14.

- Je ne voulais pas me mêler de ce qui ne me regarde pas, mais il fallait absolument que je sois là ! s'excusa Clio alors qu'une limousine blanche s'était arrêtée devant le perron de Skendromme Manor.

Oubliant d'ailleurs presque aussitôt Karémyne à qui le chauffeur avait ouvert la portière, la Jurassienne était venue étreindre Albator.

- Tu vas bien ?

- Mon mari va le moins mal possible compte tenu des circonstances, siffla Karémyne sur un ton possessif. Il va passer le mois à venir sous étroite surveillance cardiaque et le moniteur relaye toutes les données du stylet implanté dans sa poitrine.

- Albior a dit que ça allait… souffla un pirate blanc comme un linge.

- Albior est un garçonnet. Il a ses dons, mais il n'est pas médecin, rectifia encore Karémyne, une main exclusive sur le bras de son époux. Et toi, tu as à te reposer. Repos complet !

- Tu peux jubiler, Karry, je ne peux plus aller nulle part… Mon vaisseau est parti et mon meilleur ami avec lui.

- Viens te détendre, pria Karémyne en l'entraînant. Je vais veiller sur toi, mais je te confie d'abord aux infirmiers qui ne vont pas lâcher tes monitorings durant les prochaines semaines.

Du regard, Clio avait suivi son ami qui s'était dirigé vers l'un des ascenseurs du Manoir, tellement accablé et tellement seul en dépit de l'instinctif regroupement de tous les siens autour de lui, de façon plus ou moins proche ou physique.

Elle se tourna vers Karémyne qui se tenait devant elle.

- Si vous voulez que je me tienne à distance de votre mari…

- Certainement pas ! gémit soudain la blonde humaine en serrant les mains de la Jurassienne entre ses mains, laissant se fissurer la carapace de certitudes et de courage affichée pour le pirate de son cœur. Toshiro parti, tu es la seule à rester, et tu seras là jusqu'au bout, j'en ai l'absolue certitude.

Karémyne se pinça les lèvres, leva les yeux vers les fresques du plafond du hall, le souffle court, la respiration rapide et courte, presque au bord de la crise cardiaque elle aussi.

- Mais pour les jours proches, tu représentes aussi les souvenirs de ce passé qui vient de si cruellement le trahir, reprit-elle. Il a vraiment besoin d'un break…

- … Et ce que je suis lui fait du mal. Je comprends. J'attendrai. Comment va-t-il ?

- Si je dis qu'il a perdu ses derniers rêves, ça résume bien son état d'esprit ? gémit Karémyne. Il ne lui reste plus rien à quoi se raccrocher !

- Aldéran est parti rattraper Toshiro, l'Arcadia. Il va résoudre la quadrature du cercle, affirma la Jurassienne, virulente, positive, forte sur l'instant, se battant pour celui qu'elle aussi aimait. Aldéran a toujours réussi !

- Je l'espère, sur ce point, soupira Karémyne en se dirigeant à son tour vers l'ascenseur dont les portes se refermèrent sur elle, l'emportant vers les étages et vers l'appartement où son mari l'attendait.


Aldéran s'était réveillé en sursaut, la poitrine oppressée, ayant du mal à respirer et donc son corps en sévère manque d'oxygénation.

- Tosh, qu'est-ce que tu me fais ? Je suis humain, moi, ramène de l'air !

- Je n'y suis pour rien. Ca dépressurise à tout va ! Procédure d'urgence, Aldie !

Aldéran quitta précipitamment son lit, mais avant d'avoir pu atteindre le poste de survie de son appartement, il s'effondra, asphyxié.

15.

- Ryhas, Sylvarande… Vous vous êtes mis ensemble ou quoi ? !

Le regard complice que l'Illumidas et la Reine des Sylvidres échangèrent échappa à un Aldéran qui recourait à peine ses sens, ôtant le masque à oxygène de son visage pour respirer par lui-même.

- Ryhas, tu devais me rejoindre quand je ramenais ceux de l'Observatoire aux cargos de sauvetage… Pourquoi n'es-tu pas venu ?

- Désolé, Aldie. Un contrat de mercenaire, plutôt juteux – et ce fut même plus que mieux ! – qui a duré plus longtemps que prévu à remplir.

- Et toi, Sylvarande ? Personne ne t'a sonné ? !

- J'ai senti – enfin l'Arbre – tous les tourments des âmes de ceux qui me sont les plus proches, même s'ils ne sont pas de mon sang : Toshiro, notre père, toi, Tosh ! Je suis venue du plus vite possible avec mon Docrass !

- Tosh a dépressurisé, sans prévenir…

- Ton Ordinateur n'est plus fiable, Aldéran, fit Ryhas. Il est parasité de virus qui le font disjoncter, comme tu viens de le vivre… Il a évacué l'air du bord, comme lors d'une procédure d'urgence, en cas d'incendie, pour éteindre les flammes par manque d'oxygène justement. Mais tu étais là, il n'aurait jamais dû le faire sans s'assurer que tu sois près d'une assistance respiratoire individuelle.

Aldéran soupira, tirant en arrière les mèches incandescentes de part et d'autre de ses tempes, les couleurs revenant à ses joues.

- Oui, je me suis senti suffoquer, j'ai entendu l'avertissement de Tosh, mais je me suis évanoui… J'ai eu de la chance que vous me récupériez. Mon Tosh n'avait pas repéré vos échos aux scans – laisse-moi comprendre : Tosh est HS ?s

- Il déraille complètement, confirma sombrement l'Illumidas. J'ai tenté d'envoyer mes propres mises à jour, mais il a plus que jamais tourné en bourrique – si je puis dire – idem pour les tentatives de ta grande sœur ! Aldie, si tu veux poursuivre le voyage, il te faudra procéder complètement en manuel ! Comment tu te sens ?

- Parfaitement bien ! gronda Aldéran en quittant le lit, nu comme un ver. Mes vêtements ?

- Dommage, j'aurais aimé te reluquer plus longtemps, gloussa Sylvarande en apportant les vêtements de son cadet.

Aldéran se rajusta, après avoir pris une longue douche, considéra d'un regard amical, affectueux même, ses deux sauveteurs.

- Alors, vous deux ? insista-t-il, la mine mutine.

- Nous nous aimons, reconnut Ryhas.

- Et grâce à lui, ma graine a enfin germé, fit Sylvarande débordée par l'émotion.

Aldéran étreignit alors ses deux amis, les membres de sa famille désormais et pour toujours !