11] Un Lion en Cage


[Jour 72]

Je suis en train de perdre la tête.

Depuis quatre jours, je dors à peine et tourne en rond tel un lion en cage.

Tel un lion en cage.

Je souris tristement devant l'expression. Clairement, je suis né 100 ans trop tard pour seulement saisir le concept étrange d'un lion en cage. Les seuls lions que j'ai jamais vus figurent dans les livres que je feuilletais au hasard de mes rondes dans la petite bibliothèque de l'Arche.

Quant aux cages, elles me sont malheureusement bien trop familières.

Des barreaux, j'en ai trop connus pour les compter.

Quand ma sœur avait été découverte, j'avais été fait prisonnier pendant plusieurs jours le temps que le conseil décide quoi faire de moi.

Lorsque ce même conseil était descendu sur Terre, ils m'avaient à nouveau placé en détention, sans réel motif cette fois, à part celui de me garder sous contrôle quand tout ce que je souhaitais était retrouver Clarke et mes amis.

Ensuite, j'avais été fait prisonnier par Cage et Dante Wallace au Mont Weather. Et même si cette fois, cela avait fait partie d'un plan pour aider le reste des 100 à s'évader, j'avais bien cru ne pas m'en sortir pendant un moment.

Plus tard, j'avais été fait prisonnier par Azgeda à Polis.

Bordel, combien de fois Ontari, Roan ou Echo sont-ils arrivés à m'enfermer derrière des barreaux ?

Je me rappelais avec trop de vivacité qu'une autre fois, c'était Clarke elle-même qui m'avait enchaîné et enfermé dans un pièce au fin fond du Bunker. Et même si à l'époque, j'avais cru qu'il s'agissait uniquement là de sauver l'espèce humaine, je pensais différemment aujourd'hui. C'était sa grande motivation, je le sais, mais elle avait également souhaité me protéger de moi-même...

Je secoue la tête quand je sens mes pensées m'emmener sur un terrain glissant, puis tente de les emporter vers les courts instants de liberté que j'ai vécu.

À certains moments de mon existence, j'ai dû me sentir libre, non ?

La réponse à cette question silencieuse est négative et je soupire devant le désespoir du bilan de mes vingt-quatre dernières années. Non, jamais je ne me suis senti réellement libre.

Certainement pas lors de ma vie sur l'Arche. Même pas quand j'ai infiltré les 100 et m'en suis déclaré leader. Encore moins quand les adultes sont arrivés sur Terre en croyant nous décharger des responsabilités qui reposaient sur nos épaules. Puis, courir pour arrêter ALIE et enfin courir encore plus vite et plus loin pour sauver nos fesses de Praimfaya ne m'avait pas laissé énormément de temps pour profiter de la vie.

Le peu de liberté que j'avais pu expérimenter se résumaient finalement à trois mois de ma vie.

Trois mois entre le Mont Weather et l'attaque d'ALIE.

Je sens mon cœur se serrer à cette pensée et je sais que si j'y réfléchis suffisamment fort, je devinerai le mensonge caché dans ces souvenirs. Je me rappelle le deuil, et la peine, et la souffrance. Je me rappelle les murs d'Arkadia se refermant sur moi dans mon sommeil et les cauchemars qui me tiraient du lit.

Et la douleur de son absence. Le manque de Clarke à mes côtés pour m'aider à porter le fardeau de ce que nous avions été obligé de faire pour sauver nos amis. Le sentiment omniprésent qu'on avait arraché une partie de moi sans laquelle je n'étais que l'ombre de moi-même.

Cette douleur m'avait presque rendu fou à l'époque. Et pourtant, elle n'était rien à côté de celle que je subis jour après jour depuis que nous sommes revenus sur l'Anneau.

Depuis que je l'ai abandonnée. Depuis que je l'ai laissée mourir seule.

Mon poing s'abat sur une cloison et l'élancement qui se diffuse dans mes doigts et mon poignet me distrait du chagrin toujours présent sous la surface de mes pensées, toujours prêt à m'engloutir et à m'étouffer.

Clarke... Si seulement tu savais à quel point nous avons besoin de toi en ce moment. Si seulement tu savais à quel point j'ai besoin de toi...

Admettre cette vérité me fait autant de bien que de mal et je sens le poids sur mes épaules s'alléger en même temps que je sens ma gorge se serrer. Malheureusement, je suis habitué aux émotions contradictoires qui m'envahissent lorsque je m'autorise à penser à elle.

Si tu savais à quel point Murphy a besoin de toi en ce moment...

A la pensée de John, allongé dans ce que nous avons décrété comme "l'infirmerie", inconscient et faible, le désespoir me revient. Je ne me suis jamais senti aussi inutile que maintenant. Plus que jamais, le sentiment que je ne suis pas à ma place, que je n'aurai pas dû survivre, que Clarke devrait être ici et pas moi, m'étreint. Pourquoi est-ce qu'il a fallut qu'elle se sacrifie ? Pourquoi est-ce qu'il a fallut que ce soit elle, alors que ça aurait dû être moi ?

Si je le pouvais, j'échangerais nos places sans hésiter.

Et pas seulement parce que c'est Clarke et que tout en elle me manque. De ses cheveux blonds, à sa posture digne. Des ses yeux bleus à son franc parler. De son entêtement sans borne à sa bonté sans faille. Oui, Clarke me manquera toujours. Je sais qu'une partie de moi la pleurera toujours.

Aujourd'hui cependant, c'est le médecin en elle qui me manque le plus. Toutes ces connaissances qu'elle avait réussi à engranger je ne sais comment du haut de ses 17 ans. Elle pourrait sauver Murphy. Elle pourrait nous le ramener. Elle aurait su immédiatement quoi faire. Et nous ne serions pas dans cette situation.

Après avoir ingéré la préparation d'algues de Monty à ma place, Murphy avait perdu connaissance, s'était écrasé au sol avec fracas, et avait convulsé violemment. Harper avait alors surpris tout le monde en bondissant à ses côtés, prenant ainsi les commandes. Je l'avais aidée à l'immobiliser sur le côté et à bloquer sa langue avec ce qui m'était tombé sous la main. Jusqu'à ce que la crise passe. Jusqu'à ce qu'il se réveille. Seulement, cela n'avait pas été la dernière des attaques de Murphy. Et sept jours après s'être évanoui, il n'était toujours pas revenu à lui.

Cette fois, je frappe du plat de la main ce même endroit que mon poing a percuté plus tôt, mais le bruit de la porte de ma chambre qui s'ouvre avec fracas couvre celui de ma paume sur le métal. Je me tourne vivement pour découvrir Monty devant moi. Son expression ne me laisse aucun répit. Je lis dans ses yeux l'urgence et la terreur et je sais que quelque chose est arrivé avant même qu'il n'ouvre la bouche.

— C'est John, murmure-t-il quand je passe devant lui.

Je ne le laisse pas me guider vers l'infirmerie, je prends la tête et cours vers la pièce d'où proviennent les cris et les pleurs que je n'entendais pas depuis mon refuge. Quand j'arrive, la scène sous mes yeux aurait de quoi me geler d'effroi.

Echo tient fermement Emori dans un coin de la pièce. Cette dernière pleure, hurle et se débat pour atteindre Murphy, secoué par une nouvelle série de convulsions et toujours inconscient sur son matelas. De part et d'autre de son corps meurtri se trouvent Harper et Raven, qui se crient des instructions et des ordres. L'une tente de l'immobiliser tant bien que mal, tandis que l'autre s'affaire sur un appareil étrange que je ne reconnais pas et auquel Murphy est branché.

Étrangement, aucune des deux femmes ne semble rien faire pour stopper l'attaque qu'il subit et cela m'étonne. Alors, je reconnais sur l'écran ce qui ressemble à son rythme cardiaque et peut-être sa tension également, sous forme de chiffres mais aussi de courbes.

Un "bip" sonne frénétiquement à nos oreilles et la courbe s'affole, dessinant toutes sortes de pics et de creux et Emori redouble ses hurlements. Elle ordonne à Echo de la lâcher et joue des pieds et des mains pour se libérer. Quand un mauvais coup de coude atteint le visage de l''espionne que celle-ci desserre son emprise, je vole à sa rescousse sans réfléchir et prend le relais.

D'un geste rapide, j'attrape les bras d'Emori et l'empoigne fermement en ramenant son dos contre ma poitrine et en l'enserrant dans l'étau de mes bras. Elle se débat tellement que pendant une minute, ses pieds ne touchent plus sol et je crains un instant de lui faire mal en la retenant ainsi, mais Raven lève les yeux sur nous et crie :

— Tiens-là, Bellamy. Il faut qu'elle nous laisse faire, c'est notre seule chance OK !

J'ignore ce qu'elle entend par là, mais j'ai confiance en Raven. Si quelqu'un peut trouver une solution, si quelqu'un sait ce qu'elle fait, c'est bien elle. Alors je tiens bon, même quand les ongles d'Emori se plantent tellement profondément dans ma chair que je suis sûr d'en garder une cicatrice.

Soudain, la cacophonie de "bip" de la machine s'interrompt pour ne laisser sonner qu'une seule note suspendue dans l'air. Stridente, elle accompagne le tracé plat et longiligne de la courbe de son rythme cardiaque et de sa tension.

Tout le monde dans la pièce s'immobilise quand nous comprenons simultanément que le coeur de John vient de s'arrêter. Harper, Echo et Monty dévisagent Raven d'un air désespéré tandis qu'elle s'affaire à saisir deux sortes de palettes et à les frotter entre elles. Je devine alors que je ne suis pas le seul à avoir placé ma confiance entre ses mains.

Je m'attends à ce qu'Emori se transforme en furie entre mes bras, mais c'est tout l'inverse et je dois maintenant la retenir pour ne pas qu'elle s'effondre sur place.

Je glisse au sol avec elle. Des sanglots déchirants la secouent toute entière et c'est comme si elle était en train de se briser en milles morceaux entre mes doigts. J'aimerai la rassurer, la réconforter, lui promettre que tout va bien se passer, mais j'en suis incapable. Je comprends ce qu'elle ressent et à vrai dire, je ne sais pas ce qu'il va se passer.

Tout ce que je peux faire, c'est regarder Raven pousser un interrupteur et tourner une petite manette sur sa machine de malheur et ordonner à tout le monde :

— Écartez-vous !

Elle applique les palettes sur le torse nu de Murphy et un son terrible emplit la pièce. Un son qui me rappelle celui de la chair heurtée par un des bâtons électriques qu'utilisaient les gardes de l'Arche. Nous retenons tous notre souffle en observant la poitrine de Murphy se soulever, puis retomber avec un bruit mât sur son lit. Raven jette un oeil vers l'écran et en voyant que rien n'a changé, elle pousse une série de juron avant de recommencer :

— Écartez-vous !

Soudain, je m'aperçois qu'Emori a arrêté de pleurer, a arrêté de lutter, a arrêté de se battre. Du coin de l'oeil, je vois les larmes qui strient ses joues, je vois sa poitrine se soulever et son souffle se bloquer dans sa poitrine. Tout son être ne tend qu'à une seule chose à cet instant : rejoindre celui qu'elle aime. Je comprends ce qu'elle ressent. Et alors que Raven frotte à nouveau ses palettes entre elles et les applique encore sur le coeur du jeune homme, je ressens le besoin profond d'essayer de la rassurer quand même

— Emori, reste calme, tout va bien se passer, Raven sait ce qu'elle fait, tout ira bien.

Murphy se soulève encore une fois de la table avant d'y retomber, toujours inanimé et Emori se tourne violemment vers moi. Elle me repousse brutalement et plante son regard dans le mien. Je sais déjà ce qui va suivre et tente rapidement de reconstruire les murs qui me protégeaient habituellement de ce genre d'assaut.

— C'est de ta faute, Bellamy ! lâche-t-elle à mon encontre. Ça aurait dû être toi ! Tu n'es qu'un lâche !

— Emori...

— Murphy va mourir à cause de toi ! Tout comme Clarke est morte à cause de toi.

L'accusation est comme un coup de couteau en plein cœur et je sens mes yeux se mouiller de larmes malgré ma volonté.

— Je peux te garantir que si son cœur ne redémarre pas, j'arracherai le tien de ta poitrine à mains nues.

Je frémis sous la menace car je sais à quel point elle pense tout ce qu'elle dit à cet instant. Guidée par la colère et le désespoir, Emori n'est que l'ombre d'elle-même et, encore une fois, je comprends exactement ce qu'elle ressent.

Je comprends car c'est exactement ce que je ressens depuis Praimfaya. Depuis 72 jours.

Je n'ai pas le temps d'approfondir cette pensée car soudain, Raven fait une troisième tentative et cette fois, quand John retombe sur la table, son rythme cardiaque retrouve sa normalité et le "bip" se stabilise.

Dans la pièce, tout le monde semble revenir à la vie en même temps que Murphy. Raven lâche un long soupir et laisse les larmes couler librement sur ses joues. Elle repose les palettes quand les paupières du jeune homme papillonnent et que ses doigts s'agitent, puis s'empare de sa main pour y lier les siens. Son autre main repose sur sa poitrine où son cœur bat désormais avec force et vigueur.

— Hey, murmure-t-elle.

— Hey, murmure-t-il en ouvrant enfin les yeux et en les posant sur Raven.

— Les cafards sont difficiles à tuer, déclare Raven en ravalant tant bien que mal ses sanglots.

L'esquisse d'un sourire se dessine sur les lèvres de John et il murmure :

— Emori ?

La native se libère de mon étreinte en un instant. Elle glisse hors de mes bras et se précipite pour serrer l'homme qu'elle aime entre les siens.

— Doucement, tu m'étouffes...

La voix de Murphy se casse et je vois Harper s'emparer d'une gourde et servir un verre d'eau avant de lui apporter.

— Si tu me refais une telle peur, John, je te tue.

La menace d'Emori déclenche les rires de mes amis et Murphy semble enfin les remarquer. Tous s'empressent de venir à son chevet. Monty pose une main rassurante sur son épaule quand Harper l'aide à s'hydrater. Raven et Emori s'assoient de chaque côté de lui, l'une tout contre lui et l'autre près de ses jambes. Echo se tient debout au pied du lit et lui offre son plus beau sourire. Le soulagement emplit de la pièce et tout le monde semble respirer à pleins poumons pour la première fois depuis longtemps.

Tout le monde sauf moi.

Parce qu'à travers tout ce chaos, au travers tout ce drame, toute cette tension, toute cette tragédie. Et devant ce dénouement heureux que je ne connaîtrais jamais, j'ai enfin réalisé ce que j'essaie d'enfouir au plus profond de moi depuis des mois et des mois.

Je suis amoureux de Clarke Griffin.


Hey ! Salut les Bellarkers ! Voici un chapitre plus long que d'habitude pour remercier tous ceux qui se sont perdus dans ces pages.

Un merci encore plus grand à tous ceux qui laissent des votes et des commentaires sous mes chapitres, vous n'imaginez pas à quel point ceux-ci sont importants pour moi !

J'espère que ce chapitre vous plaît, j'aime tout particulièrement écrire sur SpaceKru car c'est ce qui m'a le plus manqué dans cette saison : les flashbacks sur ce qu'il s'est passé dans l'espace.

J'espère être restée fidèle aux personnages et ne pas vous avoir ennuyé !

Bises à tous

Zouzou