XXI

Anya Wilds

La tristesse de Seth m'avait surprise, et m'avait fendu le coeur. Je ne le pensais pas si attaché à moi, mais pour être honnête, il m'avait tout autant manqué, et j'étais heureuse que ce sentiment soit réciproque.

J'étais partie avec mon cousin Tyee, après l'heure de tutorat, à ma leçon de fauconnerie qui avait exceptionnellement été déplacée au mardi. Sur la route vers Queets, je ne pensais qu'à l'étreinte que j'avais échangée avec Seth, cela m'émoustillait plus encore que la perspective de travailler avec des aigles, ce qui avait pourtant toujours été mon rêve.

Arrivée chez Talako, nous avons longuement discutés de nos projets de cette saison. Il me proposait de l'assister à l'affaitage d'un aigle des steppes. L'affaitage est un procédé de dressage d'oiseaux de proies.

Évidemment, j'ai accepté. Il faut être fou pour refuser pareille proposition. Il m'a également proposé de faire des démonstrations de fauconnerie à ses côtés dans les environs de la péninsule d'Olympic.

Toutes ces nouvelles choses dans ma vie m'ont mise de bonne humeur, et une fois rentrée chez moi, j'étais plus que motivée pour continuer mon portrait de Seth. Il sera bien facile pour moi de le peindre sans qu'il ne soit là, les moindres détails de son visage étant déjà ancrés en moi.


Avec tout cela, j'avais oublié Mandy, qui avait besoin de mon soutien pour faire le test de grossesse. Cela faisait plusieurs semaines qu'elle vomissait et avait le ventre gonflé. Nous nous inquiétions toutes les deux mais elle ne voulait pas le faire sans moi, car il me revenait d'observer le résultat sur le bâton de plastique. Elle me disait ne pas en avoir le courage.

Alors ce matin, lorsque je me rends compte qu'elle n'est pas près de la machine à café, je m'inquiète. Je n'ai pas été très présente pour elle ces derniers temps, avec mon retour en Italie, mes séances de tutorat avec Seth et mon investissement supplémentaire en fauconnerie.

Je me rends compte trop tard qu'elle n'est pas dans l'école, mais l'éducateur rôde dans les couloirs et la cloche sonne, je ne peux donc sortir mon téléphone pour lui envoyer un message et dois me rendre en cours de littérature. J'en profite pour demander à notre professeur quand est-ce que nous aurons un professeur de français, et donc un titulaire, et il nous répond que la situation devrait se régler dans le courant du mois.

Lorsque, à midi, je sors mon téléphone pour appeler Mandy, je remarque qu'elle m'a envoyé un message.

De: Mandy

Meuf! J'ai mes règles et la grippe intestinale, je suis trop contente !

Riant de cette situation cocasse, je ne remarque pas la silhouette qui approche derrière moi et sursaute lorsque Seth pose sa main bouillante dans mon dos.

- Anya ? Excuse-moi de t'avoir effrayée. Tu veux dîner avec nous ce midi ?

J'observe avec hésitation la table de mon ami, où siègent Brady, Collin, Averell et Embry. Je serai la seule fille de la tablée ! Il serait plus sécurisant pour moi de rester avec Yona, Jenna, David et Yuma, mais la compagnie de Seth me semble plus agréable et je me dirige alors timidement vers sa bruyante bande d'amis.

Seth tire une chaise pour moi et je m'assois, plateau en main, tentant de m'intégrer discrètement dans la discussion.

- Bonjour Anya ! me sourient-ils, et je me sens soudainement timide.

- Salut, je murmure.

Je grignote ma salade en écoutant leur conversation d'une oreille distraite. Ils parlent de baseball, c'est typiquement masculin.

Seth ne dit rien, il me regarde. Je lui souris et il me rend ce sourire, éclatant et sincère. Seth est beau. Je me demande soudainement comment se fait-il que je ne l'avais jamais remarqué avant. Je n'imagine plus ma vie sans lui à présent.

Alors même si cette table est remplie de garçons que je connais à peine, je me sens finalement à l'aise et à ma place. Ils remplissent mon assiette de viandes, se moquant de ma petite salade, et me chambrent tout au long de l'heure de repas, si bien que je ne la vois pas passer.


- Garde le bras tendu Anya. Ne faiblis pas, ce n'est plus un hibou, c'est un aigle royal que tu auras sur le bras. Tu es prête ?

La main tendue enveloppée dans un gant de cuir, j'acquiesce. Talako lâche les jets de l'aigle, qui, agile et sûr de lui, vole gracieusement jusqu'à moi.

Je le réceptionne habilement, un petit sourire fier au coin des lèvres, et il se penche pour grignoter le poussin mort enfoui dans mon poing. Une fois qu'il est rassasié, je passe un doigt hésitant sur son poitrail, bien consciente qu'un seul coup de bec pourrait me l'arracher, mais l'aigle n'en fait rien et me dévisage avec un regard curieux. Je me tourne vers Talako qui m'observe avec surprise.

- Ne fais plus jamais ça Anya ! C'est un aigle, pas un canari !

Je prends un air renfrogné et renvoie l'animal vers le fauconnier.

- On va travailler avec le leurre maintenant.

Je saisis un faux lapin attaché à une corde et je sprinte, corde à la main. Talako lâche l'aigle qui vole rapidement vers le leurre et se jette dessus, toutes serres dehors. J'aime cette puissance.

J'ai passé le reste de la journée à nettoyer les enclos et les abreuvoirs des rapaces, qui me faisaient à présent confiance et montaient sagement sur ma main gantée afin que je les laisse se défouler dans la volière pendant que je lavais leur logis de fond en comble.

Ma journée finie, Tyee est venu me chercher. Ce soir, Yona et moi allons rendre visite à Mandy. Une visite de soutien car elle n'est plus venue à l'école de la semaine. Nous comptons dormir chez elle et regarder des films toute la nuit, Mandy adore faire ça quand elle n'a pas le moral.

Je rentre à la maison après avoir remercié mon cousin ( j'ai mon permis mais je n'ai pas de voiture ) et salue ma mère, puis passe directement à la douche et prépare mon sac pour cette nuit.

Lorsque je redescends, je me rend compte que ma maman a mis une robe et des talons, et elle est maquillée ! Elle ne se maquille jamais d'habitude !

Je m'immobilise, mon sac à dos en main.

- Où est-ce que tu vas comme ça ?

Elle rougit.

- Jeff me présente son fils aujourd'hui. Comme tu vas chez Mandy, je me suis permise d'accepter sa proposition.

Je fais la moue mais finis par lui offrir un sourire forcé.

- Amuse-toi bien.

- Tu rentres à quelle heure demain ?

- Midi, si je ne me lève pas trop tard, je souris en attrapant mes clés. Mais t'inquiète, je reviens à pied, Mandy habite à quinze minutes.

Ma mère hoche la tête et je rejoins Yona dans sa voiture, dehors. Elle me sourit, ignorant tout de mon malaise, et démarre, musique à fond.

« Pas de balles en réserve, pas de poudre, un compas qui n'indique pas le nord et... je m'attendais presque à une épée en bois. Vous êtes sans nul doute le pirate le plus pitoyable dont on m'ait parlé. »

« Au moins, on vous a parlé de moi ! »

Nous pouffons, du popcorn plein la bouche, lorsque je sens mon portable vibrer sur mon ventre. Je le saisis, curieuse, et ce que je lis me laisse hébétée. Mon coeur loupe un battement, et j'écarquille les yeux.

Je me lève immédiatement pour relire le message.

- Quoi ?

- Qu'est-ce qu'il se passe ? demande à son tour Mandy.

Je lève les yeux vers elles, surprise, hystérique et surexcitée.

Seth: Tu voudrais qu'on se voie le week-end prochain ? :)

- Seth Clearwater m'invite à sortir, je geins avant de me laisser tomber dans le lit, sous les cris des mes amies.

- Mandy, tais-toi ! gémis la voix de son frère, de l'autre côté de la paroi.

Nous éclatons de rire et je ferme les yeux, heureuse. Seth m'a invitée. Seth s'intéresse à moi. J'ai un rencard avec Seth Clearwater, et avec ses longs cheveux et sa petite barbe, il est encore plus sexy !


- Anya... ça fait longtemps que je me retiens de faire ça.

Seth attrape mes lèvres avec sauvagerie, me plaquant contre le mur. J'enroule mes jambes autour de sa taille et fourre ma main dans sa chevelure d'encre. Je le sens sourire contre mes lèvres alors qu'il enroule ses bras autour de moi.

- T'es tellement belle, je suis si chanceux.

J'ai chaud, mon corps brûle de partout, je n'ai plus que lui en tête, lui, ses lèvres douce et tendres, sa barbe qui me pique les joues, son corps musclé contre le mien et ses mains bouillantes qui caressent ma taille.

- Pousses-toi.

Je le dévisage, incrédule.

- Pousses-toi, tu prends toute la place Anya !

- Mais Seth...

- Ahahahaha, réveille toi mon cochon, t'es pas dans le lit de Clearwater et j'essaye de respirer là.

J'ouvre les yeux, la lumière me force à les refermer immédiatement.

- Mandy ?

- Oui ?

- Tu fais chier, je faisais un beau rêve là.

- J'entends ça, oui, coquine.

Je tente à nouveau d'ouvrir les yeux et y parviens. Mandy s'esclaffe à nouveau, provoquant les gémissements réprobateurs de Yona.

- Mandy, tais-toi ! dit à nouveau son frère.

Je lève les yeux au ciel et me gratte les yeux.

- Kilan a le sommeil trop léger, je déclare, la voix cassée.

- Il est trop chiant, surtout.

Je me lève avec difficulté et décide de prendre une douche pour me refroidir. Nous déjeunons toutes les trois, complètement à l'Ouest. On a dû dormir cinq heures, tout au plus. Je remballe mes affaires et sors après avoir salué mes amies qui repartent dormir de ce pas.

Dehors, il fait bon, l'air est frais, ça me réveille un peu. Ça me permet de réaliser que je suis bien éveillée, qu'il n'y aura pas de garçon mignon pour m'embrasser le cou ou prendre possession de mes lèvres, et soudain, je me rappelle que j'ai un rencard avec Seth le week-end prochain !

Soudain, je vois Seth au loin, avec un groupe de trois gars, près d'une voiture. Je reconnais Aiden Blake dans la bande.

Oh non ! J'ai les cheveux gras, je suis cernée et habillée comme un poulet.

J'observe les alentours, cherchant un échappatoire, lorsque j'entends la voix enjouée de Seth.

- Anya !

Je me retourne, prise au piège, et lui adresse un sourire forcé.

- Hé, Seth !

- Qu'est-ce que tu fais là ?

- Ben, je rentre à la maison. Et toi ?

Il trottine vers moi et me fait la bise. Ses lèvres sur ma joue sont encore plus bouillantes que dans mon rêve, et je rougis instantanément. Comment le regarder dans les yeux après avoir fait ce rêve si... sensuel de lui ?

- Tu veux que je te raccompagne ?

- Non, non... merci. L'air frais va me faire du bien, je crois.

Me refroidir.

Il semble peiné, alors je lui souris encore, de manière sincère cette fois-ci.

- Mais peut-être que tu peux marcher avec moi ?

Pourquoi diable lui ai-je proposé cela ? Je vais devoir me concentrer sur les petites fleurs pour ne pas lui sauter dessus, maintenant.

Le retour vers la maison se passe plutôt bien. Je me maîtrise mieux que ce que j'espérais et il me fait simplement la bise avant de repartir vers les falaises. Il viendra me chercher pour aller en cours demain.

Le lendemain arrive et c'est de bonne humeur que je sors chez moi, apprêtée et reposée, pour rejoindre mon ami. C'est la première fois de ma vie que je suis de bonne humeur un lundi.

Je fronce les sourcils lorsque je réalise que ce n'est pas la voiture de Seth qui m'attend devant chez moi. Méfiante, j'avance doucement et la vitre se baisse, laissant apparaître la tête d'Embry. Il me sourit.

- Salut Anya, monte !

Je m'exécute sans me poser de questions. Seth m'a toujours dit qu'en cas de problèmes, je pouvais compter sur ses amis. Embry m'adresse un sourire forcé et me tend un sachet de viennoiseries. Je l'observe avec suspicion.

- Salut Embry, merci... où est Seth ?

- Il est occupé pour la journée, mais je t'emmènerai chez lui après les cours, ne t'inquiète pas.

- Il va encore sécher ? je m'énerve.

- Je te jure Anya que s'il avait pu venir, il l'aurait fait.

- Et qu'est-ce qu'il a ?

- Oh, rien de grave, quelques soucis familiaux, ne t'inquiète pas. Tu pourras lui poser toutes les questions que tu veux après les cours. Tu finis à quelle heure ?

- Quatorze heures, je réponds d'un air absent. On n'a toujours pas de professeur de français, alors...

Embry fait mine de m'écouter, mais je sais qu'il n'en est rien. Lui et ses petits amis me cachent des choses, mais je ne pense pas être prête à découvrir de quoi il s'agit.


Je monte à nouveau dans la voiture d'Embry qui, cette fois-ci, me tend un sachet de bonbons.

- C'est pas en me rendant obèse que tu vas sauver la peau de ton petit copain, Embry.

Il roule des yeux, un petit sourire en coin, et démarre. Lorsqu'il s'arrête devant chez Seth, il inspire profondément et m'empêche de sortir.

- D'abord, il faut que tu me promettes de ne pas paniquer, d'accord ?

Mais il est trop tard. Mon coeur s'emballe.

- Embry, qu'est-ce qu'il se passe ?

- Seth s'est fait percuter par une voiture. Il a une jambe et des côtes cassées mais il va bien, ne t'en fais pas. Il va très vite s'en remettre.

J'écarquille les yeux et sors à toute vitesse de la voiture. Je m'aventure dans cette maison que je ne connais pas sans même sonner à la porte et finis par trouver sa chambre. Il dort paisiblement, mouillé de sueur et recouvert de bandages. Pourquoi diable n'est-il pas à l'hôpital ? Ce n'est pas normal.

Lorsque je pose un pied dans la chambre, je suis surprise de voir qu'il se réveille immédiatement et émet un grondement sourd. Quand il s'aperçoit que ce n'est que moi, son visage s'adoucit.

- Anya, il souffle, comme si j'étais le messie.

Je m'efforce de sourire, le coeur au bord des lèvres. Je n'aime pas le voir comme ça.

- Coucou, je murmure en avançant vers lui.

Je prends sa main bouillante dans la mienne et m'assois à ses côtés. Il m'observe avec apaisement. Je porte sa main à mes lèvres et l'embrasse plusieurs fois, instinctivement. Je ne me rends compte de mon geste qu'un peu trop tard, lorsqu'il fait de même et me tire vers lui.

Il n'a pas conscience de sa force et j'atterris à ses côtés.

- Anya, il souffle encore. Tu m'as manqué.

- Je vais te faire mal, Seth, je réponds.

- C'est de l'autre côté que c'est cassé, il dit en souriant.

- T'es tout seul ?

- Ma mère est avec le père de Jacob pour la soirée, et Leah est partie. Elles voulaient me laisser dormir.

- Oh ! Tu veux que je parte ?

- Surtout pas ! il répond en enroulant son bras valide autour de ma taille. Reste avec moi ma petite Anya.

Je sens mon coeur s'emballer et j'enfouis ma tête dans son cou, respirant son odeur à pleins poumons.

- Il te faut quelque chose ? Est-ce que tu as faim ou soif ?

- Non, merci. Je suis bien, là.

- Moi aussi, je souffle, mais je sais qu'il a entendu, car je le sens immédiatement sourire.

On reste ainsi, dans un silence apaisant. J'écoute les lents battements de son coeur et sa respiration profonde. Sa force tranquille me procure un sentiment de sécurité.

Une demi-heure passe où il somnole à mes côtés. Moi, je dors peu. Je suis troublée, je dois m'habituer à ce contact nouveau et au fait que je ne puisse pas bouger – son bras autour de ma taille se resserre à chacun de mes mouvements.

Il me laisse m'échapper lorsque je lui souffle que je dois aller aux toilettes. Alors, il se réveille totalement et je me sens coupable de l'avoir tiré du sommeil. Lorsque je reviens dans la chambre, il me sourit, comme émerveillé et j'entends son estomac gargouiller.

- Tu veux que j'aille te chercher quelque chose à manger ? Je peux cuisiner si tu veux.

- Non Anya, ne t'inquiète pas.

- Bon, alors je vais te prendre des gâteaux. Je reviens.

Je descends dans la cuisine, mal à l'aise de fouiller dans une maison qui n'est pas à moi et déniche un paquet de cookies et une bouteille de lait. J'aide Seth à se redresser avec toute la force dont je suis capable, lui donne les cookies et le verre de lait, j'époussette les miettes de son torse et de son lit, et il attrape soudainement ma main pour l'embrasser. Un feu m'envahit depuis le ventre jusqu'à la poitrine, et comme toujours, je rougis.

Je rougis, oui, mais je lutte pour ne pas l'embrasser. Il est adorable. Jugeant que les choses sont allées assez loin pour aujourd'hui, je me lève et embrasse doucement sa joue.

- Je dois y aller Seth, faut que je révise, et ma mère va se poser des questions. T'as mon numéro, et je repasse demain de toute façon.

- Déjà ?

Il prend une mine déçue et je jette un oeil à l'horloge. Je hoquette de surprise. Moi qui croyais avoir passé une demi-heure à ses côtés, ça fait en réalité trois heures que je suis ici. Ma mère a dû m'appeler une centaine de fois.

- Désolée. Je reviens demain, promis !

Je débarrasse son verre de lait et redescends précipitamment. Embry est parti, alors je détale sous la pluie, le sourire aux lèvres. Heureuse, ivre de liberté et de sentiments nouveaux, je cours vers chez moi.