BO d'écriture : « You are my everything » – Janelle Monae
Avertissement : ... péripétie.
Bonne année !
(Lâche le chapitre un peu en avance et court se cacher.)
Croisements, dépassements (2)
Trois heures et quelques plus tard, ils avaient pris, non pas une, mais deux douches, mangé, parlé de peu de choses en dehors de leurs préférences sexuelles, des fantasmes qui leur étaient venus l'un envers l'autre, avant de les tester, et Draco avait dû programmer un réveil au cas où il s'endorme dans les draps et dans les bras de Harry. Il se sentait rincé et courbaturé, et c'était quand même agréable de ne pas avoir eu à se soucier des colocataires ; de faire l'amour en journée aussi – il ne s'était jamais rendu compte que cela ne lui était jamais arrivé, mises à part les premières explorations avec Théo. Draco grimaça et ouvrit les yeux pour se rappeler où il était.
Harry somnolait, le visage très près du sien et Draco avait envie de lui toucher la joue, d'éprouver la netteté de son rasage. Il y avait toujours ce goût amer de regret après le sexe, de regret ou de frustration affective, et s'il commençait à le sentir monter de nouveau en travers de sa gorge en cet instant, c'était parce qu'il se rendait compte que c'était la première fois qu'il ne l'avait pas ressenti. Il contracta la mâchoire et se répéta l'étrange prophétie de Pansy – qu'il ne retenait que les aspects des choses qui lui faisaient du mal – mais ce n'était pas tout dans sa tête. Quelle vie de merde il avait eue s'il n'avait pas une seule fois couché avec quelqu'un sans s'être d'abord court-circuité le cerveau à l'alcool ou autre, avant ce dimanche après-midi.
Il se redressa brutalement et tourna le dos à Harry.
« Faut que tu y ailles ? dit Harry mollement.
Draco prit une inspiration.
- Bientôt.
- Mmm, dommage. Je t'aurais bien gardé.
Draco se tortilla d'inconfort en pensant au trajet de train assis, s'il n'était déjà pas bien au bord du matelas. Les murs pâles de la chambre se tintèrent du voile sombre de la capitale. Il sursauta quand les doigts de Harry lui effleurèrent le dos.
- Ça va ?
- Ça va, dit Draco, la voix tendue. J'ai juste pas envie de bouger, ça me saoule, ajouta-t-il parce que ça ressemblait à ce que venait de dire Harry, et aussi parce que c'était ce qu'il avait ressenti à peine cinq minutes plus tôt.
Il se leva et se dirigea vers son sac tandis que Harry récupérait ses lunettes pour se lever.
- Tu avais prévu tous ces vêtements de rechange ? remarqua Harry, amusé.
- J'ai dit à ma mère que j'allais voir des amis de lycée pour un brunch, répondit Draco en enfilant une chemise qui n'avait pas tellement aimé le séjour dans son sac.
- Ah…
Draco se gifla intérieurement. Heureusement, Harry lui fit la courtoisie de ne pas poser de questions au sujet de son placard verrouillé à double tour. Il n'avait pas très envie d'entendre que ça c'était parfaitement bien passé pour lui. Ou toute autre version ou opinion compatissante. Après tout, n'importe quelle personne de son âge épargne à sa mère l'inventaire de ses escapades.
- Tu reviens quand ?
Draco fourra ses vêtements sales dans un sac plastique, et ledit sac dans le sac en toile. Harry avait l'air d'hésiter à remettre ou non un T-shirt, et il le regardait avec un froncement de sourcil inquiet. Draco sortit son portable et s'adossa au mur pour parcourir son agenda. Mi-octobre. Il avait placé deux heures le lundi, profitant d'une occasionnelle petite semaine de cours.
- Tu veux qu'on se revoie ? demanda Harry comme son silence se prolongeait.
Il avait enfin remis son T-shirt mais restait assis sur le lit à le regarder. Avec l'après-midi qu'ils avaient passé, Draco commençait à comprendre l'attrait de sa coupe de cheveux saut-de-lit.
- Oui, répondit-il sans l'ombre d'un doute. Juste, je ne sais pas quand et comment.
- Qu'est-ce qui te dit que j'ai envie de te revoir…
Draco faillit en lâcher son téléphone. Harry perdit son sourire aussitôt :
- Je plaisantais ! Désolé, c'était pas le moment…
- Non, mais c'est bon, cracha Draco. On peut s'en tenir là, j'ai… (l'habitude, faillit-il dire). On a pas mal fait le tour.
Harry jura en levant les yeux au ciel, puis se leva et se dirigea vers Draco. Passant les mains autour de sa nuque, il déclara :
- J'ai envie qu'on se revoie, si tu en as envie. Et on n'est pas obligé de planifier ça tout de suite si c'est trop compliqué.
Draco détourna les yeux et essaya de le croire.
- …OK.
Un demi-sourire aux lèvres, Harry s'écarta de nouveau et termina de se rhabiller.
Avant de quitter l'appartement, Draco regretta d'avoir tout gâché avec sa mauvaise humeur et retint Harry pour un dernier baiser. Il ne lui tenait rigueur de rien, mais Draco avait l'impression de sentir quelque chose de précieux prêt à lui filer entre les doigts.
La main de Harry agrippa brièvement la sienne. Ils s'embrassèrent encore dans l'ascenseur, et encore une fois dans la voiture lorsque Harry le déposa à quelques minutes de marche de la maison.
…
L'appartement était silencieux, et tout semblait curieusement en ordre : pas de mauvaises surprises autour ou dans sa chambre, une très faible odeur de tabac et d'herbe comme si Blaise avait vidé le cendrier et aéré la cuisine. Il ne se souvenait plus de l'état dans lequel il avait laissé les lieux à son départ, mais il était sûr qu'il y avait eu bien pire. Blaise n'était pas là, ce qui était en soi un gros tronçon de désordre en moins.
Il laissa sa valise contre le mur et s'assit au bord du lit.
Il avait un message de Harry sur son téléphone – « Bien arrivé ? » – auquel il ne se voyait pas répondre. Blaise avait répondu « OK, j'arrive » quand il l'avait prévenu de son retour ; il devait être encore en chemin. C'était la folie à toute heure à la gare, mais à l'arrivée des derniers trains, on le percevait différemment ; c'était plus étouffé, comme au ralenti.
Lorsqu'il entendit le verrou tourner et la porte s'ouvrir, Draco ferma les yeux et se sentit soulagé de ne pas avoir à affronter la nuit seul dans l'appartement. Blaise passa la tête par la porte de sa chambre, et il n'était pas accompagné.
« T'as pas encore rangé tes affaires ? remarqua-t-il en lieu de 'ça va ?'
Draco se leva et entrouvrit sa fenêtre.
- Je viens d'arriver.
Blaise eut une moue dubitative, avant de s'éloigner pour poser son propre sac, et même un sac de provisions.
- T'as mangé ?
Draco s'efforça de rétablir l'ordre des choses et vida sa valise.
- Je prends ça pour un non, entendit-il avant que le micro-ondes se mette en marche.
Draco referma les portes de l'armoire, rangea la valise à sa place sur le dessus, bloqua le volet de sa fenêtre pour ne laisser filtrer que la lumière nécessaire, et se traîna jusqu'à la cuisine, où Blaise était en train de réchauffer deux boîtes de nouilles instantanées ; c'était un jour de flemme pour lui, et Draco ne savait pas s'il aurait pu tolérer autre chose. Il avait sans doute passé l'après-midi à officiellement travailler, en réalité forniquer avec sa partenaire de révisions du jour, et préféré passer les derniers moments de la soirée avec Draco avant d'attaquer la semaine.
La facilité avec laquelle il se sentait rebasculer dans la routine le sidérait.
- Tu as renversé combien de cyclistes ? demanda Blaise.
- Moins que la dernière fois.
- La fin du monde approche.
J'ai couché avec un mec en province, avait-il envie de répondre, mais il se contenta de se remplir l'estomac.
Blaise aurait pu se retirer dans sa chambre pour manger avec ses émissions de radio que Draco ne supportait pas – il semblait plus intéressé par son téléphone que par la non-conversation de son ami – mais il resta dans la cuisine, avec sa boîte de nouilles et ses préoccupations obscures, jusqu'à ce que Draco se lève et aille se coucher.
…
Il avait régulièrement envie de se pendre en cours magistral, mais rarement avec autant de conviction. Ses occupations journalières n'avaient plus aucun sens, et il ne retenait rien de ce qu'il essayait, laborieusement, de prendre en note. Si ses camarades d'étude avaient pu le trouver un peu froid et distant par moments, ce n'était rien comparé aux couteaux qu'il tirait à présent dès qu'on tentait de lui adresser la parole. Harry avait grippé les rouages de son existence et il lui en voulait un peu. Il avait réussi à dormir, la première nuit de son retour, la deuxième beaucoup moins, et il sentit, le mardi soir, que c'était peine perdue.
Il n'avait toujours pas répondu à son message, et c'était un peu tard maintenant. Il repensait à tout ce qui s'était passé en moins de quarante-huit heures là-bas et avait du mal à croire qu'il ait pu être acteur de toutes ces interactions. Ç'avait été si simple – il n'était pas habitué à une telle simplicité – il avait eu envie d'embrasser Harry, de coucher avec lui, de se faire baiser, et Harry avait eu envie de toutes les mêmes choses au même moment. Il avait son numéro, il pouvait le contacter à tout moment ; il pouvait aussi l'effacer et l'oublier, sans craindre de le recroiser dans les lieux qu'il fréquentait le plus souvent. Il n'avait rien caché d'important de ce qu'il était, ne s'était pas senti pressé ni au contraire traité comme un mouchoir en papier ; Harry avait l'air de s'intéresser réellement à lui. Et Draco ne savait plus comment s'y prendre.
Et il en revenait toujours au même coupable.
Blaise avait remarqué que quelque chose clochait ; il l'avait probablement remarqué dès les premiers jours de septembre, mais comme Draco restait silencieux, même dans ses protestations contre les cadavres de bouteilles et les vêtements partout, il restait sur ses gardes. Draco ne trouverait jamais personne qui le connaisse et le comprenne aussi bien.
C'est en tournant et retournant cette dernière pensée dans sa tête qu'il s'extirpa de son duvet, sur les coups de deux heures du matin, et mit le cap sur la cuisine.
Blaise était là, dans la lumière du comptoir, à bouquiner en expirant de temps à autre un nuage de fumée blanche. C'était tout ce contre quoi Draco s'efforçait de se prémunir depuis des années, comme un drogué qui ne pouvait plus retourner en arrière. Il avait beau savoir que Blaise et lui, en couple, ça ne pourrait jamais, jamais marcher, tant du côté de Blaise que du sien – et ç'avait été sans doute l'aspect le plus difficile à accepter –, il avait également conscience de n'y avoir jamais renoncé.
Il s'avança doucement et s'installa en face de son ami ; ce dernier l'avait entendu venir, mais il allait terminer tranquillement son paragraphe avant de prendre en compte sa présence. Draco glissa les doigts sur sa main pour lui prendre sa cigarette et la terminer avec lui – c'était sûr, c'était familier, même s'il y avait toutes ces longues traînées de douleur – il ferma les yeux en inhalant.
Blaise lui reprit la cigarette, le regard inquisiteur. Draco le contempla sans gêne.
« Qu'est-ce qui t'arrive ? demanda Blaise en lui redonnant le mégot.
- J'ai couché avec un mec en province.
Blaise tiqua du sourcil.
- C'est vrai ?
Draco hocha la tête, le regardant droit dans les yeux.
- Et en plus c'était bien.
- Cool, dit Blaise avec une vague grimace.
Il écrasa le mégot dans le cendrier, longuement, et Draco attendit qu'il allume la suivante.
- C'est pour ça que tu es bizarre, depuis la rentrée ? demanda Blaise.
Draco ne répondit pas.
- C'est tout l'effet que ça te fait ? demanda-t-il d'une voix un peu faible, mais remarquablement stable vu le nœud qui lui comprimait l'estomac.
Blaise s'éloigna, et se dirigea vers la fenêtre pour l'entrouvrir et la caler ; il s'adossa à l'évier et le jaugea à distance. Il avait une telle insolence, dans ses moindres gestes, ça rendait Draco dingue.
- Qu'est-ce que tu veux que ça me fasse ?
- Rien.
Blaise eut un sourire méprisant autour de sa cigarette. Draco serra le poing sur le comptoir :
- On a vécu ensemble pendant quatre ans, et tu ne m'as rien donné, dit-il vivement, comme s'il justifiait une infidélité.
- C'est pas vrai.
- Quoi… ?
- Ça ne pourra jamais rien me faire si tu t'en vas, dit Blaise le plus tranquillement du monde.
- On ne parle pas de la même chose, là, dit Draco, estomaqué.
Blaise avait beau toujours lui donner l'impression d'avoir une ou deux longueurs d'avance, sur lui ou sur le reste du monde, cette fois-ci, il semblait plutôt jouer les imbéciles. Mais il n'était pas au bout de ses peines :
- Comme tu dis : ça fait quatre ans qu'on vit sous le même toit, reprit Blaise, que tu ramènes des mecs dans mon lit, de préférence quand je suis là, et moi des meufs dans toutes les pièces y compris ta chambre – ça ferait un sacré, putain de malentendu si on parlait pas de la même chose.
Draco n'en revenait pas :
- T'as jamais voulu être avec moi. T'as jamais essayé.
- Je t'aurais démoli en quelques jours et on ne se serait plus jamais reparlé.
- T'entends ce que tu dis ? s'écria Draco au bord de l'hystérie.
- Tu sais que c'est vrai.
- Non…
- Et tu as même réussi à tourner la page plus vite que moi.
- Non !
Quelque part dans cette succession de déclarations absurdes, Draco s'était levé et tournait en rond sans savoir où il allait.
- J'ai vraiment pris conscience de ce que je ressentais le jour où j'avais enfin réussi à te dégouter de moi.
- Tu te fous de moi ? s'exclama Draco. Comment tu peux me dire ça ? Et me dire ça comme si on parlait de la météo ! Ou d'un partiel raté !
Avec un soupir agacé, Blaise écrasa sa cigarette dans l'évier, et se rapprocha trop vite pour que Draco, déboussolé, puisse s'échapper (et s'échapper où ?). Et puis il en avait envie, de son corps contre le sien, de ses mains sur son visage comme la fois où il avait presque réussi à le séduire, ou cette affreuse autre fois où Blaise avait voulu coucher avec lui pour se réconforter d'une histoire ridicule.
- C'est moi qui vais te démolir », menaça faiblement Draco contre sa bouche.
Blaise fit non de la tête et l'embrassa, comme s'il était prêt à lui donner, enfin, tout ce qu'il aurait voulu de lui.
