Note de l'auteur : le titre « the game is afoot » veut dire « le jeu est en marche » ou le « jeu se prépare ».
Chapitre 174: The game is afoot ! (Le 09 décembre 1885)
Karl héla un fiacre et nous montâmes dedans – Louis était tout heureux de sa prouesse – et nous allâmes dans un des quartiers chic de Londres où Karl possédait une agréable demeure. L'argent ne lui faisait pas défaut ! Sans pour autant être affiché de manière ostentatoire, loin de là. Mais les meubles témoignaient de leur prix chez un antiquaire.
J'avais profité du trajet pour lui conter dans les grandes lignes l'objet du contrat.
- Le client risque-t-il de se voir poursuivit au tribunal et de s'entendre réclamer les biens hérités illégitimement ? lui demandai-je puisque le droit était de son ressort.
- Non, la prescription jouerait d'office ! Aucun juge ne voudrait se saisir de l'affaire de peur de créer un précédent. Si ce genre de dossier aboutissait, ce serait la curée ! Combien de fils illégitime y a-t-il de par notre pays ? Même sur les trônes des rois il y a eu des bâtards !
- Je m'en serais douté ! Je lui avais dit qu'il ne risquait pas de se voir réclamer le remboursement de l'héritage perçu indûment il y a trois cent ans. Mais le client ne pense qu'à sa renommée !
- Son estime et son honneur ! fit Karl d'une grosse voix en singeant les grands de ce monde. Tous les mêmes ! De l'honneur ils n'en ont point !
Il se dirigea vers la grande et majestueuse bibliothèque qui trônait le long du mur.
- Voilà monsieur Holmes ! me dit-il en déposant un livre sur la grande table du salon. Vous trouverez tout sur la réforme grégorienne ! Cela vous suffira-t-il ?
Je m'installai sur la chaise et compulsai le livre. Louis avait raison, j'avais la preuve de l'inexistence de la date sous mes yeux !
- Puis-je vous l'emprunter ?
- Je vous en prie ! Vous avez rendez-vous avec le client aujourd'hui ?
- Oui, à dix-huit heures chez mon frère au Diogène's Club...
- Je peux aller avec toi ? demanda soudain Louis. J'ai envie de revoir ton frère ! Il est marrant ! On dirait un gros chat !
Mycroft un gros chat ? En effet, il en avait les manières ! Grand, costaud mais pourtant il avait la démarche féline et souple !
- Louis ! s'exclama Karl. Laisse monsieur Holmes tranquille ! Et son frère aîné aussi !
- Mais son grand frère m'aime bien ! lui répliqua-t-il choqué.
- Ce n'est pas une raison pour le déranger dans son travail ! Monsieur Holmes est sur une affaire, son client sera présent, ainsi que le maître chanteur. Je ne pense pas qu'ils apprécieront ta présence.
Louis baissa la tête et murmura un « oui tu as raison ».
C'est un fait que le client n'apprécierait pas la présence de Louis, surtout parce que nous aurions « l'autre » dans la pièce : le maître chanteur... Il risquait de se mettre en colère lorsque je démolirais son futur commerce qui s'annonçait lucratif... et qui allait péricliter à une vitesse folle.
Et mon frère risquait de revenir avec son vieux cheval de bataille : à quand mon futur mariage avec Hélène ? Vu qu'il m'était douloureux de devoir lui avouer qu'elle était partie à cause de moi...
Je souris intérieurement : j'étais en train de penser à mon frère... mon grand frère qui travaillait au Ministère – qui était le Ministère – et qui savait toujours tout sur tout !
Mycroft devait être au courant de l'exil d'Hélène... et Louis pourrait rester dans l'autre bureau en sa compagnie pendant que je coupais l'herbe sous le pied du maître chanteur.
- Si Louis nous promet d'être sage, de ne pas parler lorsque nous traverserons le Club Diogène et de m'attendre, sagement, en compagnie de mon frère dans l'autre pièce, je pense qu'il n'y aura pas de problème.
Le garçonnet poussa un cri de joie qui nous fit sursauter et il se remit à danser sur place, puis, il couru comme un dératé dans toute la pièce, toujours en poussant des cris de joie.
- Le derviche tourneur est de retour ! soupira Karl en souriant. Vous avez l'art de me le rendre fou, vous ! Enfin, j'aime mieux le voir rire et faire le pitre que triste et immobile dans son coin.
- Nous sommes suffisamment nombreux ainsi à nous lamenter sur notre sort non ?
L'avocat ferma les yeux et contracta sa mâchoire.
- Vous êtes donc déjà au courant, lâcha-t-il dans un soupir.
- Oui... Meredith vous en veut d'être à la foi le messager d'Hélène et celui qui refuse de lui dire où elle se terre ? En gardant le silence, c'est Meredith qui vous en veut, et si vous parlez, c'est Hélène qui ne sera pas contente...
- J'ai reçu ordre de me taire et je me tairai ! me dit-il d'un ton ferme. Hélène ne veut voir personne et je respecterai ma parole ! Il y a une séparation bien nette entre mon métier d'avocat sérieux et entre l'homme que je suis au quotidien... Votre amie ne veut pas le comprendre et elle m'en veut de mon rôle joué dans l'histoire. Elle m'a donc viré.
Il me tourna le dos et remit de l'ordre dans ses feuilles de papier éparpillées sur la table alors que Louis courait toujours comme un fou sans prendre attention à nous.
Karl se lamentait-il sur la perte de l'opportunité de passer du bon temps avec Meredith ou avait-il des sentiments pour mon amie prostituée ?
Louis était au fond de la pièce et sautillait toujours sur place. L'avocat de tourna vers moi et me dit, en baissant la voix :
- N'allez pas croire que je me lamente sur le fait que j'avais les bonnes grâces d'une prostituée dont je ne payais pas les services... Des femmes qui sont prêtes à tout pour me mettre dans leur lit, il en court plein les rues à Londres et ailleurs... Si je voulais... mais je ne le veux pas...
Sa confidence sur les sentiments qu'il éprouvait pour mon amie n'appelait pas de commentaire de ma part alors je me tus.
Que dire d'ailleurs ? À part qu'un gouffre social les séparait...
D'après Louis, Meredith avait l'air d'un chien battu... Donc, sentiments partagés de part et d'autre ! Dieu que l'amour était compliqué et dévastateur !
Ce fut un enfant tout essoufflé de sa course endiablée dans la grande pièce qui revint vers nous et se laissa tomber aux pieds de son parrain.
- Merci de me prendre avec toi ! me dit Louis en récupérant son souffle.
Il réfléchit deux secondes et me dit :
- Je viens de comprendre pourquoi tu as hésité avant de me dire « oui » ! Tu as peur que ton frère pose des questions sur « qui tu sais » ?
- Connaissant mon frère, il doit déjà être au courant... Avant tout le monde même ! Je pourrais même dire, en boutade, qu'il devait être au courant bien avant moi et même avant Hélène... Ne lui dit rien Louis, et s'il te pose des questions, dis-lui de les poser à moi personnellement.
- D'accord ! fit-il en expirant bruyamment. Ouf ! Je suis mort moi !
- Au moins, tu seras plus calme ! fis-je en regardant ma montre. Nous avons juste le temps de filler à Baker Street récupérer Watson et direction le Club Diogène !
Karl donna des ordres pour faire atteler son fiacre et vu la paire de chevaux qui se trouvait dans les traits, je ne doutais pas un instant que nous irions très vite...
Deux magnifiques chevaux, fins et racés comme seuls les chevaux arabes pouvaient l'être, avec une petite touche de sang andalou pour la puissance de l'encolure et du poitrail.
- J'ai croisé de l'espagnol avec des chevaux arabes en provenance du désert... Les conquistadors avaient déjà découvert le potentiel des chevaux espagnols et ils ont améliorés la race en la croisant avec des chevaux appartenant à des Bédouins... Les indiens d'Amérique ont vite découvert, eux aussi, le potentiel des chevaux des Conquistadors...
- Les indiens avaient des chevaux pourtant ! fit Louis.
- Pas avant l'arrivée des espagnols ! Ils leur ont volés ou ont récupérés ceux abandonnés et ils les ont eux aussi amélioré pour en faire des chevaux colorés.
La discussion se déroula entre eux deux, Karl lui expliquant des pans de l'histoire dont Louis n'avait pas encore connaissance.
Une fois à Baker Street, je bondis hors du fiacre et montai les marches de notre meublé quatre à quatre. Poussant la porte, je surgis dans la pièce et criai à Watson qui sirotait une tasse de thé :
- Venez Watson ! Le jeu est en marche ! En route mon ami !
- Quoi ? me demanda-t-il étonné de me voir débouler comme un fou furieux par cet après-midi tranquille. Qu'est-ce qu'il vous prend Holmes ?
- Club Diogène pour dix-huit heures précises ! The game is afoot! En route mon ami !
- Hum, murmura le brave docteur. Vous avez les yeux brillant d'excitation Holmes ! Pourtant, l'affaire est au pilori non ?
- En route Watson ! m'écriai-je pour le faire bouger. Je vais lui ôter toutes ses espérances à ce maître chanteur d'opérette ! Son chantage va être étouffé dans l'œuf ! Vite ! Le fiacre nous attend !
- Nous serons en avance non ?
- J'aime mieux, cela me permettra de disposer mes pions pour le mettre échec et mat à ma manière...
Watson enfila prestement ses affaires et descendit les marches derrière moi.
- Ce fiacre là ? me demanda-t-il surpris de me voir me diriger vers la voiture personnelle de Karl où les chevaux fumants trépignaient d'impatience, prêt à se relancer dans la course.
- Montez Watson ! lui ordonnai-je tandis que la porte s'ouvrait pour le laisser monter.
Il grimpa sur le marchepied et se hissa dans le fiacre et je le suivis tout en ordonnant au cocher de faire route vers le Club Diogène. L'avocat en était membre et son cocher connaissait Londres comme sa poche lui aussi.
- Oncle John ! s'écria Louis enthousiaste. Tu viens aussi ? C'est super !
- Louis ? fit Watson de plus en plus étonné. Maître Higgins ? Vous ici ?
Les fers des chevaux raclèrent sur les pavés inégaux de la rue lorsqu'ils démarrèrent, puis, ayant retrouvés de l'adhérence, ils se mirent au trot.
- Docteur Watson ! fit-ce dernier sous forme de remontrance. Lorsque je ne suis pas au tribunal ou en public, laisser tomber les « maître », les « monsieur Charles Higgins »... utilisez mon véritable prénom : Karl !
Watson lui tendit la main et lui dit :
- Appelez-moi John alors !
Ils s'étaient amusés avec la même femme – prostituée, certes – et l'avocat n'était même pas rancunier envers Watson ! Bon, pour Watson, c'était juste du bon temps passé... Savait-il que l'autre en pinçait fortement pour Meredith ?
- On va mettre un méchant sous les verrous ! s'exclama l'enfant tout excité par l'idée, me sortant par la même occasion de mes pensées.
- Louis, fis-je pour tempérer ses ardeurs. Si mon client ne porte pas plainte, l'homme n'ira pas en prison.
- Vous avez trouvé la faille dans le document ? demanda Watson qui débarquait sans rien savoir de ce qui s'était passé.
- J'AI TROUVÉ LA FAILLE ! s'écria Louis, fier comme Henry IV sur le Pont Neuf, poings fermés et pouces dirigés vers lui. Le Maître était dans le noir et moi je l'ai éclairé de mes connaissances ! L'Apprenti a dépassé le Maître !
- Il va nous la resservir pendant des années celle-là ! fit Karl en se prenant la tête entre les mains.
- Non, je parle sérieusement Holmes ! fit Watson qui ne croyait pas une seconde au fait que ce soit Louis qui m'ait éclairé et donné la solution.
- Louis dit vrai, c'est à lui que revient tout le mérite de l'affaire ! lui certifiai-je.
- Vous êtes sérieux Holmes ? fit-il ébahi.
- Oui ! On en peut plus sérieux ! D'où l'importance d'avoir des lectures variées...
- J'ai appliqué ta méthode ! s'exclama Louis toujours fier comme Artaban.
- Racontez-moi Holmes ! me demanda Watson.
- Chut Watson ! Je vous l'expliquerai en même temps qu'à monsieur Lassiter.
- Dois-je craindre pour mon poste d'assistant ? me demanda Watson en regardant distraitement Louis qui se trémoussait de fierté sur son siège.
- Tant que Louis n'est pas capable d'écrire en anglais sans faute, vous ne risquez rien mon ami ! De plus, il ne sait pas manier les armes à feu, et est incapable de payer une partie du loyer... Je vous garde encore Watson !
- Jusqu'à ce qu'il sache écrire sans fautes, payer le loyer et se battre... pauvre enfant ! s'exclama mon ami en levant les bras au ciel. S'il savait dans quel guêpier il est en train de mettre les pieds !
- C'est pas ma faute si je suis meilleur que toi ! répondit Louis en pouffant de rire.
- Attends un peu sale gosse ! fit Watson faussement choqué.
Watson l'attrapa prestement et se mit à lui chatouiller les côtes, ce qui le fit hurler de rire.
Au bout d'une minute de ce traitement ignoble, qui nous fit bien rire, il le relâcha et, les yeux dégoulinant de larmes de rire, Louis alla s'asseoir à sa place.
- J'ai trouvé le point faible de cet enfant ! fit Watson en riant lui aussi.
