Nouveau chapitre aujourd'hui, et mine de rien, on approche petit à petit de la fin. En effet, je n'ai pas souhaité faire de cette fic quelque chose de très long. C'est l'histoire d'une passion fulgurante, après tout.
Un immense merci pour vos messages et vos reviews, vous êtes des anges. Bonne lecture à vous.
Chapitre 11
La morsure du serpent
— Marcus nous ferait toutes les deux tuer s'il venait à l'apprendre.
Isaura ne répond pas à sa sœur de lait, se contentant de prendre une nouvelle gorgée du breuvage fumant préparé par Brangien. Le goût, bien que fort, n'est pas si mauvais, mais elle peine tout de même à s'y habituer.
— Mais ce n'est pas la seule chose qui nous ferait mériter la mort, ajoute Brangien, le ton plus amer encore.
Isaura ferme les yeux et termine la boisson, priant furtivement pour qu'elle continue à être efficace. Mais à quelle divinité, à quelle force l'adresse-t-elle ? Sans doute pas à son dieu, qui préfèrerait sans doute la foudroyer sur place plutôt que lui accorder un tel désir.
— Je ne crois pas que ce soit la bonne solution, je le répète, Isaura.
— Je ne veux plus parler de cela, je te l'ai dit.
— Mais si vous portiez l'enfant de Marcus, lui qui désire tant un fils, tout serait bien plus simple. Vous feriez ce qu'on attend de vous et... Isaura, vous jouez un jeu tellement dangereux.
Isaura sait tout cela. Elle sait que donner un héritier à son mari lui apporterait une sécurité dont elle aurait bien besoin, car c'est tout ce qu'on attend d'elle. Elle sait qu'on s'impatiente autour d'elle, qu'on chuchote à propos de son ventre vide. Elle sait aussi que porter cet enfant la soulagerait des visites conjugales de Marcus, qu'elle supporte de moins en moins.
— Je ne peux pas, Brangien.
— Vous pouvez, vous ne voulez pas, corrige Brangien, sévère.
— Si tu veux, répond Isaura, désireuse de mettre fin à cette conversation.
Brangien ne peut-elle pas comprendre ? Ou ne le veut-elle pas, elle non plus ? Isaura ne peut pas donner ce fils à Marcus, c'est impossible. Comment le pourrait-elle, alors qu'elle supporte à peine sa présence, son souffle à côté d'elle ? Elle haïrait cet enfant avant même qu'il ne vienne à naître.
— Alors qu'allez-vous faire ? Continuer à user de tous ces stratagèmes pour éviter de tomber enceinte ? Et si cela survient quand même ?
Brangien a peur qu'elle lui demande de lui donner de quoi tu se débarrasser de l'enfant, elle le sait. Isaura ressent une furieuse envie de vomir, et elle frissonne. Elle donnerait tant pour ne pas être là, dans cette immense chambre si richement décorée. Les femmes peintes sur les fresques des murs l'observent et la jugent, elle le voit bien. Chaque soir, elle s'endort sous leurs regards outragés.
Donner un enfant à Marcus, c'est renoncer à Tristan. Elle ne peut prendre le risque de porter l'enfant de son amant, de donner un bâtard comme héritier à ce pauvre Marcus. Mais comment cesser cette folie maintenant, alors qu'elle a déjà tant essayé, et avec si peu de succès ? Chaque pas qu'elle fait pour s'éloigner de lui l'en rapproche un peu plus, tant elle souffre de son absence. Perdre Tristan, c'est se perdre aussi.
— Vous n'allez pas bien Isaura, et vous déraisonnez.
Isaura la regarde longtemps sans savoir quoi lui répondre pour la rassurer. Elle sait bien qu'elle court à sa perte, que rien ne sortira de bon de tout cela. Isaura ne dort presque plus. Ses nuits sont peuplées de cauchemars. Tristan y est étendu sur le sol, mort, blafard, les yeux désespérément vides alors qu'elle essaie de capter son regard. Chaque nuit, elle croit sentir sa peau froide contre la sienne, alors que son propre cœur semble s'arrêter. Elle voit son reflet dans les yeux sans vie de Tristan, et elle s'y voit mourir.
— Isaura ?
Comme Dieu est injuste, d'avoir placé tant d'amour sur son chemin pour l'en priver. Ah, si Tristan était sien, et qu'elle était sienne, rien que sienne, comme elle serait fidèle, comme elle serait heureuse ! Elle l'aimerait sans crainte, avec la simplicité des gens heureux. Mais elle est condamnée à brûler pour un amour interdit, à se noyer chaque jour un peu plus pour quelques étreintes et à s'enterrer dans une vie sans douceur.
XXXX
— Ces attaques pictes sont désolantes pour Rome... Sans compter qu'elles affectent nos affaires de manière non négligeable.
Son verre de vin à la main, les joues rouges, un air supérieur au visage, Andretus insupporte une fois de plus Isaura.
— J'ai de bonnes relations avec la plupart des bretons, ils continueront de laisser passer nos convois.
— Les routes ne sont pas sûres, et bonnes relations ou non, c'est malheureusement mauvais pour le commerce. Mais nous avons bien de la chance que tu sois si fin diplomate Marcus, et aussi respecté dans la région.
Andretus est toujours flatteur. Il est comme un serpent qui chuchoterait toujours à l'oreille de Marcus. Andretus s'est rapidement rendu indispensable à son époux, qui ne jure que par lui et se passe rarement de sa compagnie.
— De nombreux chefs bretons ont beaucoup à y perdre eux aussi, explique Marcus.
— Ils se prétendent incorruptibles, tout à leur entreprise de se libérer des romains. Mais leurs principes ont un prix, pour peu qu'on soit prêt à les acheter, comme tous les païens.
— En quoi sont-ils plus corruptibles que les chrétiens ?
Peut-être a-t-elle bu un peu trop vin, car Isaura se retrouve elle-même surprise d'aller piquer ainsi Andretus. Marcus la regarde avec un air curieux, sans doute trop surpris pour être réprobateur. Il faut dire qu'elle parle rarement, et jamais sans y avoir été invitée. Mais elle ne supporte pas Andretus, et à le voir ainsi, bedonnant, si confortablement installé à leur table, répandant son venin, elle sent son amertume s'unir aux effets de l'alcool et lui donner du courage.
— Ce sont des païens, répète Andretus, sans comprendre, amusé.
— Certes. Mais aiment-ils leurs divinités et leurs traditions avec moins de ferveur que nous ? S'ils sont moins instruits, en sont-ils moins sincères ?
Elle sent que si on la laisse parler, on ne pense pas moins qu'elle devrait peut-être se taire avant d'aller trop loin. Elle n'est qu'une tout juste femme, pas même mère, une jeune fille qui ne devrait pas interrompre ainsi un homme pour lui tenir tête.
— C'est simplement qu'en entrant dans cette maison, j'ai vu la confiance de Marcus envers certains païens. Si je n'y ai guère été habituée durant mon enfance, j'aime à croire qu'il a raison d'accorder autant d'estime à des hommes comme les chevaliers d'Artorius, par exemple. Ils sont païens, et semblent parfois brutes et peu éduqués, mais je crois que pour rien au monde ils ne trahiraient leur chef chrétien et romain.
Sagement, Isaura se tourne vers son époux, qui hoche la tête, se montrant d'accord avec elle.
— Ferais-tu plus confiance à un païen qu'à un romain, Marcus ? Tout de même, ne préfèrerais-tu pas confier ce que tu as de plus précieux à nos semblables ? insiste Andretus.
— D'instinct, oui. Mais certains hommes, comme le chevalier Tristan, me sont devenus des amis chers, et j'ai toute confiance en eux. Ils m'ont sauvé la vie, et ont escorté Isaura jusqu'ici en faisant passer sa vie avant la leur. Quel chrétien serais-je si je n'accordais pas ma confiance à de tels hommes ?
— Un chrétien prudent, plaisante Andretus.
Isaura a l'impression de recevoir un violent coup dans l'estomac alors qu'elle entend Marcus parler de Tristan. Elle hait cet affreux sentiment de culpabilité qui s'empare d'elle, au moins autant qu'elle se déteste elle-même. Et pourquoi faut-il que Marcus soit si juste ? Tout serait tellement plus simple si elle pouvait le détester un peu pour ce qu'il est.
De la haine, Isaura en ressent encore quand plus tard, Marcus la rejoint une nouvelle fois dans sa chambre. Son ventre se tord de rage alors qu'il la regarde avec envie, se promenant dans la pièce en lui disant qu'il aime la manière dont elle a fini de la décorer.
— C'était un dîner très agréable, n'est-ce pas ? lui dit-il alors qu'elle retire ses bracelets.
Isaura ne répond pas, elle ne l'a pas entendu. Elle ne pense qu'à essayer de respirer le plus calmement possible pour calmer cette angoisse qui l'envahit et l'engourdit. En réalité, elle est toujours là, sournoise, l'empoisonnant petit à petit. Mais parfois, comme maintenant, elle l'assaille, sans crier gare, avec assez de force pour lui faire perdre pied avec la réalité.
— Isaura ?
En sentant la main de Marcus sur son poignet, elle sursaute. Son époux la regarde avec une inquiétude sincère, un air presque paternel. A nouveau, elle essaie de contrôler sa respiration, ses pensées.
— Pardonne-moi, j'étais ailleurs. Que disais-tu ?
— Je disais que ce dîner était agréable.
— Oui, c'est vrai. Andretus et ses compagnons sont d'une compagnie plaisante, ment-elle.
— Je suis heureux que tu les apprécies. Après tout, il est agréable d'avoir des invités dans cette maison, alors que nous sommes si loin de tout.
— Oh, tu sais, j'ai été très peu habituée à la vie mondaine.
— Il est vrai que ton père a toujours vécu de manière très isolée à cause du comportement de ta mère. Mais je n'aime guère l'idée que tu sois condamnée à la seule compagnie de Brangien, qui, aussi fidèle qu'elle soit, demeure une servante.
— La solitude ne me dérange pas.
— Tu m'inquiètes, pourtant. Je te trouve parfois un air bien triste, et tu es souvent ailleurs, comme tu dis. Je crois qu'un peu de compagnie te ferait du bien.
Isaura n'apprécie pas les femmes qu'elle a l'occasion de rencontrer ici jusqu'à présent. Toutes à leur devoir d'être de bonnes épouses, elles ne sont que l'écho de ses peurs secrètes. En leur présence, elle se sent plus mal encore, terrifiée à l'idée que l'une d'entre elles découvre sa vraie nature.
— Cela fait un moment que je pense à faire venir ma sœur Julia ici. Tu la consoleras de son veuvage, et elle te tiendra compagnie. Ne serait-ce pas plaisant pour toi, d'avoir une sœur auprès de toi ?
Le cœur d'Isaura s'arrête. Il ne lui faut que quelques secondes pour comprendre combien cette décision pourrait lui être catastrophique. Marcus ne lui offrirait pas une sœur, mais un obstacle de plus pour l'empêcher de voir Tristan. Rien qu'à cette idée, elle étouffe déjà.
— Ne voulais-tu pas la remarier rapidement ? Quel époux pourrais-tu lui trouver ici, alors que ton autre sœur s'efforce déjà de lui présenter de bons partis sur le continent ? tente-t-elle, s'efforçant de rester la plus sereine possible.
— Andretus souhaite s'installer dans la région définitivement et se remarier. Je crois qu'il serait un bon choix pour elle.
Tout à l'intérieur d'Isaura se glace, alors qu'elle voit déjà sa vie lui échapper. Alors qu'elle est déjà moins libre de ses mouvements avec Andretus dans cette maison, quand sera-t-il avec la présence constante de la sœur de Marcus ? Son mari ne tarit pas d'éloges sur sa sœur. Elle est pieuse, aimante, généreuse, vertueuse. Elle sera comme un chaperon pour Isaura, c'est certain.
— Ce serait une très bonne chose pour notre famille comme pour Andretus. Et cela renforcerait nos liens. Oui, ce serait très bien pour nos deux familles, continue Marcus, sans voir qu'Isaura est devenue blême.
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— Je n'aime pas cet Andretus. Il ne m'inspire pas confiance. Marcus semble lui faire une confiance aveugle...
— Peut-être t'écouterait-il, si tu lui faisais part de tes doutes.
— Isaura, j'ai peut-être l'amitié de Marcus, mais je ne suis pas romain pour autant. Je n'ai pas d'avis à donner sur ses relations d'affaires, encore moins s'il les estime assez pour envisager un mariage avec sa sœur... Mais enfin, pourquoi pleures-tu ?
Tristan ne comprend pas. Il n'a pas peur. Il est trop téméraire, trop habitué à affronter sa peur sur les champs de bataille, et trop désireux de ne voir que ce qu'il veut voir. Il prétend que ce n'est pas si grave, balaie ses doutes d'un revers de la main et de quelques plaisanteries.
— Quelqu'un finira forcément par comprendre... Et que se passera-t-il alors ? Marcus te fera tuer, c'est certain. Et moi...
— Personne ne se doute de rien pour l'instant. Et nous serons plus prudents encore, voilà tout.
— Mais...
— Mais quoi, Isaura ? Que veux-tu faire ? Arrêter tout cela ? N'être que la femme de Marcus jusqu'à la fin de ta vie ? Ce n'est pas ce que tu veux, tu le sais très bien.
Les yeux noirs de Tristan sont en colère. Le chevalier est de plus en plus jaloux, irraisonnable. Il est rongé par l'amertume, il détourne les yeux quand il croise Isaura au bras de son époux. Parfois, on dirait qu'il lui en veut. Mais que peut-elle faire ? Bien sûr qu'elle voudrait ne lui appartenir qu'à lui, alors même que son sang, qui lui semblait jusque là figé, reprend vie maintenant qu'il la touche.
— J'ai peur Tristan, c'est tout.
— La peur rend prudent, et c'est bien ce qu'il nous faut. Ne pense plus à cela, désormais.
Tristan s'empare d'elle toute entière, encore une fois. Quand tout son corps semble vouloir résister aux assauts de Marcus, il répond à celui de Tristan avec une spontanéité déconcertante. Isaura ne pense plus, elle est sienne, elle est vivante, elle respire à nouveau. Où est passée l'innocente jeune fille qui rougissait à l'idée de partager son lit avec un homme ? Isaura embrasse, frissonne, caresse, danse, s'essouffle, sans la moindre hésitation. Elle non plus, elle n'a pas peur.
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— Belle journée, n'est-ce pas ?
Surprise, Isaura manque de lâcher la fleur qu'elle était en train de couper. A côté d'elle, Brangien s'empresse de saluer Andretus et de s'éloigner de quelques pas.
— C'est vrai, dit-elle simplement, s'attendant à ce qu'il s'éloigne rapidement.
— Le soleil est rare sur cette île.
Isaura hoche la tête et sourit poliment, reprenant sa tâche. Mais Andretus ne s'éloigne pas, et l'observe avec une attention qui achève de la mettre mal à l'aise. En réalité, c'est tout à fait inconvenant. Le marchand la détaille, et dans ses yeux, Isaura voit passer une lueur de convoitise, qu'il s'empresse de faire disparaître.
— Vous vous plaisez donc, dans cette maison, auprès de Marcus ?
— Où pourrais-je me plaire ailleurs qu'auprès de mon mari ?
— Habile réponse, dit Andretus avec un rire léger.
Isaura est mal à l'aise. D'ordinaire, on ne commente pas la ruse de ses paroles, on se contente de les approuver. Elle a appris à réciter son supposé bonheur, sans que personne n'ait l'idée d'y trouver à redire.
— Vous semblez vous être faite à la vie au Mur, c'est vrai. Il semblerait même que vous vous soyez faite des amis très chers.
— Brangien est ma sœur de lait, elle a toujours fait partie de ma vie, précise Isaura.
— Oh non, je parle de ces chevaliers païens que Marcus et vous portez en si grande estime. En particulier le chevalier Tristan, n'est-ce pas ?
— Il est un homme cher à Marcus, c'est vrai, et je l'apprécie à la valeur qu'il a choisi de lui donner.
Le cœur d'Isaura s'accélère, et son souffle est plus difficile. Les yeux d'Andretus semblent encore plus narquois tout à coup.
— Oui, bien évidemment. Ah, vraiment, beauté, intelligence, vertu, Dieu donne rarement toutes ces qualités à une femme. Combien de chances Marcus avait-il de vous trouver ?
Isaura ne respire plus. Il sait, elle l'entend, elle le voit. Andretus a le triomphe discret de ceux qui veulent vous piéger.
L'étau se resserre donc autour des deux amants. Dans plusieurs textes autour de la légende, des nobles proches de Marc (et intéressés par le pouvoir), complotent contre Tristan et Iseult, jaloux de la tendresse de Marc envers son neveu, et cherchent à révéler leur liaison.
J'ai une tendresse toute particulière pour Isaura, enfermée dans une prison dorée et dans une relation aussi tragique.
A tout bientôt, bises !
