11.

« Ravi de vous rencontrer ! »

Hal s'était incliné légèrement et avait tenté d'esquisser un sourire qui ne ressemble pas à une grimace tandis que la paume de sa main droite entrait en contact avec celle de Marie.

Afin de ne pas effrayer la jeune femme avec les raisons réelles qui faisaient qu'Eve était à présent sous leur garde, Tom avait réussi, non sans peine, à faire accepter à Hal de déclarer, dans un premier temps -et seulement si Marie découvrait la présence du bébé ce soir-là-, qu'il était le père de l'enfant. C'était une solution qui ne satisfaisait personne, mais elle était ce qu'ils pouvaient produire de plus logique, en apparence.

Comme Tom et lui en avaient convenu (et même l'avaient répété !), Hal était sorti sur le perron avec Tom pour accueillir Marie au moment où celle-ci était arrivée. Annie, quant à elle, avait fait savoir qu'elle n'avait toujours pas déterminé ce qu'elle souhaitait faire de sa soirée : si elle comptait rester à l'étage avec Eve, venir de temps à autre passer un peu de temps avec eux au rez-de-chaussée, ou même sortir discrètement promener le bébé un moment, si celle-ci s'agitait de trop…

Mais lorsqu'ils eurent invité Marie à pénétrer dans le salon, ils découvrirent qu'Annie se tenait là également, calée dans le grand fauteuil, serrant Eve endormie dans ses bras pour se donner une contenance, mais en prenant tout de même soin de la dissimuler sous les pans de sa veste d'intérieur afin qu'elle demeure invisible au regard de l'invitée. Malgré l'air détaché qu'elle affectait, il était manifeste que la curiosité d'Annie l'avait finalement poussée à descendre découvrir la nouvelle venue au moment même où elle pénètrerait pour la première fois chez eux. Annie avait un sens très développé de son « chez soi». Il lui avait fallu plusieurs semaines pour se résoudre à la voir franchir le seuil de sa demeure, malgré l'instance de Tom, les efforts énormes et irrésistibles qu'il avait pu produire pour se faire pardonner, et le soutien que Hal lui avait témoigné… ce n'était pas pour la rencontrer la dernière ! Elle n'avait aucune intention de devoir épier derrière les cloisons, de devoir inventer des allées et venues de vulgaire fantôme pour pouvoir l'étudier tout à son aise. Elle était chez elle, elle aussi, après tout ! Au même titre que les autres ! Et même si elle ne contribuait pas matériellement à la location de la maison, n'était-elle pas très concrètement l'esprit du lieu ? Son génie protecteur ?

« Oh ! Mais… bonsoir ! »

Marie souriait. Le visage tourné en direction du fauteuil. Elle venait, de toute évidence, de s'adresser à Annie.

Tom ouvrit des yeux ronds, Hal, la bouche, et Annie se mordit les joues en tentant de sourire de son mieux en retour.

« Euh… bonsoir. Bonsoir ! Bienvenue ! »

Elle se mit à glousser. Rien ne pouvait paraître moins naturel.

Marie se retourna rapidement vers Tom en fronçant les sourcils, puis s'approcha d'Annie, la main tendue.

« Enchantée. Tom ne m'avait pas dit… oh, mais vous avez un petit bébé ! »

Annie sortit rapidement Eve qui dormait toujours à poings fermés de sous les pans de sa veste.

« Oui. Oui. C'est… Eve.

_ Elle est adorable. »

Tom intervint.

« Je te présente Annie.

_ C'est donc… la compagne de ton ami ?, demanda Marie en désignant Hal. »

Tom prit une inspiration. Il savait que ce qu'il s'apprêtait à dire n'allait pas plaire, mais il ne savait plus quoi faire.

« Voilà. C'est ça. »

Tom évita de regarder Hal. Il ne voulait même pas imaginer quelle devait être son expression.

« Je ne savais pas qu'ils avaient un bébé ! Pourquoi ne jamais m'en avoir par… ? Vraiment, j'espère que ma présence ne dérange pas !... Je comprends que m'inviter ne soit pas ce qu'il a de plus pratique pour vous… Tom, tu ne l'as pas fait exprès, au moins ? »

Marie avait posé sa main sur le bras d'Annie. Elle paraissait très gênée. Qu'allait-elle s'imaginer ?

« Non, non, bredouilla Annie en riant toujours. Tout va bien. Il nous a juste fallu un peu de temps pour nous organiser, mais c'est un plaisir… un plaisir de te rencontrer. »

Annie avait levé un regard désespéré vers Hal. Elle l'appelait à la rescousse.

Il sortit soudain de sa stupeur, et fit quelques pas hésitants pour venir se poster aux côtés d'Annie. Cette dernière sourit, autant qu'elle put. Hal demeurait muet. Il semblait même un peu effrayé. Ses doigts étaient cramponnés au dossier du fauteuil. Drôle de photo de famille. Etait-elle seulement vraisemblable ?

« Voilà, reprit Tom avec une certaine précipitation. Ça ne fait pas très longtemps qu'Annie habite avec nous… C'est pour ça, je ne suis toujours pas habitué. Elle est là depuis, depuis que… »

Tom eut le sentiment qu'Annie secouait légèrement la tête. Marie regardait Eve. Hal fixait Marie. Quelque chose n'allait pas.

« Nous l'avons adoptée !, lâcha Hal sortant de son mutisme. C'est pour ça qu'elle ne nous ressemble pas. C'est… une évidence, alors autant le dire tout de suite ! Annie et moi, nous ne pouvons pas avoir d'enfant… Ça a été très difficile. Long… Enfin. Nous sommes très heureux maintenant ! »

Annie hocha la tête. Elle approuvait. Tom en fit autant.

« Voilà. Bébé Eve, Annie et Hal, mes amis, reprit-il avec un certain soulagement. Presque ma… famille. »

Tom n'avait pas eu l'intention d'apporter cette précision, mais les mots étaient sortis tout seuls. Et il devait bien se rendre à l'évidence : c'était exactement ce qu'il pensait, en réalité. Alors pourquoi le cacher ? Marie sourit à nouveau très gentiment.

« Eh bien, je suis vraiment heureuse de vous rencontrer tous les trois. »

« Alors comme ça, tu viens de France ? »

Annie continuait d'accaparer Marie depuis qu'elle était arrivée. Elle était rapidement remontée coucher Eve, et s'était attelée aussitôt à la préparation du repas, sans que personne n'ait rien pu y faire. Tom y voyait plutôt un bon signe. De plus, il savait qu'il manquait certainement une amie à Annie. Entre filles, ce n'est pas la même chose… Et elle devait être très contente, au fond, que quelqu'un d'autre qu'eux la voit enfin. Comment se faisait-il que Marie puisse la voir, d'ailleurs ? Ce fait nouveau confortait Tom dans ses suppositions. Peut-être Marie était-elle vraiment un loup-garou d'un nouveau genre… Pendant qu'elle et Annie étaient dans la cuisine, il avait tenté de demander à Hal son avis à ce sujet, mais ce dernier lui avait simplement répondu par un haussement d'épaules signifiant son incompréhension.

« Tom, tu viendrais prendre la salade ?

_ 'Sûr »

Annie évitait de s'adresser à Hal. Sans doute pour ne pas avoir à employer des « chéri » ou des « mon cœur », comme le font habituellement les couples. Hal l'aurait certainement très mal supporté. Et Annie sans doute plus difficilement encore.

« Je viens du sud de la France, en fait, répondit Marie en prenant place à table.

_ D'où exactement ? »

Marie eut une hésitation.

« Euh, pas très loin d'une ville qui s'appelle Arles… Je ne sais pas si tu connais. Plutôt vers le sud-est. »

Annie secoua la tête.

« Est-ce que ce n'est pas loin de… Marseille ? »

Un nom vraiment imprononçable. Annie avait fait de son mieux. Tom était épaté. Marie sourit de toutes ses petites dents.

« Oui, voilà. On peut dire ça. Ce n'est pas trop loin. »

Bon. Tout allait bien, malgré le petit imprévu du départ. Tom aurait pu commencer à se détendre si une faim énorme ne lui avait pas tordu l'estomac depuis qu'Annie avait mis la viande à cuire. La pleine lune de fin mai approchant, ses pulsions et ses besoins naturels se faisaient de plus en plus impérieux. Très difficiles à supporter, tant ses sens devenaient plus aiguisés et sensibles. L'habitude n'y faisait rien. De tous, la faim était le pire.

« Tu ne nous rejoins pas, Hal ? »

Le ton d'Annie était un peu tendu. Elle revenait de la cuisine avec la poêle contenant les biftecks fumants.

« Je n'ai… pas très faim. »

Hal se tenait toujours assis dans le canapé, ses mains enveloppant ses genoux. Il paraissait très absorbé. Presque malade. Tom s'en voulait de lui avoir imposé une telle mise en scène, mais il n'avait pas eu le choix.

« L'appétit vient en mangeant… chéri. »

Hal sursauta. Annie venait de déposer la viande dans l'assiette qui lui était destinée. Tom lui tendit aussitôt la sienne, mais elle fit le tour pour servir Marie.

« Tu sais pourtant que je ne suis pas très… viande… ma… douce », rétorqua Hal d'une voix étranglée.

Annie s'apprêtait à faire remarquer qu'elle avait pris soin d'en garder un bien saignant, mais Marie intervint :

« Quand je pense que j'étais végétarienne… ! »

Tom, qui avait commencé à attaquer sa part de bon cœur, en lâcha sa fourchette. Son visage n'exprimait pas autre chose qu'une intense stupeur.

« Oh, je suis vraiment désolée !, s'exclama Annie.

_ Non, non, pas de souci, reprit Marie en plissant les yeux. C'était il y a longtemps… dans une vie antérieure ! J'ai beaucoup hésité… cherché… avant de me mettre d'accord avec moi-même. Je suis passée par certaines extrémités, avant d'arriver à trouver mon équilibre. Mais ça va, maintenant. »

Elle tendit son assiette à Annie. Hal lança un regard dans sa direction.

« Un équilibre ?, questionna-t-il. C'est toujours fragile…

_ Peut-être, acquiesça Marie en empoignant son couteau, mais ça n'en est pas moins stable. »

Elle se mit à rire.

« J'avais aussi eu une période… disons un peu gothique. Oh, c'est assez ridicule ! Mais bon, il faut bien être ado… vous savez, quand on se prend pour… un genre de vampire, en fait, tout ça… qu'on ne veut manger que de la viande rouge, qu'on lit Nietzsche, des poètes et des romans gothiques… qu'on écoute Brahms, Couperin ou Wagner… Qu'on sent… qu'il y a cette puissance, dans la vie. Qu'on voudrait l'absorber, la dévorer, la boire tout entière ! S'en emplir… parce qu'on souffre, on est furieux contre tout, et on aime tellement à la fois, pourtant ! Je suis sûre que tu vois de quoi je parle, Hal.

_ Ah bon ? »

Hal déglutit, et une sorte de sourire gêné se peignit sur son visage. Tom se dit que son ami n'avait pas du tout l'air de voir à quoi Marie faisait référence. Pas plus que lui-même. Il engloutit une nouvelle bouchée. Si Hal ne voulait pas de son steak, tant mieux, il en ferait son affaire.

« Oui, je me suis cherchée. Comme tout le monde ! Mais le résultat, c'est surtout que ça m'a dégoûtée… Du coup, crac, l'opposé complet : végétarisme, pacifisme, bouddhisme. C'était intéressant aussi… la maîtrise, le détachement, l'abnégation. »

Le ton de Marie n'avait rien de sérieux. Elle semblait plaisanter, plutôt. Se moquer d'elle-même.

Hal ricana. Pourtant, il se leva, et rejoignit la table. Tom dut faire le deuil de sa seconde tranche.

« Eh alors ?, demanda le vampire en croisant ses doigts sous son menton au-dessus de son assiette. Finalement, ça donne quoi ? »

Il regardait Marie avec beaucoup d'attention, à présent. Tom n'arrivait pas à déterminer s'il était d'humeur ironique, ou bien franchement intéressé par le sujet.

« Ça donne, répondit Marie en finissant de mâcher sa bouchée, que je fais juste ce que je peux. Je lis une bande dessinée ou un manga à l'occasion, voire du Steven Zweig ou du Borges si j'ai le temps, j'écoute Nina Simone, João Gilberto, Led Zeppelin, et surtout… surtout… »

Elle avait levé son couteau comme un doigt devant elle. Elle paraissait très grave tout à coup.

« … je ne regarde plus la télé. Jamais. »

Hal sourit. C'était encore de l'humour, finalement. Pourtant, c'était vrai, Tom avait pu le constater : Marie n'avait pas de télévision chez elle.

« C'est pour ça que Tom a quelque chose de… réellement fascinant, pour moi, reprit-elle presque aussitôt. J'ai repéré ça tout de suite. Mais il m'a fallu un moment pour arriver vraiment à y croire ! Il est tellement loin de toutes ces bêtises, de toutes ces prises de tête… Je n'ai jamais rencontré quelqu'un de plus… simple. Et de plus reposant. C'est extraordinaire. A croire qu'il est naturellement équilibré, stable, entier. C'est formidable d'être aussi sain ! Sans contradiction. Sans… part d'ombre. Non ? »

Marie s'était attendue à un commentaire immédiat de la part de Hal ou d'Annie. Mais rien n'était venu. Le petit sourire de Hal s'était crispé sur ses lèvres. Annie hochait la tête, lentement, les sourcils levés.

Après quelques secondes d'un silence un peu confus, Marie remarqua :

« Mais… tu ne manges pas, Annie ? »

Celle-ci ouvrit la bouche.

« Euh, non. J'ai… j'ai un régime spécial.

_ Ah bon ? Pourquoi ? Qu'est-ce que tu as exactement ? »

Marie la regardait avec une sorte d'inquiétude sérieuse à présent. Annie se rendit compte qu'elle ne s'en sortirait pas comme ça avec elle si elle tentait de s'inventer une pseudo maladie.

« Je veux dire… avec le bébé. J'ai un autre rythme. Je suis vraiment décalée. Je mange quand j'ai faim, en fait. Et… j'ai mangé tout à l'heure.

_ Ah ! »

Il y eut un autre silence gêné. Hal commença à découper son steak. Tom sentit qu'il devait dire quelque chose.

« Ce n'est pas tout à fait vrai, Marie. Tu lis tout le temps. Il y a plein de livres chez toi ! »

Marie sourit.

« Allons, je suis sûr, reprit Hal en reposant le morceau piqué au bout de sa fourchette sur le bord de son assiette et en retrouvant cette drôle d'expression amusée qu'il avait eue un instant plus tôt, que tu ne nous dis effectivement pas tout. Tu dois bien lire un… Jane Austen, de temps en temps, non ? »

Le sourire de Marie s'élargit. Y avait-il une sorte de provocation là-dedans ? Tom ne saisissait pas.

« Oh ça non !, s'exclama-t-elle.

_ Ah bon ?, s'étonna Hal. Vraiment ? Et pourquoi ?

_ Parce que… Je l'ai déjà fait ! Il y a un bout de temps.

_ Quoi ? Tout ? »

Marie hocha la tête et fit une petite grimace.

« Mais je dois avouer que… j'ai aussi croisé Scott Fitzgerald, depuis. »

Hal secoua légèrement la tête, et soupira.

« Ça... »

Il paraissait nostalgique.

« Et donc, que lis-tu, en ce moment ?

_ Eh bien, justement… Tendre est la Nuit.

_ Oh. Je vois… Mais c'est étrange : pas de littérature française dans tout ça ? Personne qui ne trouve grâce à tes yeux, parmi tes compatriotes ? »

Marie posa également ses couverts. Elle avait l'air de prendre les choses plus à cœur, soudain.

« J'aime… le théâtre, des années 30 surtout, et les poètes.

_ Tu vois, Hal. Je t'avais dit, les poètes ! Voilà !, renchérit Tom.

_ Effectivement. Quels poètes, au juste ?

_ Mmhhh…, Mallarmé, Rimbaud, Baudelaire… Verl… Mais ça ne doit pas vous dire grand-chose ! C'est quand même très… spécial, non ? », s'inquiéta Marie.

Et elle semblait vraiment désolée d'avoir montré tant de passion, tout à coup.

Hal prit une inspiration. Il éloigna le poing replié contre sa bouche et leva le regard vers le plafond, comme s'il y cherchait quelque chose. Annie était sur le point de proposer de faire réchauffer la viande quand Hal articula des mots étranges :

« Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille,

Tu réclamais le Soir ; il descend ; le voici :

Une atmosphère obscure enveloppe la ville,

Aux uns portant la paix, aux autres le souci… »

Tom lança un regard à Marie. D'abord éberluée, elle s'enthousiasma bientôt :

« In-cro-ya-ble ! C'est mon préféré ! Et tu parles français ?

_ Il y a longtemps que je n'en ai plus eu l'occasion, répondit Hal dans sa langue.

_ Merveilleux ! Je me sens vraiment moins seule, tout à coup ! »

Marie riait de bon cœur.

« C'est que… j'aime bien la poésie française, aussi, expliqua Hal comme s'il confessait une faute.

_ Ah bon ? Si j'avais pu me douter… ! Mais… à quel point ? Connais-tu… Charles Cros ?

_ Dans la course effarée et sans but de ma vie

Dédaigneux des chemins déjà frayés, trop longs,

J'ai franchi d'âpres monts, d'insidieux vallons.

Ma trace avant longtemps n'y sera pas suivie. »

La bouche de Marie s'ouvrit. Puis elle salua d'un signe du menton.

_ Bravo ! Beaucoup plus difficile : Maurice Rollinat ? »

Hal secoua la tête.

« Je ne suis pas sûr… Le silence est l'âme des choses, c'est lui ?

_ Je n'en reviens pas ! »

Les mains de Marie étaient prêtes à applaudir. Malgré son air gêné, Annie remarqua qu'Hal paraissait assez fier de lui.

« Mais Tom, s'écria Marie, pourquoi ne m'as-tu pas dit que ton ami parlait français et aimait à ce point la littérature ! C'est tellement… surprenant ! »

Tom haussa les épaules, l'air défait. Il ne pouvait pas répondre. Il venait de le découvrir.

« Effectivement, intervint Annie. Hal est quelqu'un de très surprenant ! On ne sait jamais ce dont il est capable, au fond ! Et puis, Tom ne peut pas t'avoir tout dit à notre sujet en quelques jours, voyons…

_ C'est vrai. »

Marie souriait. Hal également. Il ouvrit la bouche, certainement pour poursuivre, mais Annie s'écria, un peu trop fort :

« DU VIN ! »

Marie, Hal et Tom la dévisagèrent de concert.

« Quoi ?

_ Est-ce que vous voulez du vin ? J'ai complètement oublié d'en proposer ! Et donnez-moi vos assiettes, tous les deux. C'est très joli, tous ces poèmes, mais vous avez laissé refroidir le repas. Je vais le faire réchauffer rapidement.

_ Oh, je suis désolée ! Ce n'est vraiment pas la peine, voulut protester Marie.

_ Si si, j'insiste. Et toi… mon cœur, lança-t-elle à l'adresse de Hal sur un ton cinglant qui contrastait affreusement avec l'immense sourire qu'elle affichait, peux-tu venir avec moi dans la cuisine, m'aider à ouvrir la bouteille ?

_ Mais…

_ Maintenant. Tout de suite. »

Et son ton, tout comme son air, indiquaient assez qu'il n'y avait pas d'alternative possible.

« Enfin, Hal ! A quoi joues-tu ? »

Il venait de recevoir contre la poitrine une bouteille de vin rouge qui faillit bien lui échapper des mains tant Annie la lui avait transmise avec rage. C'était un peu comme si elle avait plutôt eu l'intention de la lui envoyer à la figure.

« Quoi ? Je ne vois pas de…

_ De la poésie ? De la poésie française ! Non, vraiment ? »

Elle sifflait entre ses dents afin de ne pas être entendue depuis le séjour.

« Quel est le problème ? Je fais juste la conversation ! J'essaie de me rendre… agréable. Après l'abominable portrait que Tom lui avait fait de moi, ça me semble tout à fait nécessaire !

_ Et tu comptes aussi devenir son meilleur ami vampire avant la fin de la soirée ?

_ Quoi ? »

Hal saisit au vol le tire-bouchon qu'Annie venait de lui lancer. Clairement à la tête, cette fois-ci.

« Je te signale, articula-t-il en sourdine, qu'elle a déjà un très bon ami loup-garou… Je ne vois pas pourquoi tu fais des… préférences. »

Annie glissa les deux restes de steak dans la poêle et alluma le gaz.

« Ouh ! Je ne fais pas des… préférences ! Mais est-ce que tu ne crois pas, vraiment, qu'un seul problème suffit ? »

Hal fronça les sourcils. Il ne comprenait pas ce qu'Annie racontait.

« Je ne vois vraiment pas quel est ton problème, maintenant. Tu te faisais du souci pour Tom -et même pour Marie !-, avant même de l'avoir vue, parce que tu imaginais ou craignais toutes sortes de choses… finalement, tu dois bien reconnaître qu'elle est tout à fait… bien ! Et tout particulièrement avec toi ! Elle peut te voir ! C'est réellement intrigant, d'autant plus que je ne sens rien de particulier la concernant… Je n'ai pas l'impression qu'elle soit un loup. Et toi ? »

Malgré son énervement, Annie secoua la tête : elle non plus n'avait rien décelé de spécial.

« Mais, poursuivit aussitôt Hal, est-ce que ce n'est pas aussi tout simplement formidable ? Avoue ! Vous pourriez devenir amies… C'est ça qui t'énerve ? »

Annie leva les yeux au ciel et retourna les morceaux de viande.

« Je dois dire que je ne m'attendais pas du tout à quelqu'un d'aussi… agréable. Elle n'a pas l'air aussi âgée que ce que j'avais imaginé, et elle est sûrement beaucoup plus intelligente que ce… »

Annie coupa le gaz, lança un regard furieux à Hal, et poussa un soupir exaspéré.

« Pas si âgée ? Voyons ! Et nous, de quoi avons-nous l'air au juste ? »

Elle marqua une pause.

« Non, mais tu crois vraiment qu'elle est faite pour Tom ? Honnêtement, Hal ! Tu ne la trouves pas un peu trop… compliquée pour lui ? »

Il haussa les épaules.

« Je ne sais pas. Je la trouve très sincère et spontanée. D'une certaine manière, il me semble qu'elle lui ressemble. Mais peut-être que ça ne durera pas bien longtemps, en effet. Tu devrais donc plutôt t'en réjouir… »

Annie ouvrit une bouche immense, mais aucun son n'en sortit. En revanche, Hal reçut un coup de torchon sur l'épaule.

« Enfin, moi, tout ce que je peux dire pour le moment, c'est que je l'aime bien !, acheva-t-il en serrant les mâchoires. Et je pense qu'il n'y a pas de raison pour que tu… »

Annie avait levé un index et le pointait en direction de Hal.

« Voilà, voilà ! C'est exactement ce que je disais ! Tu l'aimes bien ! Hal… franchement ! »

Annie le regardait avec consternation.

« Toi ! Toi ? Tu te rends compte ?

_ Quoi, moi moi ? »

Hal serrait contre lui la bouteille de vin débouchée.

« Oh, Hal !… »

Annie avait l'air désespérée à présent.

« En tout cas, Tom ne risque pas de la tuer à tout moment, lui. »

Hal parut choqué.

« Mais… moi non plus ! Pourquoi dis-tu ça ? Je n'ai pas du tout l'intention de… voyons !

_ Alors, arrête de la… Arrête, tout court. Ce que je veux juste dire, c'est que tu en fais un peu trop, à mon avis. »

Le visage de Hal se ferma d'un coup. Il était réellement vexé à présent. Mais Annie n'avait aucune intention de faire machine arrière.

« Vraiment ?, souffla Hal. J'en fais trop ? Oh, pour une fois qu'il y a ici quelqu'un avec qui il est possible d'avoir une conversation un tant soit peu… »

Mais il n'acheva pas sa phrase. Un petit grognement s'échappa de sa gorge.

« Un tant soit peu différente », se força-t-il à préciser.

Annie le regardait avec insistance. Elle comprenait ce qu'il avait voulu dire et, même si elle ne pouvait apprécier la remarque, elle savait que, d'une certaine manière, il n'avait pas tout à fait tort non plus. Elle entreprit de lui dire un mot dans ce sens, mais Hal la coupa aussitôt.

« C'est bon, j'ai compris. Inutile d'insister. Je vais essayer de… moins parler. »

Sur quoi il lui tourna le dos, et regagna le séjour.