Will fait de la spéléologie...et déteste ça.
Chapitre 11: De l'utilité des panneaux d'avertissment
Will faillit se ramasser en trébuchant sur une pierre avant même d'entrer dans la Montagne. Plus exactement, avant même d'être descendue en ascenseur dans les mines. Elle se rattrapa en catastrophe au costard impeccable du responsable des puits minier, Daìn Ironfoot, qui lui renvoya un regard à congeler les pierres.
Encore un sous-fifre de Durinson, celui-là. Plus exactement, un Directeur Général, mais ça revenait au même. C'était quand-même un sous-fifre. Qui ne l'appréciait pas plus qu'il ne la détestait, mais qui faisait son boulot, et préférait ostensiblement, malgré ses aspects rustiques et son accent provincial à couper au couteau, être confortablement assis en face de son bureau bien propre et bien rangé du siège social de la Durinson Corp., plutôt que de crapahuter dans les galeries poussiéreuses qui perçaient la Montagne comme un gruyère.
Il n'appréciait donc pas non plus qu'on s'effondre sur lui à l'improviste et qu'on froisse son costume. Surtout que c'était de la maladresse plutôt qu'un imprévu, parce qu'elle portait des baskets plates adaptées à la spéléologie, et pas des échasses comme ceux qu'elle avait fait l'erreur de porter lors de son premier, et elle espérait avant-dernier entretien avec le Grand Manitou Durinson, l'arrogant Monsieur Sombre-et-Sexy.
Qui plus était, ce Nainson n'était pas très causant, et n'ouvrait la bouche que pour hurler à ses employés de mettre l'ascenseur en marche ou pour lui expliquer par monosyllabes comment enfiler l'équipement de sécurité. À savoir le casque avec lampe frontale, le harnais permettant éventuellement de s'encorder, et l'affreux gilet jaune phosphorescent. Elle lui aurait bien dit qu'elle était nyctalope et que par conséquent, elle n'avait pas besoin de lampe, mais il ne l'aurait pas cru, et de toute façon, lui aurait probablement asséné en roulant les "r" que "la norrrrrme est la norrrrrme, mademoiselle."
Et puis, de toute façon, la nyctalopie, en admettant qu'il connaisse la signification du terme, c'était comme le reste. Sous sa forme de Louve, elle pouvait couper un homme en deux d'un claquement de mâchoires, mais elle évitait de le crier sur tous les toits. C'était un fait étonnament mal accepté.
Pourtant, lorsque l'ascenseur, une sorte de vieille cage industrielle grinçante, faite de grilles et de barreau, et visiblement mécanique au lieu d'être numérique, s'ébranla et commença à descendre dans les entrailles de la Montagne, elle commença à comprendre l'utilité du harnais. Et déplora de ne pouvoir s'en servir pour s'accrocher quelque part au cas où la machine deviendrait folle et décidait de se précipiter dans le gouffre avec elle et Nainson qui semblait se gausser sans en avoir l'air de son angoisse.
Connard. Comme son patron.
- Vous êtes claustrrrrophobe? s'enquit-il d'un air faussement concerné.
- Absolument pas, se défendit-elle.
Non, elle n'avait juste aucune confiance et aucune affection pour les ascenseurs.
- Le chantier n'est pas encorrrre ouverrrrrt aux employés et monsieur Durrrrinson insiste pour que vous vous y rrrrrrendiez seule, dit l'homme en l'observant de ses petits yeux noirs.
Il était plus grand et plus lourd qu'elle, roux, avec un cou de taureau et un début de brioche et heureusement qu'il n'était pas agressif parce que ça se terminerait mal s'il l'était. Pour lui, bien entendu.
- Comme c'est aimable à lui, grinça-t-elle.
- Vous avez deux heurrrrres avant l'ouverrrrturrre, poursuivit l'homme en faisant mine de ne pas l'avoir entendue.
Will réprima un baîllement. Effectivement. Il était six heures du matin, elle était debout depuis quatre, et normalement, à cette heure, elle dormait. Ce qui signifiait que dans deux heures, deux heures et demie si on comptait le voyage de retour, elle retournait se coucher. Il lui fallait ses dix heures de sommeil. Elle était intransigeante là-dessus. Ce n'était pas parce que les Vampires n'avaient pas besoin de dormir, ou alors passaient leurs journées à lézarder dans leurs cercueils, qu'il devaient soumettre ceux qui travaillaient pour eux au même régime.
Et puis, de toute façon, deux heures, c'était amplement suffisant pour ce qu'elle avait à faire. Descendre dans la mine, faire un tour du chantier, histoire de se remplir la tête d'un héritage millénaire et fascinant qu'elle allait enfin pouvoir contempler de ses propres yeux, et ensuite aller récupérer le foutu caillou de Durinson.
Ça avait l'air facile, dans l'idée.
L'objet se trouvait théoriquement dans la salle du trône, encastré dans le siège de pierre du Roi. Il avait même été assez conciliant pour lui donner un plan et des indications dessinées à la va-vite, au revers d'un diagramme de lignes bleues et rouges qui ne la concernait pas et auquel elle ne comprenait de toute façon strictement rien.
Elle avait la désagréable impression d'être un commis effectuant une livraison. Enfin. Il n'existait pas de sot métier.
L'ascenseur heurta le sol de pierre avec un claquement retentissant de métal, et Will rentra instinctivement la tête dans les épaules. Nainson haussa un sourcil touffu mais ne fit aucun commentaire.
- Je vous laisse ici, dit-il. Quand vous voudrez rrrremonter, la commande d'appel est là.
Il désignait un vieux boitier aux allures bricolées, sur lequel trônait, effectivement, un énorme bouton rouge. Il farfouilla un instant sur un groupe électrogène qui aurait été plus à sa place dans une brocante que nulle part ailleurs, grommelant dans sa barbe des insultes à l'attention de l'engin rrrrrrécalcitrrrrrrant.
Allons bon.
La voilà qui se mettait à penser avec l'accent, à prrrrrésent. Décidément, ça ne lui rrrrréussissait pas.
Réussissait.
Un seul "r". Voilà qui était mieux.
- C'est un peu archaïque, comme équipement, non? s'enquit-elle alors que l'homme semblait à deux doigts de cogner sur la machine.
L'engin se mit à ronfler, les voyants s'allumant brusquement. La jonction des fils électriques produisit quelques étincelles, et Will recula prudemment. Si ça devait péter, elle préférait que ce soit Nainson qui prenne la décharge.
Mais le vieil appareil ne semblait pas d'humeur homicide, et soudain le tunnel entier se retrouva illuminé d'une lueur jaûnatre provenant des lampes poussiéreuses qui couraient le long du fil électrique accroché à la surface de granit du plafond à l'aide de pitons sommaires. Le matériel datait probablement d'il y avait vingt ans. Voir plus.
- Le filon est épuisé de ce côté-ci, expliqua Nainson. Perrrrsonne n'était rrrrredescendu ici depuis trente ans, jusqu'à la découverrrrte des rrrruines.
- C'était une mine de charbon? s'enquit-elle.
Il la considéra presque avec pitié.
- Les mines de charrrbon se trouvent sur l'autrrre verrrrrsant de la Montagne Solitairrrrre. Ce puit-ci prrrrroduisait du Mithrrrrrril.
Will hocha la tête. Bon à savoir. C'était, après tout, le métal le plus rare et le plus solide d'Arda. Et accessoirement, le symbole de la royauté dans la culture Khazâd. Le plus grand centre d'extraction se trouvait à Khazâd-Dûm, dans les mines de la Moria. Appartenant, également, à la Durinson Corp. Ce qui n'était pas franchement étonnant par ailleurs.
- Je vais vous laisser, à prrrrrésent, annonça l'homme en remontant dans l'ascenseur.
C'était plus un monte-charge qu'un ascensceur, d'ailleurs, assez large pour accueillir un chariot. D'ailleurs, le sol était poussiéreux et encroûté de boue séchée, mais les rails affleuraient encore par endroit.
- Le chantier est délimité, la prévint Nainson alors que l'ascenseur s'ébranlait en grinçant. Au delà-des panneaux, ça devient dangerrrreux.
Sans blague.
Elle savait ce qu'était un panneau, merci. Sauf qu'elle n'allait pas lui dire que justement, c'était les parties dangereuses qui l'intéressaient.
- Amusez-vous bien! asséna-t-il, sardonique sans vraiment le vouloir, alors que l'élévateur remontait.
Will ne lui prêtait déjà plus attention. Elle avait un objectif, et elle allait le remplir et en être débarrassée. Et ensuite, peut-être qu'enfin on la laisserait tranquille, vivre sa petite vie presque normale sans venir lui chercher des noises.
Il y avait de vieilles caisses de matériel disséminées le long des parois du tunnel, et d'autres plus neuves qui devaient sans doutes appartenir aux chercheurs employés par Durinson. Bizarrement, il ne laissait pas Fundinson se charger des fouilles. Encore un caprice de Vampire paranoïaque, certainement. Mais bon. Vu ce que le musée avait déjà récupéré, Will n'allait pas s'en plaindre.
La jeune femme parvint à récupérer un rouleau de corde et un canif dans une des caisses, et s'avança dans le tunnel. Les lumières vacillaient et grésillaient, signalant la vétusté du matériel, et elle se promit d'en faire part au fichu suceur de sang quand elle le reverrait. À ce niveau là, c'était de la négligence. Sans doute qu'une ou plusieurs vies de mortels insignifiant enfouis au fond d'une mine importait peu pour la Suprême Sangsue Thorin Durinson, mais ceux qui pensaient de cette façon appartenaient quand même à une très petite majorité.
Le tunnel débouchait dans une large salle, ou plutôt grotte, à l'éclairage tout aussi sommaire, mais aussi quadrillée et étiquetée que dans un supermarché.
La caverne était nettement séparée en deux. D'un côté, les restes de l'industrie minière, avec ses rails, ses ponts et ses chariots abandonnés. De l'autre, une véritable cité troglodyte creusée à l'intérieur même de la Montagne. Il avait dû y avoir un éboulement, constata-t-elle en examinant les grands pans de rochers effondrés les uns sur les autres qui jonchaient le sol. Les mineurs avaient dû s'activer pendant des années à exploiter un maigre filon, sans savoir que le véritable trésor se trouvait à quelques mètres d'eux, seulement séparé par quelques mètres d'épaisseur de granit.
Évidemment, peut-être que Will et ces gens, qui devaient être morts ou à la retraite depuis, ne partageaient pas le même système de valeurs.
Et quel trésor!
Ç'avait dû être une rue marchande, des centaines d'années plus tôt. Les portes et fenêtres béantes avaient sans doute accueilli des étals et des boutiques. Le pavement était encore discernable sur le sol. Et dans chaque maison se trouvait sans doute dix fois plus de vestiges que ce qui était déjà arrivé sur sa table de travail de la bibliothèque.
Will sentit un frisson d'excitation la parcourir. Frisson qui se dissipa aussitôt lorsqu'elle se remémora qu'elle n'était pas ici par pour intérêt archéologique, et qu'elle devrait remettre ses vélléités historiques à plus tard.
Fichu Sangsue. Esclavagiste. Exploiteur. Vil cadavre. Rudement bien conservé, mais cadavre quand même.
Ne jamais l'oublier.
Je ne suis pas nécrophile.
C'était devenu un mantra assez courant pour elle depuis quelques temps.
La Louve ricana. Elle trouvait cela parfaitement hilarant. Et ne faisait rien pour arranger la situation. En fait, elle allait jusqu'à invoquer des images mentales tellement équivoques que Will n'était même pas certaine de pouvoir regarder Durinson dans les yeux sans rougir lorsqu'elle lui rapporterait sa gemme. Et le pire était qu'elle n'était pas sûr que les images viennent entièrement de la Louve. Cet animal était quand même un peu limité. Elle lui en voulait encore pour la vache.
Ça va, quoi, ce n'était qu'une blague.
Oui, mais on ne disait pas à la Louve qu'elle ressemblait à une grosse vache, voilà tout. Et à présent, Will était punie pour cela.
La jeune femme soupira et sortit le plan dessiné par le Vampire. Le papier était imprégné de son odeur à elle, après être longtemps resté dans sa poche, mais il restait un peu de sa fragrance à lui, stagnant en dessous, comme le numéro gagnant d'une carte à gratter avec les ongles. Elle bloqua immédiatement toute pensée traîtresse, s'attirant un soupir d'agacement de la Louve, pour se concentrer sur l'itinéraire tracé d'une main sûre, avec un stylo de marque qui avait sûrement coûté une fortune.
Bon.
À défaut d'être un grand artiste, ce type savait tracer une carte.
Différentes bouches de tunnel débouchaient dans la salle, et Will se dirigea vers la plus grande. La rue principale, certainement, sauf qu'il y faisait noir comme dans un four, et que l'entrée, comme celle de toutes les autres d'ailleurs, était obstruées de panneaux rouges et blanc, triangulaires ou ronds, diffusant tous plus ou moins le même message. Défense d'entrer, danger et accès interdit.
Manque de chance pour ceux qui les avaient installés, Will avait toujours trouvé ce genre d'affichage incroyablement attractif. Quand elle avait été une enfant qui courait dans tous les sens, surtout, mais encore un peu aujourd'hui, alors que la menace de la punition se faisait très imprécise.
Et puis, elle ne brisait aucune loi, aucun règlement, de toute façon. Elle était ici par ordre du propriétaire. C"était sur lui que ça tomberait si quelque chose tournait mal. Pas sur elle.
Il était responsable.
La pensée était quelque peu jubilatoire, et pour un instant, Will considéra l'option de faire exprès de se casser quelque chose, histoire de le saigner à blanc au sens monétaire.
Puis elle se renfrogna.
Elle ne pouvait pas.
Elle ne pouvait pas, parce si elle se blessait, elle guérirait toute seule dans la minute. Ou la minute et trente secondes, mais ça revenait au même.
Parfois, il y avait des occasions de s'amuser qui se perdaient.
Will se glissa donc entre les panneaux et fit quelques pas dans le tunnel. Un courant d'air froid montait des entrailles de la terre, s'infiltrant insidieusement sous ses vêtements. Au moins, l'affreux gilet jaune avait son utilité. C'était une épaisseur de plus qui l'empêchait d'être complètement transie.
Il faisait aussi très noir, même pour elle. Pire qu'un four. Elle voyait, évidemment, mais le monde était grisâtre, assombri. Intérêt scientifique: elle venait d'expérimenter les limites de la nyctalopie.
La jeune femme alluma sa lampe frontale, et ce fut immédiatement mieux. Pas encore parfait, mais mieux.
La Louve huma l'air souterrain avec réticence. Ça sentait le moisi et l'humidité, mais elle ne saisissait la présence d'aucun être vivant. Ce qui ne signifiait pas qu'il n'y avait pas de Morts-vivants, bien sûr, mais elle n'aurait pas sû le confirmer à première vue.
Will frissonna et se décida à avancer en suivant le plan. Elle n'avait jamais été une grande adepte de spéléologie, suite à une expérience traumatisante, à treize ans, avec le filme The Descent. Qui était tiré d'une histoire vraie, mais peu de gens le savaient. Des touristes tombés pour leur malheur sur des Zombies errant dans les caves des Monts Brumeux. Un seul survivant, traumatisé au point qu'il allait sûrement passer le restant de ses jours en hôpital psychiatrique, à l'Isengard Institute. Elle avait vu une fois, par hasard, une interview du professeur Aiwendil, le responsable de l'asile, avec en arrière-plan le patient terrifié recroquevillé dans sa cellule à même le sol, et ça l'avait impressionnée presque autant que le film.
La Louve elle-même n'avait pas trop apprécié et pourtant Mahal seul savait à quel point son estomac était bien mieux accroché que celui de Will.
Elle renifla à nouveau, guère rassurée. Elle ne sentait ni vivants, ni morts. Elle ne sentait rien. Elle ne savait pas si c'était une bonne chose ou pas. Même si elle avait plus de probabilités de survivre à une attaque de Morts-vivants que des touristes lambda, surtout parce qu'on ne pouvait pas cumuler les malédictions et que si par malchance elle était mordue, elle ne risquait pas d'avoir une envie soudaine de manger du cerveau, mais ça ne voulait pas pour autant dire qu'elle avait envie de s'y exposer.
Allons.
Ce devait être sans risques.
Les Khâzad avait peut-être abandonné les lieux depuis des siècles, mais des gens avaient creusé dans cette mine pendant des années, et des chercheurs s'y rendaient tous les jours pour gratter les vestiges. S'il y avait eu une créature quelconque sous la Montagne, il y avait longtemps qu'elle se serait manifestée. Les Zombies, après tout, aussi stupides qu'ils fussent, avaient de l'ouïe et de l'odorat. Une activité humaine d'une telle ampleur ne leur aurait guère échappé. Et c'était tant mieux, parce qu'elle n'avait jamais vu de véritable Zombie autrement qu'en photo, et n'avait nulle envie d'avoir le son et l'odeur en plus de l'image.
La Louve siffla de dégoût. Non pas à cause de la créature, mais parce qu'elle n'était pas un charognard et n'aimait pas manger de la viande pourrie.
Will pensa à Frodon. Lui qui adorait les films d'horreur, il aurait été absolument ravi, dans ce trou. Mais vulnérable comme un nouveau-né. Et Will, même avec la Louve, ne se sentait pas tranquille.
Une chauve-souris lui frôla la tête, et les ultrasons qu'elle émettait pour se diriger lui vrillèrent les oreilles. Sale bête. Elle s'arrêta à nouveau, un malaise soudain la prenant au ventre, et chercha des yeux l'animal, qui n'était nulle part en vue.
Et si c'était un Vampire?
Après tout, Thorin Durinson était peut-être interdit de séjour dans cet endroit, mais chaque Vampire avait sa propre malédiction, ses propres conditions, qu'il transmettait à ceux qu'il infectait...
Et il n'était pas tout seul. Un suceur de sang n'était jamais seul. Il y avait ses neveux. Dont le dragueur blond. Mais il était probable qu'ils leur soit également impossible de pénétrer dans la Montagne.
Y avait-il d'autres Vampires en ville? D'autres créatures pires encore?
Elle aurait dû se poser la question plus tôt. Et à présent, alors qu'elle se retrouvait coincée quelque part sous la Montagne Solitaire, elle se maudissait de ne l'avoir pas fait.
Quoique.
Gandalf n'aurait pas sciemment pu l'envoyer quelque part où Frodon et elle n'étaient pas en sécurité.
N'est-ce pas?
Will ressentit l'envie urgente de se précipiter vers la sortie, d'appeler l'ascenseur, de remonter en rampant vers la lumière et d'appeler son parrain pour lui dire sa façon de penser.
Elle sortit son smartphone. Pas de réseau. C'était bien sa chance. L'écran analogique brillait d'une lueur qui paraissait verdâtre dans les ténèbres.
Ça lui fit penser, fugitivement, à Boromir.
Y avait-il des fantômes, sous la Montagne? Les chercheurs n'avaient pas trouvé de corps. Pour l'instant. Mais pendant les conflits entre clans Khâzad, les morts violentes s'étaient comptées par centaines. Et beaucoup n'avaient pas bénéficié de sépulture décente.
La Louve grogna d'impatience, et Will carra les épaules. Elle était ridicule. Les fantômes ne pouvaient lui faire de mal. Ils ne pouvaient même pas la toucher. Le pire qu'ils pouvaient lui faire subir était l'attaque cardiaque, et encore. Elle se sentait stupide et très, très lâche. Il n'y avait qu'un seul prédateur, dans ces tunnels, et c'était elle, et elle l'oubliait trop souvent. Sans la Meute pour lui rappeler. Ça revenait toujours à ça. Mais la Meute n'était plus là pour la protéger, il fallait qu'elle s'y fasse. Et ce n'était pas une stupide chauve-souris planant sur un courant d'air froid qui allait lui faire peur.
Will étudia le plan tracé par Durinson avec attention. Erebor était une termitière, une ville souterraine bâtie sur un réseau de souterrains complexe, et ce type semblait en avoir la carte gravée dans sa mémoire. L'itinéraire qu'il lui avait donné semblait relativement simple, à condition de ne pas se tromper à un embranchement.
L'encre noir luisait vaguement sous la lumière de la lampe frontale.
Deux heures.
Ça semblait largement suffisant si les proportions étaient respectées. Si tout se passait bien. Après tout, Durinson ne devait pas être retourné sous la Montagne depuis au moins huit siècles. La carte était peut-être inexacte. Des choses avaient pu changer.
Le papier vibrait à chacun de ses pas, déformant légèrement le dessin, mais ça ne la gênait pas.
Will, lors de ses années d'études, avait développé la déplorable habitude de lire en marchant pour ne pas prendre de retard dans ses cours, au détriment des poteaux, arbres, personnes et obstacles variés se dressant sur sa route. Qui plus était, il n'était pas facile de la sortir d'un livre ou d'un quelconque texte une fois qu'elle y était absorbée, et la carte n'y faisait pas exception. Et puis, Durinson avait une écriture fascinante, pleine d'arabesques élégantes et en même temps d'une certaine dureté de trait rappelant les runes de sa langue natale.
Si elle avait écouté plus attentivement l'instinct de la Louve, fait confiance à ses sens plutôt qu'à son plan artisanal, et regardé droit devant elle, nulle doute qu'elle aurait senti la légère dépression d'air, et vu le gouffre qui s'ouvrait soudainement sous ses pieds. Mais la jeune femme était une universitaire, avec des habitudes un peu trop solidement ancrées pour son bien.
Aussi Willow Baggins, archéologue diplômée, un des esprits les plus brillants de la promotion 2939 de l'Université de Rivendell, se précipita-t-elle tête en avant dans l'abîme que le temps et une chute de pierre intempestive avaient creusé dans le sol du souterrain, sans daigner l'indiquer sur aucune carte, et comprit à ses dépends à la fois la raison et l'intérêt des panneaux d'avertissement.
