Yuya trépigna d'impatience, de joie, de plaisir, d'extase ! Elle avait enfin son nouvel emploi du temps dans les mains, avec ses nouveaux cours, ses nouveaux professeurs, ses nouvelles techniques ! Certes, elle n'était pas sûre d'être heureuse de retrouver de nouveaux camarades s'ils avaient la même mentalité que les filles de tout à l'heure, mais l'excitation de l'instant la remplit d'une intense joie. Ce n'était pas tous les jours qu'elle pouvait ressentir pareil plaisir. Quoique se retrouver dans les bras d'un jeune et bel éphèbe le matin même l'avait bien émoustillée... La jeune femme secoua la tête et se tourna vers son amie Mahiro.
« - Alors, tu as quoi toi ? Classique ou classique renforcé ? Tu vas faire une overdose du professeur Hishigi quand même ! Ou alors tu en es tombée amoureuse ? »
La jeune fille ricana, joyeuse. Elle jubilait littéralement, excitée. Mahiro secoua la tête, un sourire en coin. Elle aimait bien voir son amie joyeuse, surtout après ce qui s'était passé ce week-end... Il faudrait d'ailleurs qu'elle pense à lui en parler... La jeune femme blonde commençait par un cours de danse moderne, et elle avait hâte de pouvoir faire la différence d'enseignement, de style, de mouvements... La cloche sonna, annonçant le début des cours et redoublant l'ardeur de la jeune femme, qui quitta son amie devant la salle de danse classique.
Elle entra dans l'aile de la danse moderne, pour la deuxième fois depuis le début de sa scolarité. Les murs étaient décorés de tableaux modernes, ne représentant pas nécessairement des danseurs et des danseuses. Yuya en était d'ailleurs étonnée, elle n'aurait pas pensé que la décoration serait aussi moderne, dans des tons blancs et rouges avec quelques touches de noir. Elle était accompagnée d'une poignée d'élèves -une dizaine tout au plus-, et ils se dirigèrent lentement, admirant les murs décorés, vers leur salle de classe. Les vestiaires étaient à leur disposition dans n'importe quel bâtiment, mais Yuya s'étant déjà changée, elle n'eut pas à entrer dans cette pièce avec eux. Seuls les casiers étaient distribués pour l'année dans sa section principale.
La jeune femme poussa la porte la plus imposante, et entra timidement. Il n'y avait pas de barre au milieu de la place pour les pointes comme dans celle de Hishigi, mais un énorme vide. Les chaises étaient repoussées sur les bords de la classe, contre les murs, permettant un espace maximum. Elle avança, se plaçant au centre et tourna sur elle-même, appréciant la solitude et l'ivresse du moment. Sur un des murs se trouvait un énorme miroir, comme dans toutes les salles de danse de l'école, les autres murs étaient décorés d'affiches colorées, représentant des danseurs et danseuses, sauf celui du fond de la pièce qui comportait une barre. Elle s'y dirigea et commença ses étirements. Pas un seul moment, elle n'avait remarqué le professeur la regarder discrètement.
Les étirements et les assouplissements ne lui firent pas aussi mal que ce qu'elle aurait cru après sa crise de dimanche, et, faisant chauffer ses muscles meurtris, elle fit disparaître progressivement la douleur. Elle retrouva l'ivresse de danser à Nelya, non plus dans son appartement et devant son grand miroir, mais à Nelya, la plus prestigieuse école de danse du pays. Ce n'était plus de la danse, c'était plus particulier, plus intime... C'était de la Danse.
Elle s'arrêta net en entendant la porte grincer et s'assit prestement sur une chaise pendant l'arrivée de ses camarades. Elle souffla un peu et regarda les nouveaux venus, après tout, elle n'allait plus être avec Mahiro, il fallait tout de même qu'elle montre une preuve de sociabilité. Une jeune femme plantureuse l'interpella : c'était Saishi ! Elle n'en crut pas ses yeux ! Était-elle maudite ? En la détaillant mieux, elle s'aperçut de quelques différences... Mais qui était-ce ? Elle n'eut pas le temps de lui demander son nom qu'une personne s'assit à côté d'elle, détournant son attention.
« - Salut, ça faisait longtemps !
- Kyoshiro ? Mais qu'est-ce que tu fais là ? »
Question ô combien stupide dans une école de danse... elle se tapa le front de sa main.
« - Danser je suppose... »
La jeune femme se sentit encore plus bête après ce rattrapage raté. Elle rougit et eut un petit rire gêné. Elle se rappela leur dernière rencontre et dit :
« - Écoute... Je... je suis vraiment désolée de t'avoir embarqué dans tout ça hier...J'aurais voulu m'excuser, j'ai pas été sympa de te laisser en plan comme ça. Enfin bref, je m'excuse vraiment beaucoup. Voilà. »
Yuya se dandinai sur ses pieds, mal à l'aise et gênée d'avoir à faire une telle confession et excuse à un presqu'inconnu. Elle releva la tête qu'elle avait honteusement baissée pour voir son interlocuteur se mordant les lèvres, rouge de retenir son souffle et son rire. Mais celui-ci finit par éclater, laissant la jeune femme abasourdie. Il... il était en train de se moquer d'elle ! Alors qu'elle s'excusait franchement, sincèrement, il osait en rire ? La jeune femme, vexée au plus profond de son orgueil et de sa fierté, ferma les yeux et respira un grand coup. Cependant, elle n'arriva pas à se calmer totalement, et, ne voulant pas faire de grabuges dès le premier cours, elle partit d'un pas furieux s'asseoir sur une autre chaise.
Elle n'eut pas le temps de ruminer longtemps car le professeur vint se présenter. Il n'expliqua pas sa danse, comme elle avait déjà été présenté lors des mini-présentations de la deuxième journée. Il y a deux qualités à avoir pour réussir dans la danse moderne. Savoir se lâcher, et de la souplesse. Yuan eut un petit rire, bien sûr, tous les étudiants ici étaient souples. Simplement, il n'était pas sûr qu'ils arrivent à tous se lâcher, à laisser leur corps bouger au rythme de la musique tout en restant concentré et sûr d'eux. Quand ils dansent, ils doivent exprimer quelque chose. Devenir ce quelque chose. Ne pas rester passif et se faire entraîner par la musique mais faire croire que la musique s'adapte aux mouvements compliqués qu'ils doivent enchaîner, étant parfois au bord de la chute, sur le point de tomber, mais se rattrapant toujours in extremis après ce vacillement intense, seconde infime, qui lie deux mouvements.
La jeune femme, écoutant attentivement Yuan, pensa furtivement qu'il devait être un peu excentrique pour tenir de tels propos. D'un autre côté, tout en lui évoquait l'excentricité. De son bandeau rouge à ses habits blancs immaculés froissés en passant par ses pieds dénués de chaussettes et de chaussures. Il n'avait pas du tout le profil-type d'un danseur. Cette pensée la fit doucement sourire car elle ne l'avait sûrement pas non plus et que si on lui posait la question, elle ne pourrait même pas décrire ce profil-type. Une jeune fille orpheline de toute sa famille la plus proche et venant des banlieues, ne se retrouvait que rarement dans une école de danse aussi prestigieuse...
La prise de parole du professeur fut courte, il n'aimait visiblement pas faire de grands discours sur sa danse. Il tapa dans ses mains, enthousiaste, pour clore son monologue.
« - Pour commencer, amenez avec vous une tenue décontractée, elle peut être vague ou moulante, c'est votre choix. Pour le moment, nous n'utiliserons ni chaussons, ni chaussures, alors mettez vous pieds nus. Aujourd'hui, nous allons faire un mouvement très simple : la vague. Vous l'avez sûrement tous déjà vu ou essayé, mais par précaution, je vous le remontre. Regardez bien comment je fais : ce sera plus facile pour vous après. Le principal c'est d'être souple pour ne pas vous blesser. »
Le jeune homme se laissa tomber en avant, se réceptionna sur ses mains, mais ne resta que quelques secondes avant de poser son torse par terre et d'onduler son corps. Il fit quelques fois le mouvement avant de se redresser uniquement grâce à la force de ses jambes et de ses abdos qu'on devinait saillants et musclés.
« Allez ! A vous. »
Yuya se sentit tout d'abord idiote à s'allonger sur le sol. Elle n'allait jamais y arriver. C'était simple en apparence, mais elle savait que c'était dur. Surtout pour elle qui était habituée à la danse classique. Mais elle était là pour apprendre ! Elle secoua la tête, et se ressaisit. Elle mit ses mains sur le sol pour s'en servir comme premier appui. Elle inspira profondément, voulant à tout prix y arriver. Elle poussa sur ses mains, ne se tenant que sur les mollets, et... s'écrasa par terre. La jeune femme resta un moment au sol il fallait qu'elle se relève grâce à la force de ses mollets : ça n'allait pas être simple !
Elle recommença, encore et encore, et, au bout d'une petite dizaine d'essais, elle parvint à faire le mouvement plutôt correctement. Elle s'assit en tailleur et regarda les autres. Apparemment, elle avait de l'avance sur les autres qui n'y arrivait globalement pas. Elle se tourna pour regarder Kyoshiro : il ne se débrouillait pas mal et avait un air concentré qui était mignon. A côté de lui, elle vit la jeune femme ressemblant tant à Saishi. Elle était très douée, et visiblement très souple aussi.
Le professeur vint s'accroupir à ses côtés et lui dit de lui montrer ce qu'elle savait faire. Elle fit du mieux qu'elle put et guetta une réaction. Le jeune homme hocha la tête, et lui dit de se mettre en position de départ. Elle s'exécuta et il lui appuya sur le dos :
« - Tu dois te cambrer davantage et être plus souple quand tu te relèves. Réessayes. »
Yuya refit encore une fois le mouvement, plus souplement et plusieurs fois d'affilée. Le professeur apprécia et partit voir un autre élève. La jeune femme fut fière d'elle. La lueur d'approbation et de surprise dans le regard de Yuan ne lui avait pas échappé et cela la rendait heureuse.
Durant tout la matinée, les mouvements s'enchaînèrent, de plus en plus complexes et demandant toujours plus d'efforts et de concentration aux élèves, qui se révélèrent, bien sûr, de très bons danseurs. La pause de midi sonna, faisant soupirer les étudiants de soulagement. Ils avaient hâte de se laver, de manger et de se reposer.
Yuya alla chercher le sac que Mahiro lui avait prêté sur les chaises en bordure de la salle. Finalement elle n'avait pas eu besoin des chaussons. Tant mieux, elle n'aurait pas pu les rembourser si elle les avait abîmés. A côté d'elle se trouvait la « fausse-Saishi », elle la regardait du coin de l'œil préparer ses affaires. Prenant son courage à deux mains, elle dit :
« - Euh... On se connaît ? »
La jeune femme à côté d'elle fut plutôt surprise qu'on lui adresse la parole, mais sitôt ces quelques secondes de stupeur passées, elle sourit et répondit :
« - Je ne crois pas non. Mais tu as sûrement du voir ma sœur jumelle, Saishi. Moi je m'appelle Saisei. »
La surprise se peignit sur le visage de la jeune femme blonde. Une jumelle ? Voilà donc d'où venait la ressemblance ! Elle n'y aurait jamais pensé. Yuya se mit à rire doucement et tendit la main devant elle :
« - Ravie de te rencontrer Saisei. Moi c'est Yuya
- Moi de même. C'est donc toi Yuya, celle qui s'est battue avec Saishi ? »
Pour toute réponse, la jeune femme se raidit : allait-elle lui faire des reproches ? Apparemment non, vu le sourire joueur et espiègle que sa camarade arborait. Saisei reprit la parole :
« - Ne t'inquiètes pas nous ne sommes pas spécialement proches, mais j'avoue être étonnée de ton courage. Ce n'est pas tous les jours que la famille Satô se voit ainsi rabaisser ! »
Sur ce, elle se mit à éclater de rire. Yuya la trouvait vraiment gentille en plus d'être incroyablement belle. Elle avait de long cheveux noirs qui encadraient un visage volontaire aux yeux dorés brillant de malice et d'intelligence. Décidément, elle était vraiment l'opposé de sa sœur. Yuya, en réponse au rire de la jeune femme eut une moue dubitative.
« - Si Kyoshiro n'avait pas été là, je crois que je ne me serais jamais arrêtée...
- On parle de moi à ce que je vois ? »
Les deux jeunes femmes se retournèrent, surprises. Kyoshiro les regardait, souriant et elles le lui rendirent.
« - La prochaine fois, évite de nous faire peur !
- Désolé. »
Le jeune homme se gratta l'arrière de la tête, gêné de les avoir dérangés Yuya et Saisei rirent devant sa mine déconfite.
« - On mange ensemble ou vous avez des projets ? »
Les jeunes gens se décidèrent à manger ensemble et firent un détour par le bâtiment des danseurs de classique pour trouver Mahiro. Ils étaient à mi-chemin quand ils rencontrèrent Sakuya qui semblait un peu perdue. Yuya l'interpella et, de surprise, la jeune femme se retourna, et, s'emmêlant les pieds, tomba par terre. Aussitôt, Kyoshiro se précipita pour l'aider à se relever tandis qu'elle se confondait en excuses. Le jeune homme resta bouche bée devant la beauté angélique de la jeune femme et il se mit à bégayer, lui demandant difficilement si elle allait bien. La jeune femme, tout juste remise sur pieds, n'était pas dans un meilleur état de locution.
Yuya les regardait, amusée. Il se passait visiblement quelque chose entre eux. Elle fit les présentations, mais ils ne l'écoutaient sûrement pas, le regard plongé dans celui de l'autre. Elle secoua la tête et se remit en route : il fallait toujours chercher Mahiro. Ils la trouvèrent enfin et partirent tous au self où ils s'installèrent après s'être servis.
Le repas se passa bien, on parlait danse, on riait, sans oublier de déguster un repas plein d'énergie pour l'après-midi de danse intensive qu'ils leur restaient à affronter. Cependant, Yuya sentait comme une piqûre insistante sur sa nuque. Elle remuait sur sa chaise, mal à l'aise. Elle ressentait une sensation désagréable, comme si elle était observée, épiée. Oui, c'était ça, cette piqûre brûlante sur sa nuque, c'était le regard de quelqu'un. Mais qui ?
Elle posa ses couverts avant de se retourner, regardant partout autour d'elle si une personne la regardait avec insistance, mais elle ne vit rien. Elle se trémoussait, incapable de manger quoique ce soit. Elle posa ses couverts et repoussa son plateau, essayant de se concentrer sur la conversation et d'oublier son malaise, chose apparemment impossible. Kyoshiro, le remarquant, lui demanda :
« - Ça ne va pas Yuya ?
- J'ai l'impression qu'on m'observe depuis tout à l'heure. Ça me met mal à l'aise.
- Je pense savoir qui c'est.
- Ah bon ? Où est-elle ?
- Regarde près de la fenêtre, derrière toi, au fond à gauche. »
Peut-être n'aurait jamais-t-elle du obéir à Kyoshiro, car en se tournant, elle vit enfin la personne qui la regardait depuis tout à l'heure. La puissance de la sensation de brûlure sur sa nuque était dûe à l'intensité du regard rouge sang de Kyo qui ne la quittait pas des yeux pour une obscure raison. Pourquoi donc la regardait-il avec ces yeux-là ? Elle soupira, énervée. Que lui voulait-il encore ?
Elle prit son plateau et s'excusa auprès de ses amis. Sans se presser, elle alla le poser sur le tapis roulant qui l'emmenait en cuisine pour être débarrassé par les cuisinières. Elle se dirigea ensuite vers les portes de sortie, se doutant que Kyo la suivrait. En effet, elle entendit rapidement des bruits de pas derrière elle. La jeune femme se retourna, les yeux plissés par son agacement :
« - Qu'est-ce que tu me veux ?
- Calme toi Planche à Pain, je vais pas te sauter dessus... Même si je suis sûr que tu adorerais ça...
- J'ai un prénom crétin ! Et si tu es là uniquement pour m'insulter, tu peux aller te faire foutre ! »
Yuya rougit à la phrase de Kyo, lui rappelant son discours de ce matin.
« - Ne me tentes pas... »
La jeune femme rougit violemment tandis que la proximité de cet homme si beau enflammait son corps. Il se rapprochait doucement d'elle, approchant ses lèvres de son visage tandis qu'elle restait interdite, figée par la vision sensuelle. Elle put sentir son souffle chaud se déplaçait de son visage à sa nuque alors qu'il approchait ses lèvres de son oreille pour lui murmurer :
« - Chez moi, ce soir. Tu pourras me rendre mes affaires et voir par toi même mes... performances. »
Yuya le regarda s'éloigner, un sourire en coin, tandis qu'elle restait pantelante du désir et des émotions intenses que lui avait prodigués ce court échange.
