La honte m'habite : je suis affreusement en retard. À ma décharge, j'ai eu un emploi du temps assez chargé : entre les recherches d'emploi (qui commencent à être plutôt efficaces et à donner des résultats qui je l'espère me satisferont) et la remise de diplôme le weekend dernier (et la soirée bien arrosée qui a suivi), je n'ai pas eu la possibilité de me poser comme j'en avais envie et d'écrire dans les meilleures conditions. Du coup, je vais cesser de donner une date de publication : inutile de créer une attente de votre côté si elle n'est pas satisfaite. J'essaierai seulement d'être correcte dans le rythme de publication.
J'ai adoré écrire ce chapitre, parce que.. Parce que Draco et Harry sont de nouveau dans la même ville.
Bonne lecture !
J'en profite pour adresser mes remerciements à Lou*, pour son soutien inconditionnel et son amitié depuis près de 10 ans, à mon joli Koala-Mutant pour ses messages adorables et son soutien discret, et à ma Trombolline que j'aime.
W. Shelby.
Chapitre 7
Deuxième partie
Draco avait proposé son aide à Hermione pour préparer le thé. Après le temps passé en Australie, son corps ne s'était pas encore fait au climat londonien, si bien que la seule idée du breuvage brûlant lui donnait des bouffées de chaleur. Pourtant, la jeune femme avait semblé apprécier la proposition, et n'avait pas attendu très longtemps avant de prendre la parole, sur un ton proche de l'avertissement.
— Harry va avoir besoin qu'on le soutienne.
— Cela semble évident.
— Et de stabilité.
— Ok. Oui, d'accord. Pourquoi me dis-tu ça, à moi ? demanda Draco alors que la jeune femme mettait de l'eau à bouillir.
— Parce que je te connais, parce que je le connais, et que je sais que tu es tout sauf une source de stabilité, répondit-elle comme si cela relevait de l'évidence la plus absolue.
— Est-ce que ça t'est venu à l'esprit qu'il sait peut-être exactement ce dont il a besoin ?
— Il est déjà passé par là, et…
— Et quoi ? Il avait dix ans de moins, aucune expérience de la vie, aucune conscience de ce qu'il devait faire ou pas, c'était un gamin, Granger ! Il est beaucoup moins stupide qu'il en a l'air, tu es bien placée pour le savoir.
— Parce que tu crois qu'il était plus préparé à ce que Sirius se retrouve dans le coma à cause d'une explosion qui lui était destinée ? s'emporta Hermione, exaspérée par la mauvaise foi de Draco.
— Je n'en sais rien, Granger. Je dis juste qu'à trop l'entourer, la seule chose qu'il va faire c'est reproduire ce qui s'est passé lors de l'accident de Weasley.
Hermione accusa le coup, visiblement surprise par cette pique. Etait-ce justifié ? Etait-elle responsable de la distance que Harry avait prise pendant toutes ces années, des difficultés qu'ils avaient aujourd'hui à maintenir leur amitié à flot ? Si elle était honnête, la jeune femme ne pouvait jamais que reconnaître que Draco n'avait pas totalement tort. Elle avait besoin de se sentir utile, de montrer qu'elle n'était pas impuissante. Aux autres, mais surtout à elle-même.
— En quoi est-ce que c'est ton problème ? demanda-t-elle un ton plus bas.
— Ce n'est pas mon problème. Et je n'ai pas besoin que ça le soit pour trouver qu'à trop le couver, vous allez le rendre dingue, tous autant que vous êtes. Même Blaise s'y met.
La jeune femme souffla par le nez, dont elle pinça l'arrête entre ses doigts. Face à elle, Draco s'était appuyé le dos contre le plan de travail, les mains posées de chaque côté de sa taille contre le meuble, les coudes relevés.
— Blaise m'a dit pour la maison derrière le restaurant.
Elle leva les yeux vers lui, et la lueur de colère qui traversa son regard manqua de faire rire le blond. Blaise risquait de l'entendre, plus tard.
— Là encore, tu n'es pas d'accord, j'imagine ?
— Tu l'as dit, ça n'est pas mon problème
— Tu n'as pas idée de ce que je ressens, de le voir dans cet état, une nouvelle fois, avoua Hermione.
— C'est un adulte. Il serait peut-être temps de le traiter et de le considérer comme tel.
— Qu'est-ce que tu veux dire par là ?
— Je veux dire qu'à bien des égards, il s'en est mieux sorti que toi, et que pourtant, tu continues à réagir comme s'il était resté au fond du trou pendant tout ce temps. Il a monté son affaire, s'est construit une renommée, il gagne suffisamment d'argent pour ne pas s'inquiéter du lendemain, il a une vie complètement libre et…
— Et il est seul.
— Et alors ? Ça n'a pas à être une tare. Tu as tourné la page, tu t'es mariée avec Blaise, mais Potter a à peine trente ans et déjà il faudrait que sa situation actuelle signe ce qu'il sera pour les quarante années à venir ?
— Tu ne comprends pas…
— Non, en effet. Le meilleur service que tu peux lui rendre, maintenant, c'est de le laisser se démerder.
— Depuis quand es-tu devenu un spécialiste de Harry Potter, Malfoy ?
— Depuis que je sais ce que c'est que d'être constamment étouffé et culpabilisé par la mièvrerie de son entourage, asséna Draco. Il n'y a pas besoin d'être devin pour comprendre que s'il a coupé les ponts avec ses parents, s'il a réduit ses relations avec toi au minimum, et s'il n'a gardé contact qu'avec son parrain, c'est parce qu'il était le seul à ne pas lui reprocher son mode de vie, le seul à ne pas essayer de le façonner à l'image de ce qu'il imaginait pour lui.
— Tu dépasses les bornes, Malfoy.
— Peut-être.
— Pourquoi est-ce que tu dis tout cela ? demanda Hermione, soudain bien moins froide, comme désireuse de comprendre.
— Pourquoi pas ?
— Tu dis que tu t'en fous, mais si tu t'en foutais, tu ne gâcherais pas ta salive.
— Si tu le perds encore, tu vas être insupportable. Tu es déjà difficile au quotidien, le peu de fois que je te vois, je n'ai pas envie que tu fasses de la vie de Blaise un cauchemar, prétendit Draco sans que ni lui ni Hermione ne soit dupe un seul instant.
Elle esquissa un sourire, et fit un pas vers lui, déposant un léger baiser sur la joue du galériste, avant que celui-ci ait pu réagir.
— Tu es adorable quand tu veux, dit-elle avec un rire dans la voix.
— Evite de le dire trop fort, marmonna Draco, avec ce qui ressemblait à une grimace de dégoût.
Pour autant, son sourire restait visible jusque dans ses yeux plus brillants qu'à l'accoutumée. Hermione était comme Blaise : insupportable d'optimisme, d'envie de bien faire, de motivation et de bonne volonté quand il s'agissait de rendre service, d'aider les gens qu'ils aimaient, quand bien même ces derniers ne leur demandaient. C'était naturel, chez eux, un instinct contre lequel ils ne pouvaient rien sinon hocher la tête d'un air faussement honteux lorsqu'on leur en faisait la remarque, ou faire mine de tout assumer, l'air provocant, quand ils avaient tant donné d'eux-mêmes qu'il leur était inconcevable qu'on puisse le leur reprocher. Ils fonçaient tête baissée, Saint-Bernard dévoués à ceux qu'ils aimaient et dont ils voulaient le bonheur. C'était plus fort qu'eux, Draco le savait, mais ça n'en était pas moins exaspérant de savoir qu'ils auraient accepté de se retrouver sans chaussures et sans rien sur le dos simplement pour se montrer utiles.
Draco, lui, était bien plus pragmatique, et considérait que cette façon qu'avait Hermione de couver Harry était des plus exaspérantes. Le jeune chef était un homme brillant, trop charmant pour être vrai, et infiniment plus complexe qu'il n'en avait l'air au premier abord. Il n'était pas uniquement la star des fourneaux charmeuse et blagueuse qu'il prétendait être devant ses élèves il avait ses secrets, ses douleurs cachées et ses regrets inavouables, et, Draco le devinait, un furieux besoin de respirer par et pour lui-même. Après des années de bouche à bouche, il était plus que temps de le laisser en paix, de lui donner l'opportunité de faire ses propres erreurs.
Dans le salon, Blaise et Harry étaient apparemment plongés dans une discussion captivante aucun des deux ne sembla remarquer le retour de Draco et Hermione, qui échangèrent un regard entendu. Les voir dans une forme d'entente satisfaisante avait quelque chose d'inédit et de particulièrement plaisant, tout particulièrement pour Hermione, il fallait bien le lui reconnaître. Son meilleur ami, capable de se montrer courtois et aimable avec son époux, devait être un soulagement, même s'il n'y avait jamais eu de conflit ouvert entre eux.
Le blond s'était figuré qu'il aurait face à lui une loque incapable d'articuler un mot, les yeux rougis par les larmes, blottis comme un gamin de onze ans dans un coin de fauteuil moelleux.
Bien sûr, les yeux du brun étaient rougis, et les cernes qui les soulignaient ne laissaient guère de place au doute : ses nuits avaient été terribles, et ses journées n'avaient sans doute pas été plus faciles à vivre. À en croire les explications que Harry donnait tandis que Draco déposait une tasse devant chacun et que Hermione versait le thé, l'interrogatoire avait été éprouvant. Il avait dû autopsier les événements avec une précision glaciale, tandis que Plantagenet, le flic, tapait sur son vieil ordinateur jauni par les années les détails de la vie de Harry… Y compris les éléments les plus sordides, les plus intimes, les plus personnels.
Le chef s'exprimait avec une voix légèrement plus cassée qu'à l'accoutumée, comme anesthésiée par les heures passées à se faire un sang d'encre pour son parrain blessé, à se remémorer chacun des choix, chacun des instants qui avaient mené à cet instant, découpant et recoupant toutes les possibilités, les hypothèses les plus folles, les idées les plus effrayantes. Il buttait un peu sur les mots, parfois, comme s'il avait voulu les retenir et qu'ils s'étaient fracassés contre ses dents, trop impatients de trouver l'air libre, la liberté du vide, d'être enfin prononcés. Pourtant ses phrases étaient claires, ses propos n'étaient pas larmoyants, ils étaient seulement très factuels. Il avait les propos d'un homme choqué, traumatisé, qui ne comprenait pas, qui n'acceptait pas, qui ne réalisait pas ce qui lui était arrivé, l'ampleur du changement qui avait percuté sa vie sans crier gare. En l'espace de quelques secondes, son monde s'était effondré, sur la seule volonté d'un individu qui n'avait pas encore été identifié.
— Comment va ton parrain ? demanda soudain Draco, s'attirant un regard noir de Hermione et un froncement de sourcils de Blaise.
Harry, lui, posa sur le blond des yeux d'un vert que le soulagement rendait plus brillant que ce dont Draco se souvenait. Il avait besoin de parler d'autre que de lui-même, de penser à autre chose qu'à son propre malheur, et Sirius était la seule personne qui envahissait son esprit. L'interroger à ce sujet n'était peut-être pas la meilleure stratégie, mais Draco s'en foutait.
— Il est toujours dans le coma. Les médecins ont passé les deux derniers jours à estimer ses brûlures, à prévoir un protocole pour l'aider à guérir plus vite, à planifier des opérations… expliqua Harry, sa tasse entre les mains.
— Tu as pu le voir ?
— Oui.
Draco n'ajouta rien.
Qu'était-il supposé dire, sinon des banalités affligeantes de bons sentiments qui ne mèneraient à rien ? « Il est fort, il va s'en sortir » ? Il ne connaissait pas Sirius, il n'était pas médecin, il n'en savait rien. « L'histoire ne se répétera pas, tu as déjà perdu Ron, tu ne perdras pas aussi ton parrain » ? À part recevoir une gifle de Granger — qu'il n'imaginait pas du genre à ménager sa force — il n'en retirerait rien, et Potter non plus. Il se contenta donc d'une gorgée de thé. Parfaitement infusé, au goût délicat et noble, breuvage des dieux s'il en est.
Harry se racla discrètement la gorge. Blaise et Hermione, eux, avaient le nez plongé dans leur tasse de thé, manifestement absorbés par un breuvage qu'ils connaissaient par cœur.
— Comment c'était, l'Australie ? demanda-t-il avec un léger sourire qui disait tout de son intention de changer de conversation.
— Chaud. Intéressant. Passionnant, répondit aussitôt Draco.
C'est exactement ce qu'avait été l'Australie, oui. La chaleur étouffante des terres maritimes, les conflits persistants avec Pansy, l'issue heureuse de leur nouveau business avec Capet et ses amis collectionneurs d'art. Le temps passé à l'autre bout du monde, tandis que Londres restait la même mais que la vie de ses proches enregistrait un changement significatif, rendait le tout déstabilisant, effet d'optique du train qui reste en gare tandis que son voisin s'éloigne doucement.
— Je ne suis pas sûr que Pansy ferait le même résumé de votre séjour, fit remarquer Blaise d'un ton froid.
— Blaise, mêle-toi de ce qui te regarde.
— Je te l'ai déjà dit…
— Pansy est ton amie, blablabla, le railla Draco en levant les yeux au ciel.
Harry et Hermione échangèrent un regard, à leur tour. Dans cette pièce, les regards et les piques échangeaient avaient tout d'une partie désordonnée de ping-pong.
— Dis-nous en plus, Draco, demanda Hermione. Il parait que l'Australie est très belle… Ainsi que les australiens.
— L'Australie est magnifique, oui. Les paysages sont très différents de ce que nous avons ici, le Pacifique est bien sûr plus chaud et agréable que ce que nous avons ici ou même sur les côtes de la méditerranée…
— Et les australiens ? insista Harry avec un petit sourire qui rappela à Draco l'homme qui croquait dans un croissant et en léchait les miettes au coin de ses lèvres.
— Appétissants mais fades.
Harry eut un sourire, le premier vrai depuis l'arrivée de Draco. Son regard restait triste, inquiet, mais le voir sourire satisfit le galériste démesurément. C'était un plaisir simple, de ceux dont on voudrait encore et encore, même en sachant que ça n'est bon ni pour la ligne ni pour le cœur, que les risques de boucher les artères sont trop grands, mais dont on ne saurait se lasser, dont on ne saurait se priver au nom de la seule santé. Potter avait beau être charmant et drôle, plutôt bien fait de sa personne, d'aucun aurait pensé que la période n'était pas la mieux choisie pour rêver après ses lèvres, après son corps, après la douceur de sa peau et l'odeur de ses gémissements.
— Je vais devoir rentrer, dit soudain Harry, alors qu'un silence pesant s'était installé.
— Je vais te raccompagner, offrit Hermione, prête à se lever.
— Non, c'est inutile, je vais appeler un taxi et…
— Tu ne peux pas rentrer seul enfin !
Harry lui jeta un regard noir.
— Est-ce qu'on peut parler de mon âge, un instant ? asséna-t-il, de toute évidence agacé.
— Ce n'est pas…
— Le propos, je sais. Je vais bien. Mais Hermione, je n'ai pas douze ans. Je sais rentrer chez mes parents seul, je sais prendre des décisions par et pour moi-même.
— Je veux juste…
— M'aider, oui, je sais, se radoucit le jeune homme avec un maigre sourire qui fit vriller les tripes de Draco. Mais c'est trop. Je n'ai pas besoin que tu prennes les décisions à ma place, ni que tu me transportes dans la ville comme si j'étais pas un mec de trente ans capable de réfléchir tout seul.
— Eh bien… commença Draco avec un haussement de sourcil amusé.
— Oh toi, la ferme, s'exclama Hermione en le fusillant du regard, puis, se tournant vers Harry : Je suis désolée. J'essaierai de faire attention, dorénavant.
— Non, tu ne vas pas essayer, tu vas juste arrêter. C'est de ton soutien dont j'ai besoin, pas que tu me prennes par la main.
Draco se leva, lissant son pantalon, trop froissé à son goût après les longues heures de vol et jeta un regard agacé à Harry.
— On y va ? Je n'ai pas que ça à faire.
— Quoi ? demanda béatement le brun.
— Je dois rentrer aussi, autant partager un même taxi.
— Tu ne devais pas rester ici ce soir ? demanda Blaise, enfoncé dans son fauteuil, la tasse de thé à la main, de l'air de quelqu'un qui se moque de la réponse à sa question.
— Je t'ai déjà assez vu pour aujourd'hui, Zabini, fit Draco en enjoignant à Harry de le suivre.
Dans la rue, les deux hommes attendirent quelques minutes, le temps que le taxi arrive. Harry sortit une cigarette de sa poche, et l'alluma d'un geste rendu fluide par l'habitude, automatisme meurtrier à propos duquel il était difficile de lui faire des reproches.
— Hermione veut aider, mais elle ne connait aucune limite, dit-il en soufflant la fumée.
— Granger est une insupportable Miss-Je-Sais-Tout, rétorqua Draco en roulant des yeux.
— C'est vrai, acquiesça Harry. Elle fait de son mieux.
— Elle en fait trop. Elle est étouffante.
— Tu ne l'aimes pas beaucoup.
— J'aime Blaise, je supporte Hermione parce qu'elle le rend heureux.
— Tu n'es pas obligé de me mentir.
— Je ne mens pas. Je la trouve juste…
— Trop.
— Voilà.
Au loin, le taxi approchait. Pendant le voyage de Draco en Australie, le dialogue par sms avait été facile, fluide. Presque évident, comme si la distance avait gommé toutes les difficultés, les silences et les barrières qui s'érigeaient lorsqu'ils étaient en présence l'un de l'autre… Et sobres. Ils avaient échangé, souvent à propos de broutilles, de détails sans intérêt qui ne dévoilaient que peu de choses sur eux, mais donnaient tout de même une place à l'autre dans leur quotidien. Une pensée pour un plat particulièrement savoureux, une anecdote dont ils imaginaient qu'elle ferait rire leur interlocuteur, et l'envie à peine voilée, à peine contenue, de se retrouver.
En face l'un de l'autre, ils n'avaient plus ni la quarantaine, ni la trentaine bien sonnée, ils étaient juste deux hommes trop longtemps habitués à leur solitude, à la simplicité des coups d'un soir et des histoires sans profondeur, sans avenir et sans conviction.
Draco tint la porte à Harry alors qu'il entrait dans le taxi, puis s'y installa à son tour. Il donna une adresse au chauffeur, que Harry ne comprit pas, puis se tourna vers le brun, son nez pointu le défiant de le contredire.
— Tu viens manger avec moi ce soir.
— C'est un ordre que tu me donnes ?
— Non, c'est une proposition que tu es libre de refuser.
Harry lui sourit, et pour la première fois depuis le retour de Draco, ce sourire était réel, en témoignent le pétillement de malice de son regard. Le reste du trajet se fit dans un silence relatif mais confortable. La radio du chauffeur diffusait de la musique classique, et Malfoy discuta quelques instants avec l'homme des morceaux qu'ils préféraient. Ils évoquèrent Couperin et ses leçons de ténèbres pour le Mercredi Saint. Draco préférait la troisième, qu'il trouvait plus profonde, le chauffeur resta bloqué sur la seconde, plus subtile selon lui. Le blond était dans son élément à échanger sur un sujet qui lui tient à cœur, il était ouvert, se laissant aller à sourire, à rire, même, et même si son ton était sarcastique, traînant et nonchalant, presque désintéressé, Harry voyait dans ses gestes, dans l'intonation de sa voix, dans la minuscule fossette au coin de ses lèvres qu'il prenait un plaisir sincère dans cette discussion.
Lui se perdit dans l'observation des rues, de la Tamise qu'il devinait derrière les arbres, derrière les bâtiments anciens de Londres, derrière les véhicules bariolés et les bus touristiques. La tête appuyée contre la portière, il se laissa bercer par le ronronnement apaisant du véhicule, par la voix trainante de Draco et celle, plus vive, du chauffeur. Il goûtait à une normalité presque indécente, traversant la ville en taxi alors que sa famille était probablement retournée au chevet de Sirius, alors qu'il devait retrouver, le lendemain, l'inspecteur Plantagenet pour compléter son témoignage, alors qu'il n'avait plus de logement personnel dans lequel se réfugier. Pourtant, il n'avait pas honte, il n'était pas gêné par ce moment où il pouvait enfin respirer, pour la première fois depuis l'explosion.
Dire à Hermione ce qu'il avait sur le cœur l'avait libéré d'une pression qu'il sentait sur ses épaules depuis qu'elle avait fait irruption chez les Potter, avec ses questions, son inquiétude, ses invectives. Il n'avait plus ni l'envie ni la patience de supporter ses conseils, ses recommandations qui passaient plus pour des ordres que pour de simples avis bienveillants. Il avait fallu qu'il mentionne la maison derrière ses cuisines pour qu'elle saute sur cette idée, qu'elle cherche à se renseigner sur les modalités d'acquisition, qu'elle propose de prendre rendez-vous avec sa banque, avec son assurance. S'il l'avait laissée faire, elle aurait probablement organisé le déménagement elle-même, choisi ses meubles et rangé ses slips dans l'ordre de son choix. Harry se morigéna mentalement elle n'avait que de bonnes intentions et quelques mauvaises habitudes… Y compris ce besoin de se sentir utile, d'agir plutôt que d'attendre que les choses se fassent d'elles-mêmes, incapable de comprendre que ça n'était pas le mode de fonctionnement de son meilleur ami.
Draco était tout le contraire. Il ne faisait pas ce qu'il devait faire, mais ce dont il avait envie, ce qui lui plaisait. Harry voyait dans son regard l'intérêt s'éveiller d'un long moment de profond ennui quand un sujet lui semblait brusquement digne de son attention. Il ne faisait pas semblant, il ne prétendait pas, et même si son élégance abrupte aux angles parfois trop aigus pouvait être surprenante dans un premier temps, cela allait avec son nez pointu, avec ses pommettes pâles et ses yeux si gris qu'il était difficile de distinguer s'ils étaient plus blancs que noirs ou plus noirs que blancs, surtout lorsqu'ils semblaient vivants, habités d'une passion que le chef avait vue se réveiller lors de leur nuit dans sa cuisine. Cela allait avec sa démarche, avec sa posture lorsqu'il s'asseyait, cela allait même avec la façon dont il baisait, avec son souffle haché et avec son regard plus proche de la lave en fusion ou du ciel orageux que du désintérêt revendiqué.
Le taxi s'arrêta devant un immeuble élégant, au beau milieu d'un quartier chic dans lequel Harry n'aurait jamais seulement songé à poser un pied. Blanches et dotées d'une grâce certaine, les maisons et leurs balcons de fer forgé étaient plus larges que ce que l'on trouvait habituellement dans les quartiers résidentiels de la classe moyenne londonienne. Les larges balcons évoquèrent au jeune chef ses stages à Paris et les imposants immeubles haussmanniens, vestiges d'une période faste de la capitale française. L'accès aux habitations, qui s'élevaient sur trois, voire quatre niveaux, et arboraient de larges fenêtres, se faisait par d'imposants escaliers, et la plupart des façades étaient fleuries ou arborées, voire les deux.
Harry suivit Draco hors de la voiture, qui s'éloigna lentement après que le blond eut payé les quelques billets que lui avaient coûté la course. Au lieu de se diriger vers les maisons élégantes que le brun avait observées avec une forme de fascination, Draco traversa la rue, en direction d'un bâtiment plus imposant. Entouré sur chacune de ses façades d'une large bande de gazon d'un vert impeccable et d'une barrière de fer forgé haute d'au moins deux mètres de haut, l'immeuble n'avait rien à voir avec ceux des quartiers populaires auxquels Harry était habitué. Construit dans le même style classique et élégant que les maisons individuelles de l'autre côté de la rue, il possédait cette simplicité bien plus noble à l'œil que l'opulence la plus élémentaire. Au contraire, d'un blanc parfait, contrasté seulement par les couleurs des plantes, des fleurs, et de la ferraille noire, le bâtiment pouvait presque sembler austère, à peine original, et paraissait avoir toujours été là, comme la pièce centrale d'un puzzle.
Draco poussa la barrière de métal, après avoir tapé un code sur le clavier numérique situé sur une colonne, et invita Harry à passer d'un geste. Il n'avait aucun bagage, et rien dans son allure ne pouvait laisser entendre qu'il venait de passer des heures dans un avion en provenance de l'Australie. Même son regard restait le même, vigilant et perçant. Il avait quelque chose d'un oiseau de proie au-dessus d'une plaine, volant avec une forme de nonchalance mais néanmoins prêt à fondre en piquet sur la moindre proie digne de son intérêt.
Le blond vivait dans un immense appartement au tout dernier étage, là où les terrasses étaient plus larges, plus verdoyantes aussi. Harry les repéra immédiatement, ces plantes aux larges feuilles d'une multitude de nuances de vert et de nature, certaines tirant sur le blanc ou le jaune tandis que d'autres étaient presque noires. Le reste de l'appartement était lumineux, agencé avec goût, tout à fait à l'image du galeriste. Aux murs, des œuvres (originales ? copies ?) étaient accrochées, et à part quelques plantes vertes et une imposante bibliothèque, c'était peu ou prou les seules décorations. Tous les meubles, des chaises aux étagères en passant par les canapés à l'apparence moelleuse, étaient de très bonne facture, sans doute même de luxe, et tout était impeccable sans donner pour autant le sentiment d'être entré dans un musée. De simple détails donnaient vie à cet appartement : un magasine d'art contemporain encore ouvert sur la table basse, abandonné là des jours plus tôt une feuille morte tombée d'une plante placée entre l'espace repas et la cuisine, des sacs de courses pleins posés sur le comptoir en bois de la cuisine une cravate posée sur le dossier d'une chaise. Avait-elle été enlevée après une longue journée, ou Draco avait-il finalement choisi d'en porter une autre ? Chaque élément éveillait dans l'esprit de Harry une nouvelle question dont la réponse n'aurait eu d'intérêt que l'intimité qu'elle aurait créé entre les deux hommes.
— Tu seras bien avisé d'entrer dans l'appartement, tu pourras tout observer même en passant la porte d'entrée, c'est promis, le railla Draco, derrière lui.
Harry marmonna quelque chose que le blond ne comprit pas, et entra dans le logement. Dans ses vêtements trop grands pour lui, avec ses cheveux encore plus ébouriffés qu'ils l'étaient habituellement, ses cernes larges comme des valises, il semblait en total décalage avec le reste de l'appartement. À côté, Draco était élégant, malgré la fatigue qu'il avait dû accumuler, malgré le décalage horaire, malgré les jours de travail qui avaient précédé cette soirée. Le chef l'observa alors qu'il sortait les courses des sacs en papier, et les rangeait dans les placards ou le frigo, sans la moindre hésitation. Le brun se rapprocha, et appuyant ses coudes sur le plan de travail de l'îlot central, le regarda ranger ses courses.
— Je croyais que tu ne faisais que des conserves, fit-il remarquer avec un léger sourire.
— C'est la vérité, la plupart du temps. Ou je me fais livrer.
— Mais pas là.
— Pas là. Je suis d'humeur à cuisiner.
— La cuisine anglaise t'a manqué ? suggéra Harry.
— La cuisine anglaise… Oui.
Mais le regard que Draco posa sur Harry en dit plus que des mots.
— Que comptes-tu cuisiner ?
— Contente-toi d'attendre que ça soit prêt, marmonna Draco avant d'enchaîner : tu veux boire quelque chose ? J'ai du vin blanc au frais, c'est du sec.
— Ca sera très bien.
Draco tourna le dos à Harry. Il ouvrit le frigo, et ce geste fascina le brun. Les muscles qui glissaient sous la chemise, fermes et fins, avaient quelque chose de parfaitement hypnotique. La chemise, même après avoir été portée des heures, était étonnement fraîche, jusque dans l'odeur qu'elle dégageait et que Harry avait pu sentir dans le taxi et chaque fois que Draco s'était approché de lui.
Le blond déposa deux verres sur le plan de travail, et après avoir débouché la bouteille dans un geste qui ne laissait aucun doute sur les capacités du galeriste à effectuer les gestes du quotidien qui l'intéressaient le plus, il versa le liquide clair dans le verre de Harry, puis dans le sien, dans un glouglou rond et généreux caractéristique des moments à venir intéressants.
Boire un verre de vin était une activité on ne peut plus ordinaire. Draco buvait beaucoup de vin, Harry aussi. L'un dans ses rendez-vous professionnels, lorsqu'il pressentait une vente intéressante, qu'il croyait reconnaître un futur client d'influence, lorsqu'il voulait séduire, se montrer convaincant. L'autre après de longues heures passées en cuisine ou alors qu'il s'attelait à la préparation d'un plat plus ardu que ce à quoi il était habitué. Harry préférait pourtant la bière, qu'il buvait volontiers avec ses coéquipiers du rugby ou lorsqu'il passait du temps au téléphone avec Hermione. C'était pourtant avec Sirius qu'il laissait derrière lui le plus de bouteilles vides.
Harry laissa le liquide envahir ses papilles, puis couler le long de sa gorge, trainée de chaleur et de plaisir inattendus. Il reposa le verre avec un hochement de tête approbateur, auquel Draco répondit par un claquement de langue avant de boire une seconde gorgée.
— C'est un très bon vin.
— Je maîtrise ça mieux que la cuisine.
— Et pourtant, tu comptes cuisiner ce soir, fit remarquer Harry avec un sourire.
Draco haussa les épaules.
— Ca n'est rien de très compliqué, ni même de tout à fait original.
— Un plat n'a pas besoin d'être ni compliqué, ni original pour être bon. Il a juste besoin d'être équilibré.
— J'aime l'excellence.
— J'aime la simplicité.
— Les Malfoy ne connaissent pas la simplicité, répliqua Draco en enroulant le bas de ses manches sur ses bras.
Il sortit les ingrédients de son frigo, sans hésiter. Les escalopes de veau, la coppa, le basilic, les tomates séchées, la mozzarella. Chaque produit semblait d'une qualité irréprochable sur l'emballage des escalopes, un papier huilé à des années-lumière des barquettes en plastique des grandes surfaces, provenait d'une boucherie prisée du centre-ville idem pour la coppa, visiblement tranchée à la demande. La mozzarella était faite à partir de lait de bufflone, il s'agissait autrement dit de la crème de la crème de ce fromage italien goûteux et subtile que les gourmets consommaient crue comme cuite, en salade ou gratinée.
Tout sur le plan de travail était beau, appétissant, choisi avec un goût évident pour les bonnes choses, avec une attention perceptible aux détails même les feuilles de basilic semblaient avoir été cueillies seulement quelques instants auparavant.
— Qu'est-ce qu'ils aiment, alors ?
— Ils aiment ce qui brille, répondit Draco sans hésiter, alors qu'il coupait avec un soin particulier les escalopes dans le sens de l'épaisseur. Ils aiment ce qui est cher, ce qui est rare, ce qui est convoité, ce que tout le monde verra en pensant que ça a dû coûter une fortune ou un réseau particulièrement influent.
— Ils aiment l'art, alors.
— L'art n'a pas besoin d'être cher, ni clinquant, ni rare. L'art a juste besoin d'être expressif, de te parler, expliqua Draco en reposant le couteau près de la planche à découper. La seule règle, c'est de ressentir quelque chose, de se sentir touché. Mes parents ne veulent pas être touchés, ils ne veulent pas toucher qui que ce soit, ils veulent seulement montrer qu'ils ont du pouvoir.
— J'imagine que ce n'est pas de là que tu tiens ton amour pour l'art…
— Si, en vérité, avoua Draco en plaçant à l'intérieur de l'escalope une tanche de coppa, puis une de mozzarella, une tomate séchée et une feuille de basilic. Eux ne ressentaient rien, mais moi oui.
Son enfance n'avait pas été marquée ni par l'esprit de famille des Malfoy, ni vraiment par l'instinct maternel de Narcissa sa mère l'aimait profondément, mais l'expression de cet amour avait nécessité de longues années d'apprentissage, et il avait fallu attendre que Draco soit adulte pour que cette femme élégante élevée suivant les principes et les usages de la noblesse anglaise traditionnelle parvienne enfin à se sentir à l'aise en sa présence.
— Et c'est ce qui t'a décidé à étudier l'art ?
— Non, je voulais être peintre.
— Tu me l'as dit.
— Et ça ne s'est pas fait ?
— Potter, j'appartiens à l'élite anglaise. Ma famille fait partie de ce qu'on appelle les Sangs-Pur…
— Les quoi ?
— Les Sangs-Pur… Soupira Draco en poussant la viande, qu'il avait enroulée sur elle-même, sur le côté de la planche à découper.
Ses gestes étaient fins, précis, et d'une délicatesse fascinante. Il n'avait pas la technicité d'un cuisinier professionnel, et encore moins d'un chef, mais Harry ne pouvait que reconnaître une certaine beauté dans la façon dont ses doigts longs et fins enroulaient la viande sur elle-même, puis dans du film élastique. C'était des doigts d'artiste, de pianiste ou de peintre, des doigts délicats d'homme plus habitué à tourner les pages de livres rares qu'à pétrir de la pâte. Même sa concentration avait quelque chose d'élégant, de fin il ne fronçait pas les sourcils, il ne parlait pas plus lentement, il ne s'arrêtait pas au milieu de ses phrases tout au contraire semblait presque facile. Il parait de sa vie d'aristocrate tout en préparant ce plat sophistiqué aux inspirations italiennes, gardait sa voix nonchalante et ses expressions faciales d'homme sarcastique et moqueur, et cela semblait d'une facilité déconcertante pour lui.
— Je n'en ai jamais entendu parler.
Draco lui jeta un coup d'œil goguenard.
— C'est normal. Nous ne nous baladons pas avec des badges qui indiquent au monde entier que nous sommes de vulgaires connards racistes et traditionnalistes refusant le progrès, figure-toi.
— Tu en fais partie ?
— Tu l'auras remarqué, Potter, je suis gay. Ça ne rentre pas tout à fait dans la case « traditionnaliste ». Mais en tant que fils de deux Sangs-Pur, je remplis de facto ces critères.
Après une nouvelle gorgée de vin, le blond plaça les rouleaux de viande dans un panier vapeur en osier, ces modèles à quelques livres dans lesquels on pouvait faire cuir tant la nourriture asiatique qu'à peu près n'importe quelle viande, poisson ou légume frais. L'objet détonait avec le reste de la cuisine et de ses équipements. De cet ilot central d'un côté duquel on pouvait s'assoir et observer cet homme inhabituel cuisiner comme si c'était la chose la plus naturelle au monde, aux ingrédients de choix, en passant par les couteaux de marque et le vin coûteux. Tout était flambant neuf, impeccable et à sa place, jusque dans les quelques succulentes près du frigo, dans leurs pots d'une simplicité presque étonnante. Le luxe de l'endroit se situait dans la qualité, pas dans la capacité à en mettre plein les yeux, à épater malgré la beauté des lieux, c'était Draco qui attirait l'attention, qui retenait l'œil, scratch inattendu auquel il était impossible de résister.
— Il t'arrive encore de peindre ? demanda Harry en remplissant de nouveau son verre et celui de Draco, pas dans cet ordre.
— Je n'en ai pas le temps.
— Tu voudrais ?
— On ne fait pas toujours ce qu'on veut. Qu'est-ce que tu voudrais, toi, Potter ?
— Le rugby. Je voudrais avoir plus de temps pour le rugby.
Draco ricana.
— Pourquoi ne suis-je pas étonné ?
— J'ai arrêté après l'accident de Ron, dit Harry en haussant les épaules. Puis j'ai repris avec mes anciens coéquipiers, une fois de temps en temps.
— Mais ça n'est pas assez.
— Non. Ça ne sera jamais comme c'était.
— Tu as ta réponse, pour la peinture, répliqua Draco.
Il avait sorti les pommes de terre, mises à cuire dans l'eau quelques minutes auparavant, d'une cocotte-minute, et les avait rincées sous un filet d'eau froide. Il les éplucha, et les plaça dans un saladier, avant de les écraser grossièrement à la fourchette. Il les saupoudra de gros sel, puis d'un filet d'huile d'olive et de poivre noir.
— Tu as besoin d'un coup de main ? demanda Harry, se détourna à regret de l'observation minutieuse du moindre de ses faits et gestes.
— Volontiers, fit Draco avant de lui indiquer où trouver couverts et serviettes de table.
Quelques instants plus tard, le blond déposait les assiettes sur la table. La viande dégageait une odeur surprenante, entre la douceur du fromage et le caractère du veau et de la coppa. À l'intérieur, la tomate séchée et le basilic n'attendaient que d'exploser en bouche, d'inonder les papilles des gourmandes de leurs effluves méditerranéennes. L'écrasé de pommes de terre, lui, était d'une simplicité déconcertante à côté de cette viande cuite à la vapeur et préparée avec un soin tout particulier, offrant un équilibre parfait à un plat qui n'avait rien d'extravagant mais possédait cette qualité extraordinaire qui obsédait Harry dans sa vision de la cuisine : il avait été préparé avec un but, avec une attention toute particulière.
Il avait été fait pour lui.
Draco remplit leur verre d'un vin différent, abandonnant l'autre bouteille, pas encore tout à fait vide, sur l'îlot central, et s'assit face à Harry. Le brun découpa un morceau de viande, admiratif des couleurs que renfermait la viande enroulée sur elle-même. L'odeur qui s'en échappait était incroyable, et les saveurs qui inondèrent sa bouche, vague de sensations impeccablement accordées, lui firent pousser un soupir de satisfaction.
— C'est vraiment très bon. C'est délicieux, dit-il après avoir avalé sa bouchée.
Le blond ne répondit pas, se contentant d'un léger sourire.
Il souriait peu, pensa Harry, mais chaque sourire avait un sens. Il avait souvent, semblait-il, cette façon d'étirer ses lèvres paresseusement dans une mimique moqueuse et supérieure, étalant toute la classe et la noblesse qui étaient les siennes dans l'unique but de rappeler qui il était. Lorsqu'il semblait mécontent, ou à bout de patience, il dévoilait légèrement ses dents, et ce qui semblait charmant à Harry dans cette dentition légèrement de tordue paraissait soudain dangereux, menaçant. Plus rarement, enfin, son sourire exprimait une forme de satisfaction contenue, même si tout le reste passait par son regard, par ces yeux d'un gris si mouvant, si irrégulier qu'il en était indescriptible, incompréhensible, même. Lui arrivait-il de sourire véritablement, de sourire entièrement ? Lui arrivait-il de laisser la joie inonder son visage, de s'accorder le luxe d'une satisfaction, d'un bonheur qu'il laisserait voir à tous, qu'il exprimerait librement ?
Il mangeait comme il bougeait, comme il parlait, comme il se déplaçait, de ces gestes maîtrisés qui auraient semblé guindés chez n'importe qui d'autre mais qui chez lui étaient d'un naturel fascinant. Harry réalisa qu'il aurait pu l'observer pendant des heures, tant il portait cette grâce qu'il n'avait jamais vue chez quiconque auparavant.
— D'où tiens-tu cette recette ? demanda Harry en essayant de détacher son regard des lèvres du blond sur la fourchette.
— Je vais beaucoup au restaurant dans le cadre de mon travail. Pour ce plat, je l'ai découvert lors d'un repas en Italie. J'ai récupéré la recette.
— Comme quoi, cette histoire de boîtes de conserves, c'était des conneries.
— Tu ne me crois pas, Potter ? siffla Draco, un sourcil haussé dans une mimique presque menaçante.
— Pas vraiment, grimaça Harry sans parvenir à retenir un sourire.
Draco, lui, ne sourit pas. Il reposa ses couverts et se leva.
— Debout, fit-il tout en invitant Harry à quitter son assiette à son tour.
— Malfoy, c'est bon, je plaisantais…
— Debout, j'ai dit, ordonna le blond, le visage fermé.
Harry déglutit. Malgré le ton sérieux de Draco, le brun ne put s'empêcher de trouver sa réaction parfaitement excitante. Il se leva, posa sa serviette sur la table.
— Je te suis.
— Tu as plutôt intérêt, marmonna Draco tout en s'éloignant.
Harry le suivit jusqu'à une porte qu'il n'avait jusque-là pas remarquée, au fond de la cuisine. Dans la petite pièce se trouvait ce qui ressemblait à un garde-manger bouteilles de vins millésimé et de champagne, boîte de conserves en nombre significatif…
Et le brun n'eut pas le temps d'en voir plus. Sans même prendre la peine d'allumer la lumière, Draco plaqua son corps au sien, le poussant contre le mur, et une main dans ses cheveux, se jeta sur ses lèvres, exprimant une faim qui n'avait rien à voir avec les pommes de terre écrasées. Il ne s'éloigna de lui que de longues secondes après, presque à regret, déposa une fois, deux fois ses lèvres contre les siennes, sans que la distance entre leurs corps ne bouge d'un iota.
— Tu m'emmerdes, Potter, souffla-t-il contre sa bouche.
Et Potter de confirmer son étiquette d'emmerdeur d'un baiser qui n'avait qu'un but avouable : le faire taire.
