Cela faisait plus d'une heure que Hermione était enfermée dans cette pièce sombre, privée de sa baguette.
La durée d'efficacité du Polynectar songea-t-elle. Logique, il fallait s'assurer qu'elle était bien elle-même. L'Ordre du Phénix ne prenait pas de risques. Elle avait été immédiatement désarmée, interrogée, puis analysée à la recherche de sortilèges. Elle avait été amenée là les yeux bandés, et à pied, ce qui suggérait que le lieu était protégé contre le transplanage.
Elle était quasiment plongée dans le noir total, à l'exception d'un faible rai de lumière qui passait sous l'unique porte d'acier de la pièce.
Il n'y avait aucun meuble, aucun objet, uniquement les murs nus et le sol de pierre glacé sur lequel elle était assise. Il lui semblait être hors du temps et du monde.
Hermione n'était pas sûre de vouloir sortir de cette pièce. Elle était partagée entre la hâte de revoir ses amis et l'angoisse d'apprendre qu'ils n'avaient pas survécu. Après tout, ils étaient probablement tous dans la résistance. Quelles étaient les chances qu'ils s'en soient sortis ? Elle préférait y penser le moins possible.
Pour s'occuper l'esprit, elle avait entrepris de passer en revue les ouvrages où elle pourrait trouver des informations sur le moyen de retrouver sa mémoire, mais la liste était bien courte. Ses pensées avaient fini par dériver vers Nott. Il avait tenu promesse, elle était avec l'Ordre. Honorerait-elle sa part du marché ? Pouvait-il vraiment y avoir dans sa mémoire effacée la clé pour vaincre Voldemort ? Cela paraissait difficile à croire. Pourquoi alors aurait-il pris le risque de la laisser en vie ? Ron avait-il représenté un tel avantage contre l'Ordre du Phénix qu'il avait pu fixer ses conditions ?
Un bruit métallique la tira de sa rêverie. Quelqu'un était en train de déverrouiller la porte. Hermione se releva, et épousseta ses vêtements. La porte s'ouvrit sur une lumière éblouissante. Une ombre imposante se découpa sur le rectangle lumineux. Les yeux de Hermione finirent par s'habituer à la clarté, et elle put distinguer les traits de la silhouette. Neville Londubat avait l'air d'avoir vieilli de vingt ans. Il avait les traits usés, et l'échine légèrement courbée. Malgré cela, il dégageait une impression de puissance, une assurance que Hermione ne lui avait jamais vue. Il avait les cheveux rasés et portait sur le crâne des marques de brûlure, probablement reçues quand Voldemort lui avait fait brûler le Choixpeau sur la tête. Elle remarqua qu'il portait quelque chose à la ceinture. C'était l'épée de Gryffondor.
L'air d'abord grave, le visage de Neville s'illumina d'un grand sourire et il s'écria « Hermione ! Ils disaient donc vrai, c'est bien toi. »
Hermione eut l'impulsion de se jeter dans les bras de son ami, mais quelque chose l'en empêcha, une sorte de distance, de mur intangible entre eux. D'un signe de tête il l'invita à sortir. A l'extérieur deux sorciers qu'elle ne connaissait pas se tenaient derrière la porte, et les suivirent quand ils commencèrent à marcher.
Elle voulait lui poser mille questions, mais là encore quelque chose dans sa démarche, son regard, la dissuada. Ce Neville était différent de l'adolescent qu'elle avait connu. C'était un homme, forgé par la guerre. Plus dur, plus froid. Cela attrista Hermione. Même ceux qui survivaient au règne de Voldemort se trouvaient profondément altérés.
« Je suppose que tu veux que je te fasse un résumé de la situation ? »
Elle hocha la tête.
« Du côté de l'Ordre, le plus gros de nos pertes a eu lieu lors de la bataille de Poudlard. Quand on a vu que la bataille était perdue, McGonagall est restée en arrière, et a déchaîné toutes les défenses du château sur les Mangemorts. Ça a donné à beaucoup le temps de fuir, mais nous avons perdu McGonagall, Lupin, Tonks, et beaucoup des cadres de l'Ordre de l'époque. Puis Ron nous a trahis, et ça a failli être le coup fatal ; mais nous avons réussi à l'apprendre juste à temps, et à évacuer in extremis toutes les bases qu'il connaissait.
« Nous ne sommes pas le seul groupe de résistance, au fait. Nos effectifs sont assez faibles, mais nous sommes quand même reconnus comme un groupe important... même s'il y a quelques tensions avec les autres. La résistance est presque exclusivement constituée de sorciers par contre. Les gobelins n'avaient plus aucune force armée depuis le 18è siècle et leur dernière révolte. La majorité d'entre eux ont fui la Grande-Bretagne, et pour ce qu'on en sait, l'Europe. Nous n'avons aucune idée d'où ils sont. Ceux qui restent sont à Gringotts, sous le contrôle des Mangemorts, totalement esclaves de Voldemort. Il les garde pour continuer à faire fonctionner la banque efficacement. Les centaures se sont fait retirer tous leurs territoires. Ils ont combattu jusqu'à la fin, mais ont quasiment été exterminés. S'il en reste, ils se cachent, y compris de nous.
— Et les Elfes ? demanda Hermione.
— Les Elfes ? Ils continuent de servir leurs maîtres, évidemment » répondit Neville avec un haussement d'épaules.
Hermione repensa à ce que lui avait dit Nott à propos de la similitude entre l'Ordre et les Mangemorts, et sur l'implication des Moldus.
« Et les Moldus ? Ils ne connaissent pas le danger qui les guette ?
— Quel danger ? Cette guerre est entre nous et les Mangemorts. Il y a quelques attaques de Moldus, quand les Mangemorts ont besoin de se détendre, mais ils ne sont traqués pas comme les sang-mêlés et les nés-moldus sont traqués. »
Hermione ne répondit rien, et ils marchèrent en silence pendant quelques secondes.
« Bien, nous y voilà, dit Neville.
— Pardon ? Où ça ?
— Tu as bien dit dans tes interrogatoires que ta mémoire avait été effacée ? Nous avons bon espoir de pouvoir te la rendre. Quelqu'un que tu connais bien s'est spécialisé dans l'extraction d'informations dissimulées dans l'esprit... D'habitude on s'en sert sur les Mangemorts que nous capturons, mais on devrait pourvoir faire quelque chose pour toi. »
Il frappa à la porte, qui s'ouvrit sur le visage rayonnant de Luna. Elle aussi était changée, plus mûre, le grain de folie de son regard presque éteint. Elle n'avait pas la dureté de Neville, mais elle ne ressemblait plus non plus la fille distraite et insouciante d'autrefois. Elle lui sourit néanmoins largement.
« Hermione ! Je suis contente de voir que tu vas bien. »
Elle se jeta sur elle et l'enlaça.
Le temps que Hermione se dégage de son étreinte, Neville n'était plus visible nulle part.
« Il faut que tu l'excuses. Il est très occupé. C'est lui le chef de l'Ordre tu sais. En plus d'avoir une guerre à gérer il a des soucis avec les autres résistants. La plupart des gens qui s'opposent au régime sont ceux qui ont le plus intérêt à résister, c'est a dire les nés-moldus et les sang mêlés. Neville est un Sang Pur, évidemment parent avec toutes les familles de Mangemorts. Pour certains autres groupes de résistants, il n'est pas si différent d'eux. Nous n'avons que peu de sorciers au sang moldu dans les rangs de l'Ordre du Phénix, et notre seul hybride est Hagrid. Les autres groupes reprochent aussi à Neville d'être trop modéré dans sa lutte, ils l'accusent presque d'être complaisant avec les Mangemorts ! »
Hermione hocha la tête d'un air pensif
« Au fait, comment nous as-tu retrouvés ? Demanda Luna.
— C'est l'Ordre qui m'a retrouvé, mentit Hermione. Je passais dans une de vos zones de patrouille. On m'a reconnu, et me voilà », dit elle, omettant de préciser que c'était Nott qui lui avait indiqué les zones de patrouille où elle serait retrouvée.
Luna lui fit un grand sourire désarmant.
« Je suis contente qu'on t'ait retrouvé avant eux. Bien, maintenant, cette mémoire ! »
Elle pointa sa baguette sur le front de Hermione. Hermione ressentit comme un flottement. Sa vue se troubla, et elle faillit perdre l'équilibre. Soudain, une succession incroyablement rapide d'images, de sons, d'odeurs, de sensations s'imposa à elle, la frappant de plein fouet. Tous les souvenirs se chevauchaient, s'entrechoquaient dans le chaos le plus total, et Hermione crut sombrer dans la folie.
À l'horizon de sa perception noyée de souvenirs superposés, elle sentit la pièce basculer autour d'elle.
Puis un souvenir se mit en place, puis un second se fixa en bon ordre par rapport au premier, puis un troisième, puis des dizaines se mirent à leur place rapidement, se connectant les uns aux autres autour du premier, comme les pièces d'un puzzle s'assemblant à une vitesse folle.
La décision de Harry de ne pas retourner à Poudlard. Le legs étrange de Dumbledore. Les Reliques de la Mort. La quête des Horcruxes. Bien sûr, les Horcruxes ! Le point faible de Voldemort ! Lui revint alors un autre souvenir, qui venait de s'éclairer d'un jour nouveau. Son rêve lors de son coma.
Harry était de nouveau là, assis en tailleur, le serpent de Voldemort lové sur ses jambes. Autour de lui flottaient en l'air une coupe, un diadème, un pendentif et une bague.
Harry lisait un journal percé d'un trou, et murmura avec la voix de Dumbledore "cela fait huit, pas sept..."
Ils n'avaient pas réussi. Le serpent était toujours vivant. De toute façon Voldemort avait probablement fait de nouveaux Horcruxes depuis le temps. Et surtout Harry était probablement lui même un Horcruxe... Le serpent prouvait que des êtres vivants pouvaient en être, et cela expliquerait la connexion que Harry et Voldemort partageaient...
À son réveil, Hermione était dans un lit, entourée de Luna, Neville, et Ginny. Ginny dissimulait difficilement un air déprimé, et tenait les mains de Luna et Neville. Quand elle vit que Hermione était réveillée, elle les lâcha pour la prendre dans ses bras.
Neville finit par interrompre les retrouvailles, pour demander à Hermione si ses souvenirs contenaient quelque chose d'intéressant. Hermione commença alors à leur raconter l'histoire. Quand elle mentionna les Horcruxes, les trois autres échangèrent d'étranges regards, et Neville lui demanda de répéter ce qu'elle venait de dire.
« Des Horcruxes ! Ce sont des objets pleins de magie très noire qui contiennent une fraction de l'âme de celui qui le créée. C'est comme ça que Vous-Savez-Qui est immortel, et c'est ce que nous cherchions avec Harry et Ron. C'était la mission que Dumbledore nous avait confiée. »
Neville et Luna tournèrent le regard vers Ginny, dont le visage prit une expression indéchiffrable.
« Il nous a dit la même chose... Il est peut être honnête après tout, pensa Neville tout haut.
— Qui a dit la même chose ? » demanda Hermione.
« Ron. Il est arrivé peu de temps avant toi. Il s'est constitué prisonnier, et a dit qu'il voulait nous aider...
Il nous a dit la même chose que toi à propos des Horcruxes... Mais nous trouvions difficile d'avoir confiance en ses affirmations, même en usant de Legilimancie.
Mais si cette piste se vérifie, nous avons un moyen de vaincre notre ennemi... »
Le cœur de Hermione fit un bond. La coïncidence était un peu grosse. Ron était-il revenu à cause d'elle ? Quittait-il sincèrement les Mangemorts à cause d'elle ? L'aimait-il à ce point ? Elle pensait ne plus vouloir entendre parler de Ronald Weasley, mais l'espoir était trop tentant.
« Ce qui est inquiétant, c'est que s'il a dit la vérité à propos de ça, il l'a sûrement dite aussi à propos de la guerre contre les Moldus, remarqua Luna.
— J'en ai aussi entendu parler ! s'écria Hermione. À Sainte Mangouste », mentit-elle. Elle ne pouvait pas se résoudre à leur parler de Nott. Ils ne lui feraient pas confiance. Peut-être à raison d'ailleurs.
Neville semblait pensif.
« Il y a autre chose, ajouta-t-il. Juste avant de disparaître, Harry est venu me parler. Un moment j'ai cru qu'il allait se rendre, mais il m'a dit qu'il avait un plan, et qu'il disparaîtrait quelque temps. Mais surtout, il m'a dit de tuer le serpent de Vous-Savez-Qui. Il a dit que Ron et Hermione étaient au courant. Si le serpent est un Horcruxe, tout colle.
— Nagini est bien un Horcruxe, confirma Hermione. Le dernier qu'il nous restait à éliminer. Mais il est possible qu'il y en ait de nouveaux maintenant... Tout est peut-être à refaire...
— Si seulement je l'avais tué quand le Choixpeau m'a donné l'épée... murmura Neville.
— Le nombre de Horcruxes qu'on peut faire est peut-être limité, remarqua Ginny. À force de fractionner son âme, on doit bien arriver à une sorte de taille minimale, non ?
— Avant de partir à la chasse aux Horcruxes, il reste une possibilité que nous ne pouvons pas écarter, tempéra Luna. Les souvenirs de Hermione sont peut être fabriqués. Recevoir deux fois la même information en même temps, c'est suspect. Comme si Vous-Savez-Qui voulait absolument qu'on y croie... C'est peut-être un leurre.
— Une seule personne dont la mémoire n'a pas été touchée peut confirmer ou infirmer la thèse des Horcruxes, déclara Hermione. Harry lui-même. Mais s'il ne s'est pas montré depuis sept ans... »
Luna et Neville échangèrent un regard ; et en évitant de croiser celui de Ginny, Neville dit :
« Nous savons où il est. »
