ?

-Je ne saurais pas trop te le dire... J'ai voyagé en malle-poste sur la majeure partie du trajet. Les voleurs n'attaquent pas les malles-poste. Mais il me semble que la situation est la même en Überwald, non ? Voire même pire.

-Ah bon ? Il y a effectivement des voleurs de grand chemin par ici, mais on m'avait rapporté que la route de Morpork était pire. Il devait s'agir de rumeurs colportées par des mauvaises langues. On dit que les nains sont menteurs, après tout...

-Ah, bah si vous tenez ces informations de nains, ça change tout ! Les nains qui descendent des montagnes vers Ankh-Morpork sont couverts d'or. Pas étonnant que ça attire les voleurs. Mais en général, les voleurs en question savent que les voyageurs ne sont pas beaucoup plus riche qu'eux. Ils s'attaquent surtout aux carrosses des nobles, qui croient pour la plupart que leurs armoiries peuvent leur servir de garde-du-corps.

-Tu n'as pas rencontré de bandits, alors ? Même en Überwald ? Tu as eu de la chance, dis donc.

-Pour tout dire, j'ai croisé une ou deux bandes de voleurs dans les montagnes de Carraque. Mais ça va, je m'en suis sortie sans trop de problème.

-Comment t'es tu débrouillée ? Si ce n'est pas trop indiscret, bien sûr.

-En fait, j'ai juste fui. Après leur avoir donné un bon coup de manche à balais sur la tête.

-Hein ? Comment ça, manche à balais ?

-La traversée des montagnes était un peu compliquée vu que j'étais seule. J'ai dépensé une partie de mes économies pour m'acheter un balais. Bon sang, les nains ne sont pas généreux... La moitié de ma bourse y est passé ! »

Albert Paillon semblait très étonné.

« Ils ne réservent pas les balais volants aux sorcières, d'habitude ? Je ne les ai jamais vu en vendre à de simples voyageurs...

-Ben... je leur ai fait croire que j'étais une sorcière. Ce n'est pas très honnête, je l'avoue, mais... j'en avais vraiment besoin, de ce balais...

-Comment as-tu fait pour leur faire croire que tu étais une sorcière ? Tu n'en a absolument pas l'air, pourtant.

-Je connais quelques trucs. Entre autre, je sais réaliser un fourbi, je m'y connais un petit peu en cartomancie, et... quelques autres trucs, qui ont réussi à les impressionner.

-Qu'a tu fais? Les nains sont des gens très sceptiques, ils sont dur à convaincre.

-Tu ne me croirais pas si je te le disais... répondit-elle en se rappelant la tête qu'avaient fait les nains quand une parfaite inconnue leur avait raconté en détail certaines de leurs rencontres avec K'ez'rek d'b'duz * (*Lit.: Passez-par-l'autre-côté-de-la-montagne), ou Mémé Ciredutemps dans le language humain.

-Bien sûr que si.

-Non, tu ne me croirais pas. Et puis de toute façon, c'est un secret... fit-elle avec un clin d'oeil.

-Dans ce cas... je n'insisterais pas. Tu as toujours ce balais?

-Non. Je l'ai vendu pour m'acheter un poignard. C'est toujours bon d'avoir une arme quand on voyage.

-Un simple poignard est inutile contre des loups-garous ou des vampires...

-Pas si il est frotté avec de l'ail. Et la lame est un alliage contenant de l'argent. Je l'ai acheté en Überwald, les forgerons connaissent les besoins de leurs clients.

-En te servant d'une arme pareil, tu risque plus de blesser et énerver ton adversaire, que de réellement le mettre hors de combat. Et crois moi, c'est une très mauvaise idée d'énerver un loup-garou.

-Je m'en doute bien... non, je ne me fais aucune illusion sur mes chances de gagner contre un loup-garou ou un vampire. J'espère juste pouvoir retarder un éventuel attaquant, le temps de me mettre à l'abri.

-Mmmh... bon, d'accord, tu as l'air plutôt bien préparée de ce côté là, on dirait. Mais voyager seule, même armée, n'est jamais une bonne idée en Überwald. Tu as dit que tu étais avec quelqu'un...?

-Elle a fait un détour par un village du coin, mentit-elle, elle devrait me rejoindre demain ou après-demain. Je suis seule pour le moment, mais ce n'est pas habituel.

-Et puis il y a le problème de la langue, insista Albert. Peu de gens ici parlent morporkien.

-Pourtant, toi tu le parle parfaitement, et presque sans accent.

-Là n'est pas la question, fit-il, soucieux. Est-ce que toi, tu parle überwaldien?

"Moi! Moi, je cause überwaldien!

Eh, t'aurais pu le dire plus tôt! Vous apprenez l'überwaldien, dans votre monde?

Nan, l'allemand, mais c'est pareil."

-Ein bißien, répondit donc Lila, guidée par la fantôme. Ich habe es vor zwei Jaren gelernt.

-Gut, sehr gut! Fit Albert avec un grand sourire. Und was kannst du, zum Beispiel, sagen?

-Zum Beispiel... heu..." La jeune femme piocha dans le vocabulaire de Salomé et lança: "Es gibt ein Werwolf in meine Zimmer!"

Les bruits de fond de la salle disparurent quand le barman et les quelques clients se retournèrent vers elle, horrifiés. Le barbu avait même sorti un gourdin en bois poli de sous le comptoir.

Avec un petit sourire contrit, Albert leur lança:

"Es war ein Spachübung. Macht euch keine Sorgen, es gibt keinen Werwolf in ihrem Zimmer. Et de toute façon, le loup-garou en question ne te laisserait pas le temps de dire ouf, ajouta-t-il à l'attention de Lila.

-D'accord. Autre chose alors..." Cette fois-ci, sa traductrice intégrée lui fourni une phrase toute faite. "Feucht von Lipwig ist eine Kartoffel!"

L'interpellé cligna des yeux deux fois, avant de lâcher un «Was?! » ahuri.

« Oh merde... je viens de le traiter de patate humide, c'est ça ? » songea Lila. Elle pouvait presque entendre les éclats de rire de Salomé au fond de son cerveau.

« Désolé, c'était juste pour rire... s'excusa-t-elle. Ne t'inquiète pas pas, vous ne tu ne ressemble pas du tout à une pomme de terre.

-Non, ce n'est pas ça... je veux dire, comment tu m'as appelé ? » bredouilla Albert.

Le jeune homme tentait de garder un visage impassible, mais Lila voyait qu'il était choqué. La jeune femme sentit l'enthousiasme de Salomé la gagner. « On va vraiment commencer à s'amuser... » pensa-t-elle.

« Feucht von Lipwig ? Ben, j'ai pensé qu'il valait mieux traduire. Le prénom d'origine ne fait pas très überwaldien, je trouve. »

Albert, ou peut-être Feucht, n'en menait pas large.

« Non, ça ne... je ne... mais pourquoi m'as tu appelé comme ça ? » Balbutia-t-il en fronçant et défronçant les sourcils.

Lila se pencha en avant par dessus la table, avec un sourire de conspirateur.

« Parce que c'est ton nom. Je le sais. Pourquoi mentir à une simple inconnue que tu ne reverra sans doute jamais, de toute façon ? Tu peux tout aussi bien me dire la vérité. Ne t'inquiète pas, je ne la divulguerais pas. »

Le jeune homme tenta de garder son air sérieux.

« Quelle vérité ? Je ne comprend absolument rien à ce que tu raconte... »

Quelques gouttes de sueur perlaient sur son front. Salomé jubilait. Lila, elle, ne savait pas à quel jeu jouait la fantôme, mais il avait l'air drôle et elle avait envie de participer. Elle attendit que son vis-à-vis reprenne la parole.

« Tu dois me confondre avec quelqu'un, Lila, dit-il. Je ne connais aucun Moite von Lipwig.

-Est-ce que j'ai parlé d'un Moite von Lipwig ? » répondit-elle avec un petit sourire victorieux.

« T'es cramé, mon poto. »

Moite avait sans doute eu à peu près la même pensée, car ses yeux s'écarquillèrent. On pouvait presque lire « Oh, merde » écrit en lettre dorées sur son front.

« Tu vas continuer à nier longtemps ? Je commence à bien m'amuser, moi... »

« J'ai juste traduit Feucht en morporkien, dit-il pour se justifier. N'importe qui parlant les deux langues aurait dit ça.

-Pas faux, pas faux. Sauf que je sais que tu n'es pas n'importe qui, Moite. »

Il croisa les bras et se cala au fond de sa chaise, le visage le plus neutre possible.

« Eh bien, je serais curieux de savoir qui tu crois que je suis, dit-il d'un ton railleur. Vas-y, je t'écoute. »

« Tient, il abandonne si vite ? » s'étonna Lila.

«Non » contredit la fantôme. « Il va essayer de retourner la situation à son avantage dès que possible. Laisse-moi m'en occuper ! Steuplé steuplé steuplé ? »

Lila sourit intérieurement devant les réactions de gamine de la fantôme.

« Si tu y tiens. »

Elle s'adossa au dossier de sa chaise, croisant les bras dans une posture imitant celle de son interlocuteur, et laissa les commandes à Salomé.

« Bon. Tu veux savoir qui tu es. Tu crois sans doute que je suis un genre de voyante, non ? »

Moite resta impassible.

« Ou peut-être un agent du Guet. »

Toujours aucune réaction, à part une petite lueur d'appréhension dans les yeux de l'homme. Elle avait touché juste.

« Ce n'est pas le cas, continua Salomé. Ni pour l'un, ni pour l'autre. Je suis juste une totale inconnue, qui se trouve par un parfait hasard dans la même auberge que toi, alors qu'elle se rend à Kondom pour... des raisons personnelles, dirons-nous. »

« Menteuse » semblaient dire les yeux de Moite.

« Je te jure que je n'avais absolument pas prévu de te trouver ici, Moite. Mais je dois t'avouer que je suis très contente. J'ai toujours voulu te rencontrer. »

Il fronça les sourcils et la regarda durement.

« Un créancier ? Un tueur à gage ? Qui t'as envoyé ?

-J'ai vraiment une tronche de tueuse à gage ? Franchement ? » Moite n'avait pas bougé, mais elle avait remarqué qu'il s'était tendu, près à s'enfuir en courant au premier danger.

« J'ai vingt ans, je suis une fille, je ne connais pas l'Überwald, comme tu me l'as si bien fait remarqué tout à l'heure... tu crois vraiment que j'aurais une chance de retrouver quelqu'un d'aussi fugitif que toi, dans un pays aussi grand ? Non, c'est un parfait hasard si nous sommes ensemble ici.

-Pour une inconnue rencontrée par hasard, tu as l'air d'en savoir beaucoup sur moi. Ou alors, tu bluff... ? » Toujours cet air railleur sur le visage du jeune homme. Il testait Salomé. Il voulait voir ce qu'elle savait, afin d'en révéler lui même le moins possible.

« Il est sous pression, là ! Ça se voit ! Tu pourrais devenir inspecteur du Guet, Salomé...

Nan. Ça marche qu'avec les gens que je connais.

Et tu le connais, lui ?

Oooh que oui. »

« Mmmh... plus ou moins, admit-elle avec un sourire contrit. Je n'en sais pas très long sur qui tu es, malheureusement. Et j'aimerais bien en savoir plus. Je connais surtout ton caractère... ton comportement...

-On s'est déjà rencontrés ? Demanda-t-il, sur le qui-vive.

-Non, soupira Salomé. Ne t'inquiète pas, je ne te veux pas de mal. Juste la chance de pouvoir discuter avec toi, et éventuellement... te donner quelques conseils. »

« Oh nan, tu recommence...

Ben quoi ! J'ai bien le droit de jouer un peu! »

Un sourire amusé passa en flèche sur le visage de Moite. Il leva sa chope et sirota une gorgée, attendant la suite.

« Tu compte te rendre à Ankh-Morpork, tu m'as dit ? »

Il hocha la tête.

« Bien. Je ne sais pas si tu comptait réellement y aller ou si c'était seulement un énième bobard (mimique outragée de la part de son vis-à-vis), mais je te conseil sincèrement de t'y rendre. Tu y cherche la gloire et la fortune ? Mmmh, te connaissant, surtout la fortune, en fait. Vas-y. Tu la trouvera. Ne te fie pas à ta première impression, ne laisse pas tomber, même s'il y a des difficultés. Crois-moi, il y a beaucoup de gens à berner là-bas. Et c'est plus marrant de le faire à grande échelle. »

Moite la regardait d'un air étonné.

« Berner des gens à grande échelle ? Qu'est-ce que tu veux dire ?

-Roulez des idiots dans la farine, c'est ton métier, non ?

-Pas du tout ! Répliqua-t-il, offusqué. Mon métier, c'est messager. »

Un grand sourire s'étala sur le visage de Salomé. Le Destin pouvait avoir beaucoup d'humour, parfois.

« Mon grand oncle a perdu toute la fortune de la famille aux jeux. Je gagne ma vie en voyageant et en transportant le courrier des habitants. Si je les trompais, je n'aurais plus de boulot... »

« Perdu toute sa fortune ? Hé hé hé... je le sens venir gros comme une maison, ce coup là. Oh, ouais. T'es tellement prévisible, mon p'tit Moite...

De quoi tu parles ? De quoi tu parles ? Je veux savooooiiir !

Tu va voir ! T'inquiète... »

En effet, Moite portait à présent son masque de tristesse factice. Salomé savait que c'était faux, mais n'importe qui s'y serait laissé prendre.

« J'ai reçu un message par clac, dernièrement, continua-t-il. Apparemment, il est mort... après avoir tout flambé, bien sûr. Tout ce qui me reste de lui, c'est une vieille bague. Je n'ai franchement aucune idée d'où il l'a eu. Ça ne m'étonnerait pas qu'il l'ai volé, en fait... »

Il tira de sa poche l'anneau avec lequel il jouait un peu plus tôt dans la soirée. Le métal poli brillait à la lumière des bougies.

« Sauf que j'ai besoins d'argent, fit-il, l'air mélancolique. Il va donc falloir que je la vende. »

Salomé fit un grand sourire en forme de banane.

« Et donc tu va me proposer d'acheter pour cinquante piastres un rond d'étain et un bout de verre poli. Tient, fait moi voir ça. »

Elle tendit la main et prit la bague que Moite tenait du bout des doigts. Il la laissa faire, trop sonné pour réagir.

« Mmmh... joli... il brille vraiment beaucoup, dis donc. Tu as du passer des heures à l'astiquer... on dirait vraiment un diamant ! Chapeau l'artiste ! »

Elle le reposa sur la table devant Moite, qui la regarda faire, une expression de surprise, non feinte pour une fois, étalée sur le visage. On aurait dit un poisson rouge.

« Comment ça, un bout de verre ? S'offusqua l'artiste en question. C'est un diamant ! Je l'ai fait vérifier par des spécialistes en Überwald, ils étaient formels ! Je n'essaierais même pas de la vendre s'il s'agissait d'un simple bout de verre ! Pour qui me prend-tu ?

-Je te prend pour Moite von Lipwig, escroc de profession, dont le métier consiste à profiter de la bêtise humaine et berner les gens qui croient t'avoir. On ne me la fait pas à moi, Moite. Je sais reconnaître une poignée de main trop franche pour être vraie. »

« Je sais surtout reconnaître le nom Albert Paillon...

T'as juste eu de la chance, en fait.

Exactement. Et j'en profite ! »

Moite semblait partagé entre l'option « laisse tomber, cette fille est trop coriace » ou « essaie donc le coup du bonneteau truqué, ça marche sur tout le monde ». Par prudence, il finit par choisir la première solution.

« Bon... tu m'a démasqué, fit-il en s'affaissant un peu sur sa chaise. Je me demande seulement comment tu sais qui je suis.

-Tu ne me croirais pas si je te le disais, répondit Salomé avec un sourire compatissant.

-Et toi, qui es-tu, Lila Delencre ? »

Toujours en souriant, Salomé laissa la première place à son hôte.

« Je m'appelle Lila Delencre, comme tu l'as dit, j'ai vingt ans et je travaille... travaillais à la Guilde des Graveurs et Imprimeurs d'Ankh-Morpork. Orpheline. Rien de bien folichon.

-Travaillait ? Comment ça ? … eh, attend... tes yeux ont changé de couleur ! »

Lila leva un sourcil interrogateur.

« Tu avais les yeux marron, expliqua-t-il. Maintenant ils sont bleu pâle !

-Tu as dû rêver, Moite. J'ai toujours eu les yeux bleu. Mais ça n'a pas d'importance. Hrrm-hrrm... j'ai quitté la Guilde pour partir en voyage en Überwald. Je compte ensuite me rendre dans le Causse, en passant par le royaume de Lancre. J'ai quitté la ville pour un an. En rentrant à Ankh, j'aimerais changer un peu d'air. On m'a proposé un travail de secrétaire... j'y réfléchi encore. Ma vie n'a rien de passionnant, tu vois.

-Tes yeux... marmonnait toujours Moite.

-Ils ne peuvent pas avoir changé de couleur. C'est une des bases de la magie : rien ne peut changer les yeux d'un être vivant, pas même la métamorphose, vu qu'ils sont le reflet de l'âme et que l'âme ne change pas. »

Lila avait compris depuis longtemps que cette règle n'avait pas été entièrement assimilée par les mages. Les yeux sont le reflet de l'âme... donc quand le corps change, les yeux restent les mêmes. Mais si l'esprit change, alors là c'est une autre histoire... La plupart des praticiens de la magie s'étaient arrêtés à la première conséquence de cette règle, sans se rendre compte qu'elle s'appliquait plus ou moins dans l'autre sens dans le cas d'un corps possédant deux esprits.

« Je ne suis pas mage, et je les ai vu changer, insista Moite, tenace. Lila soupira.

-Bon. Mes yeux changent de couleur, voilà. T'es content ? Toi tu change bien de nez ou de sourcils de temps en temps. »

Moite fit un petit sourire en coin. Lila l'observa en détail.

« On dirait que tu ne porte aucun rajout, aujourd'hui...

-Bravo, tu es très observatrice. Effectivement, je ne comptais pas rencontrer grand monde ici. Bon... tu ne veux pas me dire comment tu me connais. Vu ta courte biographie, je suis presque sûr qu'il y a des choses que tu me cache. Puis-je au moins savoir ce que tu me veux ?

-Seulement l'honneur de parler au grand Moite von Lipwig. Et l'espoir que certains conseils pourront te pousser dans la bonne voie.

-Me dire d'aller à Ankh-Morpork ?

-Juste pour savoir... tu comptais réellement y aller, avant que je t'en parle ?

-Mmm... c'était un projet. Mais je n'en étais pas sûre. En tout cas, tu as piqué ma curiosité. Tu as une idée de ce qui m'attend, on dirait ? »

« Le Guet... » songea Lila, se rappelant certains souvenirs de Salomé. Mais elle se garda bien de le dire à voix haute.

« Oh mer...credi, attend, je ne suis pas sûre d'un truc... » fit Salomé. « Si ça se trouve, on est en train de faire une grosse gaffe, là... Tu peux vérifier quelque-chose dans l'encyclopédie ? »

Lila acquiesça mentalement.

« Une seconde, s'il te plaît, Moite. Je voudrais juste vérifier un petit quelque-chose. »

Elle se pencha sur son sac, sous le regard curieux de l'escroc, et en sortit le Vademecum (qu'elle cacha sous la table : il ne valait mieux pas qu'un Disque-Mondien natif ai connaissance de ce livre). Elle sortit du rabat de la couverture la frise chronologique, si admirée de Salomé, sur laquelle tous les événements importants de l'histoire étaient notés.

« On est bien en 1990, non ? fit-elle à l'attention du jeune homme.

-Heu... oui, je crois. Fin septembre. Siècle de l'Anchois. Pourquoi ?

-Je voulais vérifier une date. Très important. Bref... des conseils, disait-tu ? Très bien. Je crois que j'en ai quelques-uns en réserve pour toi. »

Elle replongea l'ouvrage dans son sac. Quand elle se redressa, des yeux étaient à nouveau marron, mais Moite ne fit pas de commentaire.

« Va à Ankh-Morpork. Dépasse les premières difficultés, crois-moi, ça vaut le coup. Si on te propose un job, surtout quelqu'un de haut placé, ne refuse pas, ça peut toujours servir. Souviens toi que l'espoir est le plus grand des trésors... oui, je sais, ça fait un peu cliché, ajouta-t-elle en voyant la tête que tirait le jeune homme. Attention, à partir de maintenant ça peut paraître un peu bizarre... en cas de difficulté, si tu trouve une cuillère, garde la. On peut toujours avoir besoins d'une cuillère. Soigne ton image. Ça tu sais déjà le faire, mais... en toutes circonstances. Même si tu as l'impression d'être dans la merde. Et si tu as une chance de sortir de cette merde, même si c'est pour te retrouver dans l'Ankh, essaie. Jusqu'au dernier moment. Quoi d'autre... ah oui, j'ai failli oublier. Relève tous les défis qu'on te lance. Même si tu as une chance sur un million d'y arriver. C'est bon pour ton image... et pour ta survie. Et ne laisse surtout pas les lettres cramer...

-Je suis messager, je t'ai dis. Les lettres, j'y fais gaffe.

-Tu n'es pas encore un messager, tu es un escroc. Mais surtout, ne laisse pas les lettres cramer.

-Pas de problème. Bon, la plupart de tes conseils sont faciles à suivre... mais pour la cuillère ? Je ne vois pas l'utilité des cuillères. A part pour manger un dessert ou remuer du thé, bien sûr.

-Dis-toi que ça peut servir de pelle, quand tu n'a rien d'autre... c'est plus petit, c'est plus lent, mais c'est une pelle quand même.

-Une pelle... génial. As-tu encore d'autres conseils sibyllins à me donner ?

-Attend, je réfléchis... » Elle passa en revu les diverses péripéties qui risquaient d'arriver à ce pauvre Moite. Lettres, cuillère... Cuillère ! Un détail important venait de lui revenir en mémoire :

« Tu es religieux ? »

Moite tira une grimace.

« J'ai eu ma dose de religion dans mon enfance.

-Ah, oui... l'Eglise de la Pomme de Terre Nature.

-Quoi ? Toi aussi ? »

Salomé rigola.

« Plus ou moins. Il y a longtemps... mais même si tu en a marre de cette Sainte Patate – louée soit-elle, au passage - , n'oublie pas les dieux. Et même si tu as l'impression qu'ils ne peuvent pas t'aider, eh bien... toi, tu peux peut-être les aider, et alors ils te devront une faveur. Et une faveur de la part d'un dieu, même un dieu mineure, ça peut toujours servir.

-Tu as un dieu particulier en tête ?

-Tu connais Anoia ? Fit Salomé avec un grand sourire.

-Un peu. Heu... ça a un rapport avec la cuillère dont tu me parlait tout à l'heure ? »

Salomé écarquilla les yeux.

« Ah bah merde alors... j'y avais jamais pensé, à ça... bah, ça se trouve, c'est une coïncidence. Bref, je ne sais pas si ça a vraiment un rapport avec la cuillère. Je ne crois pas, mais... peut-être. Toujours est-il que les dieux connaissent parfois l'emplacement de grosse caches d'or... » Elle lui fit un clin d'œil très appuyé.

« Je suis un dieu, alors ? » fit Moite en prenant une pose de beau gosse. Salomé le regarda, l'air de dire : ''même pas en rêve, mon vieux.''

« Et si je te disais que tu étais une personnification anthropomorphique, tu me croirais ?

-Mmmh... je ne pense pas, répondit-il en reprenant son sérieux. Je n'aime pas le nom à rallonge.

-Ça tombe bien, parce que je n'ai aucune idée si tu en est une ou pas. De toute façon, on s'en fout un peu en fait... »

Elle se leva de sa chaise, attrapa son sac par une bretelle d'une main, et son assiette vide de l'autre. Puis elle se tourna vers Moite.

« Souviens-toi : va à Ankh-Morpork, ne laisse pas tomber quoi qu'il arrive, garde Anoia et prie une cuillère – non, pardon, le contraire, et évite de tenir tête au Patricien, si tu tient à la garder sur tes épaules – ta tête, pas le Patricien. Le reste, je pense que tu trouvera bien tout seul. Aller, Tchüß ! »

Elle passa au comptoir déposer son assiette et un pourboire, puis revint précipitamment vers Moite.

« Une dernière chose... si jamais tu croise d'autres personnes qui ont l'air d'en savoir beaucoup sur toi sans jamais t'avoir rencontrer, note leur adresse – ou au moins leur nom. J'habite au 25, rue Courte, à Ankh-Morpork. Quand tu sera là bas – tu as quelque chose pour noter ? Merci – quand tu sera à Ankh, envoie-moi une lettre avec leurs coordonnées, s'il te plaît. C'est important pour moi. »

Elle se dirigea vers l'escalier partit rejoindre les chambres à l'étage, laissant Moite von Lipwig seul avec ses questions, une flopée de conseils incompréhensibles et une serviette en papier arborant l'adresse d'une inconnue.

oOoOoOoOo

Environ une heure plus tard.

La chambre de Lila n'était qu'un petit réduit dans lequel se serraient à grand peine un lit simple et une petite commode, avec un étroit passage entre les deux. Les volets étaient fermés par dessus les barreaux de la seule fenêtre – on ne rigolait pas avec les vampires, en Überwald. Lila avait réussi à caser son gros sac de voyage sous le lit, et en avait sortit quelques affaires. A présent, elle était assise en tailleur sur le lit, vêtue d'une vieille robe de chambre pelucheuse, un livre entre les mans, en train de fixer le plafond en réfléchissant à... bah, rien de particulier, en fait. Elle baissa soudain les yeux en entendant un petit bruit de frottement. Un bout de papier avait été glissé sous la porte. Elle se leva et se dirigea vers le battant – verrouillé, bien sûr : on ne sais jamais avec les escrocs. Le papier en question était un bout d'enveloppe kraft, sur lequel sept mots étaient écrits.

''J'ai compris. Tu es une voyante.''

Lila sourit. Elle attrapa un crayon de papier dans une poche de son sac, et griffonna rapidement une réponse au dos du papier, qu'elle glissa à nouveau sous la porte.

''Non. Je suis juste une lectrice.''

oOoOoOo

Minuit. Lila fut réveillée par le bruit d'une chute (assourdie par un tas de foin quelconque), suivit d'un volet claquant au vent. Une dizaine de secondes plus tard, les pas d'un cheval s'éloignèrent de l'auberge dans la nuit. Lila sourit dans le noir.

« Il est parti. »

Puis elle se rendormit.

oOoOoOo