.

.

Chapitre 11. La plage de Brighton

.

.

Le sommeil fuit Derek. Sherlock repose contre lui, enlaçant sa taille, la tête en son cou. Il baise tendrement le haut de son crâne, caresse l'épaule nue. Il se remémore les confidences de son compagnon. Le rôle de Mycroft dans la vie de son frère lui parait bien plus néfaste que bénéfique. Le cadet lui doit de nombreux déboires. Il subodore ce qu'il lui cache encore. Au fur et à mesure de cette enquête, Sherlock se voit contraint de dévoiler ses secrets. Le combat ultime avec Sebastian Moran en était un. Il n'est pas facile de reconnaître qu'on a tué un homme, même si on n'a pas eu le choix.

Fidèle à lui-même, l'unique détective consultant le leur a jeté à la figure avec toute la morgue d'un seigneur ayant écrasé un vulgaire cloporte sous sa semelle. Lorsqu'ils se sont retrouvés sur leur couche, son corps rebelle à ses avances racontait tout autre chose. Il a renoncé à lui faire l'amour. Sherlock n'avait pas besoin de ça. Il voulait qu'on croit en lui. Il lui a dit qu'il l'aime. Il n'en avait pas l'intention. C'est venu comme ça. Trop tôt, trop vite. Ses pupilles se sont agrandies de surprise, il s'est détourné fixant un point imaginaire vers la fenêtre. Le laissant là tel un con avec sa déclaration d'amour. Il y avait de la crainte en ses yeux lorsqu'il les a tournés à nouveau vers lui.

— Il ne faut pas, je ne sais pas aimer, lui a-t-il soufflé.

— Sherlock, l'a-t-il grondé doucement en léchant la bouche qui proférait de telles énormités.

Son chéri, semblant déplorer qu'ils en soient parvenus là, a soupiré avant de se blottir entre ses bras dans la position exacte où il se trouve. Comprendre Sherlock William Holmes, bien malin qui y arrive. Un soupçon le prend.

— Tu ne dors pas, chuchote-t-il.

— Je dors peu, ce n'est pas inhabituel.

— Peu, oui. Pas du tout, c'est juste quand tu es obnubilé par une affaire. Celle-ci te hante. Explique-moi.

— Moriarty aimait jouer. Me supprimer ne lui aurait apporté nul plaisir. Je lui tenais lieu de distraction. Il était la mienne, confie-t-il comme à regret. J'aimais l'affronter. Il était ma drogue qui me préservait de l'ennui. Nous avions engagé une partie d'échecs où les pions étaient humains : John, Irène, Greg, Molly, Mycroft, Moran... J'attendais ses messages sur mon portable, sur mon ordinateur. Ils me sortaient de la routine. Je ne pouvais que vaincre. J'étais le sociopathe, personne ne pouvait m'atteindre. Personne n'avait jamais essayé.

— Il n'y a pas cru.

— Non. « Je ferai de votre cœur un tas de cendres ». C'est ce qu'il m'a dit.

...

— Il a compris que je ne pourrais aimer que de quelqu'un de spécial. D'exceptionnel. Il a mis Irène Adler sur mon chemin. Belle, charnelle, intelligente et malfaisante. LA femme. Il lui a donné tous les atouts en main, sauf un seul. J'ai relevé le défi et joué. Si j'avais été hétéro, il aurait gagné à cet instant. Je ne le suis pas, raille-t-il.

— Une fois cet élément réalisé, son jeu malsain a complètement changé. Il s'est teinté de provocation sexuelle, devine-t-il sans peine puisque ça correspond au profil du criminel consultant.

— Oui, murmure-t-il en grimaçant. Un être exclusif en ses passions, destructeur. Il a fait de mes proches ses proies. Il a eu tort. J'ai déserté le terrain de jeu. Il a été vexé, déçu. Il s'est emmerdé. Je ne lui servais plus à rien. Ma fin est devenue son but ultime, quitte à mourir lui-même afin de le concrétiser.

— Homosexuel ?

— Non. Il est sorti avec Molly, la légiste, dans le but d'en savoir d'avantage sur mon entourage. Bi, oui. Ou alors, c'est un excellent comédien.

— Es-tu sûr qu'il est vivant ?

— Il y a deux mois, j'aurais juré que c'était impossible. C'est le corps de Moriarty avec un masque de latex, des lentilles et du sang répandu à gogo qui a été mis sur le trottoir à l'endroit de ma chute. Sa dépouille a trompé tout le monde sur ma mort. Berner John était la difficulté majeure. Faux accident avec un vélo, hypnotisme, rien n'a été épargné afin de le convaincre. Il était celui qui intéresserait Moran en premier. Il était essentiel que John y croit. Pour moi, l'éloignement n'était qu'une étape nécessaire. A aucun moment, je ne me suis mis à sa place, certain de le retrouver à mon retour. Certain que sans moi, il ne vivrait pas mais survivrait. Je lui ai causé beaucoup de mal. Puis, il a dépassé ça, il est allé de l'avant. Je ne m'y attendais pas.

— Tu en as souffert également, constate-t-il avec un pincement au cœur devant cet attachement à son ancien colocataire.

— Sais-tu ce que j'ai dit à ma rentrée en voyant les dernières photos qui avaient été prises de lui ? Qu'il faisait âgé et que je ne voulais pas me promener avec un vieillard. C'est ainsi que j'aime les gens, Derek.

— Devant qui l'as-tu dit, Sherlock ? Ton cher frère avec qui tu es toujours en compétition ? Tu...

— Je ne vois pas comment un cadavre aurait pu revivre, le coupe-t-il.

— Tu as suivi le développement des préparatifs de cette farce ? s'empresse-t-il de répondre peu désireux de prolonger le sujet John ou celui délicat de Mycroft.

— Non. Je suis parti, sans un regard en arrière. Je croyais tout arranger sans délai. Dans peu de temps, je reviendrais, je prouverais que j'étais ce génie digne de leur respect, je reprendrais ma rôle au devant de la scène. Rien ne s'est déroulé comme prévu. Il m'a fallu deux ans pour démanteler le réseau de Moriarty jusqu'en Serbie. Deux ans, tu te rends compte. Et il y avait Moran. Et Mycroft.

— Donc tu ne peux pas être sûr que le MI5 n'a pas encore joué un de ces petits tours de passe-passe dont ils sont friands.

— Non. Et je dois avouer que j'ai eu peu l'occasion de me poser la question. J'ai dû apprendre à rester vivant. Sans costume à mille livres, sans chemise de soie, sans Darjeeling. Dans le froid, la faim, l'insécurité.

— Sous la torture aussi, dit-il gravement.

— Comment ? s'exclame-t-il.

— Ton dos. Ta poitrine. Ils ont été bien soignés mais j'ai l'habitude. Tu me raconteras quand tu te sentiras prêt, le rassure-t-il en le sentant s'écarter de lui. Revenons en à Moriarty.

— Sa façon de correspondre avec moi, sa manière de me provoquer, de me narguer en parlant de nouvelle partie, personne ne peut savoir tout ça, Derek.

— C'est étonnant, oui. Il nous manque des éléments essentiels. Depuis le début, je pense que des choses ne cadrent pas. Il veut jouer, c'est évident et il connaît certaines règles que vous aviez établies. Certaines seulement. Un psychopathe comme Moriarty, narcissique, malsain, aurait repris les provocations amoureuses. Immédiatement. Ici, nous sommes dans un tout autre registre. Celui de la revanche. Attendre cinq ans avant de se manifester, ce n'est pas non plus dans les cordes de Moriarty. C'est un impatient, un fantasque. Imagine que quelqu'un essaye de venger Moriarty ou Moran. De faire croire que le premier est en vie. Comment s'y prendrait-il ?

— Pour se venger, il suffisait de me tuer.

— Pas si, au passage, il tente de réussir là où Moriarty a échoué. Te battre à ton propre jeu.

— Et faire de mon cœur un tas de cendres, ricane Sherlock. Tu es en danger.

C'est là que le bât blesse. Le péril que lui court, la souffrance que redoute Sherlock.

— Je suis là, murmure-t-il. Et ne veux être nulle part ailleurs. C'est mon choix. Nous sommes deux contre lui, qui que ce soit.

— Je...

Sherlock hésite au bord de l'aveu.

— Chut. Je n'ai pas besoin de mot. Dors, souffle-t-il en le serrant sur lui, en caressant ses cheveux, son dos, le creux des reins. Dès ce matin, nous allons à la chasse.

.

Aux alentours de neuf heures, ils prennent le chemin d'Epsom. Le GPS les amène en périphérie de la ville, devant une maison modeste qu'entoure un jardin fleuri. Les volets clos, le courrier qui déborde de la boîte aux lettres dénoncent que le logis est vide. Lorsqu'il voit un vieux voisin regarder par-dessus la haie la fourgonnette inconnue garée devant, Sherlock descend prestement de voiture. Derek le suit posément. Le vieillard semble impressionné par ces deux hommes en costume foncé qui l'interpellent d'un ton décidé. Il n'avait pas encore eu la possibilité de voir le Sherlock comédien, c'est l'occasion parfaite. Il déploie le grand jeu. Aimable, souriant et ferme. Entre la fable qu'ils cherchent Sarah pour lui annoncer une triste nouvelle, celle du décès de sa sœur, les compliments sur les roses du jardinier amateur qui sont ma foi fort belles, ses allusions au fait que le FBI s'est déplacé de Washington dans le but d'enquêter sur cette mort suspecte, le retraité, impressionné, est perdu et ne désire qu'aider. Oui, Sarah a une vie très monotone, très solitaire. Elle ne reçoit personne. Elle est employée à la bibliothèque municipale. Elle s'est rendue précipitamment, il y a une dizaine de jours en Suisse, chez son aîné. Elle n'a pas donné d'adresse, ou même ses clefs en cas de problème. Elle lui a seulement demandé de nourrir son chat dont la gamelle est dans la cour à l'arrière. Elle lui a laissé une quinzaine de boîtes de conserve, donc elle ne devrait pas tarder à rentrer. Les réponses sont brèves et naïves.

— Les collègues suisses se chargent d'informer son frère à Lausanne. Nous vérifierons qu'elle est bien au courant et notre mission s'arrêtera là, conclut Sherlock avant de le remercier chaudement.

La bibliothécaire ne sait rien. Sarah est polie et peu communicative. Elle s'est étonnée que sa collaboratrice veuille prendre congé parce qu'un proche était malade. Bien qu'elles travaillent ensemble depuis huit ans, elle ignorait qu'elle avait de la famille.

Il est temps de déjeuner et le ventre de Derek crie famine. Ils choisissent le Barley Mow Epsom l'un des pubs les plus fréquentés de la ville. Hautains, ils y pénètrent d'un pas assuré, toisant tous les clients attablés. Il peut tenir ce rôle, lui aussi. Sherlock scanne les lieux d'un coup d'œil rapide et le guide vers la terrasse où sous des parasols dînent des familles sur ce qui ressemblent à des tables de pique-nique. Il se dirige vers une table ronde en fer forgé qui, unique de ce genre, parait incongrue. Située sous un gros arbre, au bout du carré de pelouse, elle permet de surveiller l'entrée du pub de manière ostentatoire. Pas question de passer inaperçus. Au contraire. Il a garé le YukonXL avec sa plaque américaine en évidence devant le pub. Leur but est de provoquer une réaction de personnes sachant comment prévenir la fugitive.

— Tu penses qu'elle est cachée dans les environs ? glisse Derek tout en lisant le menu assez sommaire.

— Non. Elle a fui en France.

— En France ?

— Les heures notées sur son post-it collé sur l'ordinateur étaient celles des trains à destination de Paris via le Quick Seastar. Pas vers Lausanne. L'important n'est pas où mais pourquoi. Cela signifie qu'elle connaît la raison du meurtre d'Alice. Et peut-être l'auteur. Elle a peur. Je crois qu'il nous faut rendre une visite à notre écrivain amateur d'hémoglobine qualifié de cinglé par Reid. Il habite à Shoreham-by-Sea. C'est un port entre Brighton et Worthing. Il y a environ deux heures de route.

— On y va dès qu'on a terminé ici, décide Derek avec un léger sourire satisfait qui le perturbe.

Que mijote son américain ?
.

Bien plus tard, alors qu'ils remontent en voiture, la main de Sherlock trouve sa place sur sa cuisse. Il profite de l'arrêt au feu rouge et noue ses doigts aux siens, caressant sensuellement de son pouce la naissance de son poignet.

Paul Roman Eder a reçu aimablement ces enquêteurs qui tombaient du ciel. Il avait bien sûr entendu vanter les mérites de l'unique Sherlock Holmes. Il l'estimait et était ravi de le rencontrer, les rassura-t-il. Installés devant un cocktail dans sa villa cossue en front de mer, ils avaient essuyé avec patience une auto-admiration interminable. Au mur, les planches originales de ses couvertures de livres représentant pour la plupart des scènes très violentes, des victimes ensanglantées conféraient à sa pièce de vie un caractère macabre et oppressant que n'arrivait pas à effacer la vue sur le grand large.

Non, il n'avait plus aucun contact avec son ex-femme depuis bien des années. Ils ne s'étaient pas quitté en bons termes. Sa belle-sœur ? Une salope stupide toujours prête à mettre son nez partout, ce qui devait expliquer sa fin tragique. Ils étaient ressortis de son antre avec le sentiment qu'une bête malfaisante en avait fait sa tanière.

— Une belle petite gueule et une âme bien noire, commente enfin Derek. Lorsque tu as parlé d'Alice, la haine a déformé son visage en quelque chose de pas joli joli. Il s'est repris rapidement mais pas assez.

— Il avait les mains posées sur le clavier de son ordinateur afin de les empêcher de trembler. Malgré des lentilles colorées, on ne peut rater que les pupilles de ses yeux soient dilatées de façon excessive. C'est un drogué. Tout est tellement net en cet endroit qu'on a l'impression que personne ne vit là. Il a évité de nous toucher pour nous saluer. Troubles obsessionnels du comportement. Au mur, il y avait une lithographie où une démone brune masquée égorgeait un être monstrueux avec ce qui ressemblait à un scalpel. J'y ai noté des points communs avec les photos de l'équipe scientifique du Yard. Je dois vérifier.

— À l'évocation de Moriarty, sa position s'est modifiée, raidie, il a froncé les sourcils, serré les poings. Ce que tu lui as dit, banal pour n'importe qui puisque oui, tu es vivant et lui est décédé, l'a mis dans un état pas possible.

— J'ai remarqué aussi, grogne son chéri. Ce bonhomme ne m'inspire que de la méfiance.

— S'il était au courant des missions de son frère, ce qui est fort probable au vu du compte bancaire dévalisé par Alice, il a su au moment de ta réapparition que ce dernier n'était plus. Il a donc une raison de se venger. Et il n'est pas plus équilibré que le patron de son aîné, achève Derek.

— Est-il capable d'ourdir une pareille machination jusqu'aux États-Unis ? En a-t-il l'envergure ?

— A cet instant, nous l'ignorons. Les frères Gover ne sont pas apparus dans le déroulement du scénario, pourtant cela m'étonnerait beaucoup que leur transformation ait pour seul but de te déstabiliser. Quel sera leur rôle exact ? Les crimes des américains seraient l'écran de sa revanche contre Mycroft ? Rien n'est moins sûr. Depuis le début, tout tourne autour de Moriarty et cherche à faire douter de sa mort. Quels étaient les rapports entre eux ? Voilà un élément qu'il faut éclaircir au plus vite.

Son homme soupire.

— Qu'est-ce que tu fais ? s'exclame-t-il lorsqu'il prend un petit chemin pierreux qui les conduit devant la mer.

— Je trouve un coin tranquille afin de changer de vêtements.

— Changer de vêtements ?

— Il est un peu plus de dix-sept heures, nous allons profiter de cette fin de week-end en jouant les touristes sur la promenade de Brighton. J'ai préparé le nécessaire.

— Manipulateur ! Tu étais si impatient de voir cet écrivaillon de malheur. Je veux réfléchir, lire ses livres, me rendre au Yard examiner les clichés.

— Demain, rétorque Derek d'une voix ferme.

— Je ne vois que l'enquête, tu le sais, s'emporte-t-il. Toi tu t'en fous. Tu as dit que tu ne me...

Derek a sa main dans sa nuque, dans les boucles qui semblent se rebeller sous ses doigts tout comme leur propriétaire. Sa bouche sur la sienne l'empêche de terminer sa protestation. S'il est au début peu coopératif, il le sent frémir sous ses caresses et brusquement lâcher prise. C'est finalement avec passion que Sherlock répond à son étreinte, se frotte à lui.

— Tu es fou, se plaint-il.

— Il y a l'affaire, oui. Il y a nous. C'est aussi important. Il n'y a même rien de plus important.

Sherlock se laisse aller sur le grand corps de son amant. Il voudrait lui dire qu'il a également des sentiments envers lui, les mots refusent de sortir. Il a tellement peu l'habitude d'aimer. Il lèche doucement sa bouche avant de poser ses lèvres sur les siennes en un baiser sage et plein de signification.

— D'accord, chuchote-t-il. D'accord.

.

Ils déambulent le long de la jetée. Le sursaut de Sherlock, son regard incrédule lorsqu'il a saisi sa main l'ont empli d'une joie intempestive. Il a levé les yeux au ciel, pourtant il ne l'a pas retirée. Il ne ferait pas ça à Londres, c'est certain. Et ce sont des adolescents de quarante ans qui descendent flâner main dans la main sur la plage de galets. Il fait agréable, pas chaud. Agréable. Il évoque les rivages de Virginie, le soleil, les trente degrés qui y règnent perpétuellement. Miami Beach, sa destination de prédilection pour les vacances. Chicago, la ville des vents, où les vagues de chaleur venues du golfe du Mexique apportent des journées brûlantes et humides.

— Je t'y emmènerai lors de mes prochains congés.

— En Virginie ?

— À Quantico, acquiesce-t-il, puis à Chicago voir ma famille. Et à Miami ensuite.

— Voir ta famille ?

— Ma mère, mes sœurs, mes neveux.

— Nous sommes ensemble depuis trois semaines.

— Dans dix mois, cela fera presque un an, se moque-t-il. Je leur ai dit que j'ai rencontré quelqu'un, Sherlock.

— Tu es pressé, dit-il d'une voix blanche.

Il imagine les rouages de son cerveau qui tournent à grande vitesse et pas nécessairement dans le bon sens. Il veut rester honnête.

— C'est vrai, avoue-t-il. On ne sait pas si nous deux ça marchera à long terme. Je ne peux rien cacher à ma mère. Elle devine toujours tout. Calme-toi. Nous n'irons que si tu en as envie. Je n'ai pas l'intention de t'obliger à quoi que ce soit.

— Tu le fais inconsciemment. La preuve, nous sommes ici alors que je voulais travailler sur l'affaire.

— Tu veux rentrer ?

— Non. J'aime être là. J'aurais préféré venir une fois l'enquête résolue.

— Après celle-là, il y en aura une nouvelle, chéri. Et après cette autre, une suivante. Tu le sais. Si tu ne donnes pas une place à notre couple dès à présent, ce sera perdu. Je ne me contenterai pas des miettes, Sherlock. Nous nous perdrons l'un l'autre.

— Partenaires dans la vie...

— Oui, souffle-t-il en l'attirant contre lui d'un geste possessif.

— C'est insensé.

— Tout à fait, admet-il gravement. Que dirais-tu d'un plateau de fruits de mer et d'huîtres avec vue sur la baie ? Et du champagne. Français, bien sûr, précise-t-il.

Sherlock sourit. De ce sourire inégalable, un peu en coin, qui le fait craquer.

.

La bouche de Derek a le goût du vin pétillant. Un flirt léger, tendre a accompagné le dîner. Les yeux dans les yeux, ils ont traîné sur la terrasse de l'hôtel Legends. La mer n'était plus qu'un abîme noir qui s'éclairait de rose et d'orange autour du pier illuminé. Un entracte paisible couronnait ce dimanche plutôt chargé. Sherlock se surprend à savourer chaque minute en compagnie de son homme et si le sexe avec lui le vide de toute énergie, il lui laisse l'esprit étonnamment clair. Dans l'obscurité de la voiture, malgré le volant qui fait obstacle, il caresse, embrasse ce corps dont il est fou. Leurs mains errent dans la pénombre, effleurent au hasard les courbes familières, les muscles nerveux, roulent les peaux chaudes entre les doigts, flattent doucement les virilités gorgées de sang.

— Chéri... Cela ne nous mènera à rien, gémit Derek.

— Démarre, on va à la maison.

.

Il enfouit sa tête sous la couette, respirant au passage l'enivrante odeur de luxure qui imprègne leur couche. Bien qu'il cherche à lui échapper, la sonnerie persistante de son téléphone portable l'y poursuit. Derek ne doit pas apprécier, il le sait. Il finit par émerger de la chaleur de ses bras et attrape l'appareil dérangeant.

— Allo ! aboie-t-il.

— ...

— John ? coasse-t-il.

— ...

— Je dormais. Nous sommes rentrés très tard.

— ...

— Nous avons été à Brighton. C'était vraiment agréable de décompresser.

— ...

— Je change ? Simplement, j'ai envie de profiter du temps avec Derek.

— ...

— Non, désolé. Je ne suis pas à Baker Street mais dans son appartement.

— ...

— Oui. Nous nous partageons entre les deux.

— ...

— Je ne vois pas pourquoi tu es inquiet.

— Sherlock ! Tu as décidé que je devais me réveiller maintenant ? grogne Derek.

— Excuse-moi, marmonne-t-il en posant ses lèvres sur sa tempe. Je vais préparer le petit-déjeuner.

Sans le vouloir, il a fait entrer John en leur intimité, ce dont Derek semble mécontent s'il en croit les regards peu aimables qu'il lui adresse. Il s'appuie sur le rebord de la fenêtre de la cuisine et contemple la Tamise qui coule sans bruit.

— Oui, John. Tu sais que je ne parle pas de ces choses là. Oui, Derek est important pour moi.

— ...

— Je suis au courant que je ne le connais pas depuis longtemps. Oui. Une conquête de plus à son palmarès ? Tu te trompes. Bien qu'il aime plaire, il est sérieux, se moque-t-il.

— ...

— Arrête, John. Arrête, lance-t-il sèchement.

— ...

— Par amitié ? Je n'en suis pas certain. Je suis un adulte. Je n'ai nul besoin d'un grand frère de substitution, j'en ai déjà un trop envahissant.

— ...

— Oui, c'est ça. Bonne journée.

Le repas a été maussade. Est-ce lui ? Est-ce Derek ? Ils n'étaient pas d'humeur et il a la pénible impression que rien ne va. Il a beaucoup à faire aujourd'hui. Voir Lestrade au Yard, Will à Graham Road. Acheter les bouquins de Paul Roman Eder. Rentrer à Baker Street, étudier les rapports de Garcia et effectuer des recherches sur l'écrivain. Il soupire en lavant rapidement les assiettes, les tasses. S'ils sont deux pour démêler cette affaire, il en a peu le sentiment ce matin. John, avec son bon sens, s'est chargé de lui montrer la précarité du lien qui les unit. Il saisit son violon, fidèle ami des jours d'ennui, des nuits de solitude, des heures d'incertitude.

Derek revient sur ses pas. Il a oublié son badge. Sherlock joue du violon et ce qu'il interprète est infiniment triste. Maudit John Watson. Il se faufile au living, prend sa plaque dans la poche de la veste posée sur le fauteuil et quitte son homme à contrecœur.

.

.