10

MIKAZUKI


Je reste dans la salle de l'autel toute la journée sans trop savoir ce que j'attends. J'ai l'impression de revenir du néant après une longue absence, avec un coeur vide au milieu de la poitrine. Nombreux sont ceux à passer me voir et à me faire la conversation sur un ton léger mais je ne sais quoi leur dire. Au final, je réponds la plupart du temps d'un mouvement de tête ou par des réponses courtes inintéressantes.

Quand vient le soir et que j'entends la cloche de la cour sonner le repas, je me lève finalement, sans bruit, sors de la pièce en refermant le battant derrière moi et retourne dans ma chambre.

Elle est silencieuse, plongée dans la pénombre jusqu'à ce que j'allume la lumière et que mon ombre s'étire sur les tatami. Mon regard tombe sur le kotatsu hors circuit. Des feuillets et des origami sont éparpillés dessus, avec une bobine de fil à coudre et une tasse vide posée en presse-papier sur une pile de pages blanches, comme si quelqu'un avait laissé ça là dans la précipitation. Mes vêtements de la semaine dernière sont soigneusement pliés et oubliés près de la penderie, à l'exception d'un pull négligemment abandonné ouvert près du tas.

Son odeur plane encore dans la pièce. Tout semble y être entreposé comme il l'a laissé avant de partir. L'ombre grandit dans mon coeur. Je vais prendre une grue de papier entre mes doigts et la fait lentement tourner. Lentement.


L'automne cède la place à l'hiver, comme si les saisons n'attendaient pas les hommes et régissaient le cours du temps. Le domaine s'est doucement cristallisé sous une fine couche de glace et l'herbe craque sous nos pieds. Les hellébores et les primevères pigmentent le paysage de points blancs semblables à de petites constellations.

Comme tous les lundi matin, je vais changer les fleurs des stèles dans le jardin. Un élégant vase conçu manuellement par Kasen orne chaque pierre et j'y dépose une belle fleur en commençant par celle d'Imanotsurugi. Le petit poignard dort toujours sous verre, insensible au froid ou aux intempéries.

Le puissant naginata d'Iwatooshi juste à côté dégage toujours la même impression de force. Je retire du vase le brin de perce-neige fané et le remplace par un nouveau cueilli dans les parterres.

Puis je pose les yeux sur la structure commémorative qui a été dressée deux mois plus tôt à la mémoire de Tsurumaru. Comme nous n'avons jamais retrouvé son sabre, une réplique trône sous d'élégantes gravures en pierre. Je change la fleur par une rose de Noël. Bien que j'aurais aimé garnir sa stèle d'une véritable rose, rien d'assez flamboyant ne pousse en cette saison. Je regarde longuement la pâle copie dont les dorures du fourreau renvoient la lumière du soleil.

- "Bonjour Tsuru," dis-je comme à chacun de mes passages.

Je sais pertinemment qu'il ne m'entend pas. Son corps ne repose même pas à cet endroit. Mais peut-être qu'une partie de moi espère s'adresser au fantôme de sa présence, un amas de souvenirs et d'habitudes qu'il aurait imprimé à la Citadelle, comme si je m'adressais au Tsurumaru qui, tapi dans mes pensées, ne m'a jamais réellement quitté.

- "Il risque de pleuvoir un peu dans la nuit. J'espère que l'odeur de la terre humide ne te paniquera pas."

Bien entendu, personne ne me répond.

- "Mais tu as surmonté tout ça, n'est-ce pas ?"

C'était le propre de Tsurumaru que de dépasser constamment ce qui le freinait. A côté de lui, j'ai la sensation de ne pas parvenir à dépasser mon deuil et de rester prisonnier de son souvenir. Malgré tout, un sourire de circonstance étire mes lèvres.

- "Veille sur moi aujourd'hui encore, s'il te plait. Tu sais à quel point j'aimais quand tu prenais soin de ton vieux Mikazuki."

Des bruits de pas approchent dans mon dos et font craquer les touffes d'herbe cristallisées.

- "Mikazuki-san," m'interpelle Hasebe. "Le Saniwa demande à te parler."

Je recule sans quitter des yeux le mémorial.

- "Très bien. Je vais passer."

Le bureau du Saniwa est resté le même depuis que j'ai été invoqué à la Citadelle. Lorsque j'entre cette fois, pourtant, une bibliothèque supplémentaire a été installée près des autres et quelques livres aux reliures étranges sont déjà insérés dedans.

- "Ça concerne le nouveau cas de possession que nous avons observé chez toi et Iwatooshi," m'informe la voix du Maître dans un coin.

Il est en train de ranger d'énormes rouleaux de parchemin dans des casiers au mur.

- "Tous ces livres ?"

- "Oui. C'est justement ce dont je voulais te parler."

Il fait le tour du bureau et s'installe dans son fauteuil en posant les bras sur les accoudoirs. Devant lui, l'écran holographique affiche successivement des paramètres et des balises sur la carte du pays en projetant une lueur blafarde sur son visage.

- "Les chercheurs ont pu se pencher sur les prélèvements qu'ils ont emporté," reprend-il. "Le mal qui t'habitait a déjà été recensé chez deux autres Tsukumogami qui ont dû être abattus peu après la déclaration des symptômes."

- "Abattus ?"

Je fronce les sourcils. Une solution un peu radicale pour une maladie dont nous ne savons presque rien.

- "Et je suppose que j'y ai échappé de peu ?"

- "Je ne voudrais pas avoir à te mentir," dit-il en baissant les yeux. "Oui. Le Doyen m'a informé qu'il faudrait renoncer définitivement à toi si nous n'arrivions pas à éradiquer le mal. Apparemment tu te serais transformé en une entité esclave de ses pulsions et de ses sentiments les plus destructeurs. C'est ce qui commençait à t'arriver."

Je ne me souviens pas beaucoup de cette période. Ma conscience était étouffée, compressée dans un coin de mon esprit et n'était plus qu'une voix lointaine. Ce qui prédominait était un grésillement assourdissant dans ma tête, l'annonce de la disparition de Tsurumaru et l'immense colère qui a suivi. La rancune, un sentiment qui m'était jusqu'alors presque inconnu, s'est manifesté avec une puissance hypnotisante. Elle m'a poussé à lever mon sabre sur mon propre Maître et à réclamer vengeance. C'est encore très confus. Je n'avais pas l'impression d'être moi-même mais de voir à travers du verre fumé mon corps bouger sans mon consentement et ces émotions me submerger avec violence.

- "Je suppose que vous ne pouviez pas prendre le risque de me voir blesser qui que ce soit."

- "En effet, ce n'était pas une option. Ta guérison était un véritable soulagement autant qu'un miracle. Je ne remercierai jamais assez ton esprit d'avoir été assez fort pour repousser la souche infectieuse."

Il sort un feuillet d'un tiroir de son bureau et me le tend.

- "Le virus, si tant est qu'on puisse l'appeler ainsi, a été baptisé "Yami" par l'Ordre et nous cherchons à présent un moyen efficace de nous en prémunir. Avec un peu de chance, le cas d'Iwatooshi restera isolé."

- "Vous pensez qu'il était infecté ?" dis-je en prenant le papier. "Pourtant ce n'est pas tout à fait la même chose. Le véritable Iwatooshi nous a quitté bien avant."

- "Tu fais bien de le remarquer. Non, c'est sans doute sensiblement différent mais le Yami l'entourait également, quand bien même il s'agissait de son esprit manipulé. Il y a forcément un point commun."

Je lis les inscriptions sur la feuille qu'il m'a tendu. Il s'agit d'un compte rendu complet relatif aux observations de mon corps infecté. Les signatures du laboratoire, du Chef de projet et du Doyen sont apposées conjointement au bas du rapport.

- "Et ce n'est pas tout, je le crains," poursuit le Maître en tapotant un doigt contre le bois vernis du bureau. "Deux autres assassinats sont survenus ce mois-ci."

Je redresse la tête.

- "Deux ?"

- "Oui. Presque l'un après l'autre et sans que personne n'aie le temps de comprendre ce qui se passait. Les deux Saniwa étaient d'âge avancé et très expérimentés. Leurs domaines ont été également fouillés et saccagés dans la foulée."

- "Qu'en est-il des témoins ?"

- "Il n'y en a aucun. Est-ce si surprenant ?"

Il s'enfonce dans le fauteuil en soupirant puis se passe une main sur le front.

- "Les Tsukumogami étaient moins nombreux qu'ici mais ont été une fois encore massacrés. Il ne reste rien."

Je le regarde en silence.

- "Mikazuki," reprend-il tout bas, "si un jour la Citadelle devait être la cible d'une attaque et que ma vie était en jeu, ne vous jetez pas bêtement dans un combat perdu d'avance et faites en sorte de vivre. C'est un ordre."


Nous sommes peu après envoyés en mission en plein coeur de Kyoto, en l'an 987. La réalisation me frappe tandis que je reconnais ces rues de l'ère Heian et les sons du marteau sur l'acier. Le Maître nous a envoyé dans l'Avenue Sanjou où mon père nous a donné naissance à moi et à de nombreux autres sabres. La scène quotidienne de la ville se déroule sous mes yeux comme dans un rêve.

- "Commandant ?" m'interpelle doucement Nikkari dans mon dos.

Je me ressaisis rapidement et jette un coup d'oeil à l'équipe. En plus de Nikkari, de Shinano et des inséparables Mitsutada et Ookurikara, Kogitsunemaru a été assigné exceptionnellement à la première équipe, le Saniwa sachant sans doute qu'il nous confrontait au passé. Je le regarde, et bien que Sanjou Munechika ne l'ai pas forgé à Kyoto, il a l'air aussi interloqué que moi.

- "Que fait-on ici ?" parvient-il enfin à articuler. "Aucune grande bataille ni enjeux politiques ne se sont déroulés à Kyoto cette année de l'Histoire."

- "Le Maître a senti l'empreinte d'Iwatooshi dans les parages."

Ils tournent tous la tête vers moi et trois d'entre eux s'exclament de concert :

- "Iwatooshi ?"

- "Restez sur vos gardes," dis-je en hochant la tête.

- "Mais Mikazuki-dono," risque Mitsutada en avançant d'un pas, "nous ne l'avons plus croisé depuis l'automne. Je pensais presque que nous en étions débarrassés."

- "Moi aussi."

Il ne renchérit pas mais je vois bien qu'il ne se sent pas fixé. Cependant, ce n'est pas moi qui dirige les unités adverses et aucun de nous ne devrait oublier que nous ne savons toujours rien du Saniwa que nous affrontons.

Comme nous ne savons ni précisément ce que nous cherchons, ni où le chercher, il aurait été plus commode de diviser l'équipe, mais la dernière manœuvre lors de Shimotsuki s'est révélée désastreuse et les récentes consignes sont de rester groupés.

Ces sorties en ville sont les plus corsées. Les rues sont encore assez larges pour permettre aux tachi de combattre mais c'est aussi prendre le risque d'influencer les passants. Kogitsunemaru et moi étant les plus à même de passer inaperçu dans une foule de l'époque Heian, nous partons trouver de quoi camoufler les accoutrements modernes des autres membres puis commençons à quadriller le périmètre, à l'affut.

Les sons, les odeurs, les ragots, les visages des gens, tout me rend incroyablement nostalgique. Le long du chemin, les bâtiments commerçants sont alignés et une femme prépare des bâtonnets de seiche grillée dont le fumet se propage et plane dans l'air. Le temple le plus proche n'est qu'à quelques pas, visible depuis son exposition surélevée baignant dans la lumière du soleil et j'entends d'ici sonner la cloche rituelle de la prière.

Après seulement quelques minutes de tourisme passif à scruter le moindre évènement sortant de l'ordinaire, je commence à me sentir nerveux.

- "Si le Maître a senti la présence d'Iwatooshi dans le coin, c'est qu'il doit être déjà là, quelque part," dit Kogitsunemaru comme pour illustrer mes doutes. "Pourtant aucune troupe Rétrograde n'est encore apparue. Qu'est-ce qu'ils cherchent ?"

Deux rues plus loin, un fracas retentit à cet instant, suivi du cri d'une femme et d'éclats de voix. Il ne nous en faut pas plus pour partir au pas de course, Shinano en tête, la main déjà sur son petit poignard.

- "Enfin un peu d'action," claironne Nikkari près de moi.

- "Ne sous-estimez pas l'ennemi," ajoute immédiatement Mitsutada pour le tempérer.

Je ne suis pas tranquille. L'avenue vers laquelle nous nous dirigeons est celle de la forge. Je commence à comprendre où les Rétrogrades veulent en venir et cette simple idée me fait presser le pas.

L'atelier de Sanjou Munechika est éventré lorsque nous arrivons sur place. L'un des deux pots qui ornait la devanture est renversé et une poutre de la bâtisse a commencé à prendre feu. Le forgeron tremble au sol, au milieu de la rue, le dos barré d'une plaie sanglante sous son vêtement fendu.

Pâle, Kogitsunemaru a retenu son souffle à mes côtés. Son regard affiche nettement sa stupéfaction.

- "Ils tentent de faire assassiner le vieux..."

Et si Sanjou Munechika meurt ici, aucun de nous ne sortira jamais de ses forges. Les derniers Tsukumogami Sanjou disparaîtraient de la Citadelle au moment où il rendrait son dernier souffle. C'est bien ce que je pensais.

- "Il est là," signale calmement Ookurikara en tournant la tête vers l'atelier.

Mitsutada et Shinano partent s'interposer devant l'homme à terre et dégainent leurs lames tandis que les passants affolés reculent.

Du trou béant dans le mur s'échappe la vapeur de la fournaise, puis le corps d'un homme désarticulé passe au-travers de l'ouverture et s'écrase dans la poussière, arrachant quelques cris aux spectateurs médusés. Ses yeux sont encore écarquillés et du sang lui coule d'entre les lèvres. Je le reconnais. C'était le premier assistant du maître qui participait à la confection de tous les sabres Sanjou. Heureusement, si Kogitsunemaru et moi sommes encore là, c'est que sa mort n'influence en rien notre confection.

- "Montre-toi et finissons-en," siffle Mitsutada à l'adresse de la silhouette qui se profile à l'intérieur du bâtiment.

Et puis, comme si tout autour de nous cessait d'exister, une personne encapuchonnée sort du cratère dans le mur. Son manteau noir à longues manches évasées flotte dans son dos au moment où une faille s'ouvre dans le ciel en masquant le soleil, mais dont aucun de nous ne prête attention à cet instant.

- "T.. Tu es..." balbutie Shokudaikiri en abaissant son arme sous le choc.

L'homme sourit et mon corps est comme tétanisé. Je ne peux qu'assister à la scène, sourd et aveugle à tout ce qui m'entoure.

Ce qui me refait prendre contenance est le coup que me donne Kogitsunemaru dans le dos au moment où le tachi de l'ennemi fend l'air devant lui. Il s'est projeté en un clin d'oeil contre Shinano et Mitsutada, ne leur laissant pas le temps de riposter et déchirant les frusques sous lesquelles ils s'étaient dissimulés, entaillant la chair dessous.

Les deux, blessés, furent contraints de bondir en arrière, laissant à l'homme tout le loisir d'achever Sanjou Munechika. Mon corps bouge tout seul. Je pare le coup, déviant la trajectoire mortelle de la lame adverse pendant que le forgeron se traine péniblement au sol.

Loin de calmer le jeu, l'ennemi abat son arme sur moi de toutes ses forces et le revers de la mienne bloque une nouvelle fois. Je serre les dents, plongeant mon regard dans les yeux d'or semblables à deux pleines lunes. Nos sabres tremblent sous la pression l'un contre l'autre dans un cliquetis métallique.

Derrière nous, un bataillon de Rétrogrades arrive, faisant fuir à leur passage les citadins terrifiés. Un vent malsain parcourt les ruelles à leur approche, fait voleter mes cheveux et rabat en arrière le capuchon de l'homme, révélant ses mèches d'un noir corbeau profond. Son odeur m'effleure le visage et me fait perdre la raison.

- "Commandant !" s'écrit Kogitsunemaru en omettant soigneusement mon nom devant notre père.

Il engage l'ennemi par le côté, le forçant à s'écarter. Mon souffle est court, comme bloqué dans une gorge trop contractée et j'ai du mal à rassembler mes esprits.

Par chance, Ookurikara et Nikkari n'attendent pas mes ordres pour entraver l'avancée des troupes Rétrogrades qui viennent en amont de l'avenue. L'entrechoc de leurs armes est comme une mélodie lointaine à mes oreilles.

Je vois mon frère Sanjou s'en prendre méthodiquement à l'assassin pour le tenir à distance mais recevoir en retour de violentes lacérations. Puis, comme s'il se sentait prit par le temps, l'homme lève les yeux sur la faille dans le ciel, repousse Kogitsunemaru dans un fagot de bois destiné à alimenter la forge et se tourne pour disparaître dans un petit vortex temporel. Je me jette à sa poursuite, mais mon corps hébété répond mal à mes commandes. Pour la première fois de ma vie, je m'entends crier :

- "Tsurumaru !"

Et sans qu'il ne se retourne, le passage se referme avant que je ne l'atteigne.


- "Tsurumaru en vie ?!" s'exclame le Saniwa derrière son bureau.

- "Je peux confirmer," marmonne Ookurikara pour appuyer mon rapport. "On peut difficilement le confondre avec un autre."

Je ne peux qu'aller en son sens. Malgré l'attirail et les cheveux noirs de l'assassin, impossible de se laisser abuser. La broche de son emblème était encore fixée à son manteau au cas où nous aurions un doute et je reconnaitrais la grue aux ailes déployées entre mille autres.

Une chance qu'il se soit enfui au beau milieu de l'affrontement, sans quoi nous aurions dû combattre sur deux fronts. En temps normal, cela n'aurait posé aucun problème, mais la force de notre nouvel ennemi seul dépasse celle d'Iwatooshi. Kogitsunemaru a tout le temps de le confirmer en ce moment-même, pendant qu'il panse ses blessures à l'infirmerie avec Shinano et Mitsutada.

Si nous avions dû diviser nos forces pendant la mission, il est probable que Tsurumaru aurait trouvé la fenêtre nécessaire pour achever Sanjou Munechika. Heureusement pour nous, l'homme s'en est tiré en vie. Après avoir tenté de ramper en sécurité, il a fini par s'effondrer et avait déjà perdu connaissance lorsque le dernier Rétrograde fut défait.

- "Je peux concevoir que son apparition vous emplisse d'espoir," dit lentement le Maître en regardant chacun de nous, "mais j'éviterais de m'emporter à votre place. Sa présence au sein des rangs ennemis doit prouver une chose, c'est que nous ne le ramènerons jamais ici en vie. Vous n'avez croisé que son spectre, comme ce fut le cas pour Iwatooshi."

- "Non."

Interloqué, le Saniwa me jette un coup d'oeil, m'invitant à continuer.

- "J'ai vu Iwatooshi et Tsurumaru en personne et je peux certifier que ce n'est pas la même chose. Les yeux du premier étaient vides, mais ceux de Tsurumaru étaient encore débordants de vie et je pouvais encore y lire intelligence et esprit analytique. Ce n'est pas un revenant."

- "Hum," fait-il en fronçant les sourcils, l'air ennuyé. "Le problème, c'est que ça ne changera rien. Nous ne pouvons pas le laisser semer la pagaille et menacer vos vies. Vous devrez le combattre, qu'il s'agisse ou non de votre ancien camarade."

- "Ce sera sans moi," tranche aussitôt Ookurikara avant que je ne puisse le faire.

Il croise les bras, la colère lui brûlant les veines bien qu'il ne laisse presque rien paraître, et défie le Maître du regard. Ce lien étrange qui unit les sabres Date me surprendra toujours, en particulier quand le premier à réagir et à défendre l'un des siens est aussi le plus renfermé des quatre.

- "Ookurikara, je dis ça pour le bien de tous. Que l'ennemi arbore ou non un visage familier, il faut surmonter ça avant qu'il ne frappe un grand coup."

L'uchigatana détourne la tête, inébranlable.

- "Moi non plus," dis-je alors au mépris de la hiérarchie, "je ne lèverai pas mon sabre sur Tsurumaru."

Clairement dépité, le Maître pose les yeux sur Nikkari resté silencieux tout ce temps.

- "Et toi, Nikkari Aoe ? Ne me dis pas que tu vas les suivre..."

- "Mon domaine d'expertise touche tout ce qui a trait au monde des morts," sourit le concerné en portant une main à son menton. "Bien sûr, je défendrai ma vie, mais je ne vous cache pas que je préfère pourfendre un spectre à l'un de mes semblables."

Je souris tandis que le Saniwa soupire en s'enfonçant dans son fauteuil. Il prend le temps de réfléchir à la situation sans s'adresser à nous, son visage dépeignant différents traits et son front se barrant de plis soucieux. Enfin, il lève les yeux et annonce d'une voix résignée :

- "Je vais faire un maximum de recherches sur mon temps libre et sacrifier le reste de nos ressources pour commander aux laboratoires de quoi expérimenter sur le Yami. Nous sommes de toute façon assez nombreux pour poursuivre cette guerre dans les mêmes conditions."

- "Quel rapport avec le Yami," demande Nikkari intrigué.

- "Tsurumaru porte l'exacte même empreinte qu'Iwatooshi avant lui. C'est bien simple, quand je vous ai envoyé à Kyoto, je m'attendais à ce que vous le croisiez lui. Je suis persuadé que la même souche infectieuse anime ces deux-là, et que si j'arrive à trouver un moyen de m'en débarrasser, nous pourrions purifier le corps de Tsurumaru et le ramener à la Citadelle."

Je retiens mon souffle sans m'en rendre compte.


Dehors, la pluie a commencé à tomber de manière éparse, rendant la terre spongieuse. Je passe sur le chemin de pierres qui serpente jusqu'au fond du domaine où sont érigées les trois stèles, ne prêtant pas attention à mes vêtements s'imbibant d'eau. Cette sensation me rappelle un jour lointain où nous sommes restés tous en silence dans le jardin à la mémoire d'Imanotsurugi. Tsurumaru avait fui vers les bains, écœuré par l'humidité des sols.

Un sourire trahit mes émotions. Les souvenirs ne sont plus douloureux, un peu comme si l'on venait d'ôter l'aiguille brûlante qui me transperçait le coeur. Ils affluent en moi, fragments familiers d'un passé que je tentait désespérément d'enterrer. Je les accueille dans la moindre parcelle de mon corps telle une pluie bienfaisante sur un paysage desséché.

Ma main gantée vient se poser sur la pierre froide du mémorial de Tsurumaru. Étrangement, il ne revêt plus la même connotation macabre que ce matin. Un voile d'espoir est passé et a tout recouvert de son charme mystérieux, changeant l'ombre en lumière, le fatalisme en ambition. Je tire l'hellébore de son vase et la porte à mon visage.

- "Tsuru, je fais ici le serment de te ramener à la maison."


En cinq jours, les manifestations de Tsurumaru sur le terrain se sont multipliées. Par mesure de sécurité, le Saniwa n'envoie plus que les formations les mieux entraînées de la Citadelle et s'assure que nous soyons en bonne condition physique avant que nous ne partions. De ce fait, les expéditions se sont faites plus rares.

Même sous l'effet du Yami, Tsurumaru est un adversaire dangereux. Il l'est même plus que jamais. Sa rapidité s'est peaufinée au point que nous avons du mal à le garder à l'oeil pendant le combat, en particulier quand le terrain est déjà envahi d'ennemis. Ce détail a bien faillit nous coûter plus d'une vie.

Je suis installé dans la chambre de Mitsutada qui a demandé à me voir pendant une accalmie. Ookurikara et Taikogane étaient déjà assis dans la pièce quand je suis arrivé, sans doute parce que le sujet concerne notre ami commun.

- "Hé papy," m'interpelle le plus jeune, "tu n'as pas froid dans cette tenue ?"

Je secoue doucement la tête en souriant, habitué à porter mon accoutrement de combat en toutes circonstances depuis l'intensification des missions.

- "Je préfère être prêt à partir si le Maître me confie une assignation urgente."

- "Ookurikara raisonne de la même façon," s'amuse Mitsutada en apportant des boissons chaudes sur un plateau.

En effet, l'uchigatana est paré de son habituel attirail, heureusement moins encombrant que le mien, et semble sur le point de bondir de sa place à tout moment.

- "Je vois, je vois. Ookurikara tient beaucoup à Tsurumaru," dis-je simplement, recevant en retour un regard meurtrier.

- "C'est le cas de nous tous ici et la raison pour laquelle je vous ai fait venir," reprend Mitsutada et s'installant à son tour entre les deux autres. "Sans Tsuru-san, les sabres de Date Masamune ne sont plus complets. C'est comme pour vous. Au passage, je suis soulagé de vous voir retrouver le sourire, Mikazuki-dono."

- "C'est vrai, je commençais à croire que vous étiez un vieux ronchon comme Kuri-san," plaisante Taikogane, apparemment pas impressionné par un sabre de mon rang.

Je regarde le concerné lui renvoyer un coup de coude et ris de bon coeur.

- "Les sabres Date sont si proches. Je pourrais presque être jaloux."

- "La fratrie Sanjou partage aussi une belle amitié," me répond cordialement l'aîné des trois en m'offrant un thé.

Les mains autour de la tasse, je fixe un point invisible perdu dans les motifs encrés, un sourire fatigué toujours aux lèvres.

- "Sans doute. Mais les Sanjou ne sont plus très nombreux ces derniers jours."

- "Excusez-moi, j'ai parlé sans réfléchir..."

- "Ce n'est rien. Il est vrai que je passe beaucoup de temps avec Kogitsunemaru. Nous avons quelques atomes crochus, comme on dit."

Un peu gêné d'avoir ramené sur le tapis la mort d'Imanotsurugi et d'Iwatooshi, Mitsutada détaille le tatami du regard.

- "Tout va bien, tout va bien," lui dis-je pour éviter qu'il ne culpabilise brusquement au beau milieu de notre réunion. "Vous vouliez me parler de Tsurumaru ?"

- "Oui," répond Ookurikara depuis sa place, "c'est aussi au sujet du Saniwa. S'il ne trouve aucun moyen de décontaminer l'autre idiot, il faudra songer à une alternative avant qu'il ne décide de le faire buter."

- "Vous pensez que les recherches n'aboutiront pas ?"

- "Plutôt qu'aucune incantation ou autre singerie ne ramènera Tsurumaru. Si personne n'a trouvé de remède à cette maladie pourtant déjà connue de l'Ordre, alors je préfère ne pas me reposer dessus."

- "Kuri-san a raison," commente Taikogane en se balançant d'avant en arrière, jambes croisées. "C'est à nous de ramener Tsuru-san à la maison."

- "Ce n'est pas ce que je disais," grogne Ookurikara. "Votre sentimentalisme n'a rien à voir avec moi."

- "Kara-chan n'est pas très honnête," rétorque Mitsutada en souriant.

- "Fous-moi la paix."

J'interromps leurs charmantes chamailleries pour poser une question qui me démange :

- "L'un de vous a déjà pensé à une façon de ramener Tsurumaru ?"

- "Ce n'est pas encore très concluant," admet l'aîné, "mais on a pensé qu'il faudrait en quelque sorte percer l'influence du Yami pour l'atteindre."

- "C'est très imagé."

- "Et c'est bien le problème. Nous n'avons qu'une vague idée de la marche à suivre et tout n'est basé que sur des hypothèses. En réalité, rien n'indique que nous pouvons encore toucher Tsurumaru. Peut-être l'infection l'a-t-elle déjà entièrement corrompu et ne reste-t-il rien de l'ancien lui. Si c'est le cas, toutes nos manœuvres seront vouées à l'échec."

- "On ne peut pas savoir tant qu'on a pas essayé," dit son compagnon sans sourcilier.

- "Hn," fis-je en hochant la tête. "Je suis aussi de cet avis. Pour être franc, j'ai déjà réfléchi à la question de mon côté et je pense avoir une ébauche d'idée."

Les trois se raidissent et me regardent fixement comme si je venais d'annoncer quelque chose d'inimaginable. Leurs visages figés, les yeux suspendus à mes lèvres, m'amusent beaucoup au point de me faire sourire.

- "Je pense qu'il faut séparer l'avatar de son sabre. Les deux sont étroitement liés."

- "C'est vrai," souffle Mitsutada en réalisant tout le potentiel de cette stratégie. "Même si nous échouons à raisonner Tsurumaru, nous pourrions ramener au Maître son sabre sur lequel il pourrait travailler. Peut-être même que le forgeron serait capable de le purifier."

- "Ne rêve pas trop," le calme Ookurikara en soupirant. "Ce n'est qu'un humain tout ce qu'il y a de plus banal."

- "Il serait rouge de colère s'il t'entendait," réplique Taikogane. "Mais si on ramène à la Citadelle le sabre de Tsuru-san, il n'y a aucun risque qu'une armée débarque ici et rase le domaine comme pour les trois autres Saniwa ?"

- "Je n'en sais rien," admet Mitsutada, songeur. "Ce pourrait être effectivement une manœuvre risquée."

- "Raison de plus de soumettre notre idée au Maître !"

- "Ne raconte pas n'importe quoi, Sadamune," insiste Ookurikara, agacé. "Jusqu'où êtes-vous prêts à lui faire confiance alors que le sort de Tsurumaru lui importe peu ? Mikazuki a vu comme moi. Il fallait contester ses ordres pour qu'il daigne renoncer à sa solution radicale. Je ne suis même pas sûr qu'il se serait rétracté si Nikkari Aoe ne s'était pas rangé à notre avis."

Nous le regardons un moment avant que Mitsutada ne commence à rire.

- "Tu es sûr de ne pas être contaminé par le Yami, Kara-chan ?"

- "Te fous pas de moi !"

Je les laisse se taquiner affectueusement pendant que je retourne sans cesse le projet dans ma tête. Ramener à la Citadelle un sabre possédé par le Yami est risqué, cela ne fait aucun doute. Mais d'un autre côté, les solutions ne se pressent pas au portillon. Si nous ne décidons pas rapidement d'une marche à suivre, l'avenir pourrait donner raison à Ookurikara et il n'est pas encore à exclure que le Saniwa revienne sur sa parole. Entre mes responsabilités et le besoin aigu de secourir Tsurumaru, mon coeur balance et je me sens soudain très égoïste. Terriblement imparfait. Dangereusement humain.


Je rencontre Tsurumaru sur le terrain de manière successive pendant près d'un mois. Le Saniwa n'ayant pas encore trouvé le moyen de le purifier, nos missions se résument souvent à gagner du temps jusqu'à ce qu'il quitte de lui-même le combat, comme brusquement pressé par un phénomène qui nous échappe.

Je m'assure la plupart du temps d'être celui à croiser le fer avec lui, inquiet à l'idée qu'un autre ne le blesse. Une part de moi ne peut se résoudre à le voir prendre des coups, mais peut-être suis-je un peu surprotecteur. C'est ce dont m'a qualifié Kogitsunemaru lorsque je lui en ai parlé. De tous les résidents, il est le seul à qui je puisse m'ouvrir et donner le fond de ma pensée sans craindre d'être jugé irresponsable.

Il y a trois jours, nous avons faillit perdre Horikawa Kunihiro sous les assauts meurtriers de Tsurumaru. Izuminokami était plus blanc qu'un linge lorsque nous avons ramené son corps balafré et est resté à son chevet les quarante-huit heures qu'ont duré les soins.

C'est aujourd'hui ma treizième rencontre avec le sabre Gojou et comme à chaque fois, sa silhouette gracile et son sourire, bien que teinté par le Yami, m'emplissent d'un sentiment étrangement agréable que je situerais entre la tendresse et l'euphorie. Rien que de penser que quelqu'un puisse me mettre dans cet état est un peu embarrassant. Mais Tsurumaru n'est pas n'importe qui. Lorsque je ressens sa noble présence à mes côtés, mon corps entier est parcouru d'une chaleur confortable et je sais à ce moment que je me tiens près de mon âme soeur. Quelque chose à son contact me fait sentir la force de notre lien, notre délicieuse complémentarité, et me baigne du sentiment d'être unique aux yeux d'un autre.

Cette fois-ci, il est apparu sur le pont au-dessus de l'étang d'un écrivain célèbre. Notre cible. Ses textes auraient supposément influencé le comportement de plusieurs chefs militaires au cours de l'Histoire et son assassinat aurait des conséquences difficiles à mesurer.

Le reflet de Tsurumaru sur l'eau m'évoque une grue noire dépeinte sur une estampe d'époque. Même vêtu de son sombre attirail, jamais personne ne m'a paru aussi beau et délicat. Nous combattons sur le pont pendant ce qui me semble être un trop court instant. Nos lames chantent à chaque fois qu'elles s'entrechoquent et je crois voir la surface de l'eau se rider doucement coup après coup.

Si j'ai tenté de le raisonner les premières fois, l'appelant par son nom et essayant en vain de lui faire reprendre ses esprits, j'ai rapidement compris qu'aucune tentative n'aboutirait de cette manière. Il est bien trop tard pour espérer toucher Tsurumaru par l'ouïe, la vue ou le toucher. Mistutada a été assez clair à ce sujet, il en faudra bien plus pour percer la carapace du Yami. Pourtant je le sais, sous cette enveloppe de noirceur se cache encore la fragile lumière de Tsurumaru, tel un petit cristal de glace que la chaleur n'aurait pas encore fini de ronger. Je peux presque la voir encore frémir à travers les deux lunes d'or de ses yeux.

A quelques pas de notre duel, le vénérable écrivain s'est barricadé dans sa demeure au son de nos armes dans le jardin. Sans doute doit-il penser à juste titre qu'un rônin malveillant s'est infiltré jusqu'ici pour le voler ou lui ôter la vie.

Comme instinctivement excité par la terreur presque palpable du propriétaire des lieux, Tsurumaru bondit soudain pour esquiver l'un de mes coups. Il atterrit sur la rambarde en bois rouge du pont et, avec un sourire narquois, saute à nouveau, agrippe une branche basse du grand cerisier voûté au-dessus de l'étang et avec une dextérité hors-norme, se hisse dans l'arbre avant de se servir d'une épaisse ramification pour rallier le deuxième étage de la maison. Stupéfait, je le vois franchir le vide d'un bond et passer au-travers d'une cloison de papier en laissant une déchirure béante sur son passage.

Pris par l'urgence de la situation, je me précipite à mon tour dans le bâtiment, tenant mon sabre près de mon corps. L'étroitesse d'un intérieur meublé - et qui plus est plongé dans le noir, ne permet pas à un tachi de déployer toute sa puissance et peut même se retourner en moins de deux contre son porteur. Je dois veiller à ne pas ficher ma lame dans une poutre ou une table, sans quoi un coup mortel aurait tôt fait de me faucher.

Le plafond craque sous des pas feutrés à l'étage. Je localise les escaliers et monte avec précaution, une marche après l'autre.

J'adore jouer à chat avec toi, Tsuru...

Un bruit attire mon attention et je retiens mon souffle, aux aguets.

Plus rien.

Je reprends ma lente ascension, tenant mon arme à hauteur de mon visage. Dans le silence et l'obscurité, j'entends presque les battements de mon coeur contre mes tempes. Mon souffle est plus râpeux que je le voudrais.

Soudain, l'air siffle sur le côté. Mon bras bouge instinctivement, provoquant un éclat cristallin au moment où une lame frappe violemment la mienne. Tsurumaru est au sommet de la volée de marches l'instant d'après, à seulement quelques pas de moi, et me repousse du pied. Je dois me saisir de la rampe de toutes mes forces pour ne pas basculer en arrière et dévaler les escaliers. D'une main, je lui saisis la cheville et tire brusquement pour lui faire perdre sa balance, mais agile comme un singe, il prend alors appui d'une main au sol et m'envoie son autre pied dans le visage. Un flash blanc envahit ma vision au moment où il me percute. Sonné et probablement le nez en sang, j'ai à peine le temps de me déplacer pour éviter l'estoc de son sabre.

C'est à ce moment, alors qu'il s'apprête à tirer tout l'avantage de ma confusion, qu'il prend soudain un air préoccupé. Ses yeux passent de moi à la fenêtre au bout du couloir. Ce doit être pour lui le moment de partir. Pourtant, pour une fois, par amour, désespoir ou peut-être à cause du coup que j'ai pris sur la tête, je ne peux me résoudre à le laisser filer. Je saisis ma chance pendant qu'il est encore distrait et l'attrape par le col de sa tenue après avoir franchi les trois dernières marches qui me séparaient de lui.

Nous sommes si proches que son odeur m'effleure le visage comme le parfum délicat du printemps. Je meurs d'envie de l'embrasser, de perdre mes doigts dans les mèches de ses cheveux, de l'éteindre entre mes bras pour qu'il ne puisse plus me fuir. Ses lèvres m'obsèdent, suscitent des souvenirs fiévreux dans mon esprit.

Tandis qu'il tente de me porter un coup, les bras crispés pendant que je lui immobilise un poignet, une faille sombre s'ouvre dans son dos. C'est le signal.

Il se débat plus vigoureusement encore, jetant des coups d'oeil inquiets dans son dos alors que je l'empêche de fuir à travers sa porte de sortie. La curiosité me démange.

Que se passe-t-il si tu ne fuis pas à temps ?

Ma poigne de fer ne lui permet pas de s'échapper. A bien réfléchir, si les autres membres de l'équipe ne se battaient pas à l'extérieur contre les bataillons de Rétrogrades, ce serait sûrement l'occasion rêvée de lui ôter son katana et de l'enchaîner pour le ramener à la Citadelle. Mais cette simple pensée me révulse. Je ne puis me résoudre à imaginer Tsurumaru malmené et immobilisé comme un animal piégé prêt à être embarqué dans un camion.

Quand derrière lui la faille se referme, l'air se charge d'une pression malsaine crépitante. J'ignore si elle émane de lui ou si quelque chose d'autre provoque cette réaction mais le sabre Gojou ne me laisse pas le temps d'y réfléchir plus longtemps et éclate soudain son visage contre le mien. La douleur est fulgurante. Je le lâche et me plaque une main sur les yeux. Son front a frappé en plein dans l'arcade sourcilière. Le monde tourne.

Ses pas s'éloignent pendant que je tente d'y voir plus clair et ne suis tiré de ma confusion qu'au fracas d'un meuble dans une pièce proche, suivi d'un gargouillis agonisant ne pouvant appartenir qu'à...

Par tous les kami...

Ma petite expérience lui aura permis de débusquer l'écrivain et de l'achever pendant que j'étais sonné dans le couloir. Un frisson d'indicible horreur me traverse l'échine.

Encore un peu étourdi par le coup que j'ai reçu, je m'élance vers le battant ouvert dans l'angle du couloir et entre dans une pièce qui ressemble en tout point à un bureau. Le corps de l'homme a été comme recraché par l'armoire dans laquelle il s'était réfugié, prit de panique, et repose à présent étendu au sol, une auréole de sang lui entachant le milieu du dos par où la lame de Tsurumaru est ressortie.

Mais ce n'est pas la seule personne à se tenir dans la salle à ce moment-là. Derrière la silhouette dangereuse de Tsurumaru se profile une forme de plus petite taille.

Je mets un temps à réaliser que cette deuxième personne a tendu la main et qu'un nouveau couloir temporel s'est ouvert devant lui. Je le vois faire signe à Tsurumaru de passer au-travers puis s'apprêter à franchir à son tour la faille.

- "Attendez !" fis-je brusquement en me jetant à sa suite.

L'inconnu ne s'immobilise que le temps de tourner la tête et de me lancer un regard troublant. Ses cheveux sombres, de la même profondeur que ceux de Tsurumaru, encadrent son visage poupin reconnaissable entre mille. Il me sourit sans joie et disparait dans le corridor avant que ce dernier ne se referme, me laissant seul avec un mort sur la conscience, l'esprit perturbé.

- "Maître... ?"


- "Il doit avoir un frère jumeau, je ne vois pas d'autre explication," murmure pensivement Mitsutada. "Quelle que soit l'explication, c'est inquiétant."

- "La théorie du frère est un peu tirée par les cheveux," renchérit Kogitsunemaru à côté. "L'Ordre ou le gouvernement auraient gardé trace de lui quelque part et il aurait rapidement été débusqué"

- "Alors peut-être s'est-il éveillé au pouvoir des Saniwa sans que personne ne le sache. Quelqu'un sait comment ça marche ?"

Mitsutada me regarde comme si je détenais la réponse. Il a visé juste, car j'ai posé un jour la question au Maître par simple curiosité.

- "On ne déclenche pas de soi-même une affinité au pouvoir de franchir le temps," dis-je. "C'est l'Ordre qui effectue des manipulations sur des individus volontaires pour déclencher en eux l'habilité propre aux Saniwa. De ce que m'a dit le Maître, c'est un processus long et dangereux. Tout le monde ne devient pas un mage au terme de la mutation."

Prit de court et sa théorie invalidée, Shokudaikiri soupire. Il marque un temps de silence, bras croisés, puis me regarde une nouvelle fois :

- "Pourquoi choisir de nous en parler à nous et ne rien dire au Maître ?"

- "J'avais besoin de temps pour être fixé. L'Histoire aurait pu changer par ma faute et c'était déjà difficile à réaliser."

- "Inutile de revenir là-dessus," dit Kogitsunemaru. "La mort de la cible n'aura finalement rien changé et tu affrontais Tsurumaru. Je ne sais pas ce que lui a fait le Yami mais tous ceux qui l'ont attaqué de front sont revenus la queue entre les pattes."

- "Qui plus est," ajoute Mitsutada, "je dois encore vous remercier de vous efforcer de ne pas blesser Tsuru-san, même sous la menace de ses coups. Vous n'auriez pas pu faire mieux."

En réalité, j'aurais pu faire bien mieux si je ne m'étais pas laissé distraire, cependant je laisse la discussion couler là. Comme l'a dit mon frère Sanjou, inutile de revenir sur le passé.

- "Aussi triste cela soit-il, la mort de cet écrivain était peut-être le prix à payer pour une information aussi capitale," continue-t-il comme pour lui-même.

- "Mais nous avons maintenant un problème de plus sur les bras," répond Kogitsunemaru. "Tout aurait été plus simple si l'ennemi n'avait pas eu un visage aussi familier."

C'est vrai. Ce problème est bien plus préoccupant que le reste. Le fait que le Saniwa détraqué que nous combattons soit la copie carbone de notre Maître peut signifier bien des choses, et toutes représentent à terme des ennuis. Que sait-il exactement de nous, par exemple ? Joue-t-il un double jeu ? Son apparence le rend-il capable de nous commander et est-ce la raison pour laquelle nos propres alliés se retournent contre nous ? Est-ce bien son vrai visage ?

- "Mikazuki-dono," demande Mitsutada en tournant la tête vers moi, "êtes-vous sûr d'avoir bien vu à quoi il ressemble ? Nous ne pouvons nous fier qu'à vos yeux. Eh ? ... Mikazuki-dono ?"

Je me suis levé. Quelque chose bourdonne dans ma tête et me préoccupe. Non, m'angoisse. Il faut que j'ôte ce doute de mon esprit avant qu'il ne m'obsède.

Les deux autres me regardent partir d'un air hébété mais ne me poursuivent pas pour autant. Je leur présenterai des excuses plus tard.


Le long couloir vers le bureau du Saniwa me paraît plus lugubre que d'accoutumée. Ce n'est que le fruit de mon imagination mais mon corps entier me semble sur le qui-vive. J'écarte du bras les pans des noren et entre dans la pièce. Elle est plongée dans la pénombre, comme depuis la fin de l'automne. Les battants donnant sur le jardin sont clos et la seule source de lumière émane des projections numériques et des hologrammes qui parsèment le plan de travail du Maître.

Konnosuke, roulé en boule sur un fauteuil, redresse la tête en m'entendant approcher. Le visage de notre hôte, éclairé par la lueur artificielle de ses cartes, me rend nerveux. Pourtant, son expression est calme et cordiale. Quelque chose de chaleureux dans son regard le rend si différent de celui que j'ai croisé en compagnie de Tsurumaru.

- "Mikazuki-san," me dit-il, "d'après l'air grave de ton visage, j'imagine que tu as quelque chose d'important à me dire ?"

Il me désigne le fauteuil que Konnosuke vient de quitter pour grimper sur le bureau, mais je ne bouge pas. A la place, je m'entends demander :

- "Dites-moi... Est-il possible que le monde dans lequel nous vivons soit déjà une version altérée de l'original ?"


- "Je m'attendais à ce que l'un de vous pose un jour cette question."

Le Saniwa m'a invité à le suivre dans le jardin. Nous marchons dans l'herbe humide d'un pas lent sans destination particulière.

- "Comme tu dois maintenant t'en douter," poursuit-il les yeux rivés sur le sol, "c'est quelque chose qui me taraude aussi depuis un moment. Ça remonte maintenant à la mort d'Iwatooshi."

- "Depuis tout ce temps et vous ne nous avez rien dit ?"

- "Je suis désolé de vous avoir passé ça sous silence mais je n'étais sûr de rien et vous étiez déjà assez épuisés comme ça. Je comptais vous parler une fois suffisamment de preuves réunies pour corroborer la théorie."

- "Et ce n'est toujours pas le cas ? Après bientôt six mois ?"

Nous passons sur le pont en bois du bassin et il s'accoude à la rambarde. Pour une raison qui m'est inconnue, il met un certain temps avant de répondre.

- "Non, je n'ai toujours rien de solide."

Je baisse les yeux et regarde nos reflets déformés par l'eau. Sous la surface, deux grosses carpes d'un rouge vermeil nagent silencieusement. Je suis la plus grosse du regard quelques secondes. Ses écailles scintillent à chacun de ses mouvements et elle semble ondoyer comme un dragon entre les algues. Le spectacle est reposant.

De ma place habituelle sur l'engawa, je vois souvent Honebami et Namazuo passer beaucoup de temps autour du bassin, mais par ces températures, tout le monde préfère généralement rester à l'intérieur.

- "Par contre," reprend le Saniwa après une longue pause, "j'ai des éléments intangibles. Un en particulier que j'étudie depuis longtemps sans en tirer quoi que ce soit. Mais je suis sûr que c'est la clé de cette guerre."

- "De quoi parlez-vous ?"

- "De la fracture temporelle décelée par l'Ordre cet été. Je suis le seul à ne pas avoir abandonné les recherches. Quelque chose dans notre temporalité a été comme..."

Il cherche ses mots en balayant le paysage du regard, tapotant du doigt la rampe de bois.

- "Comme froissé !" précise-t-il enfin. "Il y a un mauvais pli sur la courbe du temps, tu comprends ?"

- "Je crois oui. Vous cherchez donc à élucider le mystère de cette froissure."

Le Maître hoche la tête et fronce les sourcils en continuant :

- "J'ai la conviction que notre ennemi est arrivé par cette plissure. C'est même sans doute lui qui l'a formé. Si notre espace temporel était symbolisé par une cabane de tentures, alors il aurait déchiré la toile pour y entrer."

Je souris doucement :

- "C'est très clair comme ça, inutile de me prendre par la main."

- "Ce qui m'interpelle particulièrement, c'est que nous ne savons pas d'où il vient. Il pourrait très bien surgir.."

- "Du futur," dis-je en le coupant dans sa phrase.

Nous nous regardons. Les mêmes craintes nous animent, la même hypothèse folle.

Le Saniwa hoche la tête, sachant très bien ce qu'impliquerait un ennemi débarquant tout droit du futur. Il sait sûrement déjà tout de nous. Nos effectifs, nos capacités, l'emplacement de nos quartiers. Les attaques sur trois domaines de l'Ordre étaient minutieusement préméditées et l'ennemi savait où et comment frapper. Je serre un poing.

- "Moi non plus je ne vous ai pas tout dit."

- "Toi, Mikazuki Munechika ?" plaisante-t-il en souriant. "Dans ta droiture et ton sens de la loyauté, tu aurais "omis" des détails ?"

Le fait qu'il ne le prenne pas mal et soit même d'humeur à en rire me conforte dans l'idée que je sers quelqu'un de bien. Il ne peut pas être la même personne que celle de la maison de l'écrivain, ni savoir quoi que ce soit à son sujet. J'ai gardé le silence trop longtemps.

- "J'ai vu le visage de l'ennemi au terme de ma dernière affectation. Celle qui a mal tourné."

A ces mots, il perd immédiatement son sourire. Son souffle est suspendu comme si j'avais actionné un interrupteur.

- "Son visage," dis-je lentement, à la recherche des bons mots, "est identique au vôtre."

J'ignore s'il aura saisi à quel point la ressemblance va au-delà de la simple coïncidence mais il détourne la tête une nouvelle fois vers le bassin et commence à se mordiller le pouce. Indubitablement, ce que je viens de dire l'a secoué, mais autre chose est tapi dans ses yeux.

- "Je m'en doutais," avoue-t-il finalement dans un murmure.

- "Vous le saviez ?"

- "Non, je ne le savais pas. Comme je te l'ai déjà dit, je ne sais presque rien de notre ennemi. Mais des détails, sans importance pour certains des miens, m'ont mis la puce à l'oreille."

- "Vous avez un exemple en tête ?"

- "Oui. Prenons ce qui m'a le plus frappé : de l'Ordre, je suis le seul à pouvoir invoquer les Tsukumogami logés dans des armes. C'est ma spécialité. Je pensais être unique jusqu'à ce que notre ennemi apparaisse, accompagné d'esprits eux aussi étroitement liés à leurs armes. J'ai beau essayer d'assouplir mon jugement, ce n'est pas normal !"

- "Aucun autre Saniwa ne matérialise des armes ?"

- "Non !" insiste-t-il. "Je suis le seul et les registres sont assez clairs à ce sujet. Aucun autre Saniwa spécialisé dans l'armement n'a jamais été recensé."

- "Les papiers auraient très bien pu être falsifiés."

- "C'est possible mais peu probable. Maintenant que tu viens de confirmer mes doutes, je pense plutôt que nous affrontons une autre version de moi-même. C'est encore difficile à croire mais tout tombe sous le sens. Cela dit..."

Il tasse la tête entre ses épaules, l'air tourmenté.

- "Je ne sais pas si j'ai envie de parler de ça au Doyen. Le cas est particulier mais je ne peux pas m'empêcher de me sentir d'une certaine manière responsable de cette guerre."

- "Ce n'est pas vous," lui dis-je. "Quel que soit le lien qui existe entre vous et lui, vous n'êtes pas la même personne. Je ne serais pas là à vos côtés si vous étiez quelqu'un de potentiellement dérangé."

- "Dérangé," répète-t-il songeur. "Mais l'est-il vraiment ?"

Après un temps de silence et avant qu'il ne reparte, il semble hésiter mais se tourne quand même et m'appelle par mon nom.

- "Mikazuki-san."

Je le regarde un moment. Malgré les circonstances difficiles, il me fait un nouveau sourire et dit calmement :

- "Prépare l'équipe que tu juges la plus adaptée et la mieux entraînée. Je crois pouvoir lui reprendre Tsurumaru."


Mitsutada et Ookurikara n'ont pas hésité un instant lorsque je leur ai proposé de faire partie de l'équipe prévue pour ramener Tsurumaru. Au delà de leurs liens avec lui, ils le connaissent suffisamment pour se tenir à distance de ses attaques et calculer ses mouvements. Je n'aurais pas pu partir sans eux.

- "Je déteste rester ici dans des moments si importants," marmonne Taikogane en croisant les bras derrière la tête. "Ramenez Tsuru-san sans faute, ok ?"

Mitsutada lui ébouriffe la tête et nous partons recruter nos autres membres. La logique voudrait que je propose à mes semblables Tenka Goken de se joindre à nous, leur force et leur capacité de raisonnement sur le terrain étant sans pareil, mais étrangement, je me dirige plutôt vers d'anciens camarades de Tsurumaru.

Ichigo en premier, qui fut plus que ravi d'avoir l'occasion de tirer son arme pour son vieil ami. Après avoir promis à ses innombrables frères qu'il rentrerai sain et sauf, nous partons chercher Uguisumaru, avec qui je n'ai eu que peu l'occasion de combattre mais qui regretta seulement de ne pas pouvoir apporter de thé sur le champ de bataille. Le troisième membre du Trésor Impérial, Hirano, n'étant pas assez entraîné pour participer à une mission de cette envergure, je me suis tourné vers une lame d'Oda Nobunaga qui a servi à la même époque que Tsurumaru, et suffisamment rapide pour épauler notre équipe presque uniquement composée de tachi. Heureusement, Fudou Yukimitsu est bien assez habitué à travailler avec la première équipe pour refuser.

C'est à six que nous entrons dans le bureau du Saniwa au petit matin.

Nous sommes immédiatement saisis de stupeur en constatant qu'il s'est également préparé, portant quelques plaques d'armure sous son manteau de mage et arborant un talisman puissant autour du cou.

- "Vous n'avez quand même pas l'intention de nous accompagner ?" demande prudemment Ichigo tout en sachant déjà la réponse.

- "J'ai besoin d'être sur place pour que la manipulation réussisse," répond-il en souriant. "Je ne peux malheureusement pas encore faire ce genre de chose à distance. Konnosuke restera ici pour faire balise. Je ne pourrais pas nous ramener ici autrement."

Je me demande un bref instant ce qui se passerait si l'ennemi venait saccager le domaine pendant notre absence et tuait Konnosuke, nous empêchant de retourner dans le Présent. A bien réfléchir, je préfère ne pas trop y penser. Nos semblables ne laisseraient jamais un tel désastre se produire et je dois rester concentré sur la mission.

Mitsutada avance d'un pas, la mine préoccupée :

- "Maître, qu'avez-vous prévu exactement pour Tsuru-san ?"

- "C'est une bonne chose que tu poses la question. Mon lien avec le Saniwa ennemi va sûrement me permettre d'interférer et de rompre son influence sur Tsurumaru. Tout ce que j'ai à faire, c'est de mettre un terme au contrat qui nous lie."

Devant nos airs dubitatifs, il précise :

- "Depuis l'invocation, vous êtes tous sous contrat avec le Saniwa qui vous a invoqué. C'est un lien invisible tissé entre vous et moi."

- "Du coup," commence Ookurikara d'un air hostile, "est-ce qu'on doit comprendre qu'on ne pourrait pas se retourner contre vous même si on le voudrait ? Vous auriez pu remplacer ça par des chaînes, ça aurait été tout aussi clair."

- "K...Kara-chan !" le calme Mitsutada d'un air embarrassé.

- "Ses doutes sont compréhensibles, Shokudaikiri. Mais ce ne sont pas tout à fait des entraves. C'est ce qui me permet de vous retrouver, de vous envoyer dans le temps et de vous ramener. C'est aussi ce qui me permet de maintenir vos enveloppes humaines."

Je me doutais que nos corps humains dépendaient grandement de son influence, mais l'apprendre de vive voix est tout de même un peu démoralisant. Alors quand tout sera terminé et qu'il n'aura plus besoin de nos services, nous redeviendrons des sabres...

Comme si tout ce que nous avons vécu ici n'avait été qu'un mirage.

- "Mikazuki-san."

Le Saniwa me regarde. C'est vrai, je ne peux pas me permettre de rêvasser maintenant. Quel que soit le problème, il ne sera jamais aussi important que de ramener Tsurumaru.

- "Pour une fois, je vais confier le commandement à Ichigo Hitofuri," dit-il doucement. "Avant que tu ne me demandes pourquoi, je pense que tu seras bien trop préoccupé pour t'occuper de la gestion de l'équipe. Te libérer de cette contrainte devrait te permettre d'agir plus librement."

Ichigo me regarde comme s'il s'attendait à ce que le choix du Maître me fasse protester.

- "Je promets d'être à la hauteur, Mikazuki-san," me rassure-t-il. "Je me sens capable de surveiller vos arrières quelle que soit la situation, faites-moi confiance."

- "Ichigo est un excellent stratège, calme et lucide," ajoute le Saniwa. "Il n'est pas aussi susceptible de se laisser emporter par ses émotions comme vous pourriez l'être, Shokudaikiri, Ookurikara et toi."

- "Moi ?"

Il se tourne pour prendre une série d'amulettes faites par ses soins en me répondant :

- "Oui, toi. Ce n'est pas comme si j'ignorais la nature du lien qui vous unit tous les deux."

Me voyant pantois, il rit doucement en me collant un omamori entre les mains :

- "Je serais un piètre Saniwa si je n'étais pas capable de comprendre mes Tsukumogami et de remarquer que deux d'entre eux se plaisent mutuellement."

Mitsutada et Ookurikara échangent un regard anxieux mais ne disent rien.

- "Ha ?" fait Uguisumaru. "Tsurumaru-san et Mikazuki-san ? Je n'avais rien remarqué."

- "Meh... C'est parce que tu passes trop de temps le nez dans ton thé," rétorque Fudou.

- "Je redoublerai d'efforts pour m'assurer qu'on le ramène sain et sauf, Mikazuki-san," m'assure Ichigo décidément très désireux de faire ses preuves.

- "Si vous êtes tous prêts à partir, j'ai détecté l'empreinte du Yami en 1333, sur les îles Oki."

- "Les îles Oki ?" répète Mitsutada. "A cette époque, je ne vois qu'une cible potentielle."

- "L'empereur Go-Daigo, qui était en exil sur l'archipel avant de rentrer à Kyôto et d'y restaurer l'ère Kenmu," dis-je en me remémorant cette période de l'Histoire.

Le Saniwa hoche la tête et nous désigne la carte holographique sur laquelle est affiché un plan des îles. Nishinoshima, située à l'ouest et dominée par le mont Takuhi, est cerclée de rouge.

- "Nous nous rendons sur le champ au port Beppu. L'empereur ne doit pas passer au fil d'un sabre. Ce serait irréparable."

Notre groupe acquiesce et nous quittons la Citadelle l'instant d'après dans un halo de lumière.


L'île de Nishinoshima est encore sauvage et bien différente de celle de notre époque. Ses flancs s'enfoncent dans l'océan plus ou moins abruptement en fonction de l'érosion et les bouts de plage sont peu nombreux, sinon inexistants. L'aspect volcanique du paysage côtoie une nature verdoyante indisciplinée ondoyant sur les reliefs jusqu'au Mont Takuhi.

Les yeux rivés au loin, je me demande si le temple Takuhi-Jinja était déjà érigé au coeur de la forêt en 1333 et si des pèlerins faisaient tant de chemin pour y passer.

La nuit est en train de tomber tandis que nous approchons de l'ancien village de pêcheurs qui deviendra par la suite le seul port de l'île. Aucun panneau n'en indique le nom, alors j'ignore s'il s'appelait déjà Beppu à l'époque ou si le hameau fut renommé plus tard, après que de multiples éruptions agrandirent la superficie des terres immergées.

Les maisons rudimentaires des rares autochtones sont éparpillées sur le terrain pentu là où la place le permet. De longs filets de pêche, des bacs en bois et des cannes sont entreposées ça et là le long du passage. Uguisumaru regarde les fruits de mer en train de sécher à l'air marin et semble approuver d'un mouvement de tête.

- "La spécialité d'ici ne fait aucun doute."

- "Les fruits de mer c'est très bien, mais le coin manque quand même d'élégance," fait remarquer Mitsutada en détaillant plutôt l'aspect misérable de certaines bâtisses.

- "Maintenant que tu le dis, ils n'ont pas un seul cerisier à admirer à l'heure du thé."

- "On est ici pour Tsurumaru-san, pas pour boire le thé !" s'écrit Fudou qui, ayant abandonné la picole depuis peu, s'exaspère rapidement de l'obsession d'Uguisumaru.

- "Tu as raison," admet ce dernier, "retrouvons d'abord Tsurumaru, après seulement je lui proposerai une tasse. Kasen ne lui refusera pas ça pour son retour."

Avant que qui que ce soit ne rétorque, le Saniwa, en tête de file, nous bloque la route d'un bras en s'immobilisant.

- "Sht !"

Comme les autres, je lève les yeux et vois passer en face un homme d'âge moyen, vêtu d'un tissu miteux à l'aspect râpeux mais à la démarche mesurée d'un noble.

- "C'est notre cible," précise le Maître en jouant de discrétion.

- "L'empereur ?" s'étonne Ichigo, la main déjà sur son sabre. "Vous êtes certain ?"

- "Ne te fie pas à son apparence misérable. L'exil n'est pas une peine prise à la légère. Il a été dépouillé de son titre et de tout ce qui lui appartenait puis jeté ici pour trahison. Mais ce qu'il a fait de son vivant ne nous intéresse pas, tout ce qui compte c'est qu'il accomplisse ce pour quoi l'Histoire se souvient encore de lui."

- "S'il est ici et se balade à découvert sans escorte, l'ennemi ne doit pas être bien loin," dit Mitsutada en commençant à jeter des coups d'oeil aux alentours.

Et c'est un raisonnement qui se tient, aussi suivons-nous à distance l'Empereur, prêts à intervenir à la première difficulté.


Le ciel se pare rapidement de rouge alors que le soleil glisse dans la mer, mais nous ne rencontrons toujours aucun Rétrograde, et pas plus la silhouette de Tsurumaru. Après avoir pisté Go-Daigo en pérégrination durant près d'une demi heure à travers tout le village, l'avoir vu échanger des cordialités avec les résidents et s'être enfoncé dans la forêt pour se soulager la vessie, nous commençons à redouter un problème. Ce n'est que lorsqu'une faille s'ouvre au sud du hameau que nos angoisses prennent tout leur sens.

- "C'était une diversion, ils procèdent par un moyen détourné !" s'exclame le Saniwa tandis que nous entamons une course effrénée et imprévue jusqu'aux falaises escarpées du rivage Kuniga. "J'ai été imprudent ! L'ennemi cherche une fois de plus à nous prendre de court !"

- "L'empereur n'est pas leur cible ?" demande Uguisumaru dont la tenue facilite le déplacement - ce qui n'est pas le cas de tout le monde.

- "Si, mais leur Chef doit commencer à analyser notre manière de procéder et cherche à nous perdre. Je pense qu'ils se rabattent sur le couple de pêcheurs qui héberge l'Empereur et qui l'aideront plus tard à s'échapper de l'île ! L'époux doit encore être au bord de la mer."

Ni une ni deux, le Saniwa réorganise la stratégie et lance soudain :

- "Ichigo Hitofuri, Uguisumaru, retournez patrouiller au village dans le doute qu'ils ne se penchent sur sa femme pendant que nous sommes occupés. Elle doit encore être au foyer à cette heure-ci. Les autres, restez groupés et concentrez-vous sur les cibles que nous pourchassons !"

- "Bien !"

Notre équipe se divise aussitôt, ce qui me rappelle les mauvais souvenirs de Shimotsuki. Depuis mon retour comateux à la Citadelle, les équipes ayant rencontré un nouvel envoi massif de Rétrogrades se comptent sur les doigts d'une main, et toutes se tenaient déjà sur leurs gardes, les Commandants évitant systématiquement d'éparpiller les membres du groupe. Si nous jouons de malchance, je préfère ne pas imaginer ce qui arriverait au Saniwa dans le cas où l'ennemi déciderait d'ouvrir une faille super massive au-dessus de nos têtes.

Le ciel s'est couvert d'un voile de nuages lorsque nous arrivons sur la falaise où ont été lâchées les unités adverses. Leur troupe avance d'un pas lourd vers ce qui ressemble à une crique dentelée.

Il n'en faut pas plus à Ookurikara pour déchainer sa colère et son stress sur le premier à sa portée. Entendant notre course dans leur dos, les derniers rangs se sont retournés au moment où la lame de l'Uchigatana tranchait en deux leur unique archer. Un grognement sourd échappe à la plupart des monstres, attirant de ce fait l'attention du bataillon entier.

Loin de se calmer et comme l'avait deviné le Maître, le sabre de Date Masamune abat férocement son arme sur les figures désorientées des ennemis proches, faisant ployer sous sa force ceux qui ont le malheur de se trouver sur son chemin.

Comme complémentaire à sa fureur, Shokudaikiri Mitsutada s'avance à sa suite en dégainant froidement son tachi. Avant de s'élancer à son tour dans la mêlée, il me jette un regard empreint de détermination et me dit :

- "Cherchez Tsuru-san pendant qu'on les occupe."

J'échange un regard avec le Saniwa qui se tourne à son tour vers Fudou Yukimitsu.

- "Epaule-les, Fudou, je dois suivre Mikazuki-san pour neutraliser Tsurumaru. Ne commettez pas d'imprudence si l'un de vous se trouve être blessé pendant l'affrontement. Nous ne sommes pas venus secourir quelqu'un pour en perdre un autre juste derrière."

- "Aucun Rétrograde n'en sortira vivant, mon Général ! Mikazuki et vous, partez devant !"

Sur ces mots, il dégaine son poignard et s'enfonce dans les rangs ennemis tel une tempête furieuse. Il ne me faut pas plus de temps pour remonter au pas de course le peloton vers la tête de file, les dépasser et presser le pas vers la crique, le Maître sur mes talons.

La forme lointaine du vieux pêcheur se découpe à plusieurs mètres en face, après que nous ayons descendu le flanc de la falaise et près d'une dent de roche émergeant de la surface de l'eau. Même d'aussi loin, je peux le voir se baisser au-dessus d'un baquet, sans doute pour y déposer sa nouvelle prise. Rien ni personne ne semble avoir troublé sa tranquillité.

Au moment où je commence à me demander si Tsurumaru a bien été dépêché jusqu'ici pour l'assassiner ou pour nous retarder, ce dernier surgit de nulle part sur mon côté gauche et je dois bloquer le coup qui m'était destiné au tout dernier moment. Des étincelles jaillissent à l'impact. Je serre les dents, puisant en moi la force de le repousser. Il est bien trop près du Saniwa. Un coup perdu pourrait très bien le faucher ou le gêner pendant le rituel.

Lorsqu'il remarque la présence du mage, un sourire bien trop sadique étire ses lèvres et je sais qu'aucun faux pas ne me sera permis. Je détourne immédiatement son attention en l'engageant avec une série de coups rapides destinés à le faire reculer. Si mon rythme baisse un seul instant, il sera capable de reprendre le dessus. Mais loin de là, ses yeux suivent avec une précision effroyable mes mouvements, et après avoir fait quelques pas en arrière, acculé, il m'entaille brusquement les côtes dans une fenêtre d'action pourtant ridiculement courte.

- "Mikazuki !" crie le Saniwa à quelques mètres de là.

Pendant un instant, je crois qu'il s'inquiète simplement pour moi, mais au lieu de le confirmer, il ajoute rapidement :

- "Je commence ! Ne le lâche pas d'une semelle tant que je n'ai pas terminé !"

Loin de là, au-dessus du village, une nouvelle faille s'ouvre soudain. Je ne saurais jamais assez remercier la prévenance du Maître alors qu'une brigade de Rétrogrades est lâchée du ciel, prête à être cueillie par Ichigo et Uguisumaru.

Si le Saniwa détraqué pensait nous déstabiliser à ce moment, trop habitué à nos prudentes formations groupées, c'est cette fois-ci une erreur de calcul de sa part. Il ne s'attendait sûrement pas à ce que son égal se trouve sur le terrain et commande les opérations en personne.

Un grand fracas métallique ricoche entre les formations rocheuses du rivage. Je tiens la cadence frénétique et meurtrière de Tsurumaru aussi longtemps que possible, ne m'autorisant pas la moindre distraction. L'obscurité commence pourtant à gagner l'île et à camoufler mon adversaire déjà aussi vif et sournois qu'un serpent. Il bondit en hauteur pour esquiver mon coup. Ma lame frappe la pierre sur laquelle il s'est perché, faisant douloureusement répercuter les dommages à l'intérieur même de mon corps. Au moment où il s'élance sur moi en un saut, son sabre déchirant l'air sur son passage, je fais un rapide pas de côté, lui assène un grand coup de garde à l'arrière de la tête à l'instant où il me rate et le repousse du pied vers la mer.

Ses okobo pataugent un moment dans l'écume et éclaboussent le bas de ses jambes tandis qu'il regagne sa balance. Je ne lui laisse pas le temps de recouvrer ses esprits. Mes coups répétés le forcent à me faire face malgré sa volonté évidente de transpercer notre Maître.

Ce dernier se tient toujours debout, à bonne distance. Ses yeux sont fermés et il tient entre ses doigts le talisman qu'il portait plus tôt autour du cou. Son grand manteau ainsi que ses cheveux flottent doucement sous une brise étrange qui semble l'entourer. A la lueur bleutée qui émane de lui par vagues successives, je devine qu'il s'agit d'une énergie qu'il amasse ou qui se trouvait potentiellement déjà en lui.

J'ignore combien de temps est nécessaire pour révoquer le contrat qui le lie à Tsurumaru mais j'ai déjà l'impression de me battre depuis trop longtemps. Combattre sans intention de tuer est bien plus ardu que d'agiter un sabre vers les points vitaux d'un adversaire. La retenue peut vite me jouer de mauvais tours si je dose mal les coups innofensifs que je lui porte tour à tour.

Avant que je ne le réalise, le reste de l'équipe s'est incroyablement rapproché de nous et abat les formes monstrueuses des Rétrogrades à seulement quelques pas de mon duel. Ma fatigue commence à poindre doucement tandis que le Saniwa ne donne toujours aucun signe encourageant. Je sens une goutte de sueur rouler le long de ma tempe et perler à mon menton au moment où, dans le feu du combat, la faille de sortie de Tsurumaru apparaît à distance dans son dos, entre deux crêtes rocheuses.

Pas maintenant !

Comprenant aussi ce qui se passe, Mitsutada accourt immédiatement pour s'interposer, délaissant par la même occasion le yari qui s'opposait à lui. Aucun de nous ne peut se permettre de laisser filer Tsurumaru à deux doigts de la fin.

Le concerné, comme alerté par un signal silencieux, tente brusquement de se détourner de moi. Il esquive en se baissant un coup porté dans l'intention de l'empêcher de se retourner, me donne un violent coup de chausse dans une cheville et part en courant.

Je flanche l'espace d'une seconde, secoué par la douleur qui s'empare de ma jambe.

- "Mitsutada !"

Comprenant sans plus de précisions l'urgence de la situation, le compagnon de longue date de Tsurumaru lui barre la route, l'arme au poing. Je l'entends essayer de s'adresser à lui mais ne trouve pas la concentration nécessaire pour décortiquer les mots. Mes oreilles sifflent. Le long de la crique, Fudou et Ookurikara arborent également les marques sanglantes de leur combat mais ne faiblissent pas un instant.

Comme eux, je ne peux pas me permettre d'échouer ici.

Mitsutada affronte son vieil ami pendant que je me ressaisis et focalise mon regard. Chaque mouvement du pied est une torture mais je m'empresse malgré tout de regagner le combat.

Tsurumaru manque de peu de trancher la gorge de Shokudaikiri, ce dernier étant clairement déstabilisé par sa force. Il reçoit à la place une entaille aussi large que le bras au milieu du torse, heureusement amoindrie par la lanière de cuir qu'il porte et l'épaulière qui parvient à bloquer la lame avant qu'elle n'atteigne la motricité de son bras droit.

Arrivant par derrière, je saisis de toutes mes forces l'assassin. Mes bras passés sous les siens ne l'empêchent cependant pas d'utiliser son arme, aussi dois-je éviter de justesse la pointe du sabre qui ciblait mon visage. Je m'entends appeler à nouveau :

- "Tsurumaru !"

Je le soulève mais il m'envoie aussitôt de puissants coups de talons dans les jambes et se débat, l'attention focalisée sur sa porte de sortie.

- "Reprends-toi !"

Bien que presque aveuglé par la douleur lancinante traversant mon tibia et par la forme furieuse de Tsurumaru que j'étreins aussi fort que possible, je remarque bientôt un lien éthéré se tisser entre lui et la silhouette du Maître. Le fil, comme un cordon, est fait d'une brume mouvante à la beauté étrange, prenant racine de chaque côté dans le buste des deux hommes, puis les enveloppant doucement.

C'est le moment !

Le Saniwa ouvre brusquement les yeux et je l'entends réciter une suite d'incantations dans un ordre bien précis. Le cordon se brise en son milieu, faisant se dissiper les nappes d'énergie dans une onde puissante qui attire l'attention des Rétrogrades restants.

- "C'est fait !" me prévient le mage d'une voix forte mais l'air épuisé. "Il va être réintégré à son arme, Mikazuki !"

Dans mes bras, Tsurumaru se raidit aussitôt. Puis comme dévoré de l'intérieur, il s'agite, gémit, serre les poings. Tel un démon que l'on exorcise, il commence à avoir de violents spasmes et hurle. De mon point de vue, le spectacle fait froid dans le dos. L'entendre pour la première fois depuis si longtemps n'aura jamais été aussi inquiétant. Le Yami se forme autour de son corps en un brouillard épais, ondoie comme la flamme d'une bougie qui menacerait de s'éteindre.

Rien ne se passe.

En réalité, le constat s'arrête à Tsurumaru. Pendant que dure son calvaire sans fin, la faille s'est soudain refermée, laissant à la place la forme encapuchonnée d'un homme de petite taille. Tout se précipite dans ma tête.

Nous perdons le contrôle de la situation.

Non, pire. Tsurumaru hurle à la mort dans mes bras et j'ignore quoi faire pour apaiser sa douleur. J'ignore jusqu'au moyen de le débarrasser de cette brume empoisonnée.

Autour de nous, les formes floues des ennemis survivants et de nos alliés me donnent le tournis. Les deux camps s'écrasent l'un contre l'autre. J'entends le Saniwa crier des ordres brefs dans le tumulte. Une décharge d'énergie traverse l'île entière et plus de Rétrogrades sont invoqués.

L'issue de la mission tourne au désastre.

Le Yami pénètre à nouveau par les pores de la peau de Tsurumaru. A travers le voile de fatigue qui s'est tiré lentement devant mes yeux, je distingue le Saniwa ennemi concentrer toute son attention sur lui. Il tente de nous le reprendre, balayant nos efforts alors même que l'âme entâchée de son assassin refusait de retourner à sa forme originelle.

Le rituel est un échec cuisant sur tous les points.

Ne me reste que la stratégie partagée l'autre jour avec les sabres Date. Ma dernière tentative désespérée.

Je réajuste ma prise sur Tsurumaru au moment où il reprend conscience, les yeux pleins de haine. Ma main ne s'empare de la sienne que de justesse, l'empêchant par la même occasion de me porter le coup qu'il me destinait.

Nos bras tremblent tandis que je tente d'ouvrir ses doigts pour lui arracher son sabre. Mes dernières forces s'écoulent rapidement. Il me tuera sans hésitation s'il prend le dessus.

Derrière lui, Ichigo et Uguisumaru rejoignent le combat après avoir été alertés depuis le village par les émanations de ténèbres qui prenaient racines sur le rivage. A mon grand soulagement, ils détournent immédiatement l'attention du Saniwa ennemi en le confrontant directement.

Je suis cependant contraint de reculer, Tsurumaru m'ayant asséné un coup de genou dans le ventre pour se dégager de mon emprise. Ma cheville me fait défaut au mauvais moment alors que je m'écartais et je tombe sur un genou. La lame blanche s'abat sur mon épaule et s'y enfonce.

Ma vision devient blanche. La chaleur de mon sang coulant sous mes vêtements ne me ramène que très modérément à l'instant présent et je regarde mon terrible ennemi, les paupières mi-closes, dans un monde flottant perdu à la frontière de ma conscience.

J'ignore ce qui se loge à cet instant au fond de moi, mais en regardant le visage adorable de celui qui compte le plus pour moi, si proche et pourtant si lointain, je sens une nouvelle vague de force me traverser des pieds à la tête, pareille à une lame de fond. Je prends un dernier appui et, oubliant l'acier fiché dans ma chair, me redresse en saisissant Tsurumaru, nos corps plaqués l'un contre l'autre. Ma main agrippe la sienne, la tord dans un angle douloureux. Je n'ai plus le choix.

Il serre les dents, bien qu'encore sous la surprise, et soudain, alors que je n'attendais plus rien de mes vaines tentatives, je le vois lâcher prise.

Le Tsurumaru Kuninaga émet une lueur glaciale au moment où je l'attrape. Une sensation à la fois étrangère et très familière remonte le long de mon bras. Ce n'est pas la morsure du Yami mais quelque chose de réconfortant que je n'arrive pas à situer.

Le regard de Tsurumaru s'est vidé, comme si un écho lointain avait résonné dans un coin de sa tête. Ma gorge se nouant à l'idée d'avoir pu commettre une erreur, je me laisse glisser à terre, le tenant toujours contre moi. Sa délicate figure pâle est toujours figée, le reste de son corps ne répondant plus non plus.

Je pose une main gantée contre sa joue et appelle, tétanisé :

- "Tsuru !"