Chapitre 11
La collision

Le lundi 18 décembre marqua le début de la dernière semaine de cours avant les vacances de Noël. Une semaine de quatre jours seulement, car tous les élèves du lycée Liberty étaient en congés à partir du jeudi après-midi – ce que la plupart d'entre eux allaient d'ailleurs fêter en se rendant au bal d'hiver dans la soirée.

Le lundi 18 décembre était aussi le jour que Mr Bates avait choisi pour donner à la classe de Lisa son dernier devoir surveillé de l'année. Celui-ci portait sur les suites et les séries numériques, un chapitre particulièrement coriace que Lisa avait passé tout son week-end à réviser, déclinant malgré elle l'invitation de Joey qui lui avait proposé de l'accompagner au cinéma pour voir le tout dernier épisode de Star Wars. « Ça pourra bien attendre les vacances de Noël » s'était dit Lisa qui, même en tant que fan de l'univers de Georges Lucas, préférait encore s'entraîner sur ses exercices de maths plutôt que de risquer de finir l'année sur une mauvaise note.

Hélas, c'était sans compter la nouvelle excentricité de Mr Bates, qui ne trouva pas de meilleure idée pour s'occuper durant son contrôle que de distribuer à ses élèves des clémentines. Lisa n'en crut pas ses yeux lorsqu'elle le vit se lever de sa chaise et prendre le panier de fruits posé sur son bureau pour commencer sa distribution. Il s'approcha d'abord de la table du premier rang située près de la fenêtre, celle qu'occupait un dénommé Ted Curtis, et déposa délicatement une clémentine à côté de sa trousse. Le garçon, totalement absorbé par l'exercice qu'il tentait de résoudre, ne remarqua l'agrume qu'au bout de quelques secondes, alors que Mr Bates se dirigeait déjà vers la table voisine.

« Me… Merci » balbutia Ted avec un certain temps de retard, sans vraiment comprendre pourquoi son prof lui avait offert un tel cadeau.

Mr Bates poursuivit sa tournée le long de la première rangée de tables, se rapprochant progressivement de celle de Lisa, qui s'efforçait tant bien que mal de rester concentrée sur son devoir. Mais comment diable pouvait-elle réussir à se focaliser sur sa démonstration de la convergence de la série factorielle, quand elle savait que Mr Bates arriverait dans quelques instants devant elle pour lui remettre une clémentine ? A quoi jouait-il, bon sang ? Cherchait-il à déstabiliser ses élèves pour rendre son contrôle encore plus difficile qu'il ne l'était déjà ? Cela marchait en tout cas très bien avec Lisa. La jeune fille était tellement perturbée par son prof de maths – dont elle ne pouvait s'empêcher de guetter discrètement la progression – qu'elle n'arrivait même plus à comprendre ce qu'elle écrivait. Elle vit bientôt Mr Bates s'arrêter à la table voisine, celle d'Arthur McFadden, et poser une clémentine à côté de sa calculatrice. Le rouquin n'y prêta cependant pas la moindre attention, tant il était absorbé par son devoir, le nez collé sur sa copie qu'il barbouillait frénétiquement d'équations.

Comprenant que son tour était venu, Lisa décida d'imiter son voisin binoclard pour faire semblant d'ignorer l'approche de Mr Bates, et se pencha aussitôt sur sa feuille de brouillon pour commencer à développer tous les termes de la série factorielle – un exercice non seulement interminable mais parfaitement inutile. Ce fut lorsqu'elle arriva au terme « un sur factorielle treize » qu'elle sentit la présence de son prof à quelques centimètres d'elle, et qu'elle vit du coin de l'œil une clémentine se poser sur le rebord de sa table.

« Merci » dit-elle en relevant malgré tout la tête pour regarder Mr Bates dans les yeux.

L'enseignant lui répondit par un sourire, avant de passer à la table voisine. Lisa reporta son attention sur le fruit et l'observa d'un air attendri. C'était une belle clémentine bien ronde et bien mûre, encore pourvue de sa tige et de deux petites feuilles vertes. Un véritable trésor, venant de l'homme qu'elle aimait ! Elle se demandait même si elle allait oser la manger… A vrai dire, elle l'aurait volontiers gardée comme souvenir, mais elle se demandait combien de temps un tel agrume pouvait se conserver, et s'il ne valait mieux pas le consommer avant qu'il ne se mette à flétrir – ce qui était sans doute ce que Mr Bates aurait préféré.

L'heure n'était pourtant pas à ce genre de considérations, et Lisa, en constatant qu'il ne lui restait plus que trente minutes pour terminer son devoir, tenta de se reconcentrer sur la résolution de l'exercice qu'elle avait laissé en suspens. Hélas, elle fut à nouveau tirée de ses réflexions par des gloussements provenant du fond de la classe. Cédant à la curiosité, elle se retourna brièvement pour voir qui était à l'origine de ce bruit, et aperçut trois filles assises au dernier rang qui étaient pliées en deux de rire sur leur table. De toute évidence, les déambulations de Mr Bates chargé de son panier de fruits avaient fini par les distraire au point de provoquer chez elles une crise de fou rire. Leur hilarité n'en fut que renforcée lorsque l'enseignant s'arrêta devant Kimberly Simons, une élève réputée pour faire très attention à son alimentation et qui, en voyant son prof lui offrir une clémentine, ne trouva rien de mieux à faire pour le remercier que de lui demander :

« Elles sont bio, vos clémentines ? »

Interloqué, Mr Bates s'exclama vivement :

« Un peu, qu'elles sont bio ! Elles viennent de mon jardin ! »

Cette révélation fut pour Lisa une agréable surprise, car elle ne se rappelait pas avoir remarqué de clémentinier dans le jardin de Mr Bates, la fois où elle était venue chez lui… Il fallait dire aussi qu'il avait tellement plu, ce jour-là, qu'elle n'avait pas pu distinguer grand-chose à travers les vitres de sa véranda, hormis quelques arbustes bien taillés et une pelouse tondue à la perfection… Connaissant les talents de jardinier de son prof de maths, Lisa était sûre que cette clémentine ne pouvait qu'être délicieuse. Rien qu'au parfum acidulé qui se répandait peu à peu dans la salle, à mesure que les élèves épluchaient leur agrume pour en savourer les premiers quartiers, Lisa commençait à avoir l'eau à la bouche. Elle préférait cependant ne pas céder à la tentation et garder sa clémentine intacte, au moins jusqu'à la fin du contrôle, de peur de ne jamais réussir à terminer l'exercice sur lequel elle planchait depuis maintenant un quart d'heure. Certes, une bonne dose de vitamines C l'aurait peut-être aidée à avancer plus vite dans son devoir, mais elle choisit de ne pas toucher à ce fruit défendu et d'attendre un moment plus propice pour le déguster. Après tout, quelle meilleure manière y avait-il de remercier Mr Bates pour sa clémentine que de prendre le temps d'en apprécier toutes les saveurs ?


Sans doute Lisa aurait-elle dû choisir un autre moment que celui de la pause déjeuner du lendemain pour goûter sa précieuse clémentine, car à peine l'eut-elle sortie de sa lunch box qu'elle provoqua aussitôt l'étonnement de ses camarades, et la première question à laquelle elle eut droit fut :

« Depuis quand tu manges des fruits à midi, toi ? »

Astrid, qui avait l'habitude de voir Lisa terminer ses repas par un énorme muffin ou un donut bien gras, n'arrivait pas à comprendre ce qu'un dessert aussi peu calorique venait faire entre les mains de son amie.

« J'ai bien le droit de varier un peu mon alimentation, non ? répliqua Lisa, tout en continuant de retirer l'écorce de sa clémentine.

- Bien sûr, mais je ne m'attendais pas à un changement aussi radical… Tu as décidé de faire un régime, finalement ?

- Non, pourquoi ? J'ai juste eu envie d'une clémentine, je ne vois pas ce que ça a de si surprenant ! »

Naturellement, Lisa se gardait bien de révéler à ses amis qu'il ne s'agissait pas pour elle d'un simple fruit, mais d'un cadeau que lui avait offert son prof de maths et qui venait tout droit de son jardin. Elle ne voulait pas qu'ils lui gâchent son plaisir en la bombardant de questions du style : « Pourquoi est-ce qu'il t'a donné une clémentine ? », « Il l'a cueillie lui-même ? », « Est-ce qu'elle est bonne ? ». Elle était déjà suffisamment agacée de les voir aussi stupéfaits.

« Pour toi, ça n'a peut-être rien d'étonnant, mais pour nous, c'est vraiment incroyable ! commenta Kevin. D'ailleurs, ça doit être pour ça qu'il neige ! » ajouta-t-il en regardant par la baie vitrée de la cafétéria les flocons qui tombaient dru dans la cour.

Pour toute réponse, Lisa se contenta de lever les yeux au ciel, avant de porter à sa bouche le premier quartier d'agrume qu'elle venait de détacher. Ce morceau frais et délicat était si juteux et si sucré, qu'un sourire de ravissement se dessina sur les lèvres de la jeune fille.

« Elle n'a pas l'air mauvaise, ta clémentine ! remarqua Astrid d'un air envieux. Je peux la goûter ?

- Nan ! s'écria subitement Lisa en plaçant son fruit hors de portée de sa voisine et en la foudroyant d'un regard menaçant.

- Ça alors… » s'exclama la blonde, abasourdie de voir son amie prête à se battre bec et ongles pour protéger sa nourriture.

Lisa commençait à regretter amèrement d'avoir apporté sa clémentine à la pause de midi. Si elle avait su que ses amis l'embêteraient autant à propos de ce fruit, elle l'aurait tranquillement dégusté chez elle, au petit déjeuner. Au lieu de cela, elle avait l'impression que chacune de ses bouchées était observée par trois paires d'yeux ébahis, et elle se sentait de plus en plus mal à l'aise...

Par miracle, la jeune fille fut tirée de son embarras grâce à l'arrivée inopinée de Lindsey Collins qui, chargée de son plateau-repas, s'arrêta à la table de ses camarades pour demander joyeusement à Astrid :

« Alors ? Tu as fini de confectionner ta robe pour le bal de jeudi soir ?

- Presque ! répondit la blonde avec un grand sourire. Il ne me reste plus qu'à coudre les perles sur le bustier et elle sera terminée !

- J'ai vraiment hâte de la voir ! s'enthousiasma Lindsey. Je suis sûre que tu seras magnifique, dedans ! »

A ces mots, Lisa ne put s'empêcher de lever les yeux au ciel une seconde fois. Les conversations de filles avaient toujours eu tendance à l'excéder, et celle-ci lui semblait particulièrement exaspérante. D'autant plus que, l'année passée, Astrid lui avait clairement fait comprendre qu'elle ne voyait aucun intérêt à se rendre au bal d'hiver. Cette année, au contraire, elle attendait cette soirée avec impatience, car c'était pour elle l'occasion rêvée de passer un moment magique avec son amoureux. Kevin, bien sûr, se faisait une joie de donner le bras à sa dulcinée et de lui prouver ses talents de danseur – cela faisait plus d'un an qu'il en crevait d'envie. Si le caractère versatile de sa copine ne lui avait pas échappé, il n'allait évidemment pas s'en plaindre. Joey, de son côté, considérait toujours ce bal comme une singulière perte de temps. Le simple fait d'apprendre qu'Astrid avait consacré une bonne partie de son temps libre à fabriquer elle-même sa robe de soirée sembla le dépasser complètement.

« Quoi ? lança-t-il, interloqué. Tu tricotes des robes de bal, maintenant ?

- Mais non, imbécile ! répliqua la blonde. Ce n'est pas du tricot, c'est de la couture !

- Ah… Je me disais bien, aussi, qu'une robe de soirée en laine, ça paraissait bizarre…, fit le garçon en se grattant la tête d'un air perplexe.

- Et toi, alors ? s'enquit Astrid à l'adresse de Lindsey. Tu as réussi à te trouver une robe, ce week-end ?

- Oui ! Alison et moi, nous sommes allées faire du shopping, samedi après-midi. Il y avait un monde fou dans les magasins ! Tous les gens étaient en train de faire leurs courses de Noël. Heureusement, on a réussi à trouver notre bonheur malgré la foule : Alison s'est acheté une très jolie robe de cocktail en satin rouge, et j'ai fini par craquer pour une superbe robe longue en tulle verte, avec des bretelles en dentelle et un décolleté plongeant dans le dos.

- Waouh ! s'exclama Astrid d'un air émerveillé. Il me tarde tellement d'être à jeudi pour pouvoir admirer vos robes !

- Et moi pour pouvoir vous regarder danser tous les deux ! lança Lindsey en faisant clin d'œil à Astrid et Kevin. Vous venez, vous aussi ? s'enquit-elle en se tournant vers Lisa et Joey comme s'ils formaient également un couple.

- Oulah, ça ne risque pas ! répondit aussitôt le garçon. Mes parents et moi partons jeudi soir pour aller voir mon frère dans le Colorado. Il s'est acheté un ranch près de Denver et s'y est installé avec sa copine. Ils nous ont invités à venir passer les fêtes de Noël avec eux.

- Tiens, pour une fois que ton excuse n'est pas que tu préfères passer ta soirée à jouer à League of Legends ! lança Kevin en riant.

- Et toi, Lisa ? demanda Lindsey. Tu étais allée au bal, l'année dernière… Tu n'as pas prévu d'y retourner ?

- Absolument pas, répondit la jeune fille d'une voix catégorique, avant d'engouffrer un nouveau quartier de clémentine dans sa bouche.

- Pourquoi donc ? s'étonna Lindsey. Il y aura pourtant une super ambiance ! »

« Peut-être, mais il n'y aura pas Mr Bates. »

« Apparemment, Lisa n'a pas très envie de voir son ancien groupe de punk rock jouer à l'ouverture du bal, expliqua Astrid, qui croyait que c'était là l'unique raison pour laquelle son amie refusait de se rendre à la soirée.

- Les Screaming Donuts ? Mais je croyais qu'ils jouaient du pop rock ! s'interloqua Lindsey.

- C'est bien ça, le problème…, commenta Lisa avec un sourire sardonique. Si vous voulez voir un vrai groupe de punk rock jeudi soir, allez plutôt au Holy Gun : Insanity passe à vingt heures et la salle promet d'être pleine à craquer. Moi, en tout cas, j'y serai !

- Tu y vas avec Cyrus et Mackenzie ? s'informa Joey, à qui Lisa répondit par un hochement de tête affirmatif. Et tu n'as pas peur que ta mère s'y oppose ? »

Bien sûr, Lisa s'était doutée que sa mère ne consentirait jamais à la laisser retourner à un concert de punk rock avec Cyrus. Depuis la fois où elle était rentrée du concert d'Active Aggressive avec les bras couverts de bleus et une énorme tache de bière sur son t-shirt, elle s'était vu interdire toute nouvelle sortie au Holy Gun en compagnie du garçon qu'Amanda considérait comme un « petit voyou ». Si sa mère avait finalement accepté qu'elle aille voir Orange Métallique au Holy Gun le soir d'Halloween, c'était uniquement parce que Lisa lui avait fait croire qu'elle ne s'y rendait qu'avec Joey, et qu'il n'était nullement question pour elle d'y retrouver Cyrus et sa sœur.

Pour le concert d'Insanity, un nouveau stratagème s'imposait. Cette fois, Lisa savait qu'elle ne pouvait compter sur Joey pour lui servir d'alibi, puisque son ami partait dès le jeudi soir avec ses parents pour le Colorado – et quand bien même serait-il resté à Clayton, aurait-il vraiment consenti à accompagner Lisa à ce concert qui s'annonçait aussi violent que celui d'Orange Métallique ? Non, encore une fois, Lisa devait faire preuve d'imagination pour réussir à convaincre sa mère de la laisser sortir le soir du 21 décembre et rentrer tard à la maison. Heureusement pour elle, le bal d'hiver du lycée Liberty lui fournissait le prétexte idéal. En ajoutant à cela le fait qu'elle devait se rendre à six heures chez Mackenzie pour son cours de soutien hebdomadaire, le tour était joué ! Lisa n'avait plus qu'à emporter sa robe de cocktail chez son élève pour faire croire à sa mère qu'elles iraient toutes les deux au bal d'hiver directement après leurs révisions, et filer à la place au Holy Gun où elle, Mackenzie et son frère étaient sûrs de passer une soirée bien plus déjantée.

« Ne t'inquiète pas pour ça, répondit Lisa à Joey avec un petit sourire machiavélique. J'ai toujours un plan ! »


Hélas, ce que le plan de Lisa ne prévoyait pas, c'était l'état dans lequel elle rentrerait du concert d'Insanity. Encore une fois, elle s'était laissée entraîner par Cyrus à boire plus que de raison, et son penchant pour la bière et le Jack Daniel's s'était définitivement confirmé. Il fallait dire que les effets de l'alcool amplifiaient d'une façon si incroyable les sensations que lui procurait la musique, qu'elle ne pouvait résister à la tentation de s'enivrer, quitte à le regretter par la suite. Heureusement pour Lisa, lorsque Mackenzie la déposa devant chez elle à deux heures du matin, elle constata avec soulagement que sa maison était plongée dans le noir le plus total.

« Ouf ! fit-elle en détachant sa ceinture. Pour une fois que ma mère ne m'attend pas de pied ferme pour savoir comment s'est passée ma soirée !

- Tu aurais été dans de beaux draps ! lança Mackenzie en riant. Il aurait fallu que tu enfiles ta robe de soirée pour faire semblant de revenir du bal...

- Mince ! Ma robe de soirée ! s'écria alors Lisa. Je crois que je l'ai oubliée chez toi !

- Elle n'est pas sur la banquette arrière ? »

Perplexe, la passagère se retourna sur son siège pour vérifier les propos de son amie.

« Ah oui, tu as raison ! s'exclama-t-elle en reconnaissant le sac qu'elle avait apporté chez Mackenzie quelques heures plus tôt. Décidément, je perds la tête…

- Tu n'as pas perdu la clé de ta maison, j'espère ?

- Maintenant que tu m'en parles, je ne sais même plus où je l'ai rangée… »

Sur ce, Lisa se mit à fouiller convulsivement toutes les poches de son blouson, sous le regard incrédule de sa camarade.

« Ah, ça y est, la voilà ! s'écria joyeusement Lisa en brandissant sa clé d'un geste victorieux. Finalement, elle était dans la poche de mon jean, là où je la laisse d'habitude.

- Et ben…, commenta Mackenzie d'une voix teintée d'inquiétude. Heureusement qu'on n'a pas cours demain… Je vois mal comment tu aurais pu rester attentive en classe…

- Pas cours demain ? répéta Lisa, comme si elle n'arrivait pas à comprendre ce que cela voulait dire. Ah oui, c'est vrai…, soupira-t-elle alors, en sentant son euphorie retomber d'un seul coup. On est déjà en vacances… »

Et la simple pensée qu'elle ne reverrait pas Mr Bates pendant plus de deux semaines la plongea dans un abattement aussi subit que ne l'avait été sa joie de retrouver la clé de sa maison.


Si Lisa fut particulièrement gâtée pour Noël, son plus beau cadeau fut sans conteste celui que le MIT lui envoya par la poste, et qui n'était autre qu'un tube argenté contenant son certificat d'admission. En vérité, il ne contenait pas que cela, car lorsqu'elle l'ouvrit, elle eut la surprise de faire tomber sur elle une pluie de confettis et de découvrir à l'intérieur tout un tas de goodies, comme des magnets, des ballons gonflables, un poster et… un paquet de nouilles chinoises instantanées. D'abord déconcertée par cet élément pour le moins inattendu, Lisa comprit qu'il devait sans doute s'agir d'un aperçu de ses futurs repas d'étudiante… et elle se mit à rire de bon cœur devant ce trait d'humour particulièrement original.

«Ils ont l'air de bien s'amuser, au MIT ! » songea-t-elle avec gaieté.

Hélas, ce cadeau lui fit aussi réaliser à quel point il allait être dur pour elle de quitter Mr Bates pour aller étudier à près de cinq milles kilomètres d'Evergreen. La nuit du Nouvel An, lorsque les douze coups de minuit sonnèrent le passage à l'année 2018, la première pensée qui lui vint à l'esprit fut qu'il ne lui restait plus que six mois avant de devoir faire ses adieux à son prof de maths. C'était cette année qu'elle allait devoir se séparer de lui. Comment y survivrait-elle ? Elle ne pouvait imaginer son avenir sans lui. C'était impossible. Il était entré trop profondément dans sa vie pour qu'elle puisse accepter de le quitter sans avoir la garantie de le revoir. Mais comment être sûre de garder le contact avec lui après le lycée ? Si elle ne faisait rien, il se contenterait de lui souhaiter une bonne continuation en guise d'adieu, la laisserait partir à l'autre bout des Etats-Unis et ne chercherait sans doute jamais à prendre de ses nouvelles – encore moins à lui donner des siennes. Le temps s'ajouterait à la distance pour achever de les éloigner l'un de l'autre, et Lisa Thompson finirait par n'être plus qu'un lointain souvenir dans la mémoire d'Harold Bates...

Non, il fallait qu'elle agisse. Elle devait prendre son destin en main si elle ne voulait pas perdre à tout jamais l'homme qu'elle aimait.

Pour la nouvelle année, Lisa Thompson n'avait qu'une seule et unique résolution : avouer ses sentiments à Mr Bates avant la fin de sa terminale.


Comme toujours, la rentrée des classes était jour de fête pour Lisa Thompson. En particulier ce lundi 8 janvier 2018, jour que choisit Mr Bates pour rendre à ses élèves de terminale leur devoir sur les suites et les séries numériques. Lisa se souvenait encore de la confusion dans laquelle elle avait essayé de résoudre ses exercices d'analyse, alors que son prof de maths passait dans les rangs pour distribuer des clémentines. Aussi, quelle ne fut pas sa surprise lorsqu'elle découvrit que, malgré la difficulté qu'elle avait eue à se concentrer durant le contrôle, elle était à nouveau parvenue à décrocher la note inespérée de A++ !

« Très bon devoir » la complimenta Mr Bates en posant sa copie sur sa table, ce qui fit instantanément rougir la jeune fille.

Les commentaires qu'il avait écrits dans la marge étaient toujours aussi concis, mais il n'en fallait pas plus pour que Lisa sente son cœur se gonfler de joie en les lisant.

Mr Bates passa sans plus attendre à la correction du devoir, qu'il se chargea de mener lui-même au tableau pour ne pas perdre de temps. Lisa, qui n'avait pas fait une seule faute à ce contrôle, eut ainsi tout le loisir d'admirer son prof dans les moindres détails. Il portait ce jour-là un pantalon d'un blanc immaculé, qui contrastait magnifiquement avec sa chemise noire et sa veste bordeaux à petits carreaux. Un nœud papillon de couleur lie-de-vin, parsemé de minuscules pois blancs, donnait la touche finale à ce costume à la fois élégant et tendance. A en juger par la fraîcheur de sa coupe de cheveux, l'enseignant était manifestement allé faire un tour chez le coiffeur durant les vacances de Noël. En dépit des quelques mèches grisonnantes qui étaient restées au-dessus de sa nuque et au niveau de ses tempes, il semblait avoir rajeuni de quelques années, ce qui atténuait le sentiment de culpabilité que Lisa éprouvait à l'idée d'aimer un homme qui avait certainement plus du double de son âge. Elle suivait avec attention les démonstrations qu'il présentait au tableau et, sans perdre une miette de ses explications, se laissait bercer par le son agréable de sa voix. Une voix calme et rassurante, qu'elle aurait pu écouter pendant des heures et des heures...

« La deuxième partie de l'exercice 1 demandait de montrer par récurrence que, pour tout entier naturel n, le terme u(n) appartient à l'intervalle compris entre 0 et 1. Malheureusement, beaucoup d'entre vous ont oublié qu'un raisonnement par récurrence se faisait en deux étapes, qui sont… ? »

Sur ce, l'enseignant se tourna vers ses élèves et tendit sa main gauche dans leur direction pour les inciter à compléter sa phrase. Hélas, personne ne semblait enclin à lui répondre, et la classe resta plongée dans un silence de plomb, uniquement perturbé par le bruit des stylos grattant le papier. Nombreux étaient les retardataires qui n'avaient pas fini de recopier la première partie de la correction.

« Qui sont ? répéta Mr Bates au bout de quelques secondes, mais cette nouvelle sollicitation n'eut pas plus de succès que la précédente. La première... et... ? »

Lisa fronça légèrement les sourcils, pas sûre de bien comprendre où son prof voulait en venir. D'autres élèves paraissaient aussi intrigués qu'elle, et regardaient l'enseignant d'un air dubitatif.

« Et la deuxième ! » acheva-t-il joyeusement, ce qui provoqua aussitôt des rires d'amusement dans toute la salle.

Lisa, évidemment, ne fut pas la dernière à manifester son hilarité. L'humour de Mr Bates ne cesserait décidément jamais de la surprendre !

« Qui donc peut me rappeler quelle est la première étape ? »

Arthur McFadden brandit son doigt en l'air.

« Arthur ?

- La première étape d'un raisonnement par récurrence s'appelle l'initialisation, répondit le petit génie, fier de montrer à tous l'étendue de ses connaissances.

- Très bien. Et la deuxième ?

- L'hérédité.

- Exactement. Maintenant, qui peut me dire pourquoi plus de la moitié d'entre vous a oublié l'étape d'initialisation ? lança Mr Bates avec une pointe d'agacement. Je vous l'ai pourtant dit à plusieurs reprises : un raisonnement par récurrence ne vaut rien s'il ne commence pas par prouver que la propriété à démontrer est satisfaite au rang 0. Pensez aux dominos ! Si le premier domino ne tombe pas, il n'y a aucune chance que le reste des dominos tombe ! »

Lisa se demanda un bref instant si, en plus de jouer aux échecs, Mr Bates jouait également aux dominos... Ce jeu était tellement désuet que, vu le côté rétro de l'enseignant, cela ne l'aurait pas étonnée.

« Lisa, toi qui as pensé à l'initialisation, peux-tu nous dire comment il fallait procéder ? »

Cette question qui s'adressait à elle fit brusquement sortir la jeune fille de ses pensées.

« Ah, euh… Eh bien… Il… Il fallait juste rappeler que u(0) était égal à 0, balbutia-t-elle après avoir jeté un rapide coup d'œil à ce qu'elle avait écrit sur sa copie et qui lui avait valu une coche rouge dans la marge.

- Tout simplement ! » acquiesça Mr Bates, et le sourire bienveillant qu'il adressa à Lisa fit chavirer son cœur pour tout le restant de la journée.


Une heure après la fin de son cours de maths, alors qu'elle était confortablement assise à sa table habituelle du café Monet's, en train de siroter son chocolat chaud et de déguster sa gaufre aux myrtilles, Lisa repensait encore avec tendresse à la façon dont Mr Bates lui avait souri. Elle qui le trouvait déjà si séduisant lorsqu'il gardait une expression neutre sur son visage, elle ne pouvait définitivement plus le quitter des yeux lorsqu'elle voyait sa figure s'éclairer d'un sourire. Encore moins lorsque ce sourire lui était destiné !

Elle espérait désormais le retrouver au café Monet's, où elle était venue s'installer dès la sortie de son cours d'anglais. Elle savait qu'il passait en général à la bibliothèque avant de venir prendre son café ici, mais depuis la fois où elle l'avait vu rappliquer à sa table pour lui conseiller de la lecture sous le regard inquisiteur de Cyrus, elle préférait ne plus remettre les pieds dans la salle d'études à cette heure-là. Elle craignait trop de voir cette situation embarrassante se reproduire – avec Cyrus ou un autre de ses amis – et de laisser deviner malgré elle la nature de ses sentiments pour Mr Bates.

Le café Monet's lui semblait être un endroit plus sûr, où elle avait moins de chances de croiser ses camarades de classe, et où, à l'inverse, elle était quasi certaine d'apercevoir son prof de maths. En attendant son arrivée, elle avait sorti de son sac le devoir qu'il lui avait rendu en début d'après-midi, et relisait avec amour les remarques qu'il avait écrites à côté de ses démonstrations : « Bien », « Oui », « Bien », « Très bien »... Caressant avec son pouce le A++ qu'il avait entouré en haut de la première page de sa copie, Lisa se mit à imaginer Mr Bates en train de corriger son devoir, tranquillement assis sous sa véranda par un bel après-midi ensoleillé, profitant de la chaleur de sa serre et savourant une bonne tasse de café…

« Ça alors ! Je ne m'attendais pas à te voir ici, Lisa ! » s'écria une voix masculine qui mit brutalement fin aux divagations de la jeune fille.

Celle-ci releva aussitôt la tête pour constater avec effroi que Cyrus venait de faire son apparition dans la salle.

« Cyrus ! s'exclama Lisa d'une voix quelque peu gênée. Moi non plus, je ne m'attendais pas à te trouver au Monet's… »

« C'est d'ailleurs pour ça que j'y suis allée… » ajouta-t-elle en pensée.

« Qu'est-ce que tu fais là ? demanda-t-elle en voyant le garçon rejoindre sa table.

- J'ai rendez-vous à trois heures et demi avec Toby pour travailler sur l'exposé d'histoire que nous a refilé Mrs Flint... « La Grande Dépression »... Franchement, il n'y a pas plus joyeux pour commencer la nouvelle année !

- Ah… Et, euh… Tu ne crois pas qu'en allant à la bibliothèque, vous auriez eu plus de chances de trouver des informations pour préparer votre exposé ? suggéra Lisa, dans l'espoir un peu vain de se débarrasser de Cyrus.

- Sans doute, mais depuis qu'on s'est fait virer par la documentaliste, je ne pense pas qu'il soit très judicieux d'y retourner avant quelques semaines… voire quelques mois.

- Quoi ? Vous vous êtes fait bannir de la bibliothèque ? se récria la jeune fille, comprenant soudain qu'elle aurait pu se rendre à la salle d'études sans le moindre risque de tomber sur Cyrus. Mais depuis quand ? Qu'est-ce qui s'est passé ?

- Oh, c'est juste la documentaliste qui s'est encore mise à péter un câble, le dernier jeudi avant les vacances de Noël… Visiblement, elle n'a pas trop apprécié le débat que Toby et moi avions lancé sur la question de la pizza à l'ananas… Il faut dire que la discussion s'est un peu animée lorsque j'ai affirmé que le seul fruit qui avait sa place sur une pizza, c'était la tomate... Bref, Mrs Sullivan a fini par nous mettre à la porte sous prétexte qu'on faisait trop de bruit et qu'on dérangeait tout le monde… alors qu'il n'y avait quasiment personne dans la salle !

- Je vois…, dit Lisa, qui se demandait si Mr Bates faisait partie des rares individus à s'être trouvés à la bibliothèque à ce moment-là et à avoir assisté à la scène.

- Du coup, Toby a proposé qu'on se retrouve au Monet's pour bosser sur notre exposé. D'après lui, c'est l'endroit idéal pour travailler tout en grignotant…

- Je confirme ! s'exclama Lisa, avant de porter à sa bouche son dernier morceau de gaufre et de le mâcher avec délectation.

- Dans ce cas, je pense que je vais me commander la même chose ! Je peux me joindre à toi ? s'enquit Cyrus en désignant d'un mouvement de tête la chaise inoccupée devant Lisa. A moins que tu attendes quelqu'un ? »

« Non, mis à part Mr Bates, mais je doute qu'il vienne s'asseoir à ma table... » songea la jeune fille, avant de répondre à la place :

« Non, non, vas-y, tu peux t'asseoir... »

Et dire qu'elle avait fait exprès de venir ici pour rester tranquille ! Ce n'était vraiment pas de chance… Mr Bates allait débarquer au Monet's dans quelques minutes, et son arrivée ne manquerait pas d'attirer l'attention de Cyrus, voire d'éveiller chez lui de nouveaux soupçons… Lisa se demanda s'il ne valait mieux pas qu'elle s'en aille au plus vite...

« Waouh ! s'écria alors son ami en se penchant sur la copie de maths qu'elle avait laissée sur la table. A++ ? C'est bien la première fois que je vois une telle note ! Surtout venant d'un prof de maths... Tu lui as tapé dans l'œil, ou quoi ? »

« Si seulement… » pensa Lisa avec un petit sourire en coin désabusé.

« Bah, fit-elle en haussant les épaules. C'est juste parce qu'il a mis A+ à Arthur McFadden et qu'il a trouvé mon devoir un peu meilleur que le sien… Ce n'est pas la première fois qu'il fait ça !

- Pas la première fois ? répéta Cyrus, estomaqué. Combien de A++ est-ce qu'il t'a mis depuis que tu l'as comme prof ?

- Euh… Beaucoup…, avoua Lisa en se grattant la tête d'un air embarrassé.

- Ça veut bien dire qu'il t'a à la bonne ! Tu es sûre que ça ne cache pas quelque chose ?

- Qu'est-ce que ça pourrait bien cacher ? s'interloqua Lisa qui sentit ses joues s'embraser d'un seul coup. Je ne vois vraiment pas ce que tu insinues…

- Moi, je crois que si ! lança Cyrus en lui faisant un clin d'œil. Sinon, tu ne serais pas devenue aussi rouge !

- Oh, c'est normal, ça ! C'est le chocolat chaud qui me fait toujours cet effet-là !

- Ah oui ? s'exclama Cyrus qui, de toute évidence, n'y croyait pas une seule seconde. Je pensais plutôt que c'était le fait de parler de ton prof de maths… Il s'appelle comment, déjà ? Mr Gates ?

- Mr Bates, corrigea Lisa avec un brin de contrariété – elle ne supportait pas qu'on écorche le nom de l'homme qu'elle aimait.

- Ah, c'est vrai. Tu me l'avais dit, l'autre fois, lorsqu'il était venu te parler à la bibliothèque… D'ailleurs, je me demande s'il y est, en ce moment… Il est peut-être en train de t'attendre ?

- Pourquoi est-ce qu'il m'attendrait ?

- Je ne sais pas, moi… A chaque fois que je te croisais à la bibliothèque, il était toujours assis à quelques tables de la tienne… Oh ! fit alors Cyrus, comme s'il venait d'avoir une illumination. A moins que ce ne soit toi qui l'attendais là-bas ?

- Moi ? se récria Lisa. Mais pourquoi est-ce que j'aurais été attendre mon prof de maths à la bibliothèque ? Si j'y allais, c'était simplement pour y faire mes devoirs !

- Et aujourd'hui ? demanda Cyrus d'un air malicieux. Pas de devoirs ? Ou pas de Mr Bates ? »

Désemparée, Lisa regarda autour d'elle comme pour chercher de l'aide. Ses yeux se posèrent instinctivement sur l'issue de secours au fond de la salle, et elle eut une envie soudaine de s'y précipiter pour s'enfuir. Tout ce qu'elle avait redouté était en train de se produire, sans même que Mr Bates ait eu besoin de pointer le bout de son nez… Pourquoi diable avait-elle laissé traîner son A++ sur la table ? Jamais Cyrus ne se serait mis à lui parler de son prof de maths si elle avait été moins négligente ! Maintenant, il s'amusait à lui poser des questions dignes de la Gestapo et elle croyait vivre un véritable cauchemar... Que dirait-il lorsqu'il verrait Mr Bates pousser la porte du Monet's ? A tous les coups, il comprendrait que Lisa avait préféré l'attendre ici plutôt qu'à la bibliothèque, et toutes ses suppositions se trouveraient confirmées... Si elle voulait lui prouver qu'elle n'était pas venue au Monet's pour y croiser son prof de maths, elle devait à tout prix se sauver avant son arrivée.

« Il faut que je te laisse, mon bus passe dans cinq minutes, déclara-t-elle sans ambages, avant de ranger sa copie dans son sac.

- Quoi ? Tu t'en vas déjà ? s'étonna Cyrus. Mais tu n'as même pas fini ton chocolat chaud !

- Il est trop chaud, justement ! Si j'attends qu'il refroidisse, je vais louper mon bus » expliqua la jeune fille en se levant de table.

Cela lui faisait mal au cœur de laisser plus de la moitié de sa tasse de chocolat – surtout pour aller attendre un bus qui, au lieu de passer dans cinq minutes, passait dans une demi-heure – mais elle n'avait guère d'autre choix que d'accepter ce sacrifice, si elle voulait avoir une chance de se tirer d'affaire.

« C'est moi qui te fais fuir ? s'exclama Cyrus. Désolé, je n'avais pas l'intention te mettre mal à l'aise ! »

« Trop tard » pensa Lisa en enfilant son manteau.

« Je dois vraiment y aller, lança-t-elle d'un ton sans réplique. Bon courage pour ton exposé. »

Sur ce, elle passa son sac en bandoulière sur son épaule et se dirigea d'un pas ferme vers la sortie du Monet's. Hélas, elle n'eut pas plus tôt fait cinq mètres qu'elle entendit la voix de Cyrus s'écrier derrière elle :

« Eh, Lisa ! Tu as oublié ton téléphone portable ! ».

La jeune fille se retourna sans s'arrêter de marcher et vit son camarade en train de brandir son smartphone.

« Quelle cruche ! » se dit-elle alors, et ce fut à cet instant précis qu'elle heurta de plein fouet la personne qui arrivait en face d'elle.

Le choc fut si violent qu'elle rebondit en arrière et dut se raccrocher à une chaise pour ne pas perdre l'équilibre. Elle crut mourir sur place lorsqu'elle s'aperçut que l'individu qu'elle venait de percuter n'était autre que Mr Bates.

« Pa… Pa… Pardon ! balbutia-t-elle en rougissant jusqu'aux oreilles. Je suis tellement navrée ! Je… Je ne vous ai pas fait mal ?

- Du tout. Et toi ? Rien de cassé ? demanda l'enseignant d'une voix soucieuse.

- Non, non, tout va bien ! » le rassura Lisa qui, même si elle s'était retrouvée avec le nez cassé, ne s'en serait pas formalisée.

Naturellement, face à la carrure solide de Mr Bates, le petit gabarit de Lisa n'avait pas dû causer sur lui beaucoup plus d'impact que celui d'un moustique s'écrasant contre un pare-brise.

« Tant mieux » dit Mr Bates avec soulagement, avant de reprendre son chemin vers le comptoir.

Encore toute chamboulée par ce qui venait de lui arriver, Lisa pivota sur elle-même et posa son regard sur Cyrus. Comme il fallait s'y attendre, le garçon n'avait rien manqué de la scène, et il était maintenant plié en deux de rire sur sa table. Rouge de colère et de honte, Lisa serra les poings avec rage et marcha droit vers son camarade. Elle était tellement furieuse contre lui qu'elle ne lui adressa même pas la parole, et se contenta de récupérer son portable avant de le fourrer dans la poche de son manteau. Profitant du retour forcé de Lisa à sa table, Cyrus lui lança alors entre deux gloussements de rire :

« Tu ne lui as peut-être pas tapé dans l'œil, mais en tout cas tu ne l'as pas loupé ! »


Lisa ne ferma pas l'œil de la nuit. Certaine que Cyrus avait fini par deviner son secret, tourmentée à l'idée qu'il puisse aller tout raconter à ses copains du lycée, elle ne cessait de se tourner et de se retourner dans son lit sans parvenir à trouver le sommeil. Des scénarios tous plus terrifiants les uns que les autres se dessinaient dans son esprit angoissé : et si jamais Cyrus avait déjà tout balancé sur les réseaux sociaux ? Et si jamais la rumeur s'était déjà propagée et que tous les élèves du lycée Liberty savaient désormais que Lisa Thompson était folle amoureuse de son prof de maths ? Comment réussirait-elle à retourner en cours le lendemain matin sans craindre de subir les moqueries de ses camarades ? Finirait-elle par connaître le même sort qu'Hannah Baker ?


Cela faisait bien longtemps que Lisa ne s'était pas rendue à l'école avec la boule au ventre. En vérité, la dernière fois qu'elle avait autant appréhendé d'aller en classe remontait à l'époque du collège, certainement à un de ces jours funestes où elle avait dû passer toute seule au tableau pour présenter un exposé, ou bien passer toute seule sur le tapis de gymnastique pour présenter un enchaînement. Depuis qu'elle était au lycée – et qu'elle avait arrêté le sport –, son anxiété avait totalement disparu, et sa rencontre avec Mr Bates lui avait même donné le goût d'aller en cours. Aujourd'hui, cependant, Lisa Thompson descendit du car scolaire avec un nœud à l'estomac. Elle qui d'habitude s'empressait de franchir le portail du lycée, elle s'y dirigea cette fois-ci en traînant les pieds, comme la plupart des autres élèves autour d'elle. Elle s'apprêtait à vivre l'une des pires journées de sa vie, et pourtant...

Quel ne fut pas son soulagement lorsqu'elle traversa la cour et le couloir principal du lycée en constatant que personne ne se retournait sur son passage pour la regarder bizarrement ! Elle semblait toujours aussi transparente que les autres jours, ce qui pour une fois ne la dérangeait pas le moins du monde. Elle parvint jusqu'à son casier sans encombre, et finit par se demander si ses camarades ne faisaient pas exprès de cacher leur jeu pour mieux la discréditer dans son dos… Mais n'était-ce pas plutôt elle qui devenait parano ?

Après tout, Cyrus n'avait peut-être rien répété à personne... Si Lisa lui avait fait un peu plus confiance, jamais elle ne se serait tracassée de la sorte. Elle ne savait d'ailleurs si elle devait aller le trouver pour lui demander expressément de garder le silence, ou si au contraire elle devait l'éviter… Un dilemme qu'elle n'eut même pas à résoudre, car ce fut Cyrus qui vint le premier à sa rencontre.

« Quoi de neuf ? » lança le garçon, alors que son amie ouvrait tout juste la porte de son casier.

Lisa se retourna en sursaut. Comment diable Cyrus faisait-il pour apparaître pile au moment où elle pensait à lui ? Si seulement cela pouvait marcher aussi avec Mr Bates !

« Oh… Euh… Rien de nouveau depuis qu'on s'est vus hier après-midi…, répondit la jeune fille, dont la voix hésitante trahissait son malaise.

- Tu n'as pas l'air dans ton assiette… Tu es sûre que ça va ?

- Bof… Ça pourrait aller mieux si je n'avais pas passé une nuit blanche…

- Quoi ? Toi aussi tu avais une dissertation d'anglais de cinq pages à rendre pour aujourd'hui ? Je ne me suis pas couché avant quatre heures du matin pour pouvoir la terminer !

- Non, ce n'est pas ça… C'est juste qu'à force de me faire du souci, je n'ai pas réussi à m'endormir…

- Du souci pour quoi ? s'inquiéta Cyrus.

- A propos de ce qui s'est passé hier au Monet's…, avoua Lisa en baissant la tête pour cacher son embarras.

- Ah ! Ta collision avec ton prof de maths ? Bah ! Il ne faut pas t'en faire pour ça ! Je suis sûr que tu ne lui as pas fait mal ! Et puis, ça aurait pu être pire… Imagine, si tu avais renversé sur lui quelque chose ? Ton chocolat chaud, par exemple ! Il était très bon, d'ailleurs... Je me suis permis de le finir, en attendant Toby.

- Tu ne lui as rien raconté, j'espère ?

- Ça ne risque pas ! Dès qu'il est arrivé, il s'est mis directement à me parler de sa nouvelle bécane, et je n'ai pas pu en placer une ! Il était tellement excité qu'il a fini par me faire faire un tour sur son bolide et on a passé l'après-midi à sillonner la campagne !

- Mais vous ne deviez pas travailler sur votre exposé d'histoire ?

- Si, c'est pour ça qu'on s'est redonné rendez-vous au Monet's cet après-midi ! Tu veux venir avec nous ?

- Pas vraiment, non…

- Pourquoi donc ? s'étonna Cyrus. Il y a de grandes chances que Mr Bates soit là-bas, lui aussi !

- Chuuut ! fit alors Lisa en regardant autour d'elle d'un air paniqué.

- Oh, ne t'inquiète pas ! la rassura Cyrus. Les autres font tellement peu attention à nous qu'ils ne risquent pas de nous entendre ! Et puis, ton secret est bien gardé, avec moi. Tu peux me faire confiance.

- Vraiment ? demanda Lisa, comme pour s'assurer de la franchise du garçon.

- Vraiment, certifia celui-ci. C'est à ça que servent les amis, non ? »