Un soir, les Orques se décidèrent enfin à attaquer. Cela faisait plusieurs jours déjà qu'ils se rapprochaient dangereusement de Fondcombe. Ils ignoraient la position exacte de la cité, mais savaient où la précédente armée avait été décimée par les Aigles; partant de là, ils avaient fait des cercles de plus en plus grands, sous la surveillance vigilante et discrète de Lindir et de ses hommes.
Quand les sentinelles estimèrent que les Orques arriveraient à Fondcombe sous quelques heures, elles revinrent à la cité.
Une cloche solitaire retentit dans la vallée; l'entendant, chacun abandonna son activité et se rendit dans la salle où les armes avaient été entreposées. Il n'y avait ni précipitation ni panique; malgré les longs mois où ils étaient devenus bâtisseurs ou agriculteurs, ils étaient restés des soldats aguerris, rompus au combat, et ils ne craignaient pas d'affronter les Orques. Ils s'armèrent en hâte, s'aidant l'un l'autre à revêtir leurs cuirasses, légères mais solides. Suivant l'usage, chacun l'avait forgée lui-même, pour en connaître ainsi parfaitement le poids, la forme et les points vulnérables, et faire corps avec elle.
Munis de leurs épées brillantes, de leurs lances ou de leurs arcs, ils se répartirent sur les murailles selon une disposition longuement pesée et mûrie, et, silencieux et calmes, ils attendirent l'Ennemi.
Ils savaient que les Aigles ne viendraient pas cette fois-ci : de l'autre côté des montagnes, ils combattaient pour eux-mêmes face à des trolls qui désiraient s'installer sur les falaises abruptes et les grottes où nichaient les puissants oiseaux.
Situé assez en hauteur, à un endroit où il pouvait voir toute son armée et lui donner ses ordres, Elrond aussi était prêt au combat. Il regardait avec fierté les rangées d'armures et de boucliers que la pénombre commençait à cacher à ses yeux. Quel que fût leur destin, il était fier de ses soldats; courageux et obstinés, ils n'avaient jamais reculé devant les tâches les plus rudes, sans cesser de s'entraider comme des frères. A l'approche d'une mort probable, il aurait voulu les remercier et exprimer la profonde affection qu'il ressentait pour eux; mais, sachant tout discours inutile, il se contenta de les bénir silencieusement, demandant à Elbereth de veiller sur chacun de ces soldats qu'il avait appris à connaître et à apprécier.
De son long pas souple, Erestor finit de parcourir les rangs et vint se placer aux côtés de son chef. Ils échangèrent un unique regard, brûlant et indescriptible, puis se mirent à scruter les ténèbres qui s'étendaient devant eux. Le silence était impressionnant, lourd, comme celui qui précède le premier rugissement du tonnerre.
Soudain, il y eut d'innombrables silhouettes sombres sur la cime qui faisait face à la Cité. Des cris et des hurlements de loup résonnèrent dans la vallée : l'armée des Orques approchait, bien plus nombreuse que la troupe qui avait poursuivi les Elfes dans les montagnes avant d'être décimée par les Aigles.
Hors de portée des arcs elfiques, les soldats ennemis descendirent la falaise sans se presser. Malgré leurs torches, la route était difficile; plus d'un Orque trébucha et bascula dans le vide, sous les huées moqueuses de ses camarades.
Mais les ennemis étaient nombreux, plus nombreux que les Elfes qui, impassibles, les attendaient. Ils finirent par atteindre le pont; couverts de leurs boucliers, les plus belliqueux s'élancèrent pour le franchir, sans attendre l'ordre de leurs chefs.
Sur un cri d'Elrond, une nuée de flèches traversa l'air en sifflant. Les Elfes visaient juste malgré l'obscurité de la nuit sans lune, et chaque trait avait une précision mortelle.
Des dizaines de fois, le sifflement meurtrier se fit entendre. Mais les Orques, en trop grand nombre, progressaient toujours sur le pont et s'approchaient de la porte. Ils se mirent à riposter; des Elfes tombèrent malgré la protection du parapet, vite remplacés par d'autres combattants.
-Naur ! Le feu! cria soudain Limtal.
Des Orques avaient enflammé leurs flèches et les lançaient par-dessus la muraille. La plupart atterrirent en sifflant au milieu de la cour, éclaboussant d'une lueur rouge les murs des maisons; mais d'autres, lancées plus puissamment, atteignirent les arbres qui encerclaient les constructions de pierre. Ils se mirent à flamber, et de nombreux Elfes durent s'éloigner de la bataille pour éteindre l'incendie.
De chaque côté de la Cité, des Orques tentaient de contourner les murs et de rentrer par derrière, longeant la falaise sur laquelle Imladris s'appuyait. Elrond envoya des archers contrer leur avance. Mais ce n'était qu'une diversion : des soldats martelaient la porte de lourdes haches à l'acier sombre, scandant leurs efforts de grands cris guerriers.
Vers la fin de la nuit, les soldats ennemis réussirent enfin à fracasser la porte; et les loups entrèrent dans la bataille. Jusqu'alors, ils s'étaient contentés de pousser leurs cris sauvages, à distance respectueuse des Elfes, laissant les Orques épuiser leurs flèches et se faire tuer en tentant d'arriver à la porte. A présent, l'ardeur de la bataille et l'odeur du sang versé répandaient en leurs veines une sorte de folie irrépressible. En quelques foulées puissantes, une meute hurlante traversa le pont, sautant par-dessus les corps des Orques tués. Elle atteignit la muraille et, jaillissant à travers l'ouverture de la porte défoncée, se jeta sur les Elfes avec une fureur terrible.
Le combat dura longtemps. Les Elfes étaient courageux et adroits, mais ils portaient la fatigue des assauts précédents, et le désespoir commençait à les gagner. Un grand chef loup happa deux soldats dans son énorme gueule et, d'un puissant coup de tête, les projeta contre le mur. Erestor se jeta sur lui et le blessa à l'épaule; avec l'aide d'Inglor, il réussit à le mettre à terre et à l'achever. Puis de nouveaux attaquants séparèrent les deux Elfes.
Pendant l'arrivée des loups dans la Cité, les Orques s'étaient rassemblés. Ils entrèrent à leur tour, disputant aux loups leurs adversaires.
La cour était envahie. Tout autour des murs noircis, les arbres flambaient en ronflant. Les Aiglons se battaient désespérément, emplis d'une rage froide. Ils savaient qu'ils allaient mourir, mais ils tenaient à emporter de nombreux ennemis avec eux.
Le ciel pâlissait à l'est, faisant disparaître les étoiles une par une, quand une clameur vibrante déchira l'air froid :
-Elenna ! Vers les étoiles !
