Disclaimer : voir chapitre 1

Warnings : voir chapitre 9

A/N : -saroura92 : oui, presque…^^

-evermore04 : pour les études, eh ben je suis en deuxième année (bientôt en troisième normalement… je croise les doigts en attendant mes résultats !) de kinésithérapie, et à propos de la fic, ton enthousiasme me ravit, vraiment :) !

-Oorion : merci beaucoup, je souris comme une débile à chaque fois que je lis que ma fic plaît^^ mais malheureusement je ne peux pas répondre à tes questions, il faudra attendre de lire la suite… je peux juste dire qu'effectivement, certaines choses vont changer… mais quoi ? Mystère ! Et bien vu pour Archimède^^

-ilai : merci ! J'espère que tu n'as pas eu trop mal aux fesses à rester devant ton ordi pour tout lire xD

-Lyla : je me disais bien que je ne voyais plus ma première revieweuse… bon retour parmi nous :) !

-Nicolas : la voilà^^

Je sais que dans la série ils semblent ne vivre qu'en été… ce qui n'est pas le cas ici, donc pas de panique s'il y a quelques changements supplémentaires.


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Sous le même ciel

Chapitre 11 : Le fou et le valet

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Dans les premières semaines qui avaient suivi son arrivée à Camelot, Merlin pensait à Ealdor tous les jours, sans exception. Elle ne pouvait s'empêcher de comparer les modes de vie, diamétralement opposés, leur rythme, les habitants… Elle était passée de la campagne, vaste, relativement isolée et proche de la nature, avec des journées dictées par le cycle des saisons, des semences, des moissons, de l'élevage des bêtes et les réparations de leurs outils précaires, à une ville en pleine expansion, ni plus ni moins qu'une capitale grouillante de vie, où le nombre de nouveaux visages et de choses à faire vous donnaient le tournis et pressaient votre pas. Les humbles villageois, parfois amers en vue de la rudesse de leur condition, les mains abimées par le travail et la santé terne avaient laissé place à une population bariolée, allant du modeste citoyen au sang le plus bleu.

Encore maintenant, Merlin avait parfois du mal à prendre conscience de tout ce qui lui était arrivé en moins d'un an. Presque comme si sa vie n'était pas la sienne… D'ailleurs, qui eût crû qu'elle, fille de rien, croise un jour la route d'un roi ? Et plus encore, qu'elle passerait ses journées aux côtés du prince… qui plus est, qu'elle serait la première personne qu'il verrait au matin et la dernière au soir ?

Tout cela ne lui avait jamais ne fut-ce qu'effleuré l'esprit, et pourtant, parfois elle avait l'impression que toute sa vie s'était déroulée ainsi. Alors avec le temps, elle pensait moins à Ealdor, même si l'absence de sa mère et de son tout premier ami lui laissaient un sentiment de manque permanent, émoussé, flou, imprécis, mais bien là. Un sentiment avivé les rares fois où du courrier parvenait de son village, dans une écriture maternelle et une douceur des mots qui lui donnaient le vague à l'âme, plus que la banalité familière des nouvelles.

En plein milieu de l'automne, Merlin n'avait pas besoin d'une lettre pour se douter de ce qu'il s'y passait en ce moment : les champs devaient probablement déjà être apprêtés, la terre retournée, pour recevoir les semences d'hiver, à savoir blé, seigle et légumineuses qui étaient précieusement conservées avant d'être jetées à la main. Ainsi, cette période de l'année était d'une importance capitale, car leur nourriture dans les mois à venir en dépendrait presque exclusivement, les villageois étant trop pauvres pour subvenir à leurs besoins en se contentant de marchander et de récolter ce qu'offrait la forêt.

Elle pouvait presque voir Will courir après un cochon téméraire qui mangeait son poids en glands, et sa mère penchée vers la terre, concentrée sur sa tâche…

Sa mère qui était là, juste devant elle, dans les rues de Camelot.

« Maman ? »

L'instant d'après, des bras familiers l'enserrèrent très fort et elle rendit l'étreinte sans même devoir y réfléchir, un sourire jusqu'aux oreilles. Ces mêmes bras l'avaient étreinte des centaines, des milliers de fois, mais jamais après aussi longtemps, et c'est alors, le nez fourré dans la nuque d'Hunith, qu'elle se rendit compte à quel point elle lui avait manqué.

« Que fais-tu ici ? » lui demanda-t-elle juste avant de s'écarter pour la regarder.

Tout à coup, son sourire s'effaça en voyant les traits tirés, la peau blême et surtout la vilaine ecchymose qui ternissaient le visage tant aimé et glacèrent Merlin…

« Qui t'a fait ça ? »

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Gaius avait lui aussi accueilli Hunith avec chaleur, puis eu la même expression que Merlin en voyant la marque de coup, bien qu'il se soit montré beaucoup plus professionnel en apprêtant sur l'instant onguent et tisane, tout en l'écoutant raconter son histoire. Alors que Merlin rangeait le maigre paquetage de sa mère en restant très attentive à ce qu'il se disait, elle s'étonna de leur familiarité et se dit qu'elle devrait les questionner à l'avenir à ce propos… quand l'affaire avec Kanen serait réglée.

« … et c'est pourquoi je suis venue, pour demander une audience au roi » termina Hunith avec un air presque désolé.

« Je doute qu'Uther réponde à cette requête, il est très occupé ces temps-ci, » commença Gaius.

« Je pourrais demander ! » coupa Merlin. Les regards des adultes se tournèrent vers elle.

« Peut-être bien, si tu arrives à convaincre Arthur… »

« Il est de bonne humeur ces temps-ci, en voyant à quel point Morris et d'autres écuyers ont progressé à l'entraînement, donc j'ai mes chances. »

Hunith les regardait sans comprendre, mais quand elle reprit la parole, elle souriait. « Je crois que je ne suis pas la seule à avoir des choses à raconter. »

« J'ai deux-trois patients à aller voir en ville, » fit Gaius en bouclant sa besace, un sourire bienveillant sur le visage, « ce qui vous laisse un peu de temps entre mère et fille, cela ne peut faire que du bien… »

Les deux femmes le regardèrent partir avec la même affection, puis Merlin s'assit à table en face de sa mère.

« Je vois que tu as pris goût à ton déguisement » commença-t-elle.

« Oui, en fait euh, seul Gaius sait que je suis une fille, et il vaut mieux que cela reste comme ça… »

Sa mère haussa un sourcil mais ne perdit pas son sourire. « Pourquoi donc ? »

« Eh bien, je me suis fait…remarquer alors que j'étais encore habillée en garçon, ça m'a mise dans une situation délicate, alors maintenant je dois continuer à prétendre… »

« Remarquer ? Tu n'as montré tes… dons à personne, j'espère ? » paniqua Hunith.

« Non non, ne t'inquiète pas, de nouveau, seul Gaius est au courant… Non en fait, j'ai… peu après mon arrivée, j'ai sauvé la vie du prince Arthur. Et comme remerciement, on m'a choisie pour être son valet, voilà. »

« … oh. »

Un court silence suivit la déclaration.

« Ça pour une surprise, c'en est une » finit par dire Hunith. « Et il ne se doute de rien ? »

Merlin pouffa de rire. « Arthur ? Cet idiot ? Nan, je reste son 'bon à rien de valet' même après tout ce temps. Bien sûr il ne se gêne pas pour me traiter de fillette, surtout quand il m'entraîne, mais- »

« -t'entraîner ? Bons dieux, j'espère qu'il ne te blesse pas ! »

« Non non, il me fatigue, me casse les pieds et tambourine mon heaume, mais il ne m'a jamais vraiment fait mal… Je crois qu'il n'a pas envie de salir son épée » acheva-t-elle avec un petit sourire.

Sa mère la dévisagea en silence, avec amour, et quelque chose qu'elle ne dit pas mais qui fit légèrement se tortiller Merlin sur son banc, gênée sans raison.

« Si tu continues ce travail depuis tout ce temps, je suppose que c'est de bon cœur, » conclut sa mère.

« Ça a aussi ses avantages… la preuve, je vais aller demander à Arthur pour que l'on puisse avoir une audience avec le roi, mais d'abord… » Merlin se leva en souriant, « je vais te présenter Archimède. »

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Arthur avait semblé très surpris d'apprendre que la mère de Merlin se trouvait à Camelot, et presque… curieux. Il n'avait même pas laissé languir la jeune femme avant d'accepter sa requête ou forcé ses suppliques, au contraire, dès qu'elle lui en avait expliqué le pourquoi, il avait acquiescé sans plus de cérémonie. Dans ces rares moments où le prince était sérieux et compréhensif, voire même… serviable, en quelque sorte, Merlin ressentait comme un élan d'affection à son égard. Il pouvait être exaspérant, têtu, impératif, hautain, insupportable,… et à d'autres moments, surtout quand la situation le demandait, il pouvait être exactement l'inverse, et bien plus encore...

Mais malheureusement, le père n'était pas comme le fils, et Merlin serra les dents quand le roi refusa d'accorder de l'aide à Ealdor, même si personne ne pouvait lui reprocher de vouloir éviter de prendre des risques pour un simple village qui ne se trouvait même pas dans son royaume. Qu'à cela ne tienne, la colère noua le ventre de la jeune fille, et les regards discrètement compatissants d'Arthur, Morgane, Gwen et Morris n'y changèrent rien.

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« Je suis désolé » fit le prince, les bras croisés, le regard perdu quelque part en direction de la ville qui s'étendait en contrebas. « S'il n'avait tenu qu'à moi, nous serions déjà en route. »

Merlin acquiesça silencieusement de la tête, en proie à ses pensées.

« Merci d'avoir demandé une audience auprès du roi pour nous » finit-elle par dire, la voix un peu rêche. Sa décision était prise.

« Je t'en prie… J'aimerais que Camelot puisse venir en aide à tous les nécessiteux, quels qu'ils soient. »

Cela arracha un très léger sourire à Merlin, qui s'effaça quand elle inspira profondément puis ses tourna vers le prince.

« Je vais retourner à Ealdor. » Il n'y avait aucune trace de question dans sa voix. Et pourtant, malgré sa détermination, elle ne put s'empêcher d'être un rien désemparée quand Arthur répondit du tac au tac, « bien sûr. »

Quelque part, elle s'était attendue à ce qu'il la retienne, ou qu'il soit au moins plus difficile à convaincre, et non qu'il soit aussi… compréhensif. Il lui aurait été beaucoup plus facile de partir sur une autre de leurs prises de bec, qu'avec ce désagréable pincement au cœur qu'elle ressentait en ce moment-même… Elle était supposée rester en permanence à ses côtés, pendant au moins quelques années, probablement, et voilà que le sort en décidait autrement. Alors qu'il leur restait tant à faire…

Merlin eut envie de prier pour sortir de cette situation saine et sauve, et pouvoir revenir à Camelot. Prendre conscience de cette envie, non, cette nécessité, avait quelque chose d'inquiétant. Jusqu'à il y a peu, sa famille était son absolue priorité… Et pourtant, à présent, l'idée de se séparer d'Arthur lui était pénible. Mais ça, elle ne pouvait pas le lui dire, comme tant d'autres choses.

« Ça a été un honneur d'être à votre service » dit-elle à la place.

Alors seulement, le prince se tourna pour croiser son regard, et Merlin n'arrivait pas vraiment à déchiffrer son expression. « Tu reviendras ? »

Etait-ce plus une question ou une affirmation, cela n'était pas clair, ni dans sa voix, ni dans son regard, même si elle eut l'impression de cerner une lueur dans ce dernier, qui ressemblait à… un espoir ? Un souhait ?

« Je… Je l'espère. C'est ma mère, il faut que je veille sur elle » bredouilla-t-elle. ''Autant que sur vous.''

Arthur détourna son regard. « Je comprends. » Il s'agita un peu et sembla reprendre contenance. « Eh bien, je dois dire que tu as été particulièrement lamentable. »

Merlin pouffa de rire. Elle pouvait entendre qu'il ne pensait pas du tout ce qu'il disait… Même pour leurs adieux, il resterait exactement le même. « Non vraiment, je suis sérieux, un vrai désastre… le pire valet que j'aie jamais eu. »

« Merci pour le compliment » fit-elle en lui rendant la trace de sourire qu'il n'arrivait pas à contenir.

Alors qu'elle tournait les talons, il la retint. « Merlin… »

Elle se retourna immédiatement, comme si elle attendait quelque chose. Rien qu'un instant, le jeune homme sembla hésiter.

« … fais attention à toi. »

Son sourire s'élargit pour toute réponse.

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« Vous… quoi ? » fit Merlin, éberluée, en dévisageant les deux femmes qui se tenaient devant elle avec détermination.

« Tu as bien entendu » commença Morgane.

« On vient avec toi ! » conclut Gwen.

« Mais… c'est dangereux et- »

« -je suis la pupille du roi, j'ai eu droit à quelques leçons sur comment me défendre… et plus. »

« Et moi comme je suis fille de forgeron, j'ai l'habitude de manier les armes. »

La prote s'ouvrit à grand bruit sur un Morris légèrement essoufflé. « Ah vous voilà… j'avais peur que vous soyez partis sans moi ! »

« Ne me dis pas que toi aussi tu t'y mets » désespéra Merlin.

« Eh si ! Je vais mettre à profit mes nouveaux entraînements… et les muscles que j'y ai gagné » fit-il en bombant le torse, ce qui fit pouffer l'assemblée. « Ben quoi ? Si, j'en ai… ! Bref, je te suis redevable… »

« Et tu m'as sauvé la vie » renchérit Gwen.

« Et je ne t'ai toujours pas remercié pour m'avoir aidée à sauver le petit druide » termina Morgane.

Merlin soupira. A trois contre un, elle n'avait aucune chance de leur faire changer d'avis. Et quelque part, elle était comme soulagée qu'ils viennent avec elle.

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« Non Archimède, non » fit-elle en saisissant la chouette qui venait de se glisser à nouveau dans son sac ouvert sur la table, alors qu'elle triait les affaires qu'elle allait y mettre. A chaque fois qu'elle la sortait pour la déposer sur un coin, l'oiseau retournait dans la besace à petits pas.

« Tu es sûre que tu n'as pas besoin d'une couverture supplémentaire ? Les nuits deviennent très froides » fit Gaius.

« … c'est pas faux » fit la jeune femme en tendant les bras pour recevoir le lainage.

« Hunith, ma chère, est-ce que tu en as besoin aussi ? »

« Oh, non, j'ai déjà tout ce qu'il faut, merci Gaius » répondit la paysanne qui bouclait son propre paquetage.

Merlin vit qu'Archimède avait profité de son détournement d'attention pour se nicher à nouveau dans son sac, ne laissant dépasser que sa tête. Elle soupira gentiment.

« Oooh Archimède… » Elle la saisit à nouveau avec douceur et la lova contre sa poitrine d'une main, lui caressant le plumage de l'autre. « Je ne peux pas t'emmener avec moi, je ne veux pas qu'il t'arrive quelque chose. »

La chouette lui mordilla affectueusement le bout du nez, ce qui fit sourire Merlin. Elle lui murmura, « j'ai besoin que tu veilles sur Gaius en mon absence… et sur Arthur. Peux-tu faire ça pour moi ? »

« Rouh. »

« Je ferai tout pour revenir. Je le promets. »


Ils étaient partis le jour-même, au milieu de l'après-midi. Hengroen avait piaffé en les voyant quitter les écuries sans lui, surtout Arion qu'il avait l'habitude d'avoir à ses côtés. Personne ne les retint quand ils quittèrent la ville pour se glisser dans les bois, et Merlin soupçonna qu'Arthur y était pour quelque chose… Arthur qu'elle n'avait pas revu depuis.

La nuit tomba rapidement, les forçant à s'arrêter pour préparer un campement de fortune et attiser un feu suffisamment grand pour leur procurer un peu de chaleur pendant qu'ils mangeaient, puis dormaient. De ce même sommeil que Merlin avait difficile à trouver, préférant fourrager dans les braises avec un bâton, l'esprit vide et sa couverture autour des épaules.

Sa mère vint prendre place à côté d'elle, et pendant de longues minutes, elles ne dirent rien, leur attention absorbée par les flammes.

« Ils ne devraient pas venir avec nous » finit par dire Hunith en désignant les dormeurs d'un signe de tête.

« Je le leur ai dit, mais ils ont insisté… je n'allais pas les forcer, non ? »

« Non, bien sûr… mais c'est dangereux, pour eux comme pour nous… Et dame Morgane, n'est-elle pas la pupille du roi ? »

« Parfois, à la voir, on l'oublie… elle n'est pas du tout comme Uther » répondit Merlin. Elle éprouvait un certain respect envers cette jeune femme, si différente du reste de la noblesse, à part Arthur et quelques chevaliers.

« Femme ou homme, paysan ou noble… ça ne changera rien pour Kanen. »

« Je sais… mais je ne le laisserai pas leur faire du mal. » Merlin jeta un œil à l'ecchymose qui trônait encore sur le visage de sa mère. « Et je lui ferai payer pour tout. »

Hunith posa une main sur le bras de sa fille, l'inquiétude visible sur son visage. « Sois prudente, je t'en prie. »

« Ne t'inquiète pas… personne ne sait. Pour mes… dons, comme pour le reste. »

Sa mère lui sourit tristement. « Et nous allons faire en sorte que cela continue ainsi… Je préviendrai les autres pour qu'ils se comportent avec toi comme si tu étais un garçon, ne t'inquiète pas. » Puis elle l'embrassa avec douceur sur le front avant de se lever.

« Essaye de dormir un peu. »

Mais le sommeil ne venait toujours pas, pas même quand la respiration d'Hunith devint elle aussi lente et profonde. Merlin s'enserra un peu plus dans l'épaisse laine, l'estomac légèrement noué et l'esprit vagabond, sans même savoir précisément quoi penser. Qu'allait-il bien pouvoir se passer, dans les jours à venir ? Aurait-elle à utiliser sa magie ? Et si oui… se ferait-elle prendre ? Dans tous les cas, elle serait exposée, elle ne voyait pas du tout comment faire autrement…

Elle tourna la tête pour jeter un œil aux visages paisiblement endormis de ses amis, qui l'avaient suivie jusqu'ici malgré le danger et pourtant ignoraient encore tant sur elle… et de sa mère. Son seul réconfort était d'avoir pu la voir à nouveau. Et bientôt, elle reverrait Will aussi… Avait-il changé ? Lui en voulait-il encore d'être partie ?

A peu près une heure plus tard, elle sentit enfin ses paupières s'alourdir, en même temps que sa vessie lui pesa. Elle s'éloigna du campement en faisant le moins de bruit possible pour ne réveiller personne et trouver un buisson qui ferrait l'affaire. Après nombres de chasses entourée d'hommes, elle était passée maître dans l'art de se soulager discrètement… ce qui la fit pouffer de rire en y pensant : elle qui était si maladroite d'ordinaire…

Elle avait dû s'éloigner considérablement avant de trouver l'endroit idéal, au point que la lumière du feu de camp ne lui était plus d'aucune utilité pour se repérer dans le noir. Résultat, à peine fit-elle quelques pas pour rentrer qu'elle se prit les pieds dans une racine et manqua de se vautrer par terre.

« Autant pour la maladresse… » pesta-t-elle en se relevant.

Une dizaine de mètres plus tard, elle n'eut même pas le temps de réagir quand un bras la saisit à la taille et un autre la bâillonna, lui plaquant le dos contre une surface dure alors qu'elle sentit un souffle dans sa nuque, d'une chaleur qui contrastait avec la forte fraîcheur automnale de la nuit.

Son cœur rata un battement et elle sentit ses yeux changer de couleur quand le souffle se mua en une voix narquoise plus que familière, « je vois que tout ce que je t'ai appris n'a servi à rien. »

« Arthur ! » s'exclama-t-elle joyeusement quand il ôta sa main de sa bouche. Il lui fallut une longue seconde de plus pour retirer son autre bras de sa taille. Merlin se refroidit immédiatement en pensant que s'il l'avait saisie un peu plus haut, ou qu'il l'avait surprise un peu plus tôt, elle aurait eu de graves ennuis… « Euh… q-qu'est-ce que vous faites ici ? » bredouilla-t-elle en lui emboîtant le pas alors qu'il allait chercher Hengroen, qui les attendait sagement non loin.

« Ça ne se voit pas ? Empêcher que tu ne coures à la catastrophe » fit-il en prenant le cheval par les rênes avant de se diriger vers le campement. « Des fois, je me demande comment tu as fait pour vivre toutes ces années sans moi… »

Merlin pouffa de rire, trop soulagée de le voir pour répondre à sa boutade. Si Arthur était à leurs côtés, peut-être n'aurait-elle-même pas besoin d'utiliser sa magie…

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A cheval, ils parcoururent la distance jusqu'à Ealdor évidemment beaucoup plus vite que ne l'avait fait Merlin à pieds, quand elle avait pris le chemin inverse pour se rendre à la capitale… ainsi, bien assez tôt, les environs devinrent de plus en plus familiers, faisant sourire la jeune femme à mesure qu'ils se rapprochaient… jusqu'à ce qu'elle déchante en apercevant le village ou plus précisément, ce qu'il s'y passait : Kanen et ses hommes s'y trouvaient et en étaient venus aux mains. Le chef avait saisi Matthew par le col avec une intention très claire, et il n'en fallut pas plus à Arthur pour réagir le premier et dégainer en lançant sa monture, juste avant que les autres bandits ne mettent leurs propres armes à nu et ne s'en prennent aux villageois. Merlin et les autres suivirent l'élan et fondirent à la suite du prince. Si elle en avait eu le temps, la jeune femme se serait félicitée d'être descendue de cheval sans trébucher mais à peine posa-t-elle les pieds à terre qu'un homme se jeta sur elle, épée en avant, la coupant du monde.

Les entraînements que lui avaient imposés Arthur prirent enfin leur sens quand elle para un coup fatal presque par réflexe, le choc de l'attaque se répercutant jusque dans son épaule. Mais cet échec ne découragea pas son assaillant qui fit pleuvoir les coups, ne lui laissant d'autre choix que de rester sur la défensive et se laisser acculer contre le mur de la maison la plus proche, que son dos percuta. Cela la déconcentra une fraction de seconde, suffisamment pour ouvrir sa garde… mais le brigand n'en profita pas : sans crier gare, il s'effondra à ses pieds, une dague plantée à la base de la nuque. A sa place, devant elle, se tenait Will. A ce moment-même, Kanen et le reste des quelques hommes qu'il avait amenés s'enfuirent, non sans menaces de représailles.

Les deux vieux amis se regardèrent quelques secondes, Merlin essoufflée et lui les yeux légèrement écarquillés, avant qu'il ne prenne la parole.

« T'es pas possible, tu pars sur un coup de tête, tu ne donnes pas signe de vie, et à peine revenue je dois sauver ta carcasse ! » Son sourire jusqu'aux oreilles disait tout autre chose.

« Toi aussi tu m'as manqué Will ! » répondit-elle avec un sourire jumeau, avant de se jeter dans les bras de son ami d'enfance qui l'étreignit avec force. Quand il s'écarta, il passa une main dans les cheveux courts de la jeune femme en fronçant les sourcils.

« Tu peux m'expliquer cet accoutrement ? Oh, et aussi la rumeur comme quoi tu t'es transformée en bonniche ? »

« Chut, Will, pas si fort ! » fit Merlin, affolée que l'un des nouveaux arrivants les entende. Elle se retourna et soupira de soulagement en constatant qu'ils étaient hors de portée d'ouïe, mais remarqua tout de même qu'Arthur regardait dans leur direction, le visage neutre. Elle s'écarta un peu de son ami dont le regard passa de Merlin à Arthur avant de retourner à Merlin.

« Je crois que tu as beaucoup de choses à me raconter… » fit Will d'un air tout à coup moins enjoué.

« Je- »

« -Merlin » appela Arthur, coupant court à toute réponse, « rassemble les villageois, il faut que je leur parle. »

« Oui, oui, une minute je parle à- »

« -tout de suite, Merlin. »

« Oui, altesse » fit-elle sans entrain. Elle adressa un dernier regard à Will, et l'entendit répéter, « beaucoup de choses… ».

Elle écouta Arthur parler aux villageois d'une seule oreille, les yeux dirigés vers le sol pour éviter les regards curieux que lui adressaient la plupart de ses anciens voisins. Sa mère avait sûrement déjà dû les prévenir vu que personne ne faisait de remarques, mais rien ne les empêchait de la dévisager… qui plus est, ce n'était pas tous les jours que des inconnus en armures, et encore moins un visiblement important, déboulaient dans Ealdor pour sauver leurs sacs de semences…

Merlin fut sortie de ses pensées quand elle vit du coin de l'œil Will s'approcher dans la foule et l'entendit interrompre Arthur.

« Suis-je le seul à me demander qui diable est cet homme ? » lança-t-il à la volée.

« Prince Arthur, de Camelot. »

« Ah oui, eh bien moi je suis le prince William, d'Ealdor. » Merlin serra les dents en percevant l'animosité de son ton. A son soulagement, Arthur ne prit pas la mouche et resta digne.

« Will ! Il essaye de nous aider ! » le disputa Hunith.

« Non, sa présence ne fait qu'empirer les choses ! Cette fois quand Kanen reviendra, ce sera avant tout pour se venger… Il a signé notre arrêt de mort ! »

« Mais il a sauvé la vie de- »

« -laissez, Hunith » coupa calmement Arthur, qui ne quittait pas Will des yeux. « Il a parfaitement le droit d'exprimer sa pensée… C'est pourquoi je t'écoute. Que voudrais-tu que nous fassions ? »

« Nous ne ferons pas le poids contre eux. »

« Et donc ? »

Will baissa le regard, sa propre idée ne lui plaisait visiblement pas. « … il ne nous reste qu'à lui donner ce qu'il veut. »

« Tu l'as dit toi-même, il ne s'en contentera pas. Qui plus est, rien ne l'empêchera de revenir à chaque moisson, ou même au gré de ses envies… »

La foule s'agita. Arthur avait raison, tous en prenaient conscience. Merlin se forçait à ne rien dire, car elle sentait que malgré tout, le prince prenait la situation bien en main. Il avait un don pour convaincre les foules en quelques mots et en paraissant inébranlable, que ce soit devant une armée ou, en l'occurrence, de simples paysans.

« La seule manière de changer les choses, c'est de les régler une bonne fois pour toutes » conclut-il.

« Je me demande qu'est-ce que cela peut bien vous faire. Vous vous fichez pas mal de gens comme nous ! Tout ce qui pourrait justifier votre présence, c'est votre envie de jouer à l'âme noble pour vous approprier un peu de gloire, et peu importe si cela nous coûte la vie ! On ne vous a rien demandé, alors allez chercher votre gloriole ailleurs ! »

Sur ce, le jeune homme tourna les talons et Merlin partit à sa suite.

« William ! » appela-t-elle, mais il fit la sourde oreille et ne se retourna pas même quand il passa la porte de sa maison. Merlin marqua un temps d'arrêt dans l'entrée pour jeter un œil à la pièce si familière, que son ami habitait seul depuis les morts successives de ses parents. L'endroit était passablement en désordre, ce qui n'avait pas changé… La jeune femme ressentit un brin de nostalgie mais mit de côté tous les souvenirs qui refaisaient surface. Là n'était pas le moment…

« Will… Il sait ce qu'il fait, tu te trompes à son sujet » tenta-t-elle.

Il lui adressa un bref regard exaspéré. « Vraiment ? Permets-moi d'en douter. »

« Ecoute… » Elle s'approcha. « Moi aussi je l'ai détesté au début, comme toi, mais Arthur n'est- »

« -Arthur ? » se moqua-t-il. « Ah parce que tu l'appelles comme ça ? Quel honneur ! »

Elle l'ignora. « Arthur est digne de confiance, j'ai appris à le respecter avec le temps, ce qu'il croit, ce qu'il défend et… »

« Ce qu'il défend ? Je sais très bien ce qu'il défend. Les rois, les nobles… tous ceux de son rang. Pas nous. »

« Tu ne le connais pas comme je le connais. »

William se retourna enfin, les yeux brillants de colère. « Pourquoi tu le défends comme ça ? »

« Je lui fais confiance ! »

« Ah oui ? » fit-il froidement, tout à coup très calme. « Alors il sait qui tu es je suppose ? »

Merlin resta sans voix sur l'instant, ce qui encouragea Will à continuer.

« Dis-moi Merlin, qu'est-ce que ce type est pour toi ? »

« … un ami. »

Quelque chose lui remontait dans la gorge.

Le jeune homme s'approcha d'elle, elle ne soutint pas son regard. « Mais ce n'est pas ce que tu es pour lui. Tu es juste un serviteur. » Il grimaça. « Un serviteur, tu m'entends ? Comment expliques-tu qu'il ne sait rien de toi, s'il est si digne de confiance ? Il ne sait même pas que tu es une fille ! »

« Tu ne comprends pas… »

« Oh si, je comprends très bien ! Tu te mens à toi-même ! »

« Arrête. »

Mais il ne l'écouta pas. « Si je me trompe, eh bien prouve-le moi, vas-y ! »

« Will… »

« Vas dire à Arthur que son serviteur est une femme, sans parler du reste ! »

« … Merlin ? » demanda une voix blanche qui la fit se retourner, le cœur battant. Le sang quitta ses joues quand elle vit Morris dans l'encadrement de la porte restée ouverte, les yeux ronds. Elle eut l'impression que ses jambes allaient se dérober sous elle et elle entendit vaguement Will jurer. Elle s'assit sur le banc juste à côté d'elle !;

« Merlin, qu'est-ce qu'il se passe ? « continua Morris. « Qu'est-ce qu'il raconte ? »

Will fut le premier à réagir : en quelques pas, il avait tiré l'écuyer dans la pièce et fermé la porte.

« J-je… Morris, viens ici. » Elle tapota la place à côté d'elle. « S'il te plaît. »

Le jeune homme en question rit nerveusement. « Pourquoi cet air si sérieux ? J'ai juste mal entendu ! Tu te rends compte ? J'ai crû entendre que tu étais… c'est un blagueur, ton ami ! »

Mais il se tut rapidement en voyant que les autres restaient impassibles.

« Je vous laisse discuter ça entre vous » fit Will, visiblement embarrassé, avant de sortir. Le bruit de la porte qui se ferme parut assourdissant aux oreilles de Merlin.

Un long et lourd silence s'installa.

Morris restait debout, immobile. « Alors c'est vrai ? »

Merlin n'osait pas le regarder mais sa voix dépourvue de toute jovialité lui en dit suffisamment.

« Oui. »

« Ah. »

La jeune femme se tritura les mains pour essayer de calmer ses nerfs. Le silence qui retomba ne l'aida en rien.

« Pourquoi ? » finit par dire Morris.

Ne comprenant pas trop ce qu'il voulait dire par là, Merlin releva la tête. Elle le regretta bien vite en voyant le visage pâle de l'écuyer, une mosaïque d'émotions qui lui laissèrent une impression de… tristesse ?

« Pourquoi tu as fait ça ? » répéta-t-il.

Merlin soupira. « A la base, c'était j-juste pour le voyage et puis… » Elle déglutit. « Les choses ne se sont pas passées comme prévu. »

« Comme tu le voulais ? » Elle perçut une amertume dans sa voix qui ne lui ressemblait pas du tout. « Tu voulais nous le dire quand, alors ? Demain ? Dans cinq ans ? Ou jamais ? »

« … je ne sais pas » avoua-t-elle en sentant les larmes lui monter aux yeux. « Au bout d'un moment c'était en marche et je ne pouvais plus que suivre et je ne savais plus trop quoi faire ou ce que je devais faire et je… » Elle se cacha le visage dans les mains et respira très fort plusieurs fois d'affilée.

Au bout d'une seconde, ou une heure, elle sentit Morris s'asseoir à côté d'elle, hésiter, puis poser une main timide sur son épaule. Elle enleva ses mains pour le regarder.

« Tu n'as pas confiance en nous ? » demanda-t-il.

« Si ! Mais… j'ai peur » avoua-t-elle. Et c'était valable pour d'autres choses… des choses qu'elle ne pouvait malheureusement pas confier.

« … je vois. »

« Je suis désolée. »

« Un peu, que tu l'es. » Une ombre de sourire étira un coin de sa bouche, même si ses yeux restaient tristes.

« C-comme je te l'ai dit, je me faisais passer pour un garçon pour le voyage, et en arrivant à Camelot… j'avais l'intention de ne pas continuer, de me payer d'autres vêtements… mais pour ça, il me fallait un travail. A la place, j'ai eu la brillante idée de sauver Arthur. »

« Et je connais la suite. »

« Imagine si après ça j'avais révélé qui j'étais, comment le roi aurait réagi… ou Arthur. »

« Ouhlala, je ne préfère pas ! » s'exclama-t-il, horrifié.

Ils rirent tous deux et Merlin essuya ses yeux du coin de sa manche.

« Je suis désolée » répéta-t-elle.

Morris opina du chef et serra son épaule avant de lui passer l'autre bras devant pour l'étreindre gauchement, brièvement.

« Tu sais… je crois que tu peux le dire à Gwen. Dame Morgane, je ne sais pas trop… mais… voilà. » Il ajouta rapidement, « oh mais ne t'inquiète pas, je ne le dirais à personne… fais-le en temps voulu. »

« Oui. »

« Mais fais-le » insista-t-il plus sérieusement.

Ils se regardèrent en silence un instant jusqu'à ce que Morris éclate de rire.

« Quoi ? » fit Merlin, faussement outrée.

« J'arrive pas à croire, que le prince ait une femme pour valet et qu'il ne s'en rende même pas compte ! Un vantard comme lui ! Et le roi… !»

La jeune femme rit aussi, brièvement.

« Et maintenant tu comprends pourquoi je m'obstinais à dire que ni Gwen ni dame Morgane ne m'intéressent, malgré tes insistances » taquina-t-elle.

Morris rougit. « Oui… euh, vu comme ça… » Puis une pensée lui traversa l'esprit. « Attends une minute, par contre, qui c'est qui s'occupe du prince, hein ? Le bain, l'habillage,… tout ça ? » fit-il malicieusement.

Ce fut au tour de Merlin de devenir écarlate. Un bien moindre prix comparé à toutes les tournures qu'aurait pu prendre cette conversation.

.

« On va avoir un problème… » murmura Morris à l'oreille de Merlin quand ils virent où ils étaient censés dormir : sur une couverture, les trois 'garçons' serrés les uns contre les autres au vu du manque de place. Les deux femmes ainsi qu'Hunith dormaient de l'autre côté de la pièce, divisée par un drap tendu pour leur donner l'illusion d'une intimité.

« Si on ne fait pas comme si de rien n'était, il se doutera de quelque chose… » répondit-elle tout aussi bas. S'il y avait bien une chose qu'elle avait apprise avec le temps, c'était ça : rester le plus naturel possible dans toutes les situations inconfortables. Bien sûr, elle n'avait pas toujours réussi à le faire dès le début, comme pour les bains ou les –dés-habillages, mais elle n'avait pas le choix.

Morris opina du chef. « Le moins je parlerai, mieux ça vaudra, je crois… »

Chose qu'il fit plus que bien, car il fut le premier des trois à s'endormir ce soir-là. Il se trouvait entre Arthur et Merlin, les pieds au niveau de leurs épaules.

La jeune femme n'arrivait pas à trouver le sommeil, et c'était visiblement aussi le cas du prince, qui regardait le plafond avec ses mains croisées derrière sa tête. Merlin jetait de temps en temps un œil à son profil pour voir s'il ne s'était pas endormi, silencieux qu'il était.

Sa voix basse brisa enfin le silence. « Alors c'est ici ta maison. »

« Oui. »

« Et ici que tu dormais ? Par terre ? »

« Ma mère se fatigue le dos à travailler, j'ai insisté pour qu'elle garde le lit. » Ce même lit qu'elle avait cédé à Morgane et Gwen, qui avaient accepté à contrecœur. « Celui que j'ai à Camelot, c'est du luxe en comparaison. »

« Ça a dû être difficile. »

« Hm ? »

« La vie ici » expliqua Arthur.

« Je ne dirais pas ça… c'est plutôt simple. On s'occupe des champs, de la maison,… tant qu'on a un toit et à manger, on peut dire qu'on est heureux. »

Le jeune homme attendit un peu avant de continuer. « Alors pourquoi es-tu parti à Camelot ? »

Merlin tourna la tête vers lui, mais il fixait toujours le plafond.

« … quelque chose manquait. »

Cela le décida à la regarder. « Quoi donc ? »

« Je ne sais pas, quelque chose… comme si ce n'était pas vraiment ma place. »

Elle repensa à la sensation qu'elle avait ressentie en arrivant à Camelot, comme un attrait, quelque chose qui la tirait de l'intérieur, qui faisait réagir sa magie, comme une impression… d'incomplétude. Un sentiment qui avait disparu un peu avant qu'elle rencontre le dragon et après… après qu'elle voie Arthur pour la première fois.

Merlin rata une inspiration en en prenant conscience.

« Même si tu as une famille ici » demanda Arthur, la ramenant sur terre.

Elle acquiesça de la tête.

« Et le jeune homme de tout à l'heure ? » continua-t-il.

« Will ? C'est un ami… » Arthur ne dit rien, comme s'il attendait qu'elle en dise plus. « Mon premier. »

« Ami ? »

« Oui. Il m'a accepté pour ce que j'étais, et je lui fais totalement confiance. »

« Je vois. »

« Et je suis désolé pour tout à l'heure, il- »

« -ce n'est pas nécessaire » coupa calmement Arthur.

Après quelques instants de silence, il termina : « j'espère que tu trouveras ta place. » Puis il lui tourna le dos avec l'intention de dormir.

Merlin le regarda en silence, suffisamment longtemps pour deviner ses inspirations lentes et profondes quand le sommeil s'empara enfin de lui. Le voir ainsi avait quelque chose d'apaisant.

Elle avait toujours aimé les matins où elle entrait dans sa chambre alors qu'il dormait encore profondément. Ces moments où il dégageait un calme, une quiétude contagieux, avant qu'elle ne le réveille et qu'il donne des ordres à tout-va, comme s'il revêtait toute sa future royauté en même temps que ses habits de la journée, bien qu'il dégage toujours quelque chose de noble quoi qu'il porte –ou ne porte pas-, et même ici, à même le sol dans un village insignifiant.

Et d'autres matins, il était déjà réveillé ou sortait du sommeil, tantôt insupportable dès cet instant, tantôt presque… agréable.

Mais jamais, sans exception, qu'il sourie ou peste, elle n'avait souhaité être autre part.

Merlin ferma les yeux très fort pour cesser d'y penser, car elle arrivait à apercevoir vaguement, derrière tout ça, quelque chose d'inconnu qu'elle ne voulait pas amener à la surface. Elle savait que cette… chose était là, mais, sans savoir l'expliquer, elle en avait peur. Surtout parce qu'elle sentait que, malgré tous ses efforts pour la repousser, elle rampait lentement mais sûrement vers la surface.

Et elle n'avait pas le temps pour ça. Pas quand leurs vies allaient être mises en danger dans les jours à venir.


Le lendemain matin, tous se préparèrent pour débuter l'entraînement –ou en l'occurrence aller couper du bois pour certains-, et Morris tint sa promesse de ne rien dire, même s'il adressait parfois des regards à Merlin qui en disaient longs. Celle-ci lui était plus que reconnaissante de ne rien dire, et elle ne croyait toujours pas à sa chance. Pourvu qu'elle dure…

Elle allait sortir la dernière quand sa mère la retint : « je suis étonnée que le prince fasse tout cela. »

« Il est comme ça… Il le ferait pour n'importe quel village s'il en avait la possibilité. »

« Je ne pense pas qu'il le fasse juste pour ça. »

Merlin se tourna vers sa mère en haussant légèrement les sourcils.

« Il le fait aussi pour toi » continua Hunith.

Merlin rit jaune. « J'en doute. Je suis juste son 'valet'. »

Elle n'aimait pas du tout l'air désolé que prit sa mère. « Mais il est… plus qu'un maître pour toi ? » Ce n'était presque pas une question.

La magicienne ne dit rien, complètement immobile, comme si sa mère venait de la gifler. En tout cas, le lourd sous-entendu lui fit le même effet.

« Oh Merlin… » fit sa mère, avec une compassion qu'elle prit presque pour de la pitié. « Tu sais bien que tu ne peux pas, et si jamais- »

« -ne t'inquiète pas, maman » coupa-t-elle plus sèchement qu'elle ne l'aurait voulu. « Il ne saura rien de ma magie. »

« Mais il ne s'agit pas que de- »

Mais Merlin était déjà partie, presque nauséeuse et serrant la hampe de la hanche avec suffisamment de force pour se blanchir les jointures.

Elle laisserait tout ça au fond d'elle, il le fallait.

Avant même de s'en rendre compte, elle avait atteint la lisière des arbres.

« Tu vas où comme ça avec ta hache ? Faire une catastrophe ? » demanda Will derrière elle, en essayant d'être léger.

« Plutôt me contenter de couper du bois » répondit-elle avec la même intention. Elle sentait bien qu'il ne venait pas avec l'intention d'envenimer les choses, et elle lui en fut reconnaissante.

Il rit brièvement. « C'est ce que je dis, une catastrophe… on a bien vu ce qu'il arrive quand tu essayes de couper du bois avec une hache. Pour notre sécurité, utilise autre chose… »

Elle se tourna vers lui en souriant un peu. « Sécurité ? Tu as oublié les ennuis que ça nous a causé ? »

« Desquels tu parles ? Il y en a tellement… » fit-il en levant les yeux au ciel exagérément avant de rire brièvement. Merlin l'imita avant de reprendre plus sérieusement, « qu'est-ce qu'il y a ? »

Will s'assit sur un vieux tronc abattu.

« Comment ça s'est passé, hier ? »

« Il l'a plutôt… bien pris. Il a promis de ne pas le répéter. » Elle s'assit à côté de lui. « Est-ce que je peux dire pareil de toi ? » tenta-t-elle.

« Tu sais très bien que je ne te mettrais pas volontairement dans une situation aussi… délicate » répondit-il, un peu sèchement, mais aussi gêné. Elle voyait bien qu'il était désolé.

« Je sais » le rassura-t-elle.

Ils laissèrent un silence s'installer. La journée promettait d'être belle et douce pour la saison. Merlin joua un peu du pied avec une bogue de châtaigne tombée au sol depuis quelques temps, attendant que Will se décide à dire ce qu'elle sentait qu'il avait sur le bout de la langue.

« Pourquoi tu es partie ? » finit-il par dire.

« Tu sais pourquoi. »

« Et tu sais que je n'aurais rien dit à personne… je ne l'ai pas fait pendant toutes ses années ! »

« Je sais Will, je te fais totalement confiance ! Mais ma mère a paniqué, même quand je lui ai expliqué que tu savais depuis tout ce temps et… » Merlin se mordit la lèvre. « …je voulais quelque chose… d'autre. »

« Ealdor ne te suffisait pas, hein ? » fit-il presque amèrement.

« Sincèrement… Non. C'est le cas pour toi, mais pas pour moi. »

« Je vois. »

Ils ne dirent rien le temps que la confidence de Merlin soit absorbée.

« Si tu voulais battre Kanen, tu le pourrais ? » demanda Will, déviant délibérément la conversation. « Seule ? »

« Je ne suis pas sûre… peut-être. »

« Alors pourquoi n'essayes-tu pas ? » s'agita-t-il.

« Tu ne comprends pas… »

« Si, je sais que tu ne veux pas qu'Arthur le voie, mais ici il ne pourra rien te faire ! »

Will avait probablement raison sur ce détail : Ealdor faisait partie du royaume de Cenred, qui ne condamnait pas la magie…

« Mais pas à Camelot ! » s'exclama Merlin en se levant. Will se figea.

« Tu ne veux pas rester ici » fit-il, sans aucune trace de question.

« C'est ça que tu ne comprends pas… Arthur a besoin de mon aide. Mais si quelqu'un découvre mes pouvoirs, je ne pourrai jamais y retourner. »

« Si tu meurs parce que tu as refusé d'utiliser tes pouvoirs contre Kanen, tu ne pourras pas y retourner non plus ! » dit Will en se levant. Ils faisaient exactement la même taille. « Tu préfères garder ça secret pour un futur hypothétique au lieu de les utiliser pour nous sauver ! »

« Ce n'est pas vrai… » protesta la jeune femme sans conviction.

Mais Will continua, le ton calme, mais cinglant.

« Ton Arthur doit t'être particulièrement précieux pour que tu lui sacrifies ta famille et tes amis. »

Merlin devint blanche, et Will sut qu'il était allé trop loin, mais ne fit rien pour la retenir quand elle partit sans un mot, le laissant seul et subitement misérable.

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La journée passa comme si elle était dans un état second, perdue dans ses pensées sans arriver à en tirer quelque chose. Elle vit Arthur s'acharner à apprendre les rudiments du combat à des hommes bien plus habitués à des fourches, des pelles ou des charrues avec une patience à toute épreuve. Matthew étant le plus maladroit, voire même susceptible de se blesser lui-même avec une épée, ce fut lui que le prince choisit comme sentinelle, et elle écouta d'une oreille Morgane et Gwen lui demander son avis quant à la possibilité que les femmes se battent. Dans un accès d'inattention, Merlin faillit répondre ''bien sûr que je vais me battre'', mais heureusement elle ne dit que ''bien sûr'', et elle répondit timidement aux sourires que lui adressèrent les deux femmes. Morris vint lui demander à trois reprises si elle allait bien, et à chaque fois elle essaya de le convaincre que c'était le cas du mieux qu'elle put. Sa mère, elle, se tint à l'écart, car elle sentait bien que sa fille avait beaucoup sur la conscience, à quoi elle devait réfléchir, seule. Quant à William…

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Elle cherchait le sommeil pour la deuxième nuit consécutive, que ses voisins avaient déjà trouvé, quand elle entendit Gwen et Morgane parler à voix basse.

« On a aucune chance… » fit Gwen.

« Arthur ne veut pas le voir, il est têtu comme une mule » soupira Morgane.

« …pourquoi est-il venu ici ? »

« Pour la même raison que nous… Merlin » expliqua la dame. « Arthur peut bien faire comme s'il ne s'intéressait pas à lui, mais il ne serait pas là si c'était vraiment le cas… »

Merlin ferma les yeux et se mit les mains sur les oreilles. Elle avait le tournis. Elle sentait que lentement, mais sûrement, la situation lui échappait…


« Matthew ! Non ! »

L'estomac de Merlin se retourna quand Elise, la femme de Matthew, se jeta sur son corps sans vie, abattu d'une flèche à laquelle était joint un avertissement. Merlin sentit les larmes lui monter aux yeux.

« C'est de votre faute ! » tonna Will. « Regardez ce que vous avez fait ! Vous l'avez tué ! »

Pour la première fois depuis leur arrivée, elle put lire sur le visage d'Arthur qu'il était désemparé, impuissant. Merlin eut subitement envie de gifler son ami d'enfance. « Ce n'est pas sa faute ! » cria-t-elle.

« S'il ne s'était pas amusé à tenter de faire de nous ses petits soldats, ça ne serait pas arrivé ! » rétorqua-t-il, comme s'il n'y avait qu'eux deux.

Arthur les coupa d'une voix à peine tremblante, en désignant le reste des villageois stupéfaits, « ces hommes-là, contrairement à toi, ont le courage de se battre pour défendre leurs familles ! »

« Et pour quel résultat ? Vous les envoyez à leur perte ! Regardez Matthew, et il n'est que le premier ! »

« Will… » supplia Merlin.

Mais il ne l'écouta pas. « Combien d'autres morts vous faudra-t-il pour enfin comprendre que l'on ne peut pas gagner cette bataille ? » Sa voix avait perdu toute colère et quand il croisa le regard de Merlin, elle vit à quel point il semblait désespéré. « Dès que Kanen arrivera, vous serez massacrés. »

Seuls le silence et les pleurs d'Elise lui répondirent alors qu'il tournait les talons.

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Quand Merlin se décida à le suivre quelques minutes plus tard, elle trouva Will en train de faire ses bagages.

« Je n'ai pas envie de t'écouter » fit-il avant qu'elle puisse ouvrir la bouche.

« Non mais tu le dois, car dans tous les cas, demain va nous attaquer demain et on ne pourra que se battre. »

« Vous vous battrez » rectifia-t-il, « moi je ne serai pas là. »

« Alors tu nous abandonnes ? »

Will suspendit son geste pour lever le regard vers elle. Il souriait pour cacher la colère qui remontait en lui. « Et c'est toi qui dis ça ? »

« Je suis là, et j'y reste, moi. »

« Effectivement… et tu pourrais faire plus que ça si tu utilisais tes pouvoirs ! Alors personne n'aurait à mourir ! »

« Tu sais que je ne peux pas… » souffla-t-elle.

« Je crois plutôt que tu ne veux pas » répondit-il sèchement. « Alors ne m'accuse pas d'abandon avant de t'être regardée dans un miroir. »

Merlin eut comme l'impression qu'il l'avait giflée. Elle déglutit. « Tu veux que j'utilise ma magie, même en sachant que ça me condamnerait ? »

Will soupira. « Si tu restes ici, il ne t'arrivera rien… et nous serons tous sauvés, n'est-ce pas ce qui compte le plus ? »

Merlin resta silencieuse.

« Ecoute, » reprit Will plus doucement en terminant de boucler ses affaires, « Camelot est de toute façon trop dangereuse pour toi. Si tu tiens tant que ça à quitter Ealdor, tu peux très bien trouver une autre ville où la magie est autorisée… »

La jeune femme persista à se contenter de le regarder, sans rien dire, même si ses yeux devaient probablement parler pour elle et montrer à quel point elle était tiraillée.

Will sembla y découvrir quelque chose qui le fit pâlir.

« A moins que ce ne soit pas la ville le problème, mais quelqu'un. »

Il s'éclipsa avant qu'elle puisse répondre, mais laissa son sac derrière lui, pas encore prêt à partir.

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Le corps de Matthew avait été emmené dans un endroit plus privé, probablement pour le préparer à être mis en terre, et les villageois étaient rentrés chez eux. Pour le moment, plus personne n'avait le cœur à se préparer à l'attaque, et les doutes planaient dans l'air en plus de la menace.

Merlin trouva Arthur assis dans un coin, non loin de là où le malheureux s'était trouvé à terre jusqu'il y a peu. Il aiguisait son épée avec de longs gestes lents, précis et calmes en apparence, mais qui trahirent aux yeux de Merlin ce qu'il ressentait. Il savait que leurs chances étaient minimes, mais jusque là il ne l'avait jamais laissé poindre dans son attitude. Jusque là, il était resté comme un repère, un roc auxquels les villageois avaient pu se rattacher et puiser un peu de confiance. Mais maintenant, le doute planait aussi au-dessus de ses épaules.

La jeune femme s'assit à côté de lui.

« Le père de William a été tué en combattant pour le roi Cenred » expliqua-t-elle.

Le bruit de la pierre sur l'épée s'interrompit. « C'est pour ça qu'il ne fait pas confiance aux nobles. Il… Ne prenez pas trop à cœur ce qu'il a dit. »

« Il ne m'a pas l'air d'être le seul à le penser » répondit Arthur calmement.

« Mais tout le monde ne l'écoute pas… Il a toujours été un peu comme ça, beaucoup l'auront ignoré. »

« Et si ce n'est pas le cas ? S'il a raison ? Je traite ces hommes comme des soldats, alors qu'ils ne le sont pas, tu l'as bien vu par toi-même… Et je ne peux pas leur mentir sans cesse alors qu'il est vrai que nous avons peu de chances. »

Merlin ne sut quoi répondre et le laissa continuer à la place.

« Tu dois leur dire de quitter le village avant que Kanen n'arrive. »

« Non ! Nous allons nous battre, il y a toujours une chance ! » protesta Merlin.

« C'est impossible. »

« Continuez à les entraîner, mais surtout ayez confiance en eux !... Si vous le faites comme vous l'avez fait jusqu'à maintenant, alors nous avons une chance de gagner. Tant qu'ils auront foi et quelque chose à défendre, tout peut encore se passer… Mais ça, il faut que vous le leur fassiez prendre conscience, comme vous savez le faire pour de vrais soldats. »

.

« Demain matin, aux premières heures, les femmes et les enfants partiront se réfugier avec leurs affaires » commença Arthur ce soir-là, alors que tous les adultes étaient rassemblés dans la demeure la plus vaste, autour du foyer où brulait un feu. Le prince aurait presque pu passer pour l'un des villageois, au vu de ses vêtements sales et ses traits tirés, si ce n'était pour l'aura de puissance retenue qu'il dégageait aussi naturellement qu'il respirait.

« Nous n'irons nulle part » intervint Gwen, et Merlin ne put s'empêcher de sourire en voyant son amie mettre sa timidité de côté pour pouvoir se tenir droite et déterminée. Elle aperçut Will dans un coin de la pièce, la mine sombre, mais silencieux.

« Je sais que vous voulez nous aider, » répondit Arthur avec bienveillance, « mais vous ne pouvez pas rester ici, c'est trop dangereux. »

« Les femmes ont autant le droit de se battre que les hommes, elles ont tout autant à défendre, » insista Gwen.

« Vous ne savez pas comment vous battre. » Arthur parlait en général, car il savait très bien que ce n'était pas le cas de Gwen et Morgane. Cette dernière se tenait avec les bras croisés, la mâchoire serrée, entièrement d'accord avec ce que disait sa servante.

« Alors apprenez-nous. Plus nous serons nombreux, plus nous aurons de chances de gagner. »

Toutes les femmes présentes, à l'exception de Merlin, se mirent en évidence, la tête haute et leur détermination bien lisible, surtout Elise, dont les yeux étaient encore cernés de rouge à cause des larmes qu'elle avait pleuré sur le corps puis la tombe de son mari. C'est après que son regard se soit posé sur elle qu'Arthur céda, à contrecœur, mais avec respect.

« Ce sont vos maisons, votre village, vos familles… vos vies. Et donc, votre droit le plus légitime est de vous battre pour eux, hommes comme femmes. » Il balaya l'assemblée du regard. « Je serai honoré de me tenir à vos côtés. » Il marqua un temps d'arrêt. « Kanen attaquera demain, et il ne reculera devant aucune cruauté. Il est à la tête d'hommes armés et aptes au combat, qui ont tous les avantages de leur côté… sauf un, qui peut tout changer. » Les quelques regards qui n'étaient pas encore fixés sur lui y remédièrent. « Vous vous battez pour quelque chose en laquelle vous croyez, chère à vos cœurs, alors que ses hommes ne font que suivre les ordres et leur cupidité. Ils ne se battent ni pour leurs foyers, ni leurs familles, ni ce qui leur revient de droit… »

La lumière du feu fit briller une lueur intense dans ses yeux, qui se propagea dans les regards de presque toutes les âmes présentes, qui donnaient l'impression de retenir leur souffle pour pouvoir mieux écouter la voix ferme et forte du prince. Merlin frissonna.

« …mais vous oui. Vous vous battez pour votre droit à vivre, mais surtout, vivre dignes, et libres ! Alors levez-vous et faites front en tant que tels, pour défendre ce qu'aucun homme n'a le droit de vous arracher : Ealdor ! »

Alors que tous clamaient d'une même vois, Merlin vit Will sortir, vaincu. Elle s'éclipsa pour pouvoir le suivre discrètement jusque chez lui. Il était en train d'allumer une chandelle quand elle ouvrit la porte. Sur l'instant, il ne dit rien et termina de ranger ce qu'il devait et de préparer ses bagages. Merlin resta debout et le regarda, le cœur gros.

« Alors c'est décidé, tu t'en vas ? » finit-elle par dire d'une petite voix.

« Oui » répondit-il sans la regarder, les épaules légèrement voûtées.

Merlin déglutit. « Comment puis-je te convaincre de rester ? »

Alors seulement, il leva les yeux vers elle. « Tu y tiens tant que ça ? »

« Je ne veux pas que tu coures le risque d'être blessé demain, mais… mais je n'ai aussi pas envie que tu partes, que tu me laisses… Je… j'ai peur. »

Cela sembla faire réfléchir Will, qui délaissa son paquetage pour venir se tenir devant elle. « Je ne voulais pas que tu partes non plus, tu sais. »

La jeune femme déglutit une seconde fois. « Je sais. Mais tu sais toi-même que je devais partir et- »

« -pourquoi n'es-tu pas restée ? »

« Enfin, Will, tu le sais très bien, à cause de ma- »

Il secoua la tête. « Non, pourquoi est-ce que ça ne te suffisait pas ? Ici ? Ealdor ? Avec ta mère et… moi ? »

Merlin contempla le visage de son tout premier ami, toutes défenses abaissées, et remarqua une once d'espoir, ou bien était-ce de la tristesse, pointer dans ses yeux sous ses mèches sombres. Elle eut l'impression qu'on lui enserrait la gorge.

« … j'aurais voulu que ça suffise, » dit-elle le plus sincèrement possible. « Je suis désolée. »

Elle ne put soutenir son regard. Le silence le plus total suivit, elle n'entendait même pas leurs propres respirations. Jusqu'à ce que la voix de Will le brise, à peine plus forte qu'un murmure.

« Tu l'aimes. »

Son cœur rata un battement en même temps que son ventre s'étrangla. Elle ferma les yeux, submergée par tout ce qu'elle avait refusé d'accepter, tout ce qu'elle avait refoulé qui s'était insinué en elle aussi lentement et sûrement que des racines dans la terre.

Elle sentit la main de Will se poser sur son épaule. « Merlin… »

Et quand elle releva la tête, lui montrant ses larmes, il l'étreignit avec tout l'amour de leurs longues années d'amitié.

.

« Will ? »

« Oui ? »

« …est-ce que tu sais garder un secret ? »

.

Quand elle rentra, sa mère était assise autour du feu, visiblement tourmentée. La maison était vide : Arthur, Morris, Gwen et Morgane s'occupaient de terminer les derniers plans et autres organisations pour la bataille de demain. Hunith fit signe à sa fille de s'asseoir à côté d'elle.

« Il est parti ? » fit-elle en voyant ses yeux rougis par les larmes.

Merlin acquiesça de la tête puis fut enveloppée par la douceur de l'étreinte maternelle pendant de longues minutes, dont la jeune femme lui fut très reconnaissante.

Sa mère lui sourit tristement quand elle la lâcha, puis dit, « je n'aurais jamais dû venir à Camelot. »

Merlin fronça les sourcils. « Pourquoi tu dis ça ? »

« Rien de tout ça ne serait arrivé… et j'ai tout gâché. »

« Non- »

« -regarde où nous en sommes. Matthew est mort, William est parti, et d'autres perdront sûrement la vie demain. »

« Pas si je ne les laisse pas faire » fit Merlin d'une voix à peine tremblante. Elle avait pris sa décision quand la silhouette de Will avait disparu.

« Merlin… »

« Si je dois choisir entre garder mon secret intact et sauver des vies… la question ne se pose même pas. »

« Tu ne dois pas révéler tes dons à Arthur » désespéra Hunith.

« Peut-être qu'au contraire, je dois le faire. Si c'est le prix à payer pour le protéger… lui et tous les autres… alors je le ferai. »

Elles purent entendre clairement les grésillements du feu durant le lourd silence qui suivit.

« Tu tiens beaucoup à lui, » constata Hunith.

Merlin ne dit rien. Elle se sentait encore trop à vif après se l'être seulement enfin avoué, pour pouvoir le faire à voix haute.

Sa mère serra sa main. « Merlin… je sais que ce que je vais dire n'aura pas beaucoup d'importance mais… surtout fais attention. Tout ça risque de te faire énormément de mal, si tu le laisses… » Elle lui caressa la joue. « Et je n'ai pas envie de te voir souffrir, même si je ne t'empêcherai jamais de ressentir tout… ça. Mais je t'en prie, quoi que tu fasses, fais attention à toi. »

Merlin sourit tristement. Hunith l'embrassa sur le front avec une immense tendresse. Et quand Merlin se coucha, elle s'endormit dans l'instant, épuisée comme jamais elle ne l'avait été auparavant.


Les réveils et préparatifs se firent dans un silence quasi-total, si l'on omettait les quelques ordres d'Arthur et la vaine tentative de Gwen, Morris et Morgane à engager la conversation autour de leurs bols de gruau, qu'ils se forcèrent à avaler, les estomacs noués. Merlin sentit quelques fois le regard d'Arthur se poser sur elle avant qu'il ne parte faire une ronde pour s'assurer que tout était bien en ordre. Il ne revint un peu plus tard que pour revêtir sa tenue de combat.

Celle de Merlin ressemblait fortement à celle de Gwen : de longues et épaisses couches de cuir qui la recouvraient de la gorge jusqu'au haut des cuisses où le matériau était fendu pour permettre les mouvements. Dans cette même optique de liberté, la coupe laissait les épaules et les bras dégagés, glissés dans une fine cotte de mailles. Merlin avait évité de mettre l'épais haubert qui lui était initialement destiné, car le métal avait la fâcheuse tendance de lui coller au corps… et ce n'était vraiment pas le moment pour annoncer au monde entier qu'elle était une femme, elle aurait probablement déjà assez à avouer d'ici la fin de la journée, si elle était toujours vivante…

Cette constatation la figea sur place, et alors seulement la gravité de la situation la frappa de plein fouet. Elle allait se battre, pour la première fois, contre des hommes qui étaient là pour tuer…

« Merlin ? Est-ce que ça va ? » demanda Arthur en remarquant qu'elle n'arrivait pas à attacher sa propre cubitière correctement tant elle tremblait. Il prit les devants et boucla les lanières lui-même, ce qui surprit la jeune femme.

« O-oui » bredouilla-t-elle.

« C'est normal d'avoir peur » la rassura-t-il. « Mais ne la laisse pas te paralyser. »

Il la regarda, sembla hésiter, puis lui posa une main sur l'épaule. « Ça a été un honneur. »

Elle lui sourit timidement. Il allait sortir par la porte quand elle cafouilla, « A-Arthur ? »

Le jeune homme se retourna, à l'écoute de tout ce qu'elle pouvait bien avoir à lui dire.

''Je suis une femme. Je suis une magicienne. Je vous aime.''

« … faites attention à vous. »

.

L'attente, si courte fut-elle, fut horrible. Merlin eut l'impression qu'elle allait être tuée avant même le début de la bataille tant son cœur battait fort et rapidement. Elle n'en revenait pas qu'Arthur puisse rester aussi impassible, d'une concentration extrême, et elle n'en éprouva que plus de respect à son égard, ainsi qu'à tous les autres dont seul le teint maladivement pâle trahissait l'angoisse.

Puis enfin, les hommes de Kanen surgirent de la forêt au grand galop dans un fracas d'armes, de bruits de sabots et de cris, suivis de près par ceux qui n'avaient pas de montures.

Leur entrain s'essouffla quand ils pénétrèrent dans le village, en apparence déserté. En effet, ils s'étaient tous éparpillés en des points stratégiques, par groupes, dissimulés de manière à pouvoir voir sans être vus, selon le plan d'Arthur dont ils attendaient patiemment le signal.

Quand il donna le premier d'un signe de main, le groupe de Gwen hissa une palissade pour bloquer la sortie, suffisamment haute pour empêcher toute fuite, même à cheval. De là où elle était postée, Morgane était censée pouvoir le voir, ce qui était son propre signal pour mettre le feu à la trainée de paille, d'herbes sèches et autres combustibles qui condamneraient l'autre issue… Mais le feu ne vint pas.

« Morgane… mais que fait-elle ? » pesta Arthur entre ses dents.

« Quelque chose ne va pas » souffla Merlin. Elle regarda autour d'elle et, voyant la voie libre, elle se leva et courut à toute vitesse en direction de là où se trouvait la dame, ignorant les appels d'Arthur.

« En voilà un ! » tonna une voix, ce qui la fit accélérer encore plus. « Tuez-le ! »

Le sifflement d'un carreau d'arbalète qui fendait l'air passa non loin d'elle, puis un autre, avant qu'elle n'arrive derrière Morgane qui s'acharnait à essayer de déclencher le feu. Elle jeta son épée à terre et tonna : « donnez-moi les silex ! »

La pupille ne se fit pas prier, ses yeux effrayés fixés sur les cavaliers qui fonçaient vers elle. Merlin profita de ce détournement d'attention pour murmurer ''baerne'', déclenchant un feu violent qui se propagea à toute vitesse, barrant la route et prenant les assaillants par surprise. Le cheval de l'un d'entre eux se cabra et envoya son cavalier violemment à terre. En voulant faire demi-tour, l'animal le piétina. Merlin entendit vaguement Kanen vociférer des ordres pour tenter de ramener un semblant de cohésion, en vain.

Le cri d'Arthur fut le plus fort parmi tout ce chaos, « maintenant ! »

Tous les villageois surgirent de l'ombre comme un seul homme, armes au clair et un semblant de cri de guerre dans la gorge pour se ruer sur leurs assaillants. Devant Merlin, Morgane se jeta sur le brigand le plus proche avec une furie inégalée. La magicienne, qui venait de reprendre son épée, n'eut pas plus le temps de s'en étonner car un autre homme la prit pour cible, tentant de lui défoncer le crâne avec sa masse, mais Merlin fut plus rapide et l'esquiva de peu. Entraîné par son élan, l'homme se retrouva devant elle, lui tournant à moitié le dos, et la jeune femme ne réfléchit même pas, elle frappa de toutes ses forces, et le fracas de l'acier sur la chair et les os, suivi d'un bruit presque… liquide lui donna un haut-le-cœur. Elle n'osa même pas regarder le corps qui s'effondra à terre et, rien qu'un court instant, elle se sentit ailleurs… Tant cela semblait irréel.

Mais l'adrénaline et le poids du métal qu'elle portait la ramenèrent bien vite sur terre, et elle se retourna pour courir en direction du gros du combat, qui s'était condensé au centre du village. Elle vit sans les voir vraiment Morris pourfendre, Gwen éviter, et Morgane assommer leurs adversaires respectifs, avant qu'une autre lame, une épée cette fois, ne fuse dans son champ de vision. Merlin fut presque envoyée à terre quand elle para le coup, dont la violence lui fit trembler le bras et lui arracha presque son arme. Elle hurla de rage à l'intention de l'homme cagoulé qui l'avait ainsi attaquée, para un autre coup à deux mains, encore un autre, puis lui décocha un coup de pied dans les jambes de toutes ses forces, qui le fit à peine vaciller. Mais cela suffit à ouvrir une brèche dans sa garde, et la jeune femme saisit l'occasion pour lui plonger sa lame dans le ventre, avant de trancher sur le coté d'un coup sec qui fendit les chairs avec une facilité effroyable. L'homme s'effondra en criant de douleur, les mains aplaties sur sa blessure pour tenter en vain de la contenir. N'y tenant plus, la nausée au bord des lèvres, Merlin lui donna le coup de grâce. Elle n'eut pas le temps de laisser l'horreur la submerger quand elle leva les yeux devant elle et vit sa mère en très mauvaise posture, elle arrivait à peine à contenir les coups de son agresseur qui gagnait à chaque fois un peu plus de terrain.

« Maman ! » hurla Merlin en se précipitant vers elle, l'épée brandie et la haine dans les veines. Elle était à mi-chemin quand elle vit Gwen et Morris porter secours à Hunith. L'homme n'eut aucune chance devant le double assaut étonnamment et efficacement synchronisé, qui s'acheva par un coup fatal de l'écuyer.

Merlin s'arrêta sur-le-champ, figée par le soulagement. Elle tenta de récupérer son souffle et regardant le trio de loin. Sa main qui tenait son épée lui faisait mal à force d'être crispée, et une douleur sourde fusait dans l'épaule du même côté, probablement à cause des violents coups qu'elle avait parés…

Elle aurait dû se souvenir de l'avertissement d'Arthur, qu'il répétait à chacun des entraînements sans exception : ne jamais laisser son attention se détourner, pas même une seconde. Elle entendit trop tard le cheval foncer au grand galop vers elle… ou en tout cas, cela aurait été trop tard si Will n'avait pas sauté depuis le toit le plus proche pour s'abattre sur le cavalier, les propulsant tous deux à terrer et déviant la trajectoire de la monture, qui dépassa Merlin en hennissant. La jeune femme resta stupéfaite en voyant son ami défoncer la tête du brigand avec la masse de celui-ci, avant de se lever et dégainer son épée.

« Will ! C'est vraiment toi ? » fit-elle d'une voix un peu rauque mais le sourire jusqu'aux oreilles.

« Même moi j'ai du mal à y croire ! » répondit-il en lui rendant son sourire.

Les retrouvailles furent écourtées quand chacun eût droit à l'arrivée d'un autre ennemi, et les deux amis se retrouvèrent dos à dos et combattirent avec une ardeur renouvelée par la présence de l'autre. Merlin acheva l'homme en face d'elle avec une facilité qui la déconcerta sur l'instant, et quand elle se retourna, Will avait déjà finit et regardait le combat qui se déroulait sous ses yeux. La jeune femme vit alors la même chose que lui : la plupart des villageois étaient dépassés, et parfois se retrouvaient à plusieurs contre un, malgré qu'Arthur se démène comme un beau diable pour venir en aide au plus de gens possible, sans même sembler fatiguer.

« Ils sont beaucoup trop nombreux » fit Will d'une voix blanche. Il venait d'exposer ce que Merlin craignait tout bas. « Nous n'arriverons jamais à les vaincre. »

« Mais moi je le peux » répondit la jeune femme. Will leva des yeux légèrement écarquillés vers elle. La magicienne releva la tête en expirant profondément, et elle sentit l'énergie fourmiller dans ses doigts quand elle se concentra sur la barrière de feu visible de l'autre côté du village. Pendant un instant, ses yeux ne virent plus que les flammes qui commençaient à se replier sur elles-mêmes, puis elle regarda tour-à-tour plusieurs hommes de Kanen avant de laisser sa magie se répandre.

''Fyr, beddan ætféh mín gefýnd !''

Comme surgi du sol, le feu embrasa les assaillants que Merlin avait regardés, semant la panique la plus totale dans les rangs ennemis : alors que leurs camarades se roulaient à terre en hurlant dans l'espoir d'éteindre les flammes, les autres brigands prirent leurs jambes à leur cou ou bien fusèrent à dos de cheval après avoir forcé un passage dans les barricades. Quelques villageois coururent après les déserteurs alors que les autres regardaient ébahis le spectacle morbide qui se déroulait sous leurs yeux. La plupart prirent pitié et achevèrent les souffrances des torches humaines. Merlin croisa deux-trois regards qui lui étaient destinés, aussi terrifiés que reconnaissants, et bien vite les premières exclamations de joie victorieuse retentirent. Elle entendit Will pousser une exclamation de surprise informe, lui aussi très impressionné. Merlin, elle, sentit soudainement toute la fatigue du combat s'abattre sur elle. Tout ce qu'elle voulait était se coucher dans un coin et oublier les cris et le sang…

« Pendragon ! » tonna une voix. Merlin et Will se retournèrent et virent Kanen, le seul qui ne s'était pas échappé, se jeter sur Arthur. La jeune femme se précipita dans sa direction, suivie de Will, subitement paniquée. Mais elle s'arrêta à quelques mètres de l'affrontement quand elle se rappela que, justement, il s'agissait d'Arthur… le meilleur combattant de son royaume. Il ne craignait rien. Ou en tout cas, c'est ce qu'elle se répéta mentalement en regardant les coups mesurés que les deux hommes s'échangeaient, Kanen dans une colère froide, n'ayant plus rien à perdre, et Arthur extrêmement concentré, comme à son habitude.

Elle ne put s'empêcher de détourner le regard quand le plus âgé des deux hommes tomba à terre, agonisant. Et son esprit fit rapidement de même envers le vaincu quand Arthur fit un pas vers eux et balaya les villageois rassemblés derrière elle du regard.

« Qui a fait ça ? » demanda-t-il d'une voix forte, non sans être menaçante.

Merlin voulut disparaître sous terre. Le moment qu'elle redoutait tant était arrivé…

« Qui a utilisé de la magie ? » répéta-t-il avec plus de dureté. Son regard passa sur elle et elle ouvrit la bouche pour avouer quand Will cria.

Tout se passa vite, beaucoup, beaucoup trop vite…

En une seconde, tout changea.

L'instant d'après, Merlin rattrapa Will qui s'effondrait, un carreau d'arbalète fiché en pleine poitrine. Elle regarda la hampe sans comprendre ce qu'elle faisait là, et le sang… le sang qui teintait déjà la tunique que portait son ami. La tunique de son père, aux armoiries du royaume.

La réalité lui tomba dessus aussi violemment qu'elle chuta à terre, le jeune homme à moitié sur elle : Kanen avait visé Arthur dans un dernier souffle, mais Will s'était interposé…

« William ! » cria quelqu'un. Merlin crut que c'était peut-être elle. Elle vit Arthur se pencher sur eux. « Tu m'as sauvé la vie » dit-il d'une voix blanche.

« Oui… je sais… pas… ce qui… m'a pris » plaisanta le jeune homme entre deux halètements. Tous ses muscles étaient crispés sous la douleur, surtout ceux de son visage, et la panique le faisait respirer de manière saccadée, hachée et très rapide. Malgré tous ses efforts, il ne put retenir quelques gémissements de douleur.

« Will… » geignit Merlin. Les larmes lui mouillaient les joues et elle le serrait contre elle avec désespoir, complètement perdue. Arthur dut la forcer à lâcher prise pour qu'il soit emmené dans sa maison, à deux pas, où le prince débarrassa la table d'un large mouvement de bras pour que l'on puisse y déposer le blessé. Merlin se sentit à peine marcher avant de se retrouver à côté de lui, lui tenant la main à laquelle il s'accrochait comme à la vie. Arthur se pencha sur la blessure puis se releva, la mâchoire serrée. Cela ne présageait rien de bon.

« Ç-ça fait la … deuxième fois… que je vous sauve la vie » haleta Will.

« Deux fois ? » fit Arthur sans comprendre.

« C'était moi » dit-il dans un souffle.

Merlin serra sa main d'autant plus fort.

« C'est moi… qui ai utilisé la magie. » Il essaya de sourire, comme pour se moquer, comme s'il n'était pas transpercé par une flèche ou se vidait de son sang.

« Ne dis pas ça » supplia-t-elle.

Arthur resta silencieux, la mine indéchiffrable.

« S-si », insista Will. « Ne t'inquiète pas, il ne peut… plus rien me faire. Et il fallait que… je fasse quelque chose. »

« Tu es donc sorcier ? » dit le prince.

« Oui… alors, v-vous allez me tuer ? »

Le regard d'Arthur passa de Will à Merlin avant de se perdre dans le vague. « Non » fit-il d'une voix calme, et désolée, en redirigeant son attention vers le blessé. « Bien sûr que non. »

Merlin entendit quelqu'un lâcher un sanglot derrière elle. Elle n'avait même pas remarqué qu'ils n'étaient pas seuls. La prise de Will perdait en force, mais elle ne le lâcha pas.

Quand les yeux d'Arthur croisèrent à nouveau les siens, alors que Will lâchait un gémissement de douleur, et y lut ce qu'il pensait : il n'y avait plus d'espoir.

« Fais ce que tu peux pour lui » dit le prince avant de s'éclipser, suivi par Gwen, Morris, Morgane et Hunith, tous livides. Sa mère lui adressa un regard désolé avant de sortir en refermant la porte derrière elle, les laissant seuls. Merlin reçut comme un coup de fouet.

« Ne t'inquiète pas. » Elle se racla la gorge pour que sa voix soit un peu plus sûre. « Je vais te sortir de là. Je te le promets. »

Elle laissait déjà sa magie se répandre en lui, affolée. Et c'est là qu'elle sentit la blessure.

« N-non Merlin, ne f-fais pas ça. »

« Je ne te laisserai pas mourir ! »

Le poumon gauche était perforé, et s'était replié sur lui-même, refusant de s'étendre à chaques inspirations, de plus en plus difficiles.

« J-je tiens ma promesse… te protéger. N-ne rien dire. Je ne veux pas… qu'il t'arrive quelque chose. »

Il y avait du sang, tant de sang… sous ses mains, sur la table, mais aussi à l'intérieur de lui. Il jaillissait d'une artère rompue.

« Et je ne le veux pas non plus ! » sanglota-t-elle. Elle lança sa magie avec désespoir vers le flux qui n'en finissait pas de couler, mais rien n'y faisait : elle se laissait entraîner, glisser parmi les tissus, impuissante.

Will contempla un instant ses yeux. Il faisait toujours ça quand ceux-ci viraient à l'or, il ne s'en lassait jamais…

« F-fais moi une… autre promesse » fit-il, plus pâle. « Prends soin de t-toi… et ne laisse p-pas Arthur te… faire du mal. Je vois c-ce que tu disais… il est d-différent. » Il essaya de lui sourire. « Il a bien de la chance d-de t'avoir. »

« Je te le promets. » Merlin laissa libre cours à ses larmes, penchée sur lui, repoussant les mèches trempées de sueur d'une main ensanglantée. « Ne me laisse pas » supplia-t-elle d'une toute petite voix.

« T-tu m'as manqué… Merlin. »

Ses yeux commencèrent à divaguer et il respira encore plus vite.

« M-merlin… »

« Je suis là » dit-elle avec une infinie tendresse, son visage juste au-dessus du sien. « Je suis là. » Elle l'étreignait sans toucher la flèche, ni la blessure. Il ne tremblait presque plus. Elle caressait son front du bout du pouce avec de tout petits mouvements rassurants. Sa magie s'en écoulait encore.

Quand il geignit à nouveau, elle l'apaisa. Elle chuchota à la douleur de s'endormir, et de se laisser aller, de le laisser en paix, doucement emportée par le flux qui se faisait plus calme à chaque battement de cœur.

« … Merlin…je… »

« Je suis là. Toujours, » murmura-t-elle en posant son front contre le sien. La pulpe de son doigt allant et venant, allant et venant…

Jusqu'à la fin, et encore après, longtemps.

Mais bien avant que ses larmes ne se tarissent.


Les corps ne furent prêts que de longues heures plus tard, alors que le soleil disparaissait déjà à l'horizon. Mais il pouvait bien partir, les flammes des bûchers funéraires se suffisaient à eux-mêmes pour donner l'illusion de prolonger le jour.

Merlin regardait les flammes engloutir le corps emmailloté. Le corps qui avait été son tout premier ami, et qu'elle pouvait maintenant à peine discerner dans le brasier. Elle en était un peu trop proche, mais elle ne s'en souciait pas. La chaleur qui s'en dégageait lui asséchait la peau du visage, mais elle ne s'en souciait pas non plus.

« Je suis désolé » fit Arthur à côté d'elle, son regard dirigé vers la même chose qu'elle. « Je sais qu'il t'était très cher. »

« Et il l'est toujours, » répondit-elle sans bouger.

Le silence s'installa à nouveau quelques instants.

« Tu savais qu'il était sorcier, n'est-ce pas ? » reprit le prince. Quelque chose dans sa voix, de désagréable, lui remonta le dos et la glaça malgré la proximité des flammes.

Il prit son silence pour un oui.

« La magie est dangereuse » continua-t-il. « Tu n'aurais jamais dû me le cacher. »

Merlin resta impassible, sans même ciller. Le jeune homme s'éloigna sans un mot de plus

Elle frémit quand la main de sa mère se posa dans le creux de son dos.

« Il faut que tu te prépares à repartir. »

« … je n'ai pas à partir » répondit sa fille d'une voix neutre.

« Si, ta place est aux côtés d'Arthur, Merlin. »

Alors seulement elle détourna son regard des flammes pour le poser sur sa mère. Ce faisant, elle sentit ses yeux brûler, malmenés par leur exposition à la chaleur.

« Ma place est ici, » répondit-elle, « elle l'a toujours été. »

Et aucun de ces malheurs ne serait arrivé si elle l'avait accepté depuis le tout début.

Hunith lui étreignit la joue d'une main, l'autre posée sur son épaule, et lui sourit autant que la situation le permettait : rien qu'une ébauche.

« J'ai vu combien il a besoin de toi… et combien tu as besoin de lui. »

Merlin jeta un œil vers le prince, qu'elle n'eut même pas besoin de chercher pour trouver, comme si c'était naturel.

« Vous êtes comme les deux faces d'une même pièce. »

Ces quelques mots, tout simples, suffirent à remuer de nombreux souvenirs, certains encore très récents. Sa mère avait raison, il fallait qu'elle reparte.

.

Elle regarda encore les flammes, seule, pendant de longs instants. Celles-ci se consumaient d'elles-mêmes, petit à petit, n'ayant plus que des cendres, de l'air et du bois pour les alimenter. Elle ressentait un vide lancinant au fond d'elle, que tous les remords et tous les regrets tentaient d'apaiser, en vain. Cela devait être ça, le chagrin.

Quand il ne resta plus aucune trace, à part de la suie et quelques poignée de cendres, de ce qu'avait été Will, Merlin put pleurer encore une fois, en guise d'adieu.

.

« Will ? »

« Oui ? »

« …est-ce que tu sais garder un secret ? »

Le petit garçon s'approcha un peu plus d'elle sans perturber son équilibre sur la branche, soudainement plus intéressé par ce qu'elle avait à dire que par n'importe quelle créature, même dieu ou démon.

« Oui ! »

Merlin regarda dans ses grands yeux curieux et y puisa le courage nécessaire pour tendre une main vers le sol, tapissé de feuilles mortes de toutes les variantes de jaune, rouge et brun, quelques mètres en-dessous d'eux. Et quand elle la releva, les feuilles suivirent, animées d'un vif souffle de vie qui les fit monter en l'air, plus haut que les cimes nues, puis retombèrent en dansant au gré des envies de la petite fille, qui les commandait du bout des doigts, leur permettant un dernier vol dans un tourbillon de couleurs qui enveloppa les deux enfants.

Elle osa enfin regarder Will, en sachant très bien qu'il pouvait voir ses yeux dorés. Son expression lui coupa le souffle.

Il la contemplait comme si elle était une merveille. Cela fit battre son cœur très fort.

« Pourquoi ça doit rester secret ? » fit-il, toujours aussi époustouflé. .

« Les gens ont peur de la magie… alors ils chassent les gens comme moi, c'est Maman qui l'a dit. »

Et la parole d'une mère était sacrée, tous deux le savaient.

« Ne t'inquiète pas, je ne les laisserai pas faire ! »

« Eh, je t'ai dit que je sais me défendre toute seule ! »

Il lui fit un clin d'œil. « Je ne les laisserai pas faire quand même. »

« … alors tu promets de ne rien dire ? A personne ? Juré ? » demanda Merlin.

« Je promets… à une seule condition. »

« Quoi ? »

Il lui sortit son plus beau sourire : celui qui venait droit du cœur.

« … que tu le refasses encore une fois. »


.


A/N : je suis épuisée, au propre comme figuré, ce chap fut (très) long et difficile à écrire… snif snif... il s'en passe des choses! Non?^^