Grandeur et Déchéance II - Le temps de l'innocence - Chapitre 11


Le chèque d'Ulysse arriva quelques jours plus tard, et Lysandre descendit à Rodorio pour le remettre en banque – et les finances de Kanon dans le vert par la même occasion. Ulysse avait visiblement été très satisfait de la transaction, car il demanda par la même occasion à Kanon de lui réserver la récolte de l'année suivante.

- Génial !, s'écria Lysandre en déchiffrant le petit mot qui accompagnait le règlement. Ca va vous permettre de voir venir et de faire des projets.

- Je vais avoir les moyens de vous embaucher alors ? Enfin, si vous êtes d'accord ?

- Euh ... si vous le souhaitez.

- Alors qu'est-ce que vous attendez pour aller rendre votre tablier au Palais ?

- Mais ... j'y vais de ce pas, patron !, répliqua-t-elle en riant, avant de saisir son chapeau.

Yorgios, comme Kanon s'y attendait, montra moins d'enthousiasme. Beaucoup moins.

- Grosse erreur, mon gars.

Kanon se rebiffa, mécontent.

- Ah, et pourquoi ?

- Les bonnes femmes, ça veut toujours avoir raison. Tu viens de faire entrer le loup dans la bergerie.

- Peut-être, mais j'ai besoin d'elle, murmura Kanon, l'air absent.

Yorgios fronça les sourcils, inquiet. Qu'entendait-il par là ?

- Comme tu voudras. Mais tu vas t'en mordre les doigts, tu peux me croire.

Et, lui tournant le dos, il se rallongea pour poursuivre sa sieste.

La suite des évènements donna tort à Yorgios, tout du moins au début. Lysandre était étonnamment calme, à ne pas la reconnaître d'ailleurs, et la cohabitation entre elle et Kanon se passa très bien. Il doutait pourtant que ce fût parce que c'était lui qui la payait à présent : Lysandre était Lysandre, et rien ni personne ne pouvait contraindre son caractère, l'argent moins que tout autre, sans compter qu'elle avait eu le choix d'accepter sa proposition ou pas.

Kanon en prit d'autant plus mal les commentaires que le vieil homme s'était permis de faire sur Lysandre. De quoi se mêlait-il et pourquoi venait-il semer la discorde entre eux ?

Et ce fut cette considérable embellie dans leurs relations qui le conduisit à franchir un pas décisif.

Jusqu'à présent, il avait lutté contre lui-même, partagé entre l'envie et la peur. Des nuits et des nuits durant, il avait retourné le problème dans sa tête, cherchant une autre solution. Mais à tout prendre, mieux valait que ce soit elle que quelqu'un d'autre. Elle était peut-être colérique et têtue, mais elle n'était pas méchante. Elle ne dirait pas non. Il y avait bien Chryséis aussi, mais elle était la compagne de Mu, et même s'il avait confiance en elle, il se méfiait des confidences sur l'oreiller.
Ce fut malgré tout le coeur battant la chamade qu'il se dirigea vers Lysandre ce matin-là. Elle était assise sur la terrasse, un panier en osier posé sur le genoux, en train d'écosser des fèves en chantonnant. Lorsqu'elle l'entendit arriver, elle leva la tête en souriant. Avant de froncer les sourcils devant son air embarrassé.

- Qu'est-ce qui vous arrive ? Vous faites une drôle de tête, on dirait que vous avez vu un fantôme.

- C'est-à-dire que ... j'aurais un service à vous demander. Est-ce que ... est-ce que vous voulez bien me lire ça ?

Il lui tendit une lettre ouverte, qu'il triturait nerveusement entre ses doigts.

Et Lysandre s'aperçut en la prenant que ses mains tremblaient.

- Vous lire cette lettre ?

- Oui, répondit Kanon avec un effort visible pour ne pas la lui arracher et tourner les talons.

- Qu'est-ce que c'est ?

- Je ne sais pas. Je l'ai trouvée dans un livre de mon frère, dans sa chambre ...

Elle l'examina un instant, plus suspicieuse qu'hostile. Sur l'enveloppe, un seul mot : « Kanon ». Et à l'intérieur, deux pages remplies d'une petite écriture fine et élégante.

- Je ne comprends pas, pourquoi ne la lisez-vous pas vous-même ?

Elle ne s'attendait pas à l'effet que produisit sa question, logique somme toute : à peine l'eut-elle achevé qu'elle vit, interdite, Kanon secoué de spasmes qui ressemblaient à des sanglots étouffés.

- PARCE QUE JE NE SAIS PAS LIRE !, hurla-t-il en détournant regard dans une tentative désespérée de lui cacher sa honte et de garder un semblant de dignité.

Et avant même qu'elle ait pu réagir, il prit la fuite.


- Je peux vous tenir compagnie ?

Kanon ne répondit pas. La tête sur les genoux entourée de ses bras comme pour s'isoler du reste du monde, il songea amer que de la compagnie, c'était justement la dernière chose au monde dont il avait envie en ce moment. En tout cas, sûrement pas de rentrer à la maison et d'affronter son regard qui lui jetterait à la face son infériorité. C'était pour cela qu'il avait trouvé refuge ici, dans la petite crique si loin de tout où il savait ne trouver personne pour rire de son ignorance.

Il l'entendit s'installer près de lui sur le sable, face à la mer, sans un mot.

- Que me voulez-vous ? gronda-t-il au bout d'un long moment. Vous venez vous moquer de moi, c'est ça ?

- Ca n'est absolument pas mon intention. Pourquoi dites-vous une chose pareille ?

- Parce que je me suis couvert de ridicule.

- De ridicule ? Non, pas du tout. Je crois au contraire qu'il vous a fallu un grand courage pour m'avouer ça. Ca n'a pas dû être facile.

- Au contraire, railla Kanon, ravalant des larmes d'humiliation. Je me suis levé ce matin en me demandant de quelle façon je pourrais bien vous prouver que je suis un imbécile. Pas mal joué, non ?

Mais sa boutade ne la fit pas rire.

- Je ne pense pas que vous soyez un imbécile, Kanon, répondit-elle tristement. La meilleure preuve, c'est que vous avez réussi à me rouler dans la farine pendant des mois ...

- Vous ne vous êtes jamais doutée de rien ?

- Pas un instant ! Vous pouvez vous vanter de m'avoir bernée. Vous êtes rudement malin dans votre genre, vous savez ?

Elle rit doucement.

Kanon ne répondit pas et laissa son esprit sombrer. Sa tête était lourde et ses yeux le brûlaient d'avoir tant pleuré de rage et de honte conjuguées. Il laissa le vent et le bruit des vagues le bercer. Surtout, ne pas penser à l'avenir. Ne penser à rien. Etait-il écrit quelque part qu'il devrait toujours s'avilir pour retrouver sa place au sein du Sanctuaire ? Etait-ce cela, la rédemption dont lui avait parlé Mu ? Perdre jusqu'au dernier soupçon d'amour-propre ? Se dépouiller de toute fierté ?

La voix de Lysandre le tira de sa rêverie.

- Je ... je peux vous poser une question ?, hasarda-t-elle.

- Quoi ?, murmura-t-il d'une voix terriblement lasse.

- Pourquoi est-ce que ... enfin, je veux dire, comment se fait-il que vous ne sachiez pas écrire ? Tous les enfants du Sanctuaire le savent.
Elle s'interrompit, se mordant les lèvres, prenant conscience trop tard de ce que ce qu'elle venait de dire pouvait avoir de blessant.

- Je vous demande pardon, ce n'est pas très élégant. Ce que je voulais dire, c'est que l'école au Sanctuaire est ouverte à tous ... alors pourquoi ... ?

Un pli amer tordit le visage de Kanon toujours enfoui à l'abri de ses bras.

- On ne m'a jamais « convié » là-bas, moi, c'est tout.

- Mais pourquoi ?

- Parce que personne ne devait être au courant de mon existence, voilà pourquoi.

- Mais je vous ai vu signer l'acte de succession chez Maître Thémisto... Thémisto-quoi, déjà ? Oh je ne me rappelle jamais de son nom ! Enfin bref, vous avez signé, si je ne me trompe ?

- Les cinq lettres de mon nom. Voilà tout mon savoir. Je les ai apprises en regardant Saga écrire. Il était très cultivé, lui.

Lysandre sourit, touchée par cette pointe de fierté dans sa voix que Kanon ne parvint pas à dissimuler tout à fait, et elle ne se trompait pas. Quelle que soit ou qu'ait été sa rancoeur, il ne ressentait aucune animosité envers son défunt frère.

- Il ne vous a pas appris à écrire ?

- Il était chevalier d'or, et potentiel futur Grand Pope ... il avait bien autre chose à faire. Je n'ai pas voulu qu'il perde son temps et son avenir à essayer d'éduquer d'un idiot comme moi.

- Il y a une grande différence entre être ignorant et être idiot. Vous êtes peut-être l'un, mais sûrement pas l'autre !, intervint Lysandre avec force.

- Pour ce que ça change ..., soupira lourdement Kanon.

- Il n'en tient qu'à vous ...

Il releva la tête, surpris.

- Que voulez-vous dire ?

Pour toute réponse, elle lui tendit la lettre.

- Tenez, je vous la rends.

- Vous ... vous ne voulez pas me la lire, alors ?, demanda-t-il d'une voix nouée par la déception.

- C'est à vous qu'elle est adressée, pas à moi. Vous étiez très proche de votre frère, n'est-ce pas ?

- On était jumeaux ...

- Alors il faut que ce soit vous qui la lisiez. Vous et personne d'autre.

- Mais ...

- Vous venez ? Il est tard, le soleil va bientôt se coucher, et ce chemin est dangereux dans l'obscurité, comme vous le savez. Alors on ferait bien de se dépêcher, à moins que vous ne vouliez me porter sur l'épaule comme l'autre fois ? Et puis demain on doit se lever tôt, ajouta-t-elle précipitamment.

Elle se releva, secoua sa robe pour faire tomber les grains de sable glissés entre les plis.

- Se lever tôt ? Mais pourquoi ?

- On descend faire un tour à Athènes !

A suivre ...