Victor et Tim sont chez Andreï depuis une quinzaine de jours. Le Kurgan passe le plus clair de son temps auprès de Tim. Il ne peut rien faire, à part espérer un miracle, et ce sentiment d'impuissance est insupportable.

Le plus fort de tous les Immortels, le guerrier parfait… quelle blague. Plus de trois millénaires d'expérience et je n'ai même pas su protéger Tim… Il était dans mes bras quand il a été tué !

Il va mal. Il n'en dit rien, mais c'est évident. Andrei est désemparé, il ne sait pas trop quoi faire, c'est bien la première fois en plus de quarante ans qu'il se retrouve à devoir soutenir son ami, d'habitude solide comme un roc. Jusque-là, le Kurgan a toujours été le plus fort. Toujours…

Le silence, le vide et l'absence. Ils sont écrasants. Le Kurgan avait tant l'habitude de bavarder avec Tim, verbalement ou autrement. Et puis, il y a tant de souvenirs qui viennent le hanter. Tant de choses qu'ils ont vécues ensemble… Des souvenirs heureux, d'autres mouvementés ou dramatiques. Des choses anodines aussi, qui reviennent à la surface il ne sait pourquoi. Comme ce souvenir qui date à peine de quelque jours après leur rencontre.

Le Kurgan vient tout juste de prendre la décision de garder Tim avec lui. Lui, s'occuper d'un enfant. Qui l'aurait cru. Pour l'instant, il ne sait pas encore à quoi leur vie pourrait bien ressembler. Ils se sont arrêtés pour la nuit dans un motel. Et son sommeil est une fois de plus perturbé par ce satané cauchemar, celui où il revit le moment de sa première mort. Avec tous les détails, comme toujours, bien entendu. Il était à peine plus vieux que Tim quand c'est arrivé. Tabassé à mort par son père. La dernière chose que le Kurgan voit, par les yeux de l'enfant qu'il a été, c'est l'ombre menaçante de la brute au-dessus de lui. A cet instant précis, la peur est là exactement comme autrefois …

… Sur ce, le Kurgan se réveille en sursaut et furieux.

Foutu rêve... Le laissera donc jamais en paix…On n'oublie donc jamais sa première mort ? Il voudrait bien se rendormir mais pas moyen. Bon, il va s'abrutir un moment devant une connerie à la télé. Soudain il se rappelle de la présence du petit garçon , si discrète qu'on l'oublie facilement. Surtout lui, qui jamais auparavant n'a eu à veiller sur un enfant.

Zut, je vais le réveiller.

Trop tard. Mais le bruit de la télé n'y est pour rien, c'est ce maudit rêve. Ce rêve, qu'il a vécu en même temps que lui.

Pauvre gosse, il a du avoir peur lui aussi.

Tim s'est levé de son lit, et s'approche timidement, comme s'il avait quelque chose à lui dire. Mais il n'ose pas. Ils entrent en contact mental.

...Non, Tim n'a pas eu peur, mais il est choqué et horrifié de ce qu'il a vu.

« Comment ton père a pu te faire ça…J'aurais voulu pouvoir être là et t'aider »

…C'est d'une naïveté désarmante, évidemment Tim ne se rend pas compte du genre de brute qu'était son père. S'il s'était mis sur le chemin du vieux ce jour-là et avait osé protester, il se serait fait écraser comme un moucheron. Cette pensée ne lui était pas destinée, mais l'enfant l'a perçue quand même.

Sans se vexer, il ajoute : « J'aurais utilisé mes pouvoirs pour me défendre. Une grande personne, ça ne me fait pas peur. »

C'est vrai, il avait oublié ça. On ne peut vraiment pas dire que Tim soit un petit garçon sans défense. Et imaginer son père détaler, terrorisé, devant une effrayante tempête glacée a quelque chose de plutôt réjouissant…

Comme précédemment, le Kurgan ne perçoit de Tim que les pensées que celui-ci veut bien laisser filtrer, et c'est un enfant méfiant, sauvage, toujours sur ses gardes. La vie ne l'a pas épargné et il a du mal à accorder pleinement sa confiance. Finalement Tim baisse les armes, la barrière mentale faiblit. C'est un petit garçon effrayé, désemparé qui se laisse furtivement entrevoir.

Quelques bribes du cauchemar persistent encore, et réapparaissent de temps à autre. Elles se sont comme imprimées dans l'esprit de l'enfant parce qu'elles font écho à ses propres chagrins, à ses propres peurs…

L'arrière-plan émotionnel est en train de changer. Tim retrouve peu à peu son calme et autre chose émerge. C'est juste une impression diffuse, mais c'est amical, chaleureux, tendre… Compréhension. Compassion…

Pour ce qui est de la télépathie, Tim surpasse le Kurgan de très loin. S'il le voulait il serait à même de pulvériser toute défense mentale. Le Kurgan est sûr qu'il sait de lui tout ce qu'i savoir, et pourtant … L'image qu'il lui renvoie de lui l'étonne. Un protecteur. Un sauveur. Celui qui a soigné sa blessure , qui a veillé sur lui, qui ne l'a pas abandonné…

Ah, les gosses et leur naïveté qui embellit tout…Ça lui fait drôle et ça le touche plus qu'il ne voudrait l'admettre. Jadis, au début de sa vie, il n'était pas pire qu'un autre, mais tout ce qu'il a vécu au cours des trois derniers millénaires, ça vous change un homme… Et puis, ça fait bien longtemps que lui, le Kurgan, a perdu toutes ses illusions et s'est habitué à la noirceur de l'esprit des gens. Savoir ce qu'ils ont dans la tête, au moins ça facilite les choses quand on a à les tuer…

Il se demande si Tim a capté cette pensée. Il préfèrerait que non. Autant qu'il garde encore un peu son innocence, c'est quelque chose qui se perd vite et qu'on ne retrouve jamais.

Non, mes considérations de vieux bonhomme ronchon ne l'intéressent pas. Tant mieux.

Tim est fatigué et ému, ses pensées ne sont pas clairement formulées. C'est un peu décousu, un tourbillon d'images et d'émotions confuses … Mais soudain, apparaît une pensée très nette : « J'aimerais pouvoir empêcher tout ce qui t'est arrivé… Tout ce que je sais faire, c'est détruire, et c'est nul comme pouvoir. Des fois je préfèrerais tellement savoir… réparer … »

« Ne t'en fais pas pour ça, petit. N'y pense plus…Il arrive parfois des choses comme ça et on n'y peut rien. »

…Et puis une fois de plus, le fond triste et sombre si fréquent chez Tim reprend le dessus et subitement tout se voile.

Ah non, pas ça, pas encore… Comment je suis sensé faire pour le sortir de là ? En plus je n'y connais rien, moi, aux gosses.

« Allez, viens là…» dit le Kurgan en lui faisant une place près de lui.

Tim est de nouveau prisonnier des images de son passé. C'est de plus en plus noir…

La vie est triste, moche, et à la fin, on meurt.

Le Kurgan intervient soudain dans ses pensées avec toute l'autorité d'un adulte face à un enfant.

Arrête. La vie n'est pas que ça.

Tim reste un moment sidéré de cette intrusion.

Comment a t-il pu baisser la garde comme ça, sans même s'en apercevoir, lui qui est tellement habitué à se cacher et à se protéger ?

Qu'est-ce que t'en sais ?

Justement, je suis beaucoup plus vieux que toi et je sais.

Tim est tour à tour surpris, perplexe, déconcerté, méfiant, mais l'idée fait peu à peu son chemin… Une petite lueur d'espoir a fait son apparition et l'enfant semble vouloir s'y accrocher.

Ils continuent à bavarder mentalement, à bâtons rompus, puis Tim se laisse un moment distraire par un dessin animé qui passe à la télé, avant de s'écrouler de fatigue.

Le Kurgan le porte jusqu'à son lit, et reste quelques instants à le regarder dormir. Le petit garçon est calme, détendu, pour l'instant cauchemar et mauvais souvenirs du passé le laissent en paix.

Tellement de pouvoir, le pouvoir ultime, entre les mains d'un enfant. Il aurait pu m'anéantir en un claquement de doigts, mais au lieu de ça il a choisi de m'aider. Il est si jeune, il vient juste d'entrer dans le Jeu, il ne sait pas qui je suis pour les autres Immortels… et il s'en contrefiche. On me considère comme le plus vieux, le plus fort, le guerrier parfait… mais pour lui je pourrais aussi bien être encore le fils de plouc qui gardait les troupeaux dans la steppe il y a si longtemps, avant tout ça.

Jusque-là, le Kurgan n'avait connu avec les autres Immortels que les combats et les rapports de force. Tout est différent cette fois, c'est comme s'il avait trouvé un frère…

« Victor ? ça va ? » s'inquiète Andreï « Tu avais l'air ailleurs… »

Le Kurgan revient à la réalité.

Même les mortels arrivent à protéger leurs enfants… Moi, je n'ai pas été foutu de le faire.

Culpabilité, détresse, colère, révolte… Tout ce qu'il faut pour que son pouvoir se manifeste. Pour l'instant il garde le contrôle, mais il y a comme une menace diffuse qui plane, quelque chose d'extrêmement angoissant…

Pour la première fois, Andreï aurait presque peur de Victor, ce qui n'avait jamais été le cas avant, quand il n'y avait « que » l'immortalité.

Une fois de plus, il se dit que le Kurgan a changé au contact de Tim, et pas en bien…

Debout près de la fenêtre, le Kurgan regarde au dehors sans vraiment prêter attention à ce qu'il voit. Les gens circulent, vaquent tranquillement à leurs occupations de tous les jours. . Pour eux, la vie continue, ils sont heureux, peut-être…Eux ils ont encore enfants, leurs familles, leurs proches…

Il revoit une fois de plus le moment où Tim a été tué, et soudain il en veut à tout ce monde au dehors. La colère monte, incontrôlable. L'envie de tout casser. L'énergie glaciale et noire ne demande qu'à se libérer. Cette fois il va laisser les éléments se déchaîner…

Andreï , qui lisait son journal dans la pièce à côté , est brutalement tiré de sa lecture par une drôle d'impression. L'air est comme chargé d'énergie. Dans l'armoire, les verres se sont mis à tinter. Tout le bâtiment tremble, comme si un train passait sous l'immeuble, un grondement sourd semble venir des profondeurs de la terre.

C'est Victor qui joue avec ce truc terrifiant.

Un bout de plâtre se détache du plafond et vient s'écraser à ses pieds. Andreï sort de sa sidération. Il bondit sur ses pieds, et, oubliant sa peur, fait irruption dans la chambre de Tim…

« Victor ! Arrête ça immédiatement, tu m'entends ? ! ! Tout va s'écrouler ! »

Dehors, il fait de plus en plus noir…En jetant un coup d'œil à l'extérieur , Andreï comprend avec horreur que le phénomène n'affecte pas que leur immeuble. C'est en train de s'étendre à tout le quartier. Tous les bâtiments alentour risquent de s'effondrer comme des châteaux de cartes. Tim aurait eu assez de pouvoir pour ça, à coup sûr. Andreï espère de toutes ses forces que ce n'est pas aussi le cas pour Victor.

Mais qu'est-ce qui a pu le mettre autant en rogne ? Allez savoir avec le Kurgan. Inimaginable de laisser voir son chagrin, mais la violence, ça, il connaît…

« Tu ne peux pas vouloir la mort de tous ces gens. Qu'est-ce qu'ils t'ont fait ? »

Ils sont heureux alors que Tim a été tué. Massacré par le Highlander, par crainte de ses pouvoirs. Ce fou a enfreint toutes les règles pour les protéger EUX, les mortels, ces insectes… comme s'ils en valaient la peine. C'est à cause d'eux que c'est arrivé. C'est de leur faute. Tout est de leur faute… Je vais les effacer de la surface de la Terre.

Peine perdue, le Kurgan ne paraît même pas l'entendre.

« Ce sont des innocents, ils n'y sont pour rien ! S'ils savaient, ils seraient sûrement désolés pour toi et pour Tim… Victor, ne fais pas ça ! Détruire tout le quartier ne te rendra pas ton frère ! »

Il l'ignore toujours, mais ouf, au moins il se calme. La tempête infernale se dissipe rapidement. Andrei ne peut réprimer un soupir de soulagement.

« Les gens normaux pleurent… » grommelle-t-il entre ses dents.

«Je suis Immortel, t'as oublié ? Ça fait longtemps que la normalité c'est fini pour moi. Et puis, ça t'avancerait à quoi que je pleure ?

« Moi ? A rien. Et toi, ça te servirait à quoi de tuer tous ces gens et de tout détruire dans les environs ? Ça ne te rendra pas ton frère !

« Non, ça ne le ramènera pas . Rien ne peut le ramener. Dans le fond, vous les mortels, vous avez de la chance. Vos vies sont courtes. Le malheur, pour vous ne dure pas éternellement. Mais pour nous …

« Ne dis pas de conneries, d'abord qu'est-ce qui te fait croire que tu comprends quelque chose aux mortels ?

« Trois mille cinq cents ans d'observation de l'espèce… « Eh bien le moins qu'on puisse dire c'est que ça ne t'a pas servi à grand chose. Qu'est-ce que tu crois, que les gens qui n'ont pas vécu mille ans et plus ne connaissent jamais le malheur ?! Mais bordel, la maladie, la vieillesse et la mort, qu'est-ce que tu en fais ?! Les mortels peuvent aussi perdre des personnes qu'ils aiment, ça non plus ça n'a jamais dû t'effleurer l'esprit . En plus pour eux c'est définitif. Si vous étiez des mortels, ton frère serait au cimetière, alors tu n'as pas le droit de te plaindre ! Combien de pauvres gens ordinaires rêveraient d'avoir ta chance, et de pouvoir se dire qu'il y a encore de l' espoir ! »

« Bon t'as fini de m'engueuler ?

« C'est pas l'envie qui me manque de continuer ! »

. . .

Les jours se succèdent, semblables, interminables.

Ça ne sert à rien de rester là et d'attendre, il ne se réveillera pas de lui-même. Mais il existe peut-être quelque part dans le monde un Immortel qui…

Oui, il reste peut-être un espoir. Tout n'est pas joué...