Chapitre 11 : Les yeux fermés

Sue s'est chargée de me guider jusqu'au premiers cours du matin. Je ne lui ai pas parlé de mon éventuelle guérison. Je ne me savais pas superstitieuse.

Sirius n'a pas répondu à l'appel ce matin. Je pense qu'il sèche les cours.

Ca m'attriste un peu. J'ai l'impression qu'il m'évite. C'est égocentrique.

Je soupire une énième fois en réfléchissant au cinq derniers jours. La personne sur laquelle j'ai le plus appris c'est moi-même. Non. Je n'ai rien appris du tout. J'ai cessé de renier des aspects de ma personne.

C'est différent.

Apprendre c'est découvrir, rencontrer, échanger.

Moi, c'était quelque chose de conscient mais réprimé, repoussé au plus profond de mon esprit. Cependant, au moment où ce dernier ne savait plus à quoi s'accrocher face à la perte de ma vision, cette faiblesse a surgit de son trou pour m'y engouffrer.

Je pense que je suis encore dans le trou. J'y ai toujours été d'une certaine manière.

Une part de moi est folle.

Je ressemble énormément à celle que je crains et que je fuis. Nous sommes blondes, nous sommes grandes, nous sommes des déceptions, nous sommes folles.

Ma mère et moi.

C'est probablement cet aspect là de mon fléau qui me tourmente et me dégoûte le plus. Ressembler à cette personne qui m'a fait tant de mal.

Cependant ce n'est pas une raison pour abandonner toute tentative de raison. Au contraire : il est de mon devoir de combattre cette folie. Tout laisser tomber a ses conséquences également, et elles sont rarement bonnes. J'en ai eu la preuve hier soir.

De plus, ne pas avoir de certitudes ne doit pas m'empêcher de ne pas profiter au maximum des choses que la vie m'apporte.

Je dois me donner tout entière à ce qui me semble vrai, et même ce qui ne l'est pas. La seule différence avec les gens sains c'est que je dois procéder ensuite à quelques vérifications… Comme par exemple s'assurer que j'ai bel et bien mon devoir avec moi.

Peut-être n'ai-je eu aucune hallucination finalement. Peut-être que le devoir est réellement tombé, que Kathrine a séché les cours, que Maryne est venue me voir et que ma mère m'a bel et bien parlé.

Cependant je ne leur demanderais rien. Je sais que je viens de dire que je devais vérifier les souvenirs où le doute planait mais je dois le faire discrètement. Ce sera bien plus difficile que de leur envoyer à tous une lettre leur demandant clairement s'ils étaient là ou non mais je suis prête à relever ce défi : c'est le prix à payer pour dissimuler sa folie aux autres.

Bien sûr je dis ça maintenant mais qui sait si ma volonté ne faillira pas face aux monstres que mon esprit est capable de créer ? La perspective de récupérer la vue m'aide à prendre du recul et établir des objectifs mais tout cela ne vaut rien si à la moindre frayeur, je me cache à nouveau et laisse les gens souffrir. Je suis consciente qu'il est nécessaire de me trouver un garde-fou.

Or je l'ai choisi.

Cependant, avant de tout lui dire, je dois mettre certaines choses au clair et m'assurer que je ne fais pas une bêtise.

Je sais que je ne peux pas confier un tel secret à une de mes amies. Elles ne révèleraient rien sans l'usage de veritaserum ou d'un Impardonnable mais ce n'est pas ça qui m'empêche de leur faire complètement confiance. Indirectement, j'en suis presque certaine, elles me trahiraient.

Elles ne disent jamais tout, elles n'osent pas ou considère que ce n'est pas correct, qu'elles n'en savent pas assez et donc que ce serait impoli de s'interposer. Ou alors je me trompe… Mais je préfère ne pas prendre de risque.

Je me rends bien compte que leur comportement est dû au fait qu'elles m'aiment, qu'elles ont foi en moi : c'est pour ça qu'elles ne me critiquent pas immédiatement, elles se disent que je peux m'améliorer sans leur aide. En tout cas c'est ce que je ressens pour elles et penser que c'est réciproque me fait plaisir. C'est peut-être naïf mais c'est ainsi que je vois la vie.

De plus, peu importe mon état, elles ne me considèreront jamais comme un poids. Alice continuait de me rapporter les derniers potins, Sue de me taquiner et Lily de dire son avis franchement bien que j'étais aveugle. Leur comportement n'a pas tant changé qu'on aurait pu le croire, elles m'aident juste à retrouver mon chemin.

Cependant c'est cette attente, cette tolérance envers moi que je veux éviter. Il me faut quelqu'un de ferme, quelqu'un qui n'hésitera pas à me barrer le chemin s'il croit que je m'égare et pas une amie qui attendra d'avoir tous les éléments en main avant d'oser émettre une remarque.

Il me faut quelqu'un qui n'hésite pas à se tromper s'il considère que c'est pour mon bien.

Quelqu'un qui ne tournera pas autour du pot.

Bref, quelqu'un qui mette les pieds dans le plat sans jamais abandonner.

Ma décision, bien que prise, m'effraie un peu. Aurai-je le courage d'aller jusqu'au bout ? De m'y tenir ? De le croire ?

Moi non plus je ne dois pas abandonner. Etre forte n'est pas une qualité mais une responsabilité. Je dois assumer cet aspect et continuer la tête haute.

-Carmel, le cours est terminé, m'indique Sue.

Je relève la tête et tends l'oreille : le bruit des élèves s'éloigne. Je me retrouve seule avec Sue, son parfum entêtant et des chaises vides. Une main fraîche de Sue me saisit le poignet avant de me tirer dans les couloirs jusqu'à l'infirmerie : c'était le seul cours de la journée. Ou plutôt de la matinée : on a astronomie ce soir mais c'est très tard donc on a une belle après-midi pour nous.

Je touche la poignée de porte avant de me lancer :

-Tu veux bien venir à l'intérieur ? Je dois te parler de certaines choses, je murmure sans savoir si Sue arrive à m'entendre.

Il semblerait que ce soit le cas puisqu'elle ne lâche mon poignet qu'une fois que je m'installe dans mon lit. L'infirmière vient inspecter ma tête et me donne les habituelles potions. Je souffle de soulagement et m'adosse aux oreillers lorsque Mrs Pomfresh daigne s'éloigner.

-Si tu t'endors alors que tu m'as demandé de rester, je te badigeonne la figure de maquillage ! me menace Sue. Bon marché !

J'éclate de rire et je l'entends glousser à mes côtés.

-Sincèrement, je dois t'avouer que c'est un peu dérangeant de ne plus voir tes yeux : on ne sait jamais si tu nous écoutes ou non.

-Toi, tu n'es pas faite pour devenir professeur.

Elle glousse à nouveau à ma plaisanterie tandis que je sens une de mes mèches me chatouiller la joue. Un vent frais me caresse la nuque et le chant de quelques oiseaux qui ne migreront pas cet hiver parvient à mes oreilles. La fenêtre derrière mon lit doit être entrouverte.

-De quoi voulais-tu me parler ?

Je réfléchis aux termes que je vais employer. Je veux lui expliquer ma décision sans tout lui dire.

-Il va falloir que j'ai une discussion avec Sirius. Au plus tôt, j'affirme avec conviction.

Je ne veux pas expliquer à ma meilleure amie ce que je vais raconter à Sirius, ni lui faire croire que je vais dévoiler mes sentiments. Malgré tout, j'ai besoin de son avis à elle. Souvent les gens pensent que les adolescents ne prennent pas en compte les conseils des autres, or c'est faux. C'est juste que nous avons l'humilité ou la pudeur de ne pas les approuver. Il y a des erreurs que nous devons faire seuls, ou des conseils qui doivent prendre le temps de mûrir. Dire à quelqu'un de but en blanc ce qu'il doit faire ou comment réagir face à une situation n'est pas très pertinent.

Cependant, lorsque la personne se retrouve face à la dite situation, si elle arrive à se rappeler de ce qu'on lui a dit… Peut-être que ses choix, ses actes ne seront pas aussi maladroit que si on ne lui avait rien dit.

Je sais qu'une partie de moi écoutera Sue. J'ignore si ce qu'elle me répondra me plaira ou me mettra en colère. Qu'importe.

-Avant de lui parler je souhaiterai connaître ton opinion sur ce que j'ai l'intention de faire.

-Quel danger redoutes-tu ? me demande-t-elle d'une voix impassible qui m'étonne légèrement.

-Comment tu sais que…

-Tu es forte, tu n'as besoin de personne pour assumer tes responsabilités. Quand Lily t'a mise à la porte tu n'as pas rechigné, au contraire : tu as eu la patience d'attendre que sa colère se calme et qu'elle t'accepte à nouveau. On avait tout juste douze ans : n'importe quelle autre fille aurait traité Lily de sale goule puante et l'aurait haïe jusqu'à la fin de sa vie.

Je rigole faiblement mais ce n'est pas dû à une quelconque réjouissance : ce fameux jour, j'étais terrifiée par Lily. La peur n'a laissé aucune place à la haine, une chance diront certains. Les colères me terrorisent, c'est pour ça que je préfère toujours prendre les choses avec le sourire. Pourtant on ne peut pas tout régler ainsi. Peut-être est-ce pour cela également que Sirius me dégoûtait tant à l'époque : à force de me quereller avec lui, je devenais une Carmel qui me dégoûtait, qui m'effrayait.

-Ce que je veux dire c'est que lorsque tu demandes de l'aide avant de faire quelque chose, il est évident qu'un danger existe réellement.

Je ne réponds pas. Le courant d'air frais continue de glacer ma nuque et d'estomper le parfum de Sue. Mes doigts serrent les draps un court instant avant de me lancer pour de bon.

-J'ai eu des doutes ces derniers jours…

-Tu veux parler de ce qui s'est passé avec les Serpentard samedi dernier ? m'interrompt-elle.

-Euh… Entre autre, je marmonne en agitant la main, voulant rester évasive.

Mes doigts griffent malencontreusement mon visage. D'habitude j'ai une meilleure perception des distances.

-Je peux comprendre qu'il est difficile de vérifier si tout ce que tu entends est vrai, ou quelle est la véritable signification de ce que tu ressens autour de toi…

Je ne bouge plus d'un cil. Comment arrive-t-elle a expliquer aussi bien ce que je ressens sans que je n'ai eu le besoin de le lui expliquer ? Je tentais même de le dissimuler !

Si elle se dirige dans la justice ou la presse, elle fera des ravages.

-… Cependant je ne comprends pas pourquoi tu crains subitement l'opinion de Sirius. D'habitude tu es plus détachée que ça, dit-elle comme si elle était déçue de me voir me rapprocher de lui.

-Je rêve ou tu es triste de me voir tenter de l'approcher ? je m'exclame. Je croyais que tu étais ma meilleure amie !

-Tu te méprends. D'après toi, pourquoi tu es aussi populaire auprès des filles ? C'est parce que malgré le fait que tu parles à plein de garçons, tu restes indépendante. Personne ne te voit flirter ou chercher les faveurs de quelqu'un. Tu n'as jamais provoqué de jalousies amoureuses. Celles qui t'envient n'ont rien à te reprocher. Alors ça me rend un peu triste de voir cette Carmel disparaître.

-Elle ne dispa… Je ne disparais pas, je reprends tandis que mes joues me brûlent. Ce qu'il entendra tient plus du service que d'une soumission.

-Alors de quoi as-tu peur ? me demande Sue comme si la question était réglée.

-Parce que pour lui expliquer tout ça il va falloir que je lui parle de ma famille.

Pas de réponse.

J'attends un instant, au cas où Sue voudrait dire quelque chose mais il semblerait que ce soit à moi de m'exprimer plus clairement.

Cependant, il semblerait que nous ayons pensé la même chose puisqu'au moment où j'ouvre la bouche, elle se met à parler.

-J'aime beaucoup Sirius… Mais je t'aime davantage, Carmel. Alors dis lui ce qui est nécessaire mais ne lui donne pas trop d'information à ton sujet s'il te plaît. Il a beau être quelqu'un de bon au fond, comme tu le dis, il lui arrive d'être très cruel. Lily a raison à ce sujet. J'ignore ce qui l'a poussé à être ainsi mais c'est dans sa nature. S'il venait à utiliser tes secrets comme il le fait avec d'autres, ou même à abuser de toi en exploitant tes faiblesses, je ne pourrais jamais me pardonner de t'avoir laissé faire.

Bien que cela me dérange de l'admettre, elle a raison : Sirius n'est pas parfait. Il est cruel. C'est peut-être son plus gros défaut. Ce n'est pas une cruauté comme celle dont James faisait preuve parfois, une cruauté enfantine, qui ne voit pas plus loin que le bout de son nez. Non, Sirius comprend la douleur, les faiblesses, les tenants et aboutissants des secrets… Cela rend sa cruauté bien plus terrible et impardonnable. Heureusement il reste un garçon plutôt désintéressé mais il suffit de lui inspirer une mauvaise blague ou qu'il se mette sur la défensive pour qu'il laisse libre cours à cette barbarie.

Cependant je dois avancer. Je dois mettre de côté mes peurs afin d'éviter les problèmes. C'est ça le courage et pour une fois, j'aimerai être digne de ma maison.

Je respire profondément avant d'oser poser la question :

-Suzan… Que sais-tu exactement sur ma famille ?

Je n'ai pas parlé avec condescendance ou malice. C'est une question sincère : j'ai besoin de savoir jusqu'où elle a poussé sa réflexion.

-Alice m'a raconté que tes parents ont des nationalités différentes et que ton père est parti il y a des années. Tu m'as expliquée que ta sœur a étudié à Beauxbâtons et y a rencontré son petit ami actuel tandis que tu restais chez toi. Les garçons m'ont rapportés, peu de temps après cette fameuse période ou Lily t'avait chassée de notre dortoir, que tu savais vivre à la dure. Pomfresh m'a prévenue qu'il fallait que tu fasses plus attention à toi bien que tu ne te blesses jamais à l'école.

Je sens ma respiration se faire de plus en plus forte et courte à la fois. Ma tête tourne un peu et je ne sais pas si je gigote réellement ou si c'est juste les paroles de ma meilleure amie qui me donnent le tournis. Une drôle de fièvre m'envahit et mes mains deviennent moites.

-Que de témoignages ! je m'exclame, voulant émettre un rire appréciateur qui meurt avant même d'avoir franchie mes lèvres meurtries.

-Tu oublies le mien, déclare-t-elle sombrement.

-Pardon ?

Cette fois c'est la respiration de Sue qui se fait profonde.

-C'est un peu idiot… Je pense que c'est à cause de moi qu'il y a eu cette rumeur ridicule sur ta soi-disant homosexualité : je te collais sans arrêt et te regardais à la dérobée. J'ai même demandé à des gens de t'observer pour voir si tu n'avais pas un comportement bizarre et ils ont dû croire que je me sentais mal à l'aise en ta présence pour certaines raisons. J'en suis même venue à t'espionner lors de tes douches.

Je reste muette.

Enfin, juste un instant.

-QUOI ?! je rugis.

-Juste une fois ! Je te le promets ! affirme-t-elle d'une petite voix aigue.

Je ne sais pas quoi penser exactement. C'est assez rageant, je me sens légèrement trahie mais au final je m'en fiche un peu : Sue n'est pas du tout pudique dans le dortoir et c'est vrai qu'il m'est déjà arrivée de comparer mon corps au sien en lui jetant quelques regards. Mais tout de même !

Dire qu'il y a encore quelques jours, je plaisantais sur le fait que c'était moi qui la reluquait dans la salle de bain…

-C'est de cette manière que j'ai pu avoir la certitude que… Que tu recevais des coups.

Voilà donc ce qu'elle a retenu de ces témoignages.

Il n'y a rien à dire.

Le bruit des oiseaux nous parvient grâce à la fenêtre entrouverte derrière moi.

-Alors ?

Elle veut probablement savoir si son esprit de déduction est toujours aussi excellent.

Je reste silencieuse un court instant avant de murmurer :

-Si Sirius croit que je suis lesbienne, meilleure amie ou pas, je te dénonce en moins de temps qu'il ne le faut pour dire « désolée ».

Un éclat de rire franc et sonore se fait entendre à côté de moi et je rejoins Sue dans son hilarité.

Oui. On reste meilleures amies malgré tout.

Après un petit moment de légèreté, nous reprenons notre calme et je sais que c'est à mon tour de parler.

-C'est ma mère, je fini par avouer. Elle a été élevée d'une manière qui fat qu'elle ne trouvera jamais le bonheur et elle rejette la faute sur les autres d'après ce que m'a expliqué ma soeur. Depuis que Maryne est à l'étranger et que mon père est parti, je suis la seule à ses côtés donc… Voilà.

J'entends Sue s'agiter à côté de moi.

-Je ne veux pas quitter ma famille, risquer de ne plus voir ma sœur, être logée avec des inconnus qui pourraient me faire bien pire. Encore un été, un seul, et je pourrais partir rejoindre Maryne sans crainte de la gêner financièrement ou administrativement.

Ce plan est dans ma tête depuis si longtemps. Je sais quels organismes contacter pour changer d'adresse, de lieu, de coffre à Gringotts…

C'est peut-être la vraie raison pour laquelle je me doute que je n'épouserai jamais Sirius et qu'il est inutile de tenter de sortir avec lui : je partirais dès que possible. A quoi bon se lancer dans une relation si je vais rompre dès ma majorité ?

Est-ce la bonne manière de penser ? Ne devrais-je pas plutôt profiter de la vie ?

Qu'est-ce que j'imagine ? Sirius me hait en ce moment, il n'y a aucune chance pour que l'on sorte ensemble. Ca règle bien des problèmes on dirait.

-Au pire, je pourrais me trouver un logement le temps des vacances et gagner de l'argent pour plus tard. Hagrid connaît quelques éleveurs de quintaped dans le nord qui ne diraient pas non à un peu de soutien.

-Tu veux dire à de la chair fraîche, murmure Sue.

Je glousse discrètement : il est vrai que les quintaped sont connus pour leur férocité.

-Si tu t'inquiètes autant j'irai nourrir des niffleurs de plage !

-Je croyais que ça vivais dans les mines ces bestioles…

Aaah, elle a beau être une amie merveilleuse, son dédain et son aversion face aux créatures magique m'agace un peu par moment.

-Leur utilisation en milieu marin est moins forte mais tout aussi lucrative : ils sont doués pour trouver les huîtres contenant des perles.

Sue émet un petit son pour m'indiquer qu'elle comprend avant de recommencer à parler franchement :

-Il n'y a vraiment rien que je puisse faire pour t'aider ? Au sujet de ta famille je veux dire…

Je réfléchis à sa question. Je comprends qu'elle veut me soutenir et qu'une réponse trop précipitée serait improductive.

-N'en parle à personne. Jamais. Jusqu'à aujourd'hui j'ai réussi à éviter que ça se sache : on me voit comme Carmel, la fille trop grande mais sûre d'elle, pas comme une victime ou un cas social. Or je veux que ça continue ainsi, je veux rester cette Carmel là et le regard de nos amis me permet de ne pas perdre cet objectif. Je veux être celle qui prend soin des autres, pas l'inverse. J'en ai besoin…

Psychologiquement.

Je n'arrive pas à prononcer la fin de ma phrase et préfère refermer la bouche. Mes lèvres sont sèches et abimées cependant je ne ressens pas le besoin d'arracher ces minuscules peaux mortes. Ca me fera mal et de toute façon elles réapparaîtront. Je dois commencer à laisser mes lèvres guérir.

Ma nuque est glacée et j'imagine que mes cheveux ont dû être légèrement décoiffé malgré ma queue de cheval à cause du courant d'air.

-Donc tu vas t'en remettre à Sirius tandis que tu me demandes de ne rien dire ? lance-t-elle avec reproche. Tu crois qu'il peut mieux t'aider que moi ? Lui ?!

Elle est vexée. C'est parfaitement logique : je ne l'aurai pas bien pris non plus si ma meilleure amie préférait se confier à une amourette plutôt qu'à moi.

-Non, j'ai bien plus confiance en toi. Par exemple tu es la seule à qui j'ai confié que je partirais chez Maryne ensuite. Même Alice ignore tout à ce sujet.

Alice qui ne fait pas partie de ma famille…

-Sirius n'en saura rien non plus. Je préfère que ce soit toi qui le sache, au cas-où je… Je devrais partir un peu plus précipitamment que je ne le prévois pour le moment. Alice ne comprendrait pas et Sirius chercherait à tout régler à coup de batte.

J'entends Sue glousser légèrement. Quel humour morbide.

Dire que nous le partageons.

-Par contre toi tu sauras leur expliquer, tu comprends mieux… Et tu me connais. Tu sais que je veux assumer mes actes. De plus, ce que je vais demander à Sirius ne tient pas compte de la confiance que j'ai en lui. C'est même plutôt le contraire : il doutera de moi et c'est de ça dont j'ai besoin.

Je ne peux pas lui en dire plus. Elle comprendrait. Son esprit est bien plus vif que le mien, elle devine avant même que je ne me dise qu'il faudrait que je fasse attention à ne pas tout dévoiler.

Par contre il y a une personne en qui j'ai plus confiance qu'eux deux et à qui je vais devoir parler de ma faiblesse mentale : Maryne. Elle doit savoir. Elle m'acceptera malgré tout. Elle me connaît presque par cœur. Cependant ça attendra que je sois adulte afin qu'elle n'ait pas à s'inquiéter, qu'elle puisse profiter de sa propre vie, de son bonheur, de Steeven. C'est ma manière de la remercier pour toutes ces fois où elle est revenue de France afin de prendre soin de moi en Angleterre. Je lui dois bien ça.

Bizarrement, je ressens le besoin de m'excuser auprès de Mrs Pomfresh.

Un silence s'installe. Je reste plongée dans mes pensées, à réfléchir aux termes que j'emploierai devant Sirius, aux lettres que j'enverrai à Maryne, à mes procédures afin de faciliter mon indépendance. Finalement Sue relance la conversation sur le sujet auquel je m'attendais le moins.

-Tu sais, je trouve ça assez sympa que tu sois aveugle. Ca change la donne pour une fois.

-Comment ça ? je m'étonne.

Je me répète, je l'adore pour sa franchise, mais parfois elle me glace le sang.

-Ben c'est réconfortant que ce soit toi qui ais besoin de nous. Parfois j'y pense. On se repose quand même assez souvent sur toi : quand une idiote me cherche des noises, quand un garçon embête Alice ou quand Lily a des problèmes avec les Serpentard, on se tourne vers toi plutôt que vers les préfets ou James et ses amis. Alors ces derniers jours je trouvais que t'aider, te guider, t'indiquer où t'asseoir… Ca me faisait sentir un peu moins redevable, inutile. Par contre je ne le ferai pas tout le temps, termine-t-elle d'un ton hautain.

J'éclate de rire à sa dernière phrase. C'est ce genre de remarques qui la font passer pour une pimbêche mais c'est son humour à elle… Mêlée à sa sincérité. J'aime ça.

Elle a vraiment un don lorsqu'il s'agit de percer les gens à jour.

J'entends la chaise à côté de moi racler le sol. Sa main se pose sur mon épaule tandis qu'elle me salue.

-A ce soir… Enfin, j'ignore si tu vas aller au cours d'Astronomie… Tu n'es peut-être pas en état.

-On verra bien. Oh, par contre, si tu croises Alice, tu voudras bien lui dire que je veux la voir ?

-Je croyais que tu voulais parler à Sirius ? s'étonne Sue.

-Egalement. Disons que je dois leur parler à tous les deux… De choses différentes.

Elle n'accepte qu'après un long moment. Finalement elle s'éloigne, son parfum s'effaçant avec l'aide du temps.

Je n'écoute qu'à moitié ses talons frapper la pierre puis la porte de l'infirmerie s'emboîter à nouveau dans le mur. Ses propos au sujet de m'aider me reviennent en mémoire. Peut-être a-t-elle raison. Peut-être qu'être aidée n'est pas forcément synonyme de fardeau. Prendre soin des autres semble être une vocation pour certains, comme Mrs Pomfresh, ma sœur. Ou moi avec Helen.

C'est alors que la vérité me frappe en plein visage.

Helen est ma propre petite sœur.

Non pas que nous avons un lien de sang, enfin je ne crois pas, mais c'est cet amour que je ressens envers elle. Je ne suis pas homosexuelle ni attirée d'une manière physique… C'est juste qu'elle m'inspire une profonde tendresse. Un besoin de la protéger afin qu'elle s'épanouisse. Je l'aime de cette manière.

Maryne a de quoi être fière : elle a réussit à me transmettre cet amour au point que je ressente pour une autre.

Cela doit faire un long moment que je médite lorsque la porte de l'infirmerie s'ouvre à nouveau. Des petits pas pressés se dirigent vers mon lit et je n'ai pas besoin de la main sur la mienne ou de ses paroles dans mon oreille pour deviner à qui j'ai à faire.

L'odeur du savon la trahit toujours.

-Sue m'a dit que tu voulais me voir, murmure Alice.

Elle semble embarrassée. Ou angoissée. Ou peut-être ennuyée.

Argh ! Ca m'inquiète !

-Je… Je ne te dérange pas ? je lui demande avec gêne, comme si son état était contagieux.

-Non. C'est juste que Remus me parlait quand Sue est arrivée et il lui a dit que Sirius ne voulait pas te voir.

-Oh, je suis désolée qu'elle vous ait interrompus ! Au fait, ça a bien marché le truc du cours de Lily ? Vous avez pu… Vous rapprocher ?

A mon propre étonnement, je suis plus affectée à l'idée d'avoir embêtée mon amie qu'à celle que Sirius n'ait pas envie de me voir. La preuve parfaite que ce n'est qu'une amourette. Une futile amourette.

Alice semble prendre son temps avant d'oser me raconter.

-Il m'a dit merci en me souriant puis il a bafouillé quelques mots que je n'ai pas compris avant de partir.

Oh non. C'est nul !

Bon, Alice semble ravie, je l'entends gigoter sur la chaise à côté de mon lit, elle serre mes doigts dans sa main de manière presque hystérique et je l'imagine d'ici rose comme une pivoine et avec un sourire béat sur la figure. Elle se contente de peu. Cependant ça me déçoit de voir tous mes efforts réduits à néant : elle aurait dû tenter de discuter avec lui, lui proposer d'aller à Pré-au-Lard ou de l'aider pour un devoir.

D'un côté, Remus ne semblait pas désireux de rester avec elle si j'ai bien tout saisit. Il m'énerve un peu : comment ose-t-il trouver Alice pas assez bien pour lui ? Il n'a pas intérêt à lui briser le cœur : ça m'embêterait de devoir expliquer aux professeurs pourquoi j'ai cassé la figure d'un préfet.

Je sais que je l'aimais à une époque mais Alice est plus importante que lui dans mon cœur.

Malheureusement, aujourd'hui c'est probablement moi qui vais lui faire du mal.

-Alice… Est-ce que tu saurais me placer précisément dans ton arbre généalogique ? je murmure.

Alice prononce un « hmmm » assez long puis finit par me répondre franchement :

-Pas du tout. Je n'aime pas vraiment les leçons sur ma généalogie, c'est ennuyeux tous ces ancêtres, rigole-t-elle.

Je soupire aussi discrètement que possible.

J'ignore si Maryne était réellement là, pourtant mes souvenirs sont bons et Alice vient de détruire mon dernier espoir : mon père nous a bel et bien raconté que mon grand-père maternel était moldu.

-Tu sais… A rester seule ici, dans le noir, je me suis mise à me souvenir de choses qu'on m'a dite. J'ai réussi à remonter assez loin en fait. Parmi ces choses je me suis rappelé de ce que nous a raconté mon père, à ma sœur et moi.

-Vraiment ? demande Alice d'une petite voix intimidée.

Je ne lui ai jamais parlé de mon père.

Je n'en ai jamais parlé à personne.

-Ma mère n'était pas issue d'un mariage sorcier. Mon grand-père était moldu.

-C'est vrai ? s'exclame Alice, surprise de toute évidence. Je n'y crois pas ! Tu es sûre ? Pourtant on t'a toujours présentée comme une Sang-pur. Tu ne penses pas pouvoir te tromper ?

Elle n'a pas l'air d'accepter cette idée.

-J'en suis certaine. Maryne et moi ne voyions jamais notre famille maternelle pour cette raison d'ailleurs : ma grand-mère a été reniée lors de son mariage. Ils n'ont jamais tenté de la recontacter semble-t-il, malgré tous ses efforts. Ma… Ma mère a continué cette quête je crois, je déclare à toute vitesse.

-C'est incroyable comme histoire.

Je soupire à nouveau mais cette fois de soulagement : elle ne m'a rien demandé au sujet de ma mère. Je ne veux pas lui mentir.

-En fait, si je voulais te parler c'est parce que je voulais que tu saches cela. Je pense que tu es la première qui devait être au courant. Moi-même j'avais oublié tous ces souvenirs, c'est le lavage de cerveau que j'ai subi qui a fini par me faire croire que j'étais l'héritière d'une longue lignée alors qu'en réalité aucun des sorciers qu'on rencontrait ne faisait réellement partie de ma famille.

-Est-ce que tu sous-entendrais que moi aussi j'ai du sang moldu dans les veines ? s'étonne Alice.

Je ne réponds pas immédiatement.

-Non. Je ne crois pas. Tout ce qu'on sait, et qu'on a toujours su, c'est que tu n'as aucun lien avec mon père. Or ma mère est étrangère et ma grand-mère n'avait aucun lien avec l'Angleterre avant d'épouser ce moldu. Or les Emerson sont depuis longtemps ancré dans l'histoire du monde sorcier britannique.

-Qu'est-ce que tu essayes de me dire, Carmel ? demande mon amie, sa voix se faisant plus grave, plus profonde.

Je n'ose pas lui répondre immédiatement.

-Tu veux dire que toi et moi… On n'est pas de la même famille ? On ne l'a jamais été ? continue Alice et cette fois j'entends clairement les sanglots dans sa voix qui provoquent une décharge en moi.

-Non ! Tu te trompes. Je voulais juste que tu saches la vérité, les faits, mais ça ne change rien pour nous deux : tu es ce que je considère comme ma famille la plus proche.

Un reniflement très bruyant se fait entendre et, pour la première fois de ma vie, je me sens plus polie qu'Alice. C'est très bizarre comme sensation.

-C'est vrai ? baragouine-t-elle entre quelques hoquets.

-Oui. Tu es comme Maryne et Steeven à mes yeux.

Après un deuxième reniflement, je sens ses bras se glisser autour de mon cou et je réponds à son étreinte un peu maladroitement.

-Tu devrais plutôt demander un câlin à Remus. Il faut vraiment que vous passiez plus de temps ensemble !

Alice glousse contre mon oreille et son corps est agité de soubresaut contre le mien. Une chaleur étrangère remonte de mon cou jusqu'à mes joues et je me sens cuire sous mon bandage.

-Je n'arrive jamais à aligner plus de trois mots en sa présence alors le serrer contre moi, tu ima…

-Salut les filles, je dérange ?

Alice s'écarte de moi à la vitesse de l'éclair et j'entends la chaise tomber par terre tandis que mon ouïe me rapporte que quelqu'un vient de fuir au pas de course.

Je lance mon poing au hasard dans le vide et j'ai de la chance : je cogne un bras.

-Aouch ! lance mon capitaine avec reproche.

-Sayer, tu aurais pu prévenir au moins. Je pari que c'est comme ça que tu as fini par savoir pour moi et…

Je ne termine pas la phrase. Je n'en ai pas du tout envie.

Sue peut dire ce qu'elle veut, je ne suis pas si « cool » que ça. J'ai terriblement honte de mes sentiments et je ne les assume pas du tout. Tout ce que j'arrive à faire c'est tenter de les réduire, les mépriser, les rabaisser.

-Toi et Sirius ? Rien à voir. J'ai l'œil pour savoir quels sont les bons éléments pour une équipe et comment les obtenir, c'est tout.

-Tu parles, je lance avec dédain.

Je me demande tout de même comment il a fait pour savoir. Qu'est-ce qui l'a incité à m'espionner de la sorte ? Pourtant j'ai la quasi certitude qu'il n'est pas amoureux de moi : il sortait avec une fille quand il me harcelait afin que je devienne gardienne de l'équipe.

-Sinon, tu guéris ? Il y a du progrès ?

Je pourrais lui dire que Mrs Pomfresh considère que, dès ce soir, je pourrais recouvrer la vue mais je préfère le laisser mijoter un peu. Ca n'a rien à voir avec la peur de décevoir, comme pour mes amis, mais plutôt pour me venger.

-Le bandage parle de lui-même, je réponds évasivement. Tu es venu ici juste pour ça ?

-Non. Je venais voir Pomfresh pour lui demander si Sirius était encore là. Il paraît qu'il s'est pris quelques coups hier soir et qu'il n'a pas pu aller en cours aujourd'hui.

-Donc je ne suis pas la seule joueuse que tu harcèles ! C'est à la fois rassurant et inquiétant.

-C'est le travail de tout bon capitaine que de s'assurer que les membres de son équipe jouent quoiqu'il arrive. Une coupe ne se gagne pas en restant au lit et en croisant les doigts.

Je lève les yeux au ciel mais je ne vois que du noir à cause du bandage. Pour la première fois de la journée, j'ai envie de le retirer. Avant ça j'étais plutôt rassurée par sa présence, il me permettait de rester dans mes pensées, de ne pas être distraite mais là, j'ai envie de voir, même si ce ne sont que des ombres.

Cependant, avant de voir j'ai des choses à dire.

-Sirius est dans son dortoir probablement.

-Tu es sûre ? Il n'est plus ici ? lance Sayer, soupçonneux.

-Non, il a séché les cours ce matin, c'est pour cette raison qu'il était absent. C'est Pomfresh qui m'a dit qu'il avait quitté l'infirmerie hier soir.

-Super. Merc…

-Par contre, avant de l'enchaîner à son balai, tu voudrais bien lui demander de venir me voir ? Il a refusé tout à l'heure mais c'est important.

Sayer accepte sans hésiter puis s'éloigne en direction de la porte de l'infirmerie. On peut dire que j'en aurai reçu de la visite… Jusqu'au bout !

En tout cas je suis soulagée de demander à Sayer d'insister : si j'avais dû le dire aux filles, elles se seraient probablement mises à croire des choses. Ce n'est pas dans mes intentions de lui révéler mes sentiments. Je finirai par quitter ce pays un jour ou l'autre et l'amour que j'ai pour Sirius n'est pas assez fort pour m'y retenir. Cependant, s'il venait avec moi, je… STOP ! On cesse les rêves idiots.

Sirius n'est pas mièvre comme moi. Je doute même qu'il accepte de venir me voir. Or il le faut ! Comment l'inciter à venir jusqu'à moi ? En personne ?

Une idée surgit dans mon esprit, j'hésite un instant puis décide de risquer le tout pour le tout.

-Sayer ! Si jamais… Si jamais Sirius se montrait récalcitrant, traite-le de lâche. Précise bien que c'est de ma part ! Ca lui fera les pieds.

Sayer rigole faiblement, probablement peu enthousiaste face à l'idée que des membres de son équipes s'insultent les uns les autres, avant d'accepter et de fermer la porte derrière lui.

Cette technique est puérile et bien trop évidente mais… Ca marchait avant. Quand on avait douze ans.

Alors c'est ma dernière carte. Désormais je ne peux plus rien faire qu'attendre en espérant qu'il arrive avant les hallucinations.

Je suis prête à tout lui dire. Tout sur mes horribles doutes, sur ma famille dégénérée, sur notre amitié…

Malgré les avertissements de Sue quant à la cruauté de Sirius, je ressens le besoin de tout lui dévoiler. Qu'il m'accepte complètement comme m'expliquait Maryne. Au final, cela m'importe peu que le conseil proviennent d'une hallucination ou non.

Cependant je ne dirai rien du tout sur mes sentiments pour lui. N'exagérons pas non plus ! J'y réfléchirai quand je pourrais voir à nouveau.

Peut-être.