Merci à La plume d'Elena, mimi70, Luna Lightwood, Syana Argentina, lindir 3 capt, BaeMinChan, MapleofFrance (x2), La petite souris (x2) et Emma Gilthoniel pour leur review

Merci à Noooo Aime, lindir 3 capt, MappleofFrance, kimy16, sissi72-me, HopeAndLess et Neifheim pour suivre ma fic et à lindir 3 capt (triplé !), kimy16, MonaYsa, Emma Gilthoniel, sissi72-me et EndAllTheInnocence pour avoir ajouté Frána à leurs favoris

mes lecteurs anonymes et à ceux dont le français n'est pas la langue maternelle

Merci à ma bêta–éclair, YaNa31

Pardon pour l'attente


La Cavalière du Sud
(LOTR)


IV.
Les quatre cavaliers

CHAPITRE DEUX
Une époque où les fils de roi meurent


Le cortège était parti du château et avait traversé la ville. Chaque maison avait éteint son feu et s'était rassemblée devant sa porte, le visage fermé et baissé pour ne pas voir le corps du prince. Il aurait dû être porté par les soldats de son éored, ceux qui l'avaient vu mourir au combat. Mais aucun n'était à Edoras pour pleurer son général. Ce fut aux gardes de la Maison du Roi que l'on confia la lourde charge de mener Théodred, fils de Théoden, d'Eorl et du Rohan, jusqu'à son tombeau. La plupart d'entre eux étaient vieux, assez pour avoir vu le prince monter son premier cheval, tenir sa première épée. C'était Marhad qui lui avait appris à s'en servir, mais le vieux cavalier avait été banni par Grima. Personne ne savait où il était parti, mais c'était probablement loin. Peut-être était-il mort lui aussi.

Le cortège avançait solennellement à travers Edoras en deuil. Theoden le suivait.

Le roi du Rohan avait ce visage étrangement fatigué des gens qui ont trop dormi. Sa tristesse neutre et silencieuse ne le creusait que d'avantage. Après avoir été libérés du sortilège de Saroumane, ses traits étaient de nouveau figés dans un masque de pierre. La douleur qui avait frappé le roi à la vue du corps de son héritier, calme et mort dans son lit, semblait s'être imprimée sur son visage sans qu'il n'arrive à s'en débarrasser. Néanmoins, il l'arborait sans honte, marchant derrière le lit de mort de son fils, la tête droite. Ainsi marchent les rois.

À sa suite, avatars de son chagrin et de ses pleurs refoulés, progressait un rassemblement de manteaux noirs. La plupart étaient des femmes dont le visage larmoyant était dissimulé par un voile. Parmi elle, Éowyn paraissait avoir abandonné sa fierté pour dire adieu à son cousin. Ses joues roses étaient prêtes à accueillir les larmes.

Le cortège sortit de la ville et progressa le long du sentier. Parmi eux, Mithrandir marchait aux côtés de ses trois mystérieux compagnons, un peu à l'écart. Ils n'avaient aucune raison d'être présents, mais ils accompagnaient la procession par compassion pour ce peuple qui semblait avoir déjà tant souffert.

Les porteurs s'arrêtèrent face à une petite butte de terre. Une ouverture y était creusée. L'intérieur était sombre et silencieux. Ils déposèrent le lit du défunt devant l'ouverture. Ici était l'entrée du tombeau de Théodred, prince du Rohan. Pour l'éternité, le corps du Rohir reposerait ici, dans ce champ de symbelmynë, petites fleurs blanches dans l'herbe jaune du Rohan, parmi ses ancêtres, fiers sangs de la lignée d'Eorl. Beaucoup d'entre eux avaient été de grands cavaliers, de braves guerriers et de sages rois. Théodred avait été tout cela et, bien que jeune, il était digne d'être enterré avec les anciens souverains du Rohan – même si lui ne serait jamais roi.

Il y avait, selon Frána qui accompagnait la procession, une très grande pudeur dans le rapport des Rohirrims à la mort. Nombreux à l'Est étaient les cérémonies, les beaux vêtements de deuil, l'encens, les fleurs, les statues, les tombeaux plus beaux que les châteaux qui rendaient la mort aussi belle à voir qu'un couronnement. Frána détestait ça, elle avait détesté l'enterrement de sa mère, sang du Rohan, enterrée loin dans les terres à l'Est.

Pourtant, en voyant le corps de Théodred reposer au milieu de ce cimetière fleuri, elle ressentit une émotion grande et forte qui lui serra la poitrine. Elle plissa les yeux pour ne pas pleurer maintenant, avant tout le monde. Il était déchirant de voir que de si jolies fleurs engendraient une telle tristesse chez une femme.

Frána pensa aux rois enterrés sous les symbelmynë. La plupart d'entre eux avaient leur nom écrit dans de nombreuses légendes et leurs faits étaient cités plus d'une fois dans les chansons de leur peuple. L'Anórienne pensa que des hommes aussi braves et nobles méritaient des tombes en or et des statues hautes et belles, figeant à jamais leur visage dans l'Histoire et les mémoires. Mais en ce pays, la mort était une tragédie bien trop accablante pour recevoir tant d'enluminure et de florilège et les défunts devaient demeurer en paix, non être exposés comme des trophées du passé. Il n'y a rien de glorieux dans la mort. Elle ne mérite ni stèle, ni ornement. La seule parure que lui ait accordé la nature était les symbelmynë qui poussaient aux abords des tombeaux des Eorlingas. Certains disaient qu'elles poussaient à partir des larmes versées pour les morts. D'autres, que le sang doré de la famille d'Eorl fertilisait la terre où dormait la fleur des Rois.

La procession se regroupa autour du défunt et le roi se pencha au-dessus de son fils pour lui embrasser le front, ultime tendresse d'un père aimant.

Alors, les voix des femmes du cortège s'élevèrent de sous leur voile noir. D'un ton déchirant où se retenait un flot de lamentation, elles entonnèrent un chant de mort pour le prince dans un rohirique d'une telle finesse et d'une telle pureté que Frána ne put en saisir le sens. Elle trouva cependant que le chant avait la même symphonie que la pluie sur la mer. Eowyn chantait d'une voix triste et digne parmi les pleureuses. Un simple diadème soutenait son voile.

Doucement comme s'il ne voulait pas troubler cet ultime recueillement autour du corps du fils d'Eorl, le vent souffla sur le cortège, récupéra les mots d'adieu des femmes en deuil et délicatement les propagea à travers l'Estfolde et l'Ouestfolde, afin que tout le Rohan puisse pleurer le corps de son défunt prince.

Bealocwealm hafað fréone frecan forth onsended
giedd sculon singan gléomenn sorgiende
on Meduselde thæt he ma no wære
his dryhtne dyrest and maga deorost

Jamais les Rohirrims n'offrirent un plus bel adieu à un fils d'Eorl, eux que le destin n'appelait pas vers les Havres Gris, mortels parmi les mortels qui n'avaient dans le repos éternel que les fleurs blanches pour compagnes.

Lorsque le chant se mit à décliner, les porteurs soulevèrent le lit du prince et entrèrent dans le tombeau sous la terre. Frána détourna les yeux alors que Théodred disparaissait aux yeux du monde. On prit cela pour une marque de respect.

Le silence revint alors que le prince pénétrait dans son palais funèbre. Les porteurs sortirent et l'on scella le tombeau d'une large pierre.

La foule se retira. Seul le roi demeura pour veiller son fils.

Puis ce fut tout.

Ainsi finit l'histoire de Théodred, fils de Théoden et d'Eorl, cavalier de la Marche, prince du Rohan.

•••

Frána ne veilla pas Théodred, non qu'elle n'en eut pas la force. Quand la terre et la pierre eurent fini d'engloutir l'héritier du Rohan et que la voix d'Éowyn fut morte dans l'air, la foule se retira peu à peu, comme la mer se retire d'une plage. L'Anórienne suivit le mouvement. Parmi les habitants d'Edoras, les cavaliers au regard sombre et muet et les femmes en robe noir, elle remonta la route vers la ville, ignorant où elle devait aller, sachant juste qu'elle ne pouvait rester prés du tombeau. Si Frána y était demeurée en compagnie du roi, il lui aurait fallu parler et elle aurait fini par avouer qu'elle se sentait coupable. Coupable d'avoir poussé Théodred à s'opposer à Wormtongue et à partir pour les Gués de l'Isen où l'attendait la mort. En tant qu'étrangère, l'Anórienne se sentait coupable d'avoir interférer dans les affaires du Rohan et d'avoir étouffé la lignée des héritiers de Fréalaf Hildeson.

Mais elle savait que le roi, dans sa noblesse et sa bonté, rejetterait cette culpabilité et apaiserait par des paroles justes le cœur de Frána. Mais ces paroles, la cavalière les connaissait déjà, c'étaient celles qu'elle avait murmuré dans sa chambre, enfermée par Grima. Et son cœur n'en avait pas été apaisé. Frána avait l'intuition qu'il ne le serait jamais, que la mort de Théodred était une cicatrice de plus à porter.

– Chassez cette ombre de votre regard, Anórienne.

Lorsque Frána releva la tête, les yeux bleus de Gandalf le Blanc rencontrèrent les siens.

– Elle obstruera votre vision du monde si vous la laissez vous submerger, poursuivit le magicien. Par les temps qui courent, ce serait chose fâcheuse.

Frána s'arrêta au coté de celui qu'on appelait autrefois le Pèlerin Gris. Lorsqu'elle regardait sa robe, ses cheveux et son bâton blanc, la cavalière n'arrivait pas à imaginer qu'il s'agissait du même Gandalf qu'elle avait vu des mois plus tôt. Il aurait plus ressembler à Saroumane, la première fois que l'Anòrienne l'avait rencontré. Peut-être était-il ce que Saroumane serait devenu s'il ne s'était pas allié à Sauron, mais il n'était plus Gandalf le Gris. Il y avait en lui quelque chose de plus grave, de plus sérieux, de plus puissant. Est-ce ainsi que sont ceux qui reviennent du néant qu'est la mort ? Est-ce le regard que nous avons lorsque nous franchissons les barrières de l'espace et du temps ?

– Vous êtes plus forte et ne pouvez vous laisser abattre, fille du Gondor.

– Le deuil est une chose fort accablante, surtout quand nous n'y sommes pas préparés, répondit Frána. Lorsque vous êtes partis pour le Nord, vous m'aviez fait promettre de protéger le Rohan des ténèbres. Théodred est mort, j'ai échoué. N'est-ce pas juste que mon regard s'assombrisse ?

– Vous n'avez pas échoué, Anórienne. Théoden est libéré de l'emprise de Saroumane, le traître Wormtongue a été arrêté. La mort de Théodred est une tragédie que nous ne pouvons que pleurer. La regretter serait l'insulter. Théodred était prince du Rohan, il est mort en prince du Rohan, protégeant son royaume contre ses ennemis. Il trouvera le lieu où demeurent ses ancêtres et il y sera accueilli glorieusement, comme un héros. Là-bas, il reposera, attendant que les siens ne le rejoignent. Vous n'avez pas échoué, Frána. Le Rohan vit.

Frána eut un petit sourire. Qu'il était étrange d'entendre parler de la mort par un défunt.

– Regardez le Rohan, magicien, dit-elle en tournant son regard vers la silhouette de Théoden, agenouillé un peu plus bas. Cet homme vivra les derniers jours de sa vie pour voir mourir sa lignée et lorsque viendra son heure, il n'y aura aucune paix, aucune tranquillité pour apaiser sa souffrance. Il n'y a pas de chose plus cruelle que celle de voler à un père la satisfaction de voir son fils devenir un homme et perpétuer son héritage. Pendant des années, j'ai vu plus d'un fils mourir en héros, protégeant ceux qu'il aimait. Jamais un tel sacrifice ne fut une consolation suffisamment grande pour effacer le désespoir de leur père, les larmes de leur mère et la soif de vengeance de leur frère. Dites-moi Mithrandir, combien de héros devront mourir encore pour mettre fin à la guerre ?

Le regard de Gandalf devint sombre et grave. Pendant quelques instant, il ne dit rien et Frána en vint à penser qu'il n'en savait rien. Elle avait tort.

– Il y a des mois, quand mon manteau était encore gris, je vous avais parlé d'un moyen de mettre fin à la guerre, répondit-il. Mon voyage commença au Nord et après bien des périples, je suis arrivé ici avec les trois cavaliers que vous avez vu dans le Hall d'Or.

Frána se souvenait de ces trois silhouettes étrangères qu'elle avait vu à Méduseld lors du réveil du roi. Ils étaient venus assister aux funérailles, les visages graves et pleins de respect.

– Sont-ce eux qui vaincront Sauron et l'armée du Mordor ? dit-elle non sans une intonation moqueuse dans la voix. J'espérais plutôt une armée, une aide venue des royaumes elfiques du Nord.

– Les Elfes se joindront à la bataille en temps voulu, assura Mithrandir sans relever le ton de l'Anórienne car il y a des choses plus importantes à discuter que le scepticisme de ceux qui ont souffert de la guerre.

– L'un de vos compagnons est un Elfe cependant, fit remarquer Frána. L'autre est un Nain.

– Ils sont les représentants de leur peuple, la preuve même que les Peuples Libres veulent s'unir dans la lutte contre les forces du Mal. Leur compagnon, quant à lui, ajouta le magicien, est un Homme.

L'Anórienne haussa les sourcils.

– Son élégance et ses traits m'avaient trompé. Je ne le croyais pas de ma race. Je pensais que lui aussi était un Elfe, bien qu'il porte les habits des Rôdeurs du Nord. Mais son visage m'évoque quelque chose.

Il y eut un silence. Frána sembla réfléchir un instant, cherchant une chose qu'elle avait manifestement oublié.

– Quel est son nom ? finit-elle par demander

– Comme moi, il a beaucoup de nom, répondit Gandalf. Les Elfes dont il est l'ami, l'appellent Estel. Autrefois, les Rohirrims ont combattu avec lui et l'ont appelé Thorongil. Les Rôdeurs l'ont surnommé Grand-Pas. Mais son vrai nom est Aragorn.

Le soleil se refléta dans les yeux de Frána au nom du fils d'Arathorn, héritier d'Isildur, frère d'Anárion et fils du Gondor. Elle regarda Mithrandir. Il avait le visage de qui disent la vérité.

– Alors la guerre sera bientôt terminée, fit-elle. Le Gondor a un roi. Le Gondor a un espoir.

•••

L'ordre fut donné avant midi : la cité d'Edoras devait être vidée, le roi partait pour Fort-le-Cor, défendre son royaume. N'ayant pas assez d'hérauts pour rester protéger Edoras, le peuple devait le suivre au Gouffre de Helm. Toute la ville se prépara à cet exil soudain. Les consignes furent données par les soldats : il ne fallait pas s'encombrer inutilement, la route serait longue à travers les montagnes et ils devaient atteindre le plus rapidement la forteresse afin de mettre les femmes et les enfants en sûreté et de se préparer à la bataille. Les Rohirrims s'activèrent aussitôt, terrorisés à l'idée de ce qui les attendait, mais ayant une grande confiance en leur roi retrouvé.

La décision de Théoden ne plut pas du tout à Gandalf. Que le roi du Rohan parte en guerre était une bonne chose, mais qu'il se tourne vers l'Ouest alors que les ténèbres grondaient à l'Est n'était pas la plus sage décision selon lui. Les portes du Gouffre de Helm n'avaient certes jamais cédé devant les ennemis des Eorlingas, mais la rage d'Isengard était d'une violence qu'aucun homme n'avait encore affronté. Emmener son peuple se terrer dans les montagnes pour y attendre les lances et les crocs des Uruk-Hai, était une erreur stratégique dont les conséquences seront dramatiques. Fort-le-Cort était coincé entre deux flancs de montagne, mais la vallée y était difficile à parcourir pour les cavaliers de la Marche. Théodred perdait ainsi l'atout de son armée. Au Gouffre de Helm, les Eorlingas seront incapable de se battre à cheval, obligés de se tenir immobiles sur les murs de leur forteresse à regarder l'armée de Saroumane venir s'écraser sur eux. Si l'affrontement avait lieu au Gouffre de Helm, les Rohirrims seraient obligés de repousser les Uruk-Hai sous peine d'êtres tous massacrés, hommes, vieillards, femmes et enfants.

Mais Théoden était poussé à l'Ouest plutôt que vers le Gondor par la mémoire de son fils, mort aux Gués de l'Isen face à l'armée de Saroumane. Son fils et héritier s'était sacrifié pour que l'Ouestfolde ne tombe pas sous le joug de Orthanc et du Magicien Blanc. Théoden dans son chagrin ne pouvait que chevaucher vers le Gouffre de Helm au secours de la Cohorte de la Marche de l'Ouest. Car si l'Ouestflode tombait, Théodred serait mort en vain.

Mais bien qu'il respecte le chagrin du roi du Rohan, Gandalf ne pouvait le laisser mener son peuple à la mort sans agir. Le Magicien voulait que les Hommes s'unissent contre le Mordor et si le Rohan disparaissait, le Gondor le suivrait de près et avec lui, le reste de la Terre du Milieu. Aussi avait-il immédiatement pris Grispoil et était parti à travers le Folde pour retrouver Éomer et son éroed afin qu'ils viennent se battre aux côtés de leur roi. Malgré les perfidies de Wormtongue, Éomer demeurait loyal à son oncle. Le Maréchal de l'Estfolde était noble et droit, son épée et la bravoure de ces hommes sauraient repousser la barbarie d'Isengard.

Mithrandir avait donc quitté Edoras, à la recherche du dernier espoir du Rohan. Frána l'avait regardé passer les portes et disparaître à l'horizon. Le Magicien ne tenait pas en place : à peine arrivé, le voilà qui repartait, rapide comme un nuage ou comme une éclaircie. L'Anórienne se demanda s'il reviendrait à temps. Si Gripoil, dernier des Mearas, galoperait plus vite que la fatalité.

– Frána, tu crois que je peux amener ma poupée de paille ? demanda la petite voix de Fíal en tirant légèrement sur la jupe de la conteuse d'histoires.

Quittant l'horizon des yeux, Frána baissa son regard vers la fillette qui lui tendait une poupée astucieusement fabriquée. C'était Fíal elle-même qui l'avait faite. Haleth lui avait apporté quelques brins de paille des écuries, et elle les avait attachés entre eux avec les rubans qu'elle mettait d'ordinaire dans ses cheveux. La poupée de fortune tenait à peine dans sa petite paume, mais la gamine la chérissait comme un trésor de cette affection précieuse dont seuls sont capables les enfants. Frána sourit en voyant son jeune visage dissimulait difficilement sa crainte quand à l'idée de devoir partir loin de sa maison sans elle.

– Les soldats ont dit de ne prendre que les choses les plus importantes. Mais si je la garde dans ma main, elle prendra pas trop de place, pas vrai ? Ils diront rien ? Je peux la prendre, hein, Frána ?

– Bien sûr, que tu peux la prendre, petite princesse, sourit l'Anórienne en lui caressant les cheveux. Les poupées sont des artefacts magiques qui apportent le courage. Si tu la prends avec toi, elle apportera le courage aux soldats et ils pourront ainsi gagner la guerre.

– Oui ! s'écria ravie la gamine. Merci Frána !

Puis elle courut vers le chariot que son père avait sorti devant la taverne et y déposa sa poupée, avant de rentrer aider sa mère à remplir les sacs de provision qu'elle irait ensuite porter aux voisins.

– Quelle brave gamine, fit Æthelric qui avait rejoint Frána.

Il regardait sa fille avec un regard tendre et inquiet. Alors qu'elle disparaissait à l'intérieur de la taverne, le Rohir se tourna vers l'Anórienne.

– Je suis d'accord avec le magicien, Frána, confia-t-il. Ce n'est pas une bonne idée d'aller au Gouffre de Helm, on ferait mieux de rester ici.

– Théoden fait ce qu'il pense être le mieux pour son peuple. Le Gouffre de Helm abritera votre femme et vos enfants lorsque la bataille surviendra.

– Non Frána. Le Gouffre de Helm abritera Mancha et Fíal. Mais moi et mon fils, nous serons envoyés sur le champ de bataille. Je sais que les soldats ne nous le disent pas pour ne pas nous effrayer, mais je ne suis pas idiot. Ils sont trop peu. Il n'y aura pas assez de guerriers pour défendre Fort-le-Cor lors d'un assaut. Ils viendront nous demander de prendre les armes pour affronter les monstres du Magicien Blanc.

Il y eut un silence. Puis la voix de l'homme tressaillit et Frána entendit pour la première fois la peur d'Æthelric.

– Je ne peux pas, frèond min/mon amie. Je ne peux pas me battre. Je ne suis pas un guerrier, je suis un tavernier, un pauvre bougre qui ne sait que servir du lith/cidre. Je ne peux pas aller affronter ces monstrueuses créatures avec mes chopes. Et mon fils, Frána, ce n'est peut-être plus un enfant, mais ce n'est pas encore un homme. Ils ne peuvent pas lui demander de se battre.

L'Anórienne demeura interdite. Son regard était grave. Ces mots-là, elle les avait déjà entendus. Elle n'y avait toujours pas trouvé de réponse.

– Je ne peux me battre, frèond min. Je vais…

La main de Frána se posa sur son épaule fit mourir sa crainte. Æthelric vit que la cavalière le regardait et il ne l'avait jamais vu avec un regard pareil. En cet instant, face à la peur de son vieil ami, l'Anórienne avait le regard ferme et droit, comme celui des rois lorsqu'ils ordonnent à leurs soldats de se battre jusqu'à la mort. Elle n'avait aucun mot rassurant à dire, car tous ceux qu'elle pourrait trouver seraient creux et vides de sens. Devant la peur d'un homme qui craint pour sa famille, le mensonge devient futile et la vérité difficile à dire.

Mais l'Anórienne connaissait la crainte qui tirait les traits d'Æthelric. Elle avait vu la même sur le visage de sa mère, lorsque ses frères étaient partis pour la première vers Cair Andros pour protéger leur royaume. Et depuis, la cavalière l'avait lu sur la face du fermier qui quitte sa campagne pour l'ombre, du soldat qui tente de ne pas faillir, du seigneur qui redoute la ruine de sa maison, de l'intendant qui regarde son fils partir pour une contrée lointaine. C'était une chose que la parole ne pouvait vaincre, mais qui pouvait être calmé par des mots sages que l'Anórienne avait appris aux échos de la guerre.

– Ne vous battez pas alors, Ærthelric, dit-elle d'une voix aussi ferme que son regard. Ne vous battez pas, Rohir, mais protégez votre famille. Vous n'avez sûrement pas tenu une épée depuis des années, mais vous savez réconforter Fíor lorsque celui-ci fait une erreur, vous savez rassurer Fíal quand ses cauchemars viennent la terrifier et c'est grâce à vous que Mancha n'a pas versé une larme depuis votre mariage. Dans une guerre, mon ami, nous ne sommes pas tous des soldats, mais il nous faut tous être courageux.

Le tavernier regarda l'Anórienne et il fut rassuré. Elle qui venait de l'Est où la mort portait le masque de la guerre et venait ravir les hommes à leur famille, elle ne pouvait que dire des paroles belles et pleines de bravoure. Æthelric sentait déjà la sienne venir réchauffer son coeur. Frána était comme un cor qui sonne pour couvrir les peurs des hommes.

Le Rohir voulut remercier sa vieille amie, lorsqu'il aperçut l'huissier Háma. Lorsque le soldat l'appela, Frána se retourna vers lui. Il avait cet air sérieux qu'il prenait lorsqu'il portait avec lui un ordre royal.

– Le seigneur Théoden m'envoie vous chercher pour que vous vous rendiez immédiatement auprès de lui à Méduseld, frèond min. Il a une chose importante à vous demander.

– J'ai pris connaissance de la volonté du roi de marcher vers le Gouffre de Helm, répondit Frána pensant devancer la requête du roi. Allez le rassurer en lui affirmant que je l'accompagnerai dans l'Ouestfolde, lui et son peuple, s'il s'en inquiète.

– De cela je ne doute pas Frána et je crois que le roi n'en doute pas non plus. Mais je crains qu'il ne veuille vous entretenir d'une autre affaire. Il vous faut me suivre sur le champ.

L'Anórienne fronça les sourcils, soudain inquiète. Alors que tout Edoras se préparer à traverser l'Ouestfolde, elle n'arrivait pas à deviner quelle affaire pouvait se révéler si urgente pour que Théoden exige à lui parler. Ne désirant nullement le faire attendre et Háma semblant prêt à la presser, Frána salua Æthelric et se mit en route pour le Château d'Or.

La cavalière n'avait pas vu la cité des dresseurs de chevaux aussi fourmillante depuis des années. Voilà des mois qu'une atmosphère pesante, presque morbide, pesait sur la ville et ses habitants, mais le réveil du roi semblait avoir ravivé la flamme des Rohirims qui, soudain, recommençaient à vivre. En marchant aux côtés de Háma vers Méduseld comme elle l'avait fait des mois auparavant, Frána prit conscience de l'emprise que Saroumane avait eu sur le Rohan. Elle en fut terrifiée. Il lui sembla que pendant tout ce temps, elle avait vécu dans un monde créait et orchestrait par le Magicien. Ses doigts longs et froids avaient lentement étranglé Edoras, tandis que le son de sa voix remplaçait le chant du vent. Le monde avait été pétrifié et lentement dévoré par Saroumane. Il avait dû les observer, caché derrière les nuages, contemplant le spectacle de marionnette dont il avait été le metteur en scène. Certainement, avait-il ri et Frána se sentit mal à l'aise à l'idée d'avoir participé à une farce aussi affreuse.

Mais à présent, le Rohan était libre et le vent recommençait à chanter.

Háma l'accompagna jusqu'aux portes du Château d'Or, avant que Gameling ne vint le chercher pour l'entretenir des cavaliers à envoyer aux villages aux alentours afin qu'ils se joignent à l'exode de Edoras. L'huissier s'excusa auprès de l'Anórienne et suivit son collègue jusqu'aux écuries.

Frána s'apprêtait à entrer dans Méduseld, lorsqu'elle aperçut le Rôdeur. Il était grand et mince. Son manteau était gris et sale et le bout de ses bottes était usé. Ses traits étaient encore couverts de la poussière des longs voyages, mais Frána réussit à en discerner la noblesse et la beauté. Lorsqu'il passa à côté d'elle, l'Anórienne le suivit des yeux. L'homme dut sentir son regard sur le pendentif étrange, mais très beau autour de son cou, car il se tourna vers elle. L'Anórienne sursauta.

– Excusez-moi mon seigneur, fit-elle en reprenant sa route.

– Vous êtes la conteuse d'histoires ?

Sa voix avait le ton des cloches lourdes que l'on fait sonner au sommet des tours en pierre.

– Mon nom est Frána, lui répondit-elle. Je suis conteuse d'histoires et cavalière.

– Vous ne parlez pas la langue commune comme les hommes de ce pays, dit le Rôdeur. Vous n'êtes pas une Rohir ?

– Je suis cavalière, mon seigneur, sourit l'Anórienne pour se remettre du trouble dans lequel l'avait plongé le regard au bleu dure. Comme vous, rôdeur du Nord, je voyage et je suis loin de mon pays. Je pense d'ailleurs que vous et moi, mon seigneur, nous avons beaucoup de point commun.

L'homme plissa les yeux et son visage fut soudain empreint d'une grande mélancolie. Il parut soudain très vieux, plus vieux que tous les hommes que Frána avait rencontrés. À cet instant, il ressemblait à la statue d'un roi des temps anciens.

– Vous ne savez pas de quoi vous parlez, finit-il par dire en faisant mine de se détourner.

– L'habit du rôdeur ne dissimule pas le sang, héritier de l'Arnor. Je sais parfaitement de quoi je parle.

Le Dùnedain s'arrêta aux paroles de Frána et se tourna lentement vers elle.

– Je sais qui vous êtes, Aragorn, fils d'Arathorn, car je vous ai longtemps attendu. Votre retour dans le Sud apporte l'espoir à moi et à mon peuple.

– Vous êtes Gondorienne ? demanda Aragorn.

– Je suis Anórienne, de la lignée d'Anárion, frère d'Isildur dont le sang coule dans vos veines, et fils d'Elendil, notre ancêtre commun. Mais j'ai passé une grande partie de ma vie au Gondor et Minas Tirith fut ma maison à de nombreuses reprises. La Maison des Intendants et ma famille ont toujours été très liées et je connais Boromir, fils de Denethor, qui était parti pour le Nord. Peut-être avez-vous voyagé depuis Fondcombe jusqu'ici en sa compagnie. Où est-il à présent ? Est-il parti pour le Gondor où son père et son frère attendent son retour ?

– Boromir, capitaine du Gondor, est mort, dame d'Anórien, avoua le rôdeur. Il n'est plus.

Frána ne sut alors que dire. Il lui sembla que sa respiration venait de devenir boue dans sa gorge, l'étouffant et l'étranglant. Elle sentit que quelque chose s'effondrer en elle, comme un glacier qui tombe ou une tour qui s'affaisse de fatigue, se transformant en ruine et en poussière que le vent emporte. En baissant les yeux, l'Anórienne vit que le Dùnedain avait au poignet lacé le bracelet où étaient creusé l'Arbre Blanc et les Sept Étoiles du Gondor. Boromir portait ce bracelet, la dernière fois qu'elle l'avait vu chevauchant vers le Nord, loin de chez lui.

– C'est impossible, fit-elle d'une voix presque absente et lointaine. Pourtant je sais que vous dîtes la vérité, car nous vivons une époque où les fils de roi meurent.

– Boromir est tombé au combat, en protégeant vaillamment deux de nos compagnons. Frappé par plusieurs flèches, il a trouvé la force de sonner une dernière fois le cor du Gondor.

– Il a toujours été brave. Sa mort n'en est que plus tragique.

– Je suis désolée, princesse d'Anórien, dit Aragorn avec la même sincérité et le même respect qu'avaient montré son visage au cortège de Théodred. Vous étiez amis ?

Frána ne répondit pas tout de suite, son regard perdu quelque part dans des souvenirs précieux qui lui semblaient à présent fort éloignés. Puis, elle murmura :

– Nous fûmes amis. Puis notre amitié s'est changée en autre chose, mais, par la suite, nous sommes redevenus de simples amis.

Et sans plus de discours, elle entra dans le Château d'Or, sans qu'Aragorn puisse voir si elle pleurait ou non.


Hey ! Vous vous souvenez de moi ? Je suis l'auteure qui ne donne pas de nouvelles pendant 12 mois et revient sans s'être faite annoncée, sortant un chapitre de sa manche comme s'il s'y était toujours trouvé au chaud.

Si j'en crois Fanfiction, cela va presque faire un an que Frána n'a pas donné signe de vie. À l'époque, The Hobbit – Battle of the Five Armies n'était pas encore sorti, Star Wars VI était un point minuscule à l'horizon, je n'avais pas encore mon bac et j'étais encore une enfant... Le temps passe vite, n'est ce pas ?

J'ignore qui parmi vous liront ces lignes comme il y a un an, mais à ceux qui continueront de suivre Frána, je tiens à vous dire que je compte bien aller jusqu'au bout. En retrouvant des brouillons poussiéreux, il y a quelques semaines, je me suis souvenue à quel point j'aimais cette fic et le fait ne pas la finir et ne pas pouvoir continuer à vous la partager est peu à peu devenu inconcevable pour moi. Je ne pourrais mourir tranquille sans avoir changé le statut de cette fic en Complete.

Alors, si vous êtes encore là, toujours vivants, aimants toujours Frána, sachez que je promet de mettre fin à cette fic, ne serait-ce que pour vous remercier de continuer à me soutenir.

J'ignore quand le prochain chapitre arrivera. Étant en période d'examens et n'ayant encore aucun élément tenant debout, je ne peux pas vous promettre que vous l'aurez prochainement. Je pense juste que j'écrirais beaucoup pendant les vacances de Noël. J'essayerai de vous offrir le prochain chapitre pour le Réveillon. Il sera long et d'un point de vue narratif certainement bouleversant. J'espère vous y retrouvez.

Ferthü mine frèondas häl !
skya.