CHAPITRE 10 Le dernier pas

Je raccroche sur ces mots d'Angela. Booth me regarde, l'air impatient.

"Angela a trouvé quelque chose. Elle dit que ça ne va pas vous plaire.

- Pourquoi ça ?

- Elle ne m'a rien dit de plus."

Je regarde Booth en coin, j'appréhende ce qu'Angela a à nous dire. Arrivés dans le bureau, je parle la première, pour briser le silence.

"Alors, qu'est-ce que tu as trouvé ?

- Le deuxième homme s'appellait Allan Gordon, il avait 35 ans. Il était célibataire, n'avait pas d'enfants et vivait chez sa mère.

- C'est tout ?"

Je sais que Booth est aggacé, alors je préfère prendre les devants.

"Non. C'est la partie qui ne va pas vous plaire."

Booth me regarde, puis regarde Angela, il veut absolument savoir. Alors il attend, presque tranquillement, qu'elle finisse ce qu'elle a à dire.

"J'ai son dossier médical, Allan Gordon souffrait d'une tumeur au cerveau, un cancer de stade 4. Sa tumeur était inopérable, elle avait approximativement la taille d'un melon. Ses médecins lui donnaient une semaine, voire deux."

Merde. Merde. Merde.

"Autrement dit il serait…

- Mort, même si le musicien ne lui avait pas rendu visite."

Merde. Je ne sais pas quoi dire d'autre. Alors merde !

"Je crois qu'on a le lien avec vous Booth…"

Je n'ose pas regarder Booth, j'ai peur de voir son visage, son expression. Je voudrais savoir ce qu'il ressent. Le lien entre les corps et moi est toujours littéral, toujours facile à voir, mais le lien que Booth a avec eux est toujours plus profond. On le découvre toujours plus tard, lors de l'analyse. C'est ce qui rend l'attente et le résultat plus douloureux, et plus incompréhensible.

J'aimerais savoir ce que Booth ressent. Il a le regard vague, il a l'air d'avoir perdu ses repères.

"Booth…"

J'ai l'impression que ma voix l'a fait sortir de sa torpeur, il lève ses yeux et plonge son regard dans le mien. Je m'inquiète. J'ai peur pour lui. Peur que toute cette affaire remue des choses qu'il aurait dû oublier. Que j'aurais dû oublier. Cette relation qu'on n'entretenait que dans nos rêves : lui dans son coma, moi à travers mon livre. Quelque chose dont il ne faut pas se souvenir.

Soudain il baisse la tête, j'ai cru voir perler quelques larmes au bord de ses yeux. Je suis sûre qu'il se souvient…

"Booth, vous allez bien ?"

Il fallait que je dise quelque chose, que j'essaye de rompre ce silence pesant, même si c'est par une phrase qui n'a aucun sens ! Il ne va pas bien, il faudrait être aveugle pour ne pas le voir. Mais je ne veux pas qu'il se souvienne, ce ne serait pas bien. Et je ne veux pas me souvenir non plus.

Il ne répond pas, il n'y arrive pas. Même Angela ne sait pas quoi faire. Sa tristesse a envahit la pièce, même si je ne suis pas sûre qu'Angela la comprenne. Je ne suis même pas sûre de la comprendre moi-même. Je n'étais pas dans le coma, je n'ai pas imaginé toutes ces choses, je ne les ai pas cru réelles. Je savais, quand j'écrivais, que ce n'était que des mots les uns à côté des autres, alignés par désespoir. Parce que je ne voulais pas qu'il meure. Oui, voilà c'est ça. Je ne voulais pas qu'il meure. J'ai écrit tout ça parce que je voulais qu'il vive, je voulais me raccrocher à lui. Je voulais qu'il vive…

Mais aujourd'hui, à cet instant présent, il n'a pas l'air d'y tenir plus que ça. Je crois même qu'il donnerait tout pour retourner dans le coma, et ne jamais se réveiller.

"Booth ?"

Ca me rend triste, et en colère. Contre moi. Je voudrai le secouer, lui dire d'arrêter de rêver, d'arrêter de penser à tout ça. Lui dire que vivre avec des illusions revient à ne pas vivre du tout. Qu'il faut avancer. Ne pas revenir en arrière. Continuer, même si ça fait mal.

Il lève la tête, et dans un murmure presque inaudible, il me dit :

"On se voit plus tard."

Et il sort du bureau d'Angela. Je ne sais pas quoi faire. Rester là ? Le rattraper ? Mes jambes tremblent, mes pieds sont lourds… Je ne sais pas quoi faire. Et si je le rattrape, je lui dis quoi ? Et si je le rattrape, je fais quoi ? Qu'est-ce qu'il faut faire dans ces cas là ?

Angela me regarde, l'air sévère.

"Vas-y."

Mais je ne bouge pas.

"Vas-y !"

Elle me regarde avec des flèches dans les yeux. Et sans pouvoir rien dire, mes jambes commencent à courir. Mon cœur bat un peu plus vite que d'habitude, mes jambes ne tremblent plus, ce sont mes mains qui ont pris le relais. Elles battent l'air n'importe comment, ne savent pas se tenir. Au loin je vois Booth qui ferme la porte, il se dirige vers le parking. Et si je le rattrape, je fais quoi ? Et si je ne le rattrape pas, qu'est-ce qui va se passer ? Je ne peux pas laisser la situation comme ça. Je ne peux pas laisser Booth aussi triste.

Alors je courre un peu plus vite, j'ouvre la porte et me retrouve dans le parking. Tout est silencieux. Je m'arrête quelques instants pour retrouver une respiration normale, puis regarde un peu partout. Booth est à environ cinquante mètres, tout près de sa voiture. Alors je marche, lentement, puis j'accélère, jusqu'à me trouver à seulement quelques mètres de lui. Je m'arrête et ne dis rien. Je sais qu'il m'a entendu arriver.

Lentement il se retourne et me regarde, l'air toujours aussi perplexe.

"Bones, qu'est-ce que vous faites là ?"

Mon cœur bat la chamade. Et maintenant que je l'ai rattrapé, je fais quoi ? Maintenant que je l'ai rattrapé, je lui dis quoi ?

Rien, je ne lui dis rien. J'avance seulement. Un pas, puis un autre et encore un autre. Et je peux sentir son parfum, presque sentir son souffle sur mon visage. Ca me rappelle tellement de choses… Je fais un dernier pas.

"Bones…"

Le premier pas.

"Booth…"

Je peux sentir son cœur manquer un battement, sentir sa douleur qui s'intensifie. J'ai honte de lui faire mal comme ça. Même si j'ai mal aussi. Qu'est-ce qui m'a pris de courir comme ça ? Je m'attendais à quoi ? Je ne fais que raviver ses souvenirs. Qu'amplifier sa douleur.

"Bones je…"

Je sais…

Il ne sait pas quoi dire. Qu'est-ce qu'il faut faire dans ces cas là ? Qu'est-ce qu'il faut dire ? Est-ce qu'il faut se laisser aller, même si on sait que ce n'est pas bien ? Est-ce qu'il faut se laisser aller ? Est-ce qu'il faut céder ?

Je ne sais pas quoi dire. Alors lentement je m'approche et je pose délicatement ma tête dans le creu de son cou. Mes bras, jusqu'alors le long de mon corps, viennent encercler son dos. Et je m'agrippe de toutes mes forces. Je le serre aussi fort que je peux, pour faire passer ma colère. Et je laisse mon nez caresser son cou, pour céder à la douceur. Je suis pleine de contradictions.

Booth n'a pas l'air de réagir, il ne bouge pas. On dirait qu'il ne réalise pas ce qui se passe. Je m'apprête à desserrer mon étreinte lorsque je sens comme une brûlure dans mon dos. Une brûlure qui fait un parcours régulier, de bas en haut, de haut en bas, et qui s'inflitre dans mes cheveux. Ses mains sont des danseuses de ballet, légères mais puissantes à la fois. Gracieuses, et obsedantes.

Le deuxième pas.