- Vous vous êtes trompé d'adresse, Monsieur.

Je lui refis la description détaillée de Victoire, en insistant, un pied dans la porte. La concierge de l'immeuble secoua énergiquement la tête et me lança un coup d'œil effrayé. Je la voyais reculer dans l'enceinte de la porte, sur le qui-vive, les yeux sur ma cicatrice. Je savais quelle image je projetais. Celle d'un homme pâle, cerné et défiguré qui tenait à peine sur ses deux jambes et qui se présentait à sa porte au crépuscule, en demandant fiévreusement à parler à une de ses pensionnaires. Je lui faisait peur et je le savais.

- Il n'y a pas de femmes de ce genre chez moi, répéta-t-elle, d'un ton ferme, c'est un établissement comme il faut, ici. Vous vous êtes trompé d'adresse.

Je reculai d'un pas, incrédule, et observai l'édifice de toute son ampleur. Non, je n'étais pas à la mauvaise adresse. Je voyais encore Victoire, sur le seuil de la porte, la main sur la poignée, avec son sourire fatigué et ses yeux rieurs. J'étais mort d'inquiétude. S'enfuir par la rampe, derrière mon immeuble n'était pas si facile. Il fallait s'agripper au rebord de la fenêtre et se laisser tomber au bon endroit… Et avec tout ce verglas des derniers jours… J'imaginais soudainement mal une femme, avec ses jupes et ses bottillons garder son équilibre sur le métal glacé. Et si Victoire était blessée ? Et si Maggie n'avait pas respecté son engagement ? Pourquoi Victoire m'avait-elle donné une fausse adresse ? Pourquoi cette comédie ? Mes pensées m'étourdissaient. Bien sûr qu'elle m'avait donné la mauvaise adresse. Donne-t-on sa vraie adresse à un type qui ressemble à un tueur dès le premier soir qu'on le rencontre ? Après tout, elle m'avait payé. Elle savait où me retrouver. Et les choses avaient tellement changé en si peu de temps… Et si Victoire ne revenait pas ? Je ressentis un grand vide. Je fermai les yeux pour retenir mes larmes. Comme j'avais été stupide de m'enticher à ce point d'une pure étrangère de la sorte ! Le bruit du verrou de la porte me sortit de mes pensées. Je vis la concierge me regarder, de l'autre côté de la fenêtre et surveiller mes moindres mouvements, avec un air venimeux. Vaincu, je m'allumai une cigarette et je quittai le seuil de la porte.

Mes pas me conduisirent machinalement jusqu'à Orchard Street, devant l'immeuble où logeaient les Chagny. Je levai la tête vers la petite fenêtre, au troisième étage qui donnait sur la ruelle. Les rideaux, jaunis, avaient été tirés. Qui était mieux placé que Raoul et Christine pour me parler de l'Ange de la mort qui détenait leur fils et qui hantait leur vie ? J'inspirai nerveusement et me mordis la joue. L'enveloppe, dans la poche de mon manteau, me brûlait presque les doigts. Comment les Chagny réagiraient-ils ? J'imaginais la pauvre mère, accablée, devant l'expression de son fils, sur la photographie. J'imaginais Raoul reconnaître l'arrière-plan. Aurait-il mieux valu qu'Émile soit déjà mort ? Je frissonnais et avançai tête baissée sur l'édifice.

Le silence régnait au troisième étage. À tâtons dans la pénombre, j'escaladai l'escalier et me dirigeai vers la porte des Chagny. Je tambourinai à la porte, je n'obtins aucune réponse. Je me réessayai, trois fois, avec le même résultat. Je laissai mon regard vagabonder dans le corridor plongé dans les ombres. La porte de l'appartement cinq m'intriguait. Je ne pouvais imaginer un tenement inoccupé à New York. L'édifice était mieux que le mien et les loyers ne devaient pas être excessifs. J'observai les signes étranges tracés hâtivement sur la porte. Je posai ma main sur la poignée pour y entrer discrètement lorsque j'entendis le cliquetis d'un revolver derrière moi.

Je me retournai vivement pour me retrouver face à face avec Raoul. Son expression m'horrifia. L'arme pointée sur moi, il me regardait avec toute la rage et le désespoir du monde. Il puait l'alcool à plein nez et ses pupilles dilatées et ses yeux injectés de sang me transperçaient mieux que la balle qu'il prévoyait déjà me mettre au travers de la tête. Je bafouillai, les mains levées dans les airs, en lui montrant l'enveloppe auquelle je m'accrochais.

- Raoul, c'est… c'est moi, Rivers. Émile est vivant… Où… où est votre femme ? Je… je dois lui parler.

Ses traits prirent une expression amère et il me fit un sourire mauvais. Je vis son doigt se poser, en tremblant, sur la gachette.

- Il ne reste que la balle que vous avez laissée dans ce chargeur, Mademoiselle. Je ne vous laisserai pas tourmenter ma femme, vous entendez ? Allez, dîtes-moi, combien on vous a payé, pour venir faire du mal à Christine, avec vos faux espoirs, hein ?

J'avalai ma salive et reculai d'un pas, des yeux rivés sur le pistolet. Instinctivement, je voulus prendre le mien mais je me souvins alors que je l'avais laissé à Victoire, pour se défendre. Je sentais la sueur commencer à perler sur mon front. Raoul n'était pas tout à fait lui-même et argumenter devenait téméraire. Mais je devais continuer, je devais savoir qui était ce foutu F. de l'O. Pour Émile, pour Victoire et pour Christine. Pour Raoul aussi, même s'il n'en était pas conscient.

- Baissez cette arme. Je… je suis ici pour vous aider… Je suis désolé, pour l'autre jour… je… Je n'ai pas voulu vous faire vivre tout ça. J'ai parlé à votre servante et…

- Victoire? Cette pauvre fille est à la Nouvelle-Orléans, non ? Mon épouse voulait s'en débarrasser avant notre départ. Elle ne l'aimait pas. Christine trouvait qu'elle était un mauvais exemple pour Émile. J'ai payé le medecin pour la soigner. J'ai insisté pour qu'elle vienne avec nous sur le bateau, pour qu'elle puisse rejoindre la famille qu'elle avait ici. Je lui ai payé son billet de train. Et c'est comme ça que cette salope nous remercie, en racontant de fausses rumeurs à notre sujet au premier venu ?

Je reléguai ce que je venais d'entendre aux oubliettes, je crois. Je me rappelais les avertissements de Victoire sur les différends entre Raoul et Christine, sur l'argent. Je mis les propos de Raoul sur le compte du délire dans lequel il se trouvait.

- J'ai besoin de savoir ce qui s'est passé il y a neuf ans. J'ai besoin de savoir qui était le Fantôme de l'Opéra. Votre femme m'a dit…

Il se mit à rire comme si j'avais poussé une bonne blague. Un rire sans joie. Puis il s'arrêta, plus sérieux que jamais. Il avança vers moi en maintenant l'arme dans la direction. Je voulus reculer, trop, sans doute et glissai sur la première marche de l'escalier et déboulai lourdement sur quelques marches. Je me relevai péniblement, avec une douleur sourde au dos. Le flingue en face de moi n'avait pas bougé.

- Encore et toujours ce maudit Fantôme, hein ? Ne prononcez plus jamais ce nom devant nous. Surtout pas devant ma femme. Elle ne le supporte pas. Et à chaque fois que ce Fantôme revient, dans les chuchotements des voisins, dans les accusations des journaux, ou dans les propos d'un fou de votre genre, je perds un peu plus celle que j'aime. Christine est fragile. Elle l'a toujours été. Même quand nous étions des enfants. J'avais douze ans lorsque j'ai vue chanter pour la première fois et j'en avais quinze, lorsque j'ai juré de l'aimer et de la protéger pour toujours. Et je le ferai jusqu'à ma mort. Vous entendez ? Jusqu'à ma mort. Je ne vous laisserai pas lui faire de mal.

Il avait craché la dernière phrase avec toute la volonté et la passion dont il était capable. Je voyais ses traits crispés sous la menace imaginaire, ses muscles bandés, prêts à l'attaque. Je voyais ses épaules trembler sous l'émotion et ses yeux embués de larmes. Je baissai le regard.

- Quittez New York. Partez demain, d'accord ? Allez… Allez à Chicago. Je vous rejoindrai… avec Émile.

Il baissa son révolver et me regarda avec un air mêlé de pitié et d'écoeurement. Je sus qu'il n'avait plus aucun espoir pour Émile et qu'il pensait que j'essayais de me racheter.

- Il faut que je le dise en anglais, peut-être? Get out.

Puis, il se détourna de moi, les épaules baissées, comme si tout le poids du monde s'était soudainement affaissé sur lui. Et il rentra chez lui, en fermant doucement la porte.

Lorsque je descendis tout en bas, la vieille concierge m'attendait, folle de rage. Elle allait m'engueuler, décharger toute la frustration qu'elle avait accumulé sur les Chagny depuis leur arrivée tumultueuse lorsque je lui tendis un des billets de 20 dollars que Victoire m'avait donné, avec la grimace la plus menacante dont j'étais capable.

- Pour le loyer du 4. Et le ménage, la cuisine et le linge. Tout le ménage. Tous les jours. C'est mieux d'être fait, d'accord ? Et faîtes venir un accordeur de piano. Je repasserai.


J'attendis toute la nuit, le regard rivé sur la porte, les nerfs à vif, sans oser le détourner une minute. Je dus me rendre à l'évidence. Victoire ne reviendrait pas. Pouvais-je lui en vouloir ? Le vide s'insinua, plus intense que jamais. Je ne m'étais rarement senti aussi seul que dans cette pièce qui renfermait tout ce que j'avais voulu être et tout ce que j'avais désiré. J'avais la gorge serrée et le cœur lourd. Au petit matin, je sortis prendre l'air, loin de mes noires pensées.

Il était inutile de retourner voir De Chagny et sa femme. Ils étaient vraiment ébranlés par la perte de leur fils. Ce qu'ils disaient ne faisait plus aucun sens. Mon cœur se serra en pensant à Raoul. Il aimait sa femme plus que tout au monde. Il était peut-être tombé bien bas mais j'avais senti, là, alors qu'il s'époumonait devant moi avec son flingue, qu'il avait jadis été un type bien. Une drôle impression, je suppose. Cela ne changeait pas que je devais retrouver celui qui les hantaient, qu'il le veuille ou non.

Un café noir, brûlant me revigora un peu et je me dirigeai à pas lents vers la Astor Library et fit le pied de grue devant l'entrée jusqu'à son ouverture.

Le vieux gardien de la bibliothèque me trouva devant la porte, entouré des mégots que j'essayais subtilement d'éclipser du portique. Il fronça les sourcils et se résigna à me laisser entrer avant l'heure. Il m'abandonna dans la vaste salle de lecture face à une pile de vieux journaux français.

Je finis par trouver un article du mois d'octobre ou de novembre 1882 d'un journal à scandale parisien. Le fantôme de l'Opéra les hante toujours. L'article ne m'appris pas grand chose de nouveau. Les déboires financiers des Chagny avaient commencé bien avant New York et l'intrusion mystérieuse et violente dont parlait l'article m'apparaissait comme la signature des coups montés de Mazzola. Un suspect avait été arrêté et relâché. Un ancien chef de police perse qu'on surnommait Le Persan.

On y résumait un peu trop vite l'incident survenu neuf ans plus tôt. De l'huile à lampe avait été projetée d'on-ne-sait-où sur les bougeoirs bordant la scène et avait provoqué un incendie fulgurant qui avait rasé un théâtre complet. Dans la pagaille qu'avait engendré la catastrophe, une cantatrice du nom de Christine Daaé avait disparue, supposément enlevée par un être aux yeux de braises tout droit sorti d'un penny dreadful. L'incendie avait fait douze morts, dont le Comte de Chagny, le frère de Raoul, dont le corps avait été retrouvé deux jours plus tard, plusieurs coins de rue plus loin, au fin fond des Catacombes de Paris. Je fronçai les sourcils. Était-ce pour cela qu'on avait accablé à ce point les Chagny avec cette histoire à dormir debout ?

Un ou deux télégrammes bien placés au Commissariat de police du 9e arrondissement et au journal me donnerait sans doute plus de détails sur qui avait mené l'enquête et les résultats de celle-ci.

Après avoir envoyé mes télégrammes de l'autre côté de l'Océan, je hélai un fiacre jusqu'à la 2th avenue, où se trouvait le poste de O'Reilly. La main gauche, enflée, bien emmitouflée dans la poche, j'esquivai les cochers et la fiente de leur cheval tout en contournant les vendeurs itinérants, pour me rendre au poste de police. Je devais absolument parler à O'Reilly.

J'étais passé juste un peu plus tôt sur le chantier du MET dans la soirée. Les ouvriers avaient quitté depuis longtemps et je m'imaginais avoir le champ libre pour explorer les lieux. J'observai la structure du bâtiment qui s'élevait devant moi. On avait enfin terminé la façade et une bonne partie de l'intérieur du bâtiment qui s'allongeait presque jusqu'à 7th avenue. C'était déjà un bâtiment immense. Peut-être pas le plus haut, mais les sept étages de ses tours me faisait déjà un peu frémir de vertige. Un frisson me parcourus l'échine. L'inauguration devait se faire plus tard cet automne. On nous faisait miroiter une ville moderne et exemplaire d'ici quelques années. De dispendieux chantiers envahissaient peu à peu Manhattan. La gare centrale, déjà magnifique, allait être reconstruite et mettre New York sur la carte. On pouvait maintenant rêver, loin de sa vie sordide, auprès des splendides tours gothiques qui s'élevaient peu à peu de la charpente de Brooklyn Bridge. Et maintenant, le MET allait nous mettre au diapason des plus grandes villes d'Europe.

Je remarquai que les palissades entourant le chantier avaient été renforcées de grillages en fer qui semblaient être récents. Avec les températures humides, le métal aurait dû être rouillé davantage, depuis le début des travaux. Je réussi à me faufiler de peine et de misère dans une brèche oubliée derrière le bâtiment. Le chantier était désert et silencieux, illuminé par les lampadaires, sur Broadway street. À l'arrière, les ouvriers avaient commencé à combler le terrain. Je dus marcher à pas prudents. Les outils oubliés, les dévris de toutes sortes et le sol gelé rendaient la promenade téméraire. Je m'approchai de l'entrée arrière, elle avait été barricadée d'un solide cadenas.

- Hey toi ! Qu'est-ce que tu fiches là ?

La lumière de la lanterne, dardée sur moi m'éblouit les yeux. Je me retournai, une main devant les yeux, pour tomber face à face avec un gros bonhomme, visiblement déjà bien échauffé par l'alcool qui me menaçait de sa matraque. Malgré son air mauvais, il semblait plus surpris qu'autre chose de me voir là.

- Vous avez pas vu c'était un chantier ? Sortez d'ici où je vous en colle une bonne.

Je levai innocemment les bras dans les airs, avec un air niais et un sourire gêné et fit semblant de tituber un peu.

- Oh allez, juste une minute. Je voulais seulement pisser en paix.

J'attendis une ou deux minutes, en gardant mon sourire niais. Mais il ne décollait pas. Les muscles crispés, Je feignis de déboutonner ma braquette et d'avoir de la difficulté à enlever mon pantalon pour confirmer mes dires, en espérant qu'il ne resterait pas là pour regarder et que je pourrais profiter du moment pour m'éclipser plus loin. J'étais mort de trouille. Et si le type avait la mauvaise idée de vouloir jouer à touche-pipi ? Mais l'ivrogne me prit par le bras et me postillonna son haleine fétide au visage, en me traînant, la matraque sous la gorge, vers la sortie du chantier.

- Tu parles que j't'vais laisser mettre ta pisse ici! On a assez de problèmes comme ça, sur ce maudit chantier. Y' a pas besoin d'un autre putain de macchabée défiguré ici. Fous le camp !

Je me dégageai bien plus facilement que je l'aurais cru et recula de quelques pas pour mieux observer les réactions du type qui s'avançait sur moi. Le sang battait dans mes tempes.

- Un mort? Vous avez trouvé un mort ? Quels problèmes ?

Le gardien s'arrêta net, les yeux agrandis de stupeur, comme si je venais de lui annoncer qu'il venait de perdre son job. Il baffouilla, en réalisant sa bourde.

- Putain mais… T'es un putain de journaliste ? Y… Y m'ont dit de fermer ma gueule et de rien dire. Sors d'ici, fils de pute. Sors d'ici !

Je n'obtins rien de plus qu'un solide coup de matraque sur les doigts. J'eus de la chance que rien ne soit cassé.


Malgré l'heure tardive, le commissariat du NYPD grouillait encore d'activité. O'Reilly travaillait de soir, je le savais et n'aurait pas encore quitté le poste. Je vis sa tête flamboyante au travers de la cohue. Dès qu'il me vit, il fronça son nez plein de tâches de rousseurs et s'avança discrètement dans ma direction, en jetant des regards inquiets autour de lui.

- Riv's ?!

Je l'aurais étranglé sur le champ, je crois. Je fantasmais déjà sur mes mains autour de son cou. Mais avant d'être assez près, l'Inspecteur Franklin m'intercepta, coupant court aux retrouvailles, avec un geste autoritaire vers O'Reilly qui lui disait de décamper. Le jeune policier me lança un regard affligé et obéit à son supérieur qui déjà me faisait un geste courroucé en direction du fond de la salle. Il m'y rejoignit quelques minutes plus tard, alors que je m'allumai une cigarette.

- Je ne t'ai pas assez dit de ne jamais te présenter ici comme ça ?

Je fis une moue piteuse et exhalait la fumée vers le plafond, d'un air presque pensif. Moi et l'Inspecteur Franklin, on avait une drôle de relation. Si O'Reilly me regardait encore comme le preux chevalier qui l'avait sorti des griffes de la délinquance et remis sur le droit chemin, Franklin, lui, me voyait autrement, disons. Un de ses hommes m'avait surpris dans une taverne à Greenwich Village, dans une situation plus que délicate, voilà longtemps. À l'époque, certaines manières trop féminines me trahissaient. Le policier avait compris que je n'étais pas vraiment de sexe masculin et m'avait fait enfermer au Bellevue Hospital pour déviance. La semaine qui avait suivie avait été horrible. Plus que ce que je voulais me rappeler. Puis, Franklin, dans un interrogatoire de routine, avait découvert que je connaissais Hell-Cat Maggie. Et il avait compris que je connaissais, de loin, les agissements des Whyos. Alors, il m'avait sorti du trou et il ne l'avait pas regretté.

Il maugréa dans sa barbe pendant un moment. Puis il me scruta, des pieds à la tête, d'un air exagérément dégoûté en pointant mes vêtements et me fit signe de le suivre jusqu'à son petit bureau, ferma la porte derrière moi et s'assit lourdement sur sa chaise. Il soupira, fatigué de cette petite comédie. J'étais meilleur que plusieurs de ses hommes et il le savait. Il m'aimait bien, à sa façon. Il avança le cendrier dans ma direction, comme d'habitude, les yeux plantés dans les miens, plein d'espoir.

- T'as quelque chose pour moi ?

Je laissai tomber le mégot dans le cendrier, dans la pure indifférence et m'assit à mon tour, dans la chaise bancale en face lui. Je haussai les épaules.

- L'incendie sur Mulberry Street. Tu sais, j'ai vu les signatures de Driscoll sur certains contrats qui étaient éparpillés dans cette piaule. Sans compter les meurtres. Tu aurais pu le faire pendre sur le champ. J'ai lancé une pierre dans une vitre, pour alerter tout le monde. Mais Lyons est arrivé avant tes hommes et a fait un joli feu de joie avec tes preuves.

Il se recula dans sa chaise, l'air songeur et vaguement décu. Il lissa sa moustache en me plombant de ses yeux gris métalliques. Je ne lui apprenait rien. Il avait dû écumer, oui. Mais ce n'était pas à moi qu'il allait se confier. À 64 ans, Franklin était proche de la retraite et il le savait. Il avait affronté les Draft Riots avec brio, sauvé quelques confrères des émeutiers et avait été promu. Maintenant, il attendait le grand coup contre les gangs pour terminer sa carrière.

- Et t'es venue ici seulement pour me dire ça ?

- Bah, j'ai appris, comme ça, qu'un cadavre avait été trouvé au MET. Je venais aux nouvelles, boss.

L'expression qu'il me fit ! Je crus qu'il allait se jeter sur moi. Il s'avança, incrédule et livide vers moi.

- Et tu es allée mettre ton p'tit nez là dedans, toi. D'où tiens-tu ça, hein ? Ça ne devait pas se savoir. Même une petite fouineuse comme toi n'aurait rien dû trouver. Cet opéra a déjà fait scandale à cause des coûts de sa construction. On nous promettait un bâtiment à moins de 600 000$, tu parles… On avait pas besoin d'un cadavre sur le chantier en plus. Ca fait peur aux ouvriers. Ça fait surtout peur aux Astors, Rockfellers et Morgan qui paieront le gros prix pour leurs loges. C'est Cornelius Vanderbilt lui-même qui nous a envoyé le mémo au Capitaine Byrnes de nous la fermer, sur ce cadavre. Tu comprends ce que je dis ?

Je hochai silencieusement, incapable d'en rajouter, cette fois-ci. Inutile de plaisanter que j'étais allé prendre un coup avec le gardien du chantier. Ma p'tite enquête avait glissé dans le terrain des grands et le Fantôme des Chagny me poussait tout droit vers une abysse que j'aurais bien du mal à éviter, si je faisais un faux pas.

- De toute façon, tu es foutrement en retard, Rivers. Ça s'est passé il y a trois semaines et le cas est clos. C'était un itinérant, un étranger venu dont ne sait où qui venait juste de débarquer ici, sans famille, sans histoire et qui a probablement été attaqué par un de ses compères fêlé pour une question de territoire ou de nourriture. La victime et le coupable pourrissent sagement au Bellevue Hospital. C'est comme ça que ça été classé. Pas de quoi faire les manchettes. Pourquoi ça t'intéresse ?

Un itinérant retrouvé mort il y a trois semaines sur le chantier du Metropolitan Opera House. Je repensais à ce que le le gamin, au NYJA m'avait dit. Qu'il avait vu Émile suivre un itinérant, le soir du 23 décembre. Je desserrai ma cravate qui parut soudain m'étouffer.

- Je suis à la recherche d'un gamin muet de 8 ans qui a disparu, il y a justement trois semaines, en face du Metropolitan. Ça vous dit quelque chose ?

L'inspecteur me dévisagea un instant en fouillant dans sa mémoire les dizaines de cas d'enfants disparus qui devaient atterrir chaque semaine sur son bureau. Puis, il poussa un soupir excédé.

- Les français, c'est ça ? Ne perds pas ton temps avec ça, fillette. L'homme est déjà sous surveillance comme suspect pour meurtre, bien que je doute fort que ce soit lui, le coupable. Et il paraît que ce n'est pas la première fois que ça lui arrive mais je n'ai pas de détail. Il ne peut pas quitter la ville, son passeport est barré partout. Il t'a dit ça ? Il t'a dit aussi qu'ils avaient précipitamment quitté le fiacre en laissant le môme là, tout seul ? Le cocher a attendu une heure. Une heure, selon ses dires. Ils ne sont pas réapparus. Est-ce qu'ils t'ont dit qu'ils avaient faillis être refoulés, au bureau de l'Immigration ? Leur fils présente des troubles mentaux. Ils appellent ça…. Du mutisme progressif. Le petit aurait eu un grave choc nerveux, il y a quelques années. Tu imagines l'adulte que ce sera ? Est-ce que c'est aux bons américains de s'occuper de ces gens-là, dis-moi ? Ce petit a fait une fugue. C'est ce qu'on leur a dit et ça s'arrête là.

Je baissai la tête, en fermant les yeux. Si Franklin savait à quel point c'était plus monstrueux qu'une simple fugue. Sans doute le savait-il déjà. Mais il préférait regarder ailleurs.

- Qu'est-ce qu'on a fait du corps de l'itinérant, boss ?

Franklin plissait maintenant des yeux et me défiait silencieusement de répéter, alors qu'il avait bien sous-entendu que l'enquête était close. Je redressai la tête et lançai un regard plein de défi à l'inspecteur.

- J'aimerais examiner le corps qu'on a trouvé, près de Longacre Square*, boss. Je crois qu'il s'agit peut-être de mon voisin du dessus, vous savez. On l'a pas vu depuis trois semaines et Bennett se demande ce qu'il doit faire. J'aurais besoin d'un laisser-passer.

Il maugréa de nouveau et réfléchit, un long moment. Puis, il hocha la tête, satisfait de ma réponse. Il prit une feuille et nota quelques mots et me la tendit, froidement.

- Demande à O'Reilly de t'accompagner. Le laisser-passer est à son nom. Je t'avertis, Rivers. Ne rôdes pas autour du MET. Y'a des choses bien pires que de passer quelques jours dans l'aile psychiatrique du Bellevue. On se comprends ?

Je fit signe que je comprenais très bien.

Il se leva, me contourna et ouvrit la porte de son bureau, en me montrant la sortie. Je me levai, réajustai ma cravate et époussetai mon veston, d'un air impassible.

- Vous n'auriez pas des contacts avec la Police de Paris ?

Il éclata d'un rire jaune et me claqua la porte de son bureau au nez.


La vue des hauts murs, munis de tourelles, du pavillon principal du Bellevue me donna un haut-le-cœur. Je dus détourner le regard, le mouchoir sur la bouche, pour ne pas être malade devant O'Reilly, en face de moi. Je détestais cet hôpital de toutes mes tripes. C'était là qu'on m'avait emmené, 8 ans plus, tôt, tordu en deux sous l'effet de la douleur pour mettre au monde un être dont je n'avais jamais voulu. C'était là qu'on m'avait enfermé, attaché sur un lit, un an plus tard, et à la merci du personnel, pour guérir ces ''déviances'' qui dérangeaient tant. Je me souvenais vaguement de ce gardien qui avait simplement décidé de me couvrir le visage de son mouchoir qui puait la pisse pour faire sa sale besogne. Comme si, ça allait vraiment me guérir et me rendre normale aux yeux de tous.

Je ne sentais que ça, la pisse, dans cet hôpital. L'odeur en infiltrait tous les murs. L'infirmière nous emmena silencieusement dans le dédale des couloirs, jusqu'à la morgue, située au premier étage. O'Reilly me lançait sans cesse des regards inquiets. J'étais blanc comme un linge, sans doute.

La morgue n'était qu'une grande salle déserte et lumineuse, munie d'une série de tables de dissection et d'un énorme lavabo. Au fond de la salle, un homme d'une quarantaine d'années, enveloppé d'un sarrau blanc, était penché sur le corps d'une femme d'âge mur et lui recousait lentement la poitrine, en ajustant de temps en temps les lunettes qu'il avait sur le nez. Il faisait un froid de canard dans cette pièce mais l'odeur me dérangeait moins. Ici, j'étais en terrain connu. J'avais parfois accompagné mon père, pour l'aider à prendre des notes.

O'Reilly s'approcha du médecin et lui parla à voix basse, en lui montrant le laisser-passer que l'Inspecteur m'avait donné. L'homme se releva et me lança un regard ennuyé, au-dessus de ses binocles et sans quitter son poste, le bistouri à la main.

- On enterre les non-réclamés après quelques jours, désolé.

O'Reilly me fit un regard navré et s'apprêtait déjà à quitter la morgue. Je poussai un soupir exécré. Je me sentais las qu'on me prenne pour une demeurée ou pour quelqu'un de faible. Je connaissais les procédures. Je répondis au médecin, de la même manière. Ma voix résonna étrangement, dans la pièce vide.

- Avec les températures qu'on a eu depuis le début de l'hiver? Et puis, c'est un cas de meurtre. On attend toujours un peu avant de les enterrer, ceux-là. Vous devez surement l'avoir conservé, non ? Ou bien vous avez conservé les clichés. Et ses effets personnels ? Vous devez les garder un mois, pour l'identification.

Le médecin posa bruyamment son bistouri sur la table et nous fit un signe impatient d'attendre, nous laissant seuls avec le cadavre de la femme. O'Reilly piaffait et s'épongeait sans cesse le front, en jetant des regards vers la sortie. Il ouvrit la bouche pour entamer la conversation et me demander ce qui m'était arrivé à la main. Je le coupai court d'un regard noir. Même si j'aimais bien O'Reilly, tout au fond de moi, je n'avais pas envie de babiller avec le type qui avait mis toute cette merde sur mes épaules

On nous fit patienter une bonne heure ainsi, dans le silence. Puis, le médecin réapparut, précédé de deux aides qui mirent un corps recouvert d'un drap, sur la table la plus proche. Le mdecin déposa une caisse en bois et un dossier devant moi et me fit signe de m'approcher du corps. L'odeur me replongea dans le repère de Mazzola.

- Je vous avertis tout de suite, Messieurs. Le meurtrier l'a laissé dans un sale état et le temps a fait son œuvre. Ce n'est pas du joli.

Et il souleva le drap.

O'Reilly étouffa un juron. Le cadavre appartenait à celui d'un home d'âge mûr, problement maghrébin. Le temps avait norci sa peau mais il avait dû etre plus basané que la moyenne. Ses traits avaient du être plus anguleux, autrefois. Le reste était indescriptible. Ce qui restait de l'œil du cadavre était fixé sur nous pour l'éternité. Même si la décomposition était déjà bien avancée, une expression de terreur restait encore vivante, sur ce visage. C'était sans doute mon imagination … J'eus l'impression que l'homme s'était retourné et avait reconnu son bourreau avant de recevoir son premier coup. Un bourreau auquel il ne se serait jamais attendu de retrouver là. Je frissonnai. On s'était acharné sur la partie droite de son visage à coups de masse ou quelque chose du genre. Le visage de Mazzola présentait les mêmes blessures monstrueuses. Je reculai pour reprendre mon souffle et me signai par pur réflexe en murmurant une prière à je-ne-sais-qui.

Le medecin eut tôt fait de voiler le visage de l'homme et fit signe à ses hommes de disposer du corps. O'Reilly vomissait dans le lavabo. Le médecin me tendit le dossier d'un air presque moqueur et regagna son poste auprès du cadavre de la femme. J'ouvris le dossier.

La victime avait d'abord été poignardée profondément, par surprise sur le flanc et avait eu une partie de son visage avec une pierre qu'on avait retrouvé qu'on avait retrouvé, sanglante, dans les poches d'un autre mendiant. La victime était effectivement d'origine maghrébine et devait avoir une bonne cinquantaine d'année. On avait retrouvé sur lui un passeport perse. L'enquête avait été close le lendemain lorsqu'on avait retrouvé un autre mendiant, qui ne parlait pas anglais et qui répétait sans cesse les mêmes choses inintelligibles.

J'attrapai la caisse en bois, vida son contenu sans précautions sur la table et me ruai sur le passeport. La dernière étampe, qui datait de deux mois était française. Il avait embarqué, en troisième classe, sur le Normandie. Je reconnus le nom que j'avais vu dans les dossiers de Mazzola et dans l'article de journal.

Le Persan.

Je fouillai le reste de façon précipitée. O'Reilly voulut me dire de me calmer mais je l'envoyai vertement paitre. Des vêtements et un long manteau gris usés qu'on avait intentionnellement coupés au couteau pour leur donner l'apparence de haillons. De fines lunettes dorées, tordues et brisées et un étui de violon. On avait sans doute dû trouver l'étui sous le corps de l'homme. Le choc de la chute et le poids du cadavre l'avaient défoncé et il était maculé de croûtes brunâtres. L'instrument qui aurait dû y être là n'avait pas été retrouvé. J'ouvris machinalement l'étui. Le velours à l'intérieur semblait avoir été neuf avant l'incident. Sauf à un endroit où on avait tenté de camoufler une déchirure. Mes doigts passèrent sous le tissu et je sentis un bout de papier, entre la doublure et l'écrin. L'extraire fut une chose délicate et un juron m'échappa, lorsque j'en découvris le contenu. Un faux passeport. Assez bien réussi pour ne pas alarmer le contrôleur de train débordé d'une troisième classe qui étamperait négligemment le passeport de l'enfant de 8 ans qu'il aurait en face de lui et qui ne ferait pas attention à la personne qui l'accompagnerait.

Je levai un visage livide, vers le médecin.

- Vous dites que personne n'est venu identifier le corps ?

Il soupira, une fois de plus avec son air ennuyé.

- La police a passé une petite annonce comme quoi on l'avait retrouvé dans la Hudson. Une idiote qui n'avait même pas pris le temps de lire complètement l'article est passée car elle croyait que c'était son fiancé. Évidemment que ce n'était pas son fiancé !

Aux prises avec un lugubre pressentiment, j'agripai le dossier et le relu de long en large. La signature de la demoiselle avait été négligemment demandée, sur l'endos d'une page comme quoi, finalement, elle ne reconnaissait pas le défunt. Je la relu plusieurs fois avant que O'Reilly ne m'arrache le dossier des mains et ne m'entraine à l'extérieur. Chaque angle, chaque courbe, chaque lettre d'encre de cette signature, bien écrite et bien reconnaissable était gravée dans ma pensée.

La signature de Victoire.


A/N : Longacre Square était une grande place qui servaient de lieu de rendez-vous aux fiacres et aux cochers. L'endroit est devenu Time Square en 1904, lorsque le prestigieux journal Times s'y est établi.