Ce chapitre-ci est de ma plume. Attention, ça se corse pas mal (il était sans doute temps), garez les neveux !
Ils étaient repartis, Ricky désormais aux commandes de son bolide rayé mais fonctionnel, l'assise résolue et l'air bougon. Il n'avait même pas voulu de Theodore en croupe, et l'avait fait savoir avec force menaces. Le malheureux n'avait pu que traîner la patte jusqu'au véhicule d'un Connor charitable et se hisser péniblement sur le siège arrière, placé haut. La troupe avait dépassé Perryville et poursuivi plus loin au sud sans incident, jusqu'aux abords de Hot Spring. Ils comptaient y faire une halte pour manger un morceau mais ne souhaitaient pas s'aventurer dans le centre-ville. Aussi le contournèrent-ils par le parc national, au nord de la ville. Ils venaient juste d'embrancher Whittington Avenue, en direction de la forêt, lorsqu'ils s'arrêtèrent sur le parking du Café Santa Clare. Bagwell souffrait il avait chaud il était contrarié d'avoir perdu le contrôle de la machine et jusqu'à sa place en selle. Et la simple perspective de se mouvoir pour descendre de la moto de Connor et s'installer dans le rade lui serrait les dents.
Pas un de ses compagnons ne l'attendit ni ne lui tint la porte tandis qu'il clopinait à leur suite, à la manière du vieux Donnie la veille. T-bag maudit silencieusement chacun d'entre eux, à l'exception de Ricky, qui lui devait bien ça. Cette indifférence allait toutefois trouver ample compensation. En le voyant peiner à l'entrée avec sa jambe invalide, une jeune femme s'empressa de se lever pour maintenir la lourde porte vitrée, de manière plus ou moins superflue, et le prendre par le bras.
- Attendez, laissez-moi vous aider, Monsieur !
D'ordinaire, Theodore rechignait passablement à se faire traiter comme un infirme... En taule, en particulier, révéler une défaillance était signer son arrêt de mort. Néanmoins, dans la sécurité toutefois versatile de la vie en société, il était prêt à se défaire de quelques réflexes épidermiques pour se faire manier par un tendron à la beauté un peu maigre, mais tout à fait acceptable. Il distinguait à cet instant chaque fil des cheveux châtain tirés en queue de cheval sur l'oreille, et discernait le contour de la poitrine contre son bras, derrière l'épaisseur rêche d'une salopette en jean. Il ne s'était pas trouvé aussi proche d'une femme depuis longtemps son pauvre corps battu appétait le changement.
- Ronnie, je vous prie ! la corrigea-t-il en recouvrant chaleureusement sa main de la sienne. Merci, jeune dame. C'est bien agréable d'être accueilli comme ça mais, vous savez, cette patte folle ne m'empêche pas de circuler.
- Y a pas de souci, lui assura-t-elle. Où est-ce que je vous emmène ?
T-bag offrit à son adjuvante son sourire le plus charmeur, tout en ayant la décence de le teinter d'une once de gêne.
- Je dois dire que je vous suivrais n'importe où. Sauf si vous attendez de la compagnie... C'est quoi, votre nom ?
- Nell, répondit-elle, la mine amusée.
- Enchanté, Nell, dit-il en lui tendant sa main libre.
Tous ces salems donnèrent à la jeune femme quelques instants pour considérer son offre.
- Enchantée... Eh bien, venez donc vous asseoir avec moi !
Elle paraissait plutôt enthousiaste, à dire vrai. C'était l'avantage, avec les belles du Sud : elles ne se formalisaient pas d'une galanterie un peu cavalière. Les belles qui s'aventuraient hors des églises baptistes et jusque dans les bouis-bouis, bien entendu... Revigoré par la douce fraîcheur de l'air conditionné, Theodore se laissa guider jusqu'à la table de sa sauveuse, non sans accorder une œillade accusatrice et sourdement triomphante à ses comparses, installés au fond du café.
Si les Alabamiens lui retournèrent un rictus, beaux joueurs, Michael, resté dos à la salle après avoir jeté un coup d'oeil à la scène, ne cacha pas son désarroi.
- Qu'est-ce qu'il fabrique ? demanda-t-il nerveusement.
- Il lève la gueuse, Gueule-d'Ange, lui expliqua Buck aimablement.
- Su-per... Très prudent, soupira l'ingénieur en se massant le front.
- Bah, laisse-le s'amuser un peu, le temps qu'on graille un truc... lui conseilla Connor en se saisissant d'un menu coloré.
Lorsque ce dernier eut commandé pour tout le monde, Ricky posa son chaton sur ses genoux puis déploya le carré de carte routière qui les intéressait.
- Voilà, on va donc rejoindre la route principale de la forêt en descendant l'avenue jusqu'à Blacksnake Road. On traversera les bois par le sud et, à la sortie, on quitte l'Etat. Après, faut voir... on pourra peut-être bivouaquer dans les montagnes, à l'ouest de Quachita. C'est discret...
Scofield acquiesça, accompagné d'un murmure d'approbation générale. Par la suite, il osa tourner la tête pour évaluer la situation à la table de T-bag. Ce dernier conversait plaisamment, la mine bluffée, et jouait déjà avec l'un des doigts fins de sa conquête. Même la cuisse en bouillie, celui-ci était toujours d'humeur... Au moins le divertissement restait-il innocent. Michael pouvait toujours se féliciter de cela. Ricky aussi gardait un œil sur les événements tout en grattouillant son greffier... Lorsque la nourriture arriva, le corpulent motard vida son assiette d'oignons frits sur son steak afin de s'en servir comme couvre-plat puis il se leva pour se rendre aux toilettes, adressant en passant une grimace à Theodore pour l'engager à le suivre.
- Alors ?
- Alors quoi ?
Ricky, après avoir ouvert à la volée toutes les portes des cabines, était désormais appuyé contre l'un des montants.
- Te fous pas de ma gueule ! Ca va, la vie n'est pas trop dure maintenant que t'as bousillé ma bécane ? T'as de la chance que j't'en colle pas une ! Comment t'as fait ton compte, bordel ?
T-bag, encore à l'entrée de la pièce, leva la main en signe d'excuse.
- Me gourmande pas comme ça ! Ta bécane a fait une embardée, mon vieux, je sais pas ce qui s'est passé, je t'assure. Mais j'assume, tu m'connais. Pour l'instant, je suis dans le pétrin, c'est une affaire entendue mais... si tout se passe comme je l'espère, dans quelques temps, je serai en mesure de t'envoyer de quoi rembourser le ravalement de façade de ta princesse.
Le biker apparut satisfait de cette réponse, et ne chercha pas à en savoir plus.
- … Bon. Qu'est-ce que tu fous, là ? Tu contes fleurette ou tu comptes baiser ?
Un sourire polisson rampa sur les lèvres de Bagwell, qui s'adossa nonchalamment au mur des toilettes, sa jambe blessée tendue cependant dans une raideur inhabituelle.
- Ah, j'ai bon espoir...
Ricky allongea le bras pour lui tapoter la tempe de sa grosse pogne.
- C'est super, l'arsouille, mais on a pas toute la journée. Enfin, si ça tenait qu'à moi, hein... J'm'en fous pas mal ! Mais Gueule-d'Ange est déjà chiffonné de te voir badiner avec des inconnues alors imagine le fromage qu'il va nous faire si tu nous fais passer la nuit ici. C'est qu'on avait encore de la route de prévue jusqu'à ce soir...
- Gueule-d'Ange, je l'emmerde. Il a qu'à me sucer lui-même s'il veut avaler les kilomètres, siffla T-bag en balayant le problème d'un petit geste dédaigneux - et plutôt maniéré.
- Eh, je te comprends, lui assura Ricky en levant une main à son tour. En plus tu sors de cabane... Elle a l'air mûre, ta fiancée ?
- Elle veut me montrer sa ferme quand on aura fini de boire un verre alors, tu vois, quelque chose me dit que oui.
- Eh ben c'est du propre. A toi les culbutes dans le foin...
Theodore pencha brièvement la tête.
- C'est pas du foin qu'elles tortorent, les bêtes de la petite... C'est plutôt le genre viande rouge.
- C'est quoi, ces conneries ?
- Imagine-toi que cette sauterelle soigne des alligators de trois-cents kilos ! Dans sa famille ils élèvent ces bestiaux depuis 1900 et quelques... C'est autre chose que les forfanteries de l'ami Donnie, hein ?
Ricky se tordit la lippe en une moue respectueuse.
- Ah ça... Et c'est où, cette ferme ?
- En-bas de l'avenue, à dix minutes à pied apparemment. Et puisqu'on en parle, c'est pas que j'aie quelque chose contre les séances potins dans les toilettes des hommes, mais j'ai d'autres chattes à fouetter. Alors si tu veux bien m'excuser...
Alors que le sociopathe tournait les talons, son compère s'enquit :
- T'as de quoi payer ton coup ?
A ces mots, Bagwell fut bien obligé de faire volte-face, un peu penaud, le temps de se faire glisser un billet de cinq dollars dans la poche.
- Je pense pouvoir distraire Gueule-d'Ange deux bonnes heures... Je l'emmènerai acheter une lampe-tempête.
- Merci, mon gars. Je suis sûr qu'il s'amusera comme un petit fou. Je vous retrouve ici ?
- C'est ça. Et fais-toi siphonner par le haut, tu veux ? T'es pas en état de faire des acrobaties avec ta quille en rade.
- Tu veux pas venir me la tenir, des fois ? sourit Theodore par-dessus son épaule, avant de pousser la porte.
Quinze minutes plus tard, la patte raide mais le pas alerte, le pédophile quittait le Café Santa Clare en compagnie de sa conquête. Il ne put que deviner la consternation de Scofield dans sa fourchette en suspens et sa posture prostrée. T-bag se reput d'imposer ainsi ses bas instincts à l'ancien maître du jeu, tout en restant impeccablement dans les clous. Lorsque la jeune femme lui indiqua un pick-up bleu clair, il ouvrit néanmoins la portière du passager avec le bout de sa manche, juste par précaution.
Lorsque Nell déverrouilla une lourde porte pour le faire pénétrer dans un grand parc grouillant de roseaux, l'Alabamien piaffait déjà d'anticipation. Pas de voisinage à l'horizon, voilà qui augurait bon. Il suivit la maîtresse de maison sur un chemin de terre battue. Il lui semblait que la douleur dans sa jambe se faisait plus lancinante, ou peut-être était-ce lui qui la ménageait moins qu'avant, dans sa hâte de filer le train de sa future compagne de jeu. Désormais à l'air libre, il reprenait des goulées d'air trop chaud. Pour tout dire, il était pressé d'en finir. Et puis, comme pour le refroidir, l'un des protégés de Nell apparut au détour d'un bouquet de fougères. Un bel alligator vautré là, tout près, à prendre le soleil en silence. Theodore ne put réprimer totalement un mouvement de recul.
- Sacrée bestiole... Et ça risque rien ? s'enquit-il.
La jeune femme laissa échapper un rire attendri.
- Mais non, ils ont été nourris. Et croyez-moi, Ronnie, ils mangent à leur faim ! Évitez de vous ouvrir les veines et tout ira bien, je vous assure.
Sur ce, elle le prit à nouveau par le bras pour l'entraîner dans une petite côte, en direction d'une plate-forme de bois qui s'avançait parmi le sommet des roseaux.
Bagwell découvrit que celle-ci surplombait un marigot artificiel, autour duquel se prélassaient une flopée de sauriens à la veulerie sans doute trompeuse. Certains présentaient une gueule massive entrouverte, les mâchoires plus ou moins écartées. Theodore n'aurait su dire s'il s'agissait là d'une manifestation de l'instinct ou d'une démonstration de force.
- Voilà mes bébés... soupira Nell en les couvant d'un regard satisfait.
- Regardez-moi ces cagnards ! lança l'ex-taulard pour se redonner de la contenance. Et vous les connaissez par leurs petits noms ?
- Non, on leur donne pas de nom. Après c'est trop dur de les abattre, expliqua la jeune femme toujours à son bras.
T-bag sourit. Leur approche en la matière différait, vraisemblablement. Il scruta un moment les alligators en contrebas, leurs gros corps cuirassés et leurs ondulations immobiles à même le sol. Son attention revint bientôt à la femme qui se tenait si près de lui et lui détaillait à présent le métier. L'air qui montait du marigot était plus humide, mais toujours aussi étouffant. Theodore n'était pas venu là pour se faire étuver. Il avait mal. Et il était raide dans son jean depuis trop longtemps. Et après tout, sa complice ne l'avait pas ramassé non-plus pour lui faire une conférence.
Alors il poussa brusquement la jeune femme contre le garde-fou métallique et l'embrassa férocement, autant par convention que par diversion – il n'avait jamais été très doué pour les baisers. L'éleveuse de monstres ne semblait pas décidée à faire de manières, et Bagwell saisit l'occasion pour faire sauter aussitôt les bretelles de la salopette et en abaisser le pan, en glissant goulûment la paume sur le sein qui avait effleuré son bras, au café. Enhardi par la poigne avide qui se referma sur sa chemise, il caressa directement l'entrejambe inhabituellement creuse sous ses doigts, à travers le jean. La petite inspira entre ses dents. Bien, ce ne serait même pas un viol ni quoi que ce soit d'approchant, alors ! C'est Gueule-d'Ange qui serait content d'entendre ça. T-bag abaissa sèchement tout ce qui lui faisait obstacle sur les cuisses de sa partenaire et, sans plus de cérémonie vestimentaire, ouvrit sa braguette pour enfin, enfin se la planter quelque part ! Ils hoquetèrent et grognèrent tour à tour tandis qu'il s'enfonçait entre les jambes bridées, à peine ouvertes, en roulant des hanches aussi langoureusement que sa quille douloureuse le lui permettait. C'était l'avantage avec les chattes, ou du moins les chattes de grande fille : ça y rentrait comme dans du beurre. Cette facilité était tout à fait bienvenue, à ce moment-là. Il pourrait très vite monter la belle à fond de train avec sa bénédiction, et celle de Gueule-d'Ange en prime. Comme il était sage... Quel bon garçon il faisait, à soulever dans les règles de la femelle majeure et consentante pour le bon plaisir de sa Beauté ! Et pour récolter quoi, au bout du compte, sérieusement ? A mesure que le plaisir sexuel croissait, Bagwell le sentait aiguillonné par une irritation grandissante. Il se retira et retourna assez brutalement son amusette sur la rambarde, sans que celle-ci ne semble s'en formaliser. Il reprit son office a tergo, là où il l'avait commencé, en fulminant que les circonstances l'amènent à obéir, cette fois délibérément. Il n'avait pas envie de revoir ses exigences à la baisse en matière de divertissement. Il n'avait aucun dessein pour ce pique-nique improvisé en route. En l'occurrence, seul son propre plaisir le concernait et, en dépit de la tension accumulée, T-bag peinait à le pousser à pleine puissance. Il était pourtant dans un endroit de rêve, entouré d'autres grands prédateurs naturels dont il aurait adoré admirer l'expertise. Et il avait besoin de se soulager en profondeur. Ne serait-ce que pour pouvoir à l'avenir parader une vertu impeccable sous le nez de Gueule-d'Ange et peut-être, peut-être, le convaincre de se laisser approcher tout doucement... Oui, il ferait ça pour Gueule-d'Ange qui, jusqu'à preuve du contraire, n'était pas omniscient... Alors, ni vu ni connu, Bagwell passa le bras sous la gorge de sa proie et lui écrasa la trachée.
