* renvoie à Porcelaine, ** renvoie à Jusqu'ici tout va bien, *** renvoie aux deux.
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Chapitre 11
Elle découvrit avec jubilation que la voiture était équipée d'une sono hors du commun. Les styles musicaux qui y étaient stockés étaient si variés qu'elle soupçonna Néro de les avoir enregistrés tout spécialement pour elle, en ignorant ce qu'elle préférait. Ce type apparaissait définitivement dingue. Il lui laissait ce bolide hors de prix en sachant qu'elle la conduirait à une vitesse excessive. Et même si il pouvait se permettre de mépriser l'argent, on ne s'achetait pas ce genre de voiture sans lui vouer un attachement particulier.
En roulant bien au-delà de la limite, sur une route de campagne qui fuyait la ville, Bra se demanda pourquoi il était aussi assidu à son égard. La raison la plus tentante pour son égo, au premier abord, était bien sûr qu'il subissait l'effet de sa beauté lumineuse et de son esprit brillant.
Mais en réfléchissant plus sérieusement, elle réalisa qu'ils s'étaient rencontrés deux fois. Brièvement. Oh, et bien sûr, il y avait eu le lycée. Mais Bra n'en gardait aucun souvenir. Peut-être alors, rêvait-il secrètement à elle depuis son adolescence et en la revoyant par hasard dans le bar l'autre soir, tous ses espoirs enfouis auraient refait surface. Elle sourit. Ce scénario romantique lui convenait bien. Sauf qu'elle n'arrivait pas à se remémorer l'avoir seulement croisé à l'époque. Ils n'avaient pas dû avoir trop de cours ensemble. Et il n'aurait jamais tenté de l'approcher ?
Alors, c'était peut-être un psychopathe. Comme dans les films où le Prince charmant finit par poursuivre la pin-up avec un couteau, après avoir éliminé son chat et toute sa famille. Peu de risque que Néro élimine sa famille, quelle que soit l'arme qu'il choisisse. Et elle n'avait pas de chat. De toutes les manières, elle l'attendait avec son couteau minable, il aurait des déconvenues, si c'était ça.
Ou alors, il était tellement blasé par sa vie facile et creuse, qu'il avait aimé la résistance farouche qu'elle lui opposait. Bra avait déjà rencontré ce genre de gars qui ne vibrait que pour la difficulté et considérait les filles comme du gibier. Cette explication-là lui sembla plus rationnelle, bien qu'elle ne corresponde pas spécialement à ce qu'elle avait pu voir de la personnalité de Néro. Quoiqu'il en soit, si c'était ça, Bra saurait être sur ses gardes. Mais elle aimait le défi et pouvait être joueuse aussi. Elle commencerait pas ne pas mettre les pieds à la petite fête.
Elle eut un petit rire au volant de la voiture en y pensant. Elle réalisa qu'elle avait faim. Elle reprit la direction de la ville.
Elle se fit la réflexion qu'elle aurait dû se prendre un appartement. Sa mère ne manquerait pas de remarquer la voiture si elle ne prenait pas ses précautions. Et elle poserait des questions. Elle ne penserait pas à mal mais ça bassinerait Bra, à coup sûr. Comme l'œil désapprobateur de son père quand il avait ouvert la porte à Néro. Elle n'osait même pas imaginer le film qui avait pu se dérouler dans sa tête à son sujet.
Elle aimait ses parents mais elle vivait sans eux depuis quatre ans et elle aspirait à pouvoir rentrer à l'heure qu'elle voulait, dans l'état qu'elle voulait et recevoir qui elle voulait, sans avoir à affronter ni l'inquiétude de sa mère, ni le jugement muet de son père.
Elle s'arrêta dans une cafétéria modeste à la périphérie de la ville. Sans le savoir, elle avait en réalité choisi cette cafétéria-là, dont elle ignorait que, quelques années auparavant, Trunks y avait emmené Goten pour une petite explication à cœur ouvert *. Celle-là, dont elle ignorait que Goten, qui n'habitait pas très loin, continuait à la fréquenter. Et elle l'avait trouvé là en train de manger avec sa copine.
Elle avait vu la fille dès l'entrée. Sa chevelure flamboyante ne passait pas inaperçue. Elle lui faisait face, tandis que Goten, attablé avec elle, lui tournait le dos.
Bra avait eu un mouvement d'arrêt et pensa immédiatement à faire demi-tour pour ressortir discrètement. Mais la voiture, elle, était voyante, surtout dans un endroit pareil, et elle s'aperçut que tout le monde l'observait depuis qu'elle était entrée dans le parking.
La plupart des mangeurs avait les yeux rivés, soit sur le bolide à l'extérieur, soit sur elle qui arrivait benoitement en comptant son argent. Evana était de ceux qui la regardait, elle. Leurs yeux se croisèrent et Bra sut qu'il était trop tard pour tout.
- Bra ! appela Evana avec un geste de la main.
Privée d'échappatoire, Bra figea un sourire et s'avança vers leur table en s'efforçant d'éviter le regard de Goten qui s'était tourné vers elle.
- Bonjour, vous mangez en amoureux ? Je suis juste passée prendre un morceau, annonça-t-elle.
- Tu nous déranges pas, installe-toi donc avec nous, proposa Evana, toujours souriante.
Bra tressaillit. Cette fille ne pouvait pas avoir envie qu'elle s'installe avec eux et c'était très dangereux de croire que sa présence ne les dérangerait pas. Soit elle était débile, soit elle était sadique. Les deux. Bra bredouilla un instant, sans trouver d'argument valable pour refuser.
Elle finit par prendre place à côté d'Evana, en face de Goten. Quoiqu'il n'en laisse rien paraître, elle le sentait aussi tendu qu'elle. Evana héla le serveur.
- C'est à toi cette bagnole ? finit par demander Goten.
Il l'avait reconnue au premier coup d'œil. C'était la voiture dont elle était descendue devant la Capsule tandis qu'il se planquait misérablement dans les plantes. La voiture du mec qui tentait des choses sans permission.
- On me l'a prêtée, répondit-elle simplement avant de passer commande au serveur qui attendait avec son bloc-note.
« Je suis pressée » ajouta-t-elle, après avoir énuméré ce qu'elle voulait. Elle était surtout pressée de repartir et Goten et elle comprirent exactement le sens de sa phrase. Evana peut-être aussi.
- T'as des amis sympas pour te prêter ce genre de caisse, dis-donc, souligna Evana qui admirait l'engin au travers de la baie vitrée.
- Bra aime les grosses cylindrées, expliqua Goten.
Bra écarquilla les yeux, incertaine du sens des mots qu'il venait de prononcer.
- C'est pas vrai ? demanda Goten avec un demi-sourire.
- J'aime les voitures, précisa-t-elle avec une mauvaise humeur contenue.
- Une vraie princesse, hein ? Tu sais que tout le monde l'appelle princesse, tu vois pourquoi ? reprit Goten à l'attention d'Evana.
- Princesse, c'est vrai ? A son âge….
- Bra est restée une petite fille dans l'âme, coupa Goten.
Bra baissa les yeux. Chacune de ses paroles, chacun des sous-entendus lui paraissaient calculés pour la blesser, même si Evana ne pouvait saisir le contenu exact des messages. Bra se sentait d'autant plus blessée qu'elle s'apercevait que Goten n'avait jamais été physiquement si proche d'elle depuis les trois dernières années. Elle avait même l'impression de sentir son odeur malgré les effluves de friture qui filtraient depuis la cuisine.
Et le soleil rasant du début de soirée qui tombait sur la table, semblait s'amuser à illuminer le visage de son ancien amant. Quand le serveur posa l'assiette sous son nez, son estomac tordu s'était définitivement rendu inaccessible à toute nourriture.
Evana continuait de faire des commentaires sur la voiture mais sa conversation résonnait comme un bruit de fond dans le crâne de Bra. Elle joua un instant avec la nourriture du bout de la fourchette et se força à prendre une bouchée pour donner le change.
Quand elle finit par relever la tête, elle s'aperçut que Goten la fixait silencieusement. Il répondait de temps à autres laconiquement à Evana mais regardait Bra.
Un instant, ce regard la ramena quatre ans en arrière. Elle repensa à la maison miteuse de Goten, minuscule, au milieu de son quartier-fantôme, au porche poussiéreux elle repensa à ses visites dans la Capital du Nord après qu'elle s'y soit installée. Elle se souvint impitoyablement des courbes de son corps et de certaines cicatrices, des choses sans importance qu'il lui avait murmurées à l'oreille.
- Goten, il faut qu'on rentre déjà. Je vais payer, attends-moi, finit par annoncer Evana.
Cette simple phrase fit éclater l'illusion en mille morceaux. Il se tourna vers elle et se leva en sortant son portefeuille. Bra ne put s'empêcher de les observer tandis qu'ils discutaient en comptant les billets, installés dans un fonctionnement de couple. Une scène banale qui lui rappela que c'était à Evana maintenant que Goten confiait son portefeuille pour aller payer leur repas à tous les deux. Un geste bête, un geste anodin mais un geste de confiance, de complicité. Du travail d'équipe. Ils discutaient comme si elle n'était pas là. Elle ne faisait plus partie de sa vie.
Bra sentit ses tripes se tordre un peu plus. Elle ferma les yeux une minute et replongea dans son assiette qu'elle avait à peine touchée. Tandis qu'Evana faisait les comptes à la caisse, Goten revint vers la table où Bra continuait à faire stupidement semblant de manger. Il resta debout sans rien dire et elle n'osa pas lever la tête vers lui tout de suite. Quand elle le fit, ce fut pour croiser son air désolé, sans qu'elle sache exactement de quoi il pouvait être navré, debout, les mains dans les poches.
- Je t'ai même pas dit merci…pour le sensu, je veux dire. Tu es partie si vite.
Elle se força à lui sourire en hochant la tête.
- Tu sais… Je pensais ce que je t'ai dit… avant de te le donner, répondit-elle à mi-voix.
Il eut l'air mal à l'aise. Il n'arrivait toujours pas à se souvenir ce qu'elle avait dit alors. La morphine, la souffrance, tout ça avait apparemment rayé ses paroles de son cerveau. Il comprenait, à son ton, que ça avait l'air d'être quelque chose de sérieux pour elle. Il était trop embarrassé pour lui expliquer ouvertement son amnésie. De son côté, Bra perçut sa gêne comme une réponse à l'aveu qu'elle avait laissé échapper ce soir-là. Elle vit ça comme une façon polie de lui signifier qu'il aurait préféré qu'elle ne lui dise rien.
- On y va ? coupa Evana, Bra, profite bien de la caisse, elle a vraiment l'air superbe ! A plus tard !
Elle enroula son bras autour de celui de Goten et le guida vers la sortie en jetant un œil pétillant à Bra. La jeune fille, restée seule face à son assiette gigantesque suivit le couple des yeux pendant qu'il s'éloignait tranquillement et soupira. Fin de l'histoire.
Elle resta silencieuse et immobile un moment, tentant de repousser furieusement la boule dans sa gorge. Elle sentit cet immense sentiment de gâchis s'installer sournoisement dans son esprit, un sentiment qui avait été souvent son compagnon ces dernières années, mais qui n'avait jamais été si vif qu'à cet instant.
Elle inspira profondément et se rappela subitement qu'elle s'était jurée de ne pas se laisser aller. Il n'était pas question pour elle d'entrer au couvent. Elle avala son verre d'un trait et se leva pour payer.
En engageant la voiture sur la route qui menait à la ville, elle alluma le GPS et la destination « chez moi » apparut instantanément sur l'écran.
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Elle fixa longtemps la pénombre avant de se réveiller complètement. Les limbes du sommeil engourdissaient son esprit mais elle prenait peu à peu conscience de la douleur lancinante qui vrillait son crâne et son dos courbaturé. Elle était recroquevillée sur le sol d'une pièce minuscule et sombre et commença instantanément à se poser des questions sur cet endroit. Elle s'assit péniblement. Ce qu'elle savait sans ambigüité, c'est qu'elle avait bu avec excès. Comme ça ne lui était plus arrivé depuis très, très longtemps. En fait, elle ne savait même pas dire si ça lui était déjà arrivé. Elle baissa les yeux sur sa tenue et une partie de sa mémoire refit surface comme une gifle.
Elle jura en détaillant le bustier de dentelle très tendancieux qu'elle portait avec un short en cuir carrément outrancier et des cuissardes radicalement scandaleuses. Elle se massa les tempes un moment. Elle manquait d'air et d'espace et finit par comprendre qu'elle s'était endormie dans une penderie. Elle ouvrit la porte d'un coup de pied et s'en extirpa à quatre pattes.
La lumière aveuglante de la chambre baignée de soleil dans laquelle elle se retrouva, la força à plisser les yeux avec un grognement. Elle resta assise un moment sur le sol pour s'habituer à la luminosité. Elle recouvra progressivement la vue et scruta la pièce. C'était une chambre vide. Le lit était encore fait mais il y régnait un certain désordre, une chaise renversée, des verres à moitié vides posés ça et là, un abat-jour de travers, quelques vêtements qui traînaient.
Elle se souvenait être venue se réfugier là quand elle avait senti qu'elle perdait trop le contrôle et que le sommeil la menaçait sérieusement. Instinctivement, elle savait que dans ces cas-là, il était préférable de ne pas s'endormir n'importe où, au milieu de fêtards imbibés qui n'avaient plus tous leurs esprits.
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