"Les voyages les plus longs sont ceux qui donnent le temps de réfléchir aux plus petites choses."
JAMAIS ILS NE DEVRONT SAVOIR
CHAPITRE 10
Il ne faisait pas encore jour lorsque j'avais tourné le dos à la vie que je m'étais jurée de ne jamais quitter. A une vie que j'avais choisi de mener de plein gré. S'il n'y avait eu que moi encore, dans cette affaire à rendre fou l'esprit le plus sensé, peut-être cela m'aurait-il posé moins de problèmes et coûté moins d'efforts et de sacrifices. Mais ils étaient là, tous. Autant qu'ils étaient, ils avaient été là depuis le début et jusqu'à la fin. Même les dieux avaient été témoins - silencieux certes - du serment prononcé lors de mon mariage, de même que lors des prières murmurées avant mon sommeil, de celles récitées en silence lorsque j'avais besoin de force, dans mes moments de doute. Jamais personne n'avait eu le courage de s'opposer à moi, pas même les dieux; et pourtant bon nombre d'entre eux aurait dû. L'impudence aurait pu être une chose de louable, pour une fois.
Je n'avais pas eu l'hardiesse de laisser mes enfants derrière moi. Pas les deux, du moins. Je demeurais une mère autant qu'une femme, quoique je n'excellais dans aucun des deux rôles. Dharin endormi m'accompagnait en silence, chaudement emmitouflé et étroitement serré contre ma poitrine - mon dernier vrai trésor, le seul que je possédais à présent. Qui étais-je pour séparer des enfants à la naissance, qui plus est des jumeaux ? Rien, je n'étais plus personne; je n'avais donc aucun remord à accomplir cet acte abominable, seulement de lourds regrets que le temps se chargerait d'atténuer. Que diraient Thorin ou Fili, Dis ou Kili, à Melgane, lorsqu'elle leur demanderait ce qui était advenu de sa mère ? S'en inquiéterait-elle un jour ?
Néanmoins, j'étais résolue et fixais l'horizon sans ciller afin d'être sûre de ne pas voir ma détermination vaciller. Pas maintenant, je n'en avais vraiment pas besoin. J'avais dit que je partirais et me voilà partie. Non, je ne ferais pas demi-tour, je ne rentrerais pas à Erebor, quand bien même Thorin enverrait-il toute une garnison me chercher. Pas de retour en arrière ne m'était permis, pas cette fois.
Le poney que je montais était une bête passive et morne, assez âgée. Cet animal paraissait avoir vu et enduré beaucoup trop d'événements pour sa vie passée, et pour celle qui lui restait encore à vivre. Il était toutefois obéissant, et je n'attendais rien de plus de sa part sinon qu'il m'emmène à la Rocheneuve en toute sécurité. Mon cœur se serrait d'anxiété à la simple évocation de cette idée, mais également de fébrilité. Moi qui pensais ne plus jamais retourner chez moi, je ne pourrais nier être envahie d'une curiosité puérile quand je repensais à ses petites mais imposantes maisons, à ses échoppes qui s'étendaient le long des rues jusqu'à n'en plus pouvoir, à ses courts d'eau aussi glacés que rapides, à ma propre demeure...
Ma maison...Avait-elle changé, depuis tout ce temps ? Me paraîtrait-elle toujours aussi grande que par le passé ou, au contraire, avec la vie menée à Erebor, la trouverais-je petite ?
Avais-je encore une part de ma candeur juvénile qui guidait mes gestes lorsque j'étais enfant, tapis tout au fond de mon cœur, dans l'ombre, et qui attendait seulement le bon moment pour surgir de nouveau et se montrer à la lumière ? En fermant les yeux, je pouvais revoir danser derrière mes paupières closes les robes vaporeuses des femmes multicolores, entendre mugir le vent qui faisait gonfler les voiles des galères marchandes en provenance de toutes les contrées - porteur de rêves et de promesses. J'avais rêvé, je m'en rappelais parfaitement, de monter sur une de ces galères arc-en-ciel pour découvrir tout ce que j'ignorais. Le monde extérieur était à l'époque plus grand que tout ce que je pouvais imaginer.
Le chemin serait long et rude, je le savais, néanmoins je m'y attendais et m'y conformais sans crainte. Rien ne pouvait être pire que ce que j'avais laissé derrière moi. Rien. Pas même mon père. Sa voix a d'ailleurs soudainement jailli des tréfonds de ma mémoire pour venir me murmurer à l'oreille, me faisant presque sursauter: "C'est ainsi que l'on agi ? A quoi donc a servi l'éducation que l'on t'a promulguée ? A te changer en prostituée ? Alana..." J'ai fait taire la voix avant qu'elle n'ait eu le temps de terminer son sermon, en secouant vigoureusement la tête de droite à gauche. Mon fils s'est agité en parallèle mais ne s'est pas réveillé. Tant mieux, je n'aurais pas eu le courage ni la force de l'aider à retrouver un sommeil qui m'était refusé.
A l'approche du jour, le ciel s'est révélé être d'une couleur rose saumon, exactement de la même couleur que le ciel que j'avais contemplé au lendemain de mon mariage. En fixant bien les formes créées par les nuages, j'avais l'impression de revoir les mêmes esquisses que ce ciel d'antan. Autant de similitudes étaient troublants et impossibles, mais j'avais beau le savoir, cela demeurait étrange à mes yeux. Je savais que le ciel n'était pas immuable ; y avait-il là l'oeuvre d'une quelconque magie ?
La route s'étendait à perte de vue, caillouteuse et poussiéreuse, déserte et silencieuse. Tellement silencieuse que cela me faisait du bien; j'aimais ce silence à l'état pur qui n'était nullement artificiel, en aucun cas l'oeuvre d'un ordre royal ou celui qu'engendrait la défiance d'une lourde situation. Non, celui-là était bien réel et rassurant. Je désirais ardemment m'arrêter, mais je me savais encore trop près de la Montagne pour m'autoriser une halte toutefois, - ce serait dangereux dans le cas contraire. La peur me pesait encore trop lourdement sur le cœur et dans l'âme. Il me faudrait du temps avant de gagner ma maison, peut-être même cela pendrait-il plus de temps que prévu au vue de mon état. La contrainte plus que la détermination guidait mes pas sur le chemin du passé, et esquissait d'une main tremblante les chemins du futur au charbon de bois noir. Quand déciderais-je enfin d'une chose par moi-même ? Certains diront que tout ceci est ce qui résulte de mes choix personnels, et je ne saurais dire s'ils avaient raison. Peut-être bien, après tout.
Deux heures ont passé avant que je ne décidasse enfin de m'arrêter. J'avais pour excuse de dire que le poney fatigué, qu'il n'était plus tout jeune et qu'il avait besoin de se restaurer. Ma conscience ainsi fourvoyée me laissait tranquille et ne protestait pas. Par chance, l'endroit où j'avais décidé de m'arrêter se trouvait aux abords d'une petite rivière dont le clapotis de l'eau contre les pierres était apaisant et rassurant. De faible débit et si claire qu'on pouvait apercevoir le fond - presque inexistant d'ailleurs -, l'eau donnait l'impression de m'appeler de tout son être. Je m'y serais volontiers plongée s'il n'y avait pas eu mon fils. Je ne pouvais me résoudre à l'abandonner sur la terre ferme, même en étant juste à côté. D'ailleurs, Dharin était à présent réveillé et il était temps de lui donner à manger. Le prenant avec précaution, je lui donnais le sein qu'il s'est mis à téter avec voracité. J'avais beau le regarder avec attention, l'examiner avec minutie sous toutes les coutures, impossible de dire si le père était Thorin ou Fili. Paradoxalement, bien que je fusse incapable de déterminer son père, il m'était en revanche tout à fait possible d'affirmer qu'il ne me ressemblait nullement, si ce n'était les cheveux blonds.
"- De qui tiens-tu, dis-moi ? Petit bonhomme..." ai-je fait avec douceur, berçant mon fils.
L'air était doux mais revigorant; c'était une belle journée pour entreprendre un voyage, aussi pénible fût-il. Je décidais de ne pas m'attarder plus que nécessaire, aussi ai-je repris la route presque aussitôt après cette prise de conscience et après m'être assurée que le poney avait bien eu le temps de boire et de se nourrir. Faire une halte m'avait fait du bien, je me devais de le reconnaître, et je me sentais d'attaque à continuer la route avec sérénité. Chaque lieue parcourue me rapprochait sans cesse de mon but et cela me galvanisait autant que cela m'effrayait. Vers midi, je me suis offerte un repas de fortune, composé des maigres provisions que j'avais daigné emmener avec moi lors de mon périple. Ce repas frugale aux goûts de la Montagne me serrait le cœur à chaque bouchée et me rappelait à chaque mastication les rires et les voix de ceux que j'aimais...
OoO
La nuit tombait doucement et aucun malheur n'avait été à déplorer lors de mon trajet en solitaire. La voûte céleste promettait d'être magnifique et colorée, larmes d'argent cristallisées des Dieux, disait-on. Dormir à la belle étoile de me disait franchement rien toutefois; néanmoins, à moins de trouver une ferme ou une ville susceptible de m'accueillir, je ne pourrais faire autrement. Et je ne ferais autrement, pour cause: beaucoup savaient qui j'étais. Beaucoup trop de gens. Tout le monde me connaissait, la fille du Maître de la Rocheneuve et l'épouse du Roi d'Erebor. Même après autant d'années, le temps n'avait pas su vieillir mes traits comme il l'aurait dû, j'avais toujours un visage plutôt juvénile en comparaison de mon âge. On me reconnaissait facilement. Avec une pareille identité, mon nom presque collé sur mon visage, impossible d'espérer passer inaperçu dans un endroit, même reculé. Cependant, - et je venais subitement d'en prendre conscience - je n'avais pas de quoi dresser le camp, détail que j'avais négligé lors de la préparation hâtive de mes bagages.
Idiote! Idiote, idiote, idiote !
Je ne pouvais donc pas m'arrêter et laisser mon enfant et ma monture à la vue de tous les passants, des bandits ou voire pire: des prédateurs. Les bêtes sauvages ne pullulaient pas particulièrement dans cette région, - le terrain assez à découvert. En dépit de cela, je ne prendrais pas de risques inutiles. Le chemin était encore long pour prétendre toucher au but, même si j'étais à présent loin d'Erebor. A quoi pensait mon époux, en cet instant ? Fili lui avait-il dit la vérité, à lui comme à tout le monde ? Je ne voulais pas y songer, pas dans l'immédiat et sans doute jamais plus. J'avais commencé à tirer un trait sur cette vie, je me devais à présent de le tirer jusqu'au bout.
Je continuais de chevaucher à n'en plus pouvoir, jusqu'à ne plus sentir mes jambes sinon les atroces crampes qu'engendrait une longue chevauchée. Je savais intérieurement sans me l'avouer que si je descendais maintenant, je n'aurais plus la force ni de remonter ni de me relever car il était clair que je tomberais. Je m'accrochais, je relevais la tête, je tenais bon...Et c'était tout ce qui comptait. Non loin de moi, une chouette a hululé dans la pénombre de la nuit...
OoO
Les pâles lueurs de l'aube ont transpercé les nuages avec une telle ferveur que j'aurais difficilement pu les ignorer. La lumière me donnait l'impression de revenir à la vie après des centaines d'années passées dans l'ombre. J'avais chevauché toute la nuit et je me sentais sur le point de m'écrouler; mais se faisant, j'avais gagné plusieurs lieues d'avance. J'estimais que d'ici la fin de la journée, je gagnerais une ville. J'espérais en mon fort intérieur que cette dernière fût détentrice d'un port; gagner la Rocheneuve par bateau serait d'autant plus rapide que moins périlleux. J'avais de quoi payer le voyage mais je pouvais toujours vendre mon poney pour compléter le manque. J'ai refait une énième halte pour nourrir Dharin, le poney et moi-même puis j'ai repris la route avec la même langueur. Le temps était beaucoup moins clément que la veille, un amas opaque de nuages s'amoncelait dans le ciel dans un aspect menaçant. J'ai repensé à Dis, et au don naturel qu'elle avait de prédire la pluie. Il pleuvrait, je le sentais. Etait-ce ainsi qu'elle fonctionnait ? Par l'instinct ? Dharin s'est mis à pleurer avant que je n'ai eu le temps de répondre à cette question.
Vers la fin de la journée, une ville est effectivement apparue à l'horizon. Rien de bien grandiose, mais elle avait au moins le mérite de posséder un port et je ne recherchais rien de plus. A présent, le plus dur était à venir: il fallait trouver un navire et négocier mon passage. Sans parler des raisons de ma présence que je serais sans doute obliger de fournir. Cela ne devait pas me décourager pour autant. J'avais encore toute la nuit pour réussir à inventer une histoire, une identité. Aucun navire, le soleil couché, ne larguait les amarres, ce qui me laissait largement le temps de faire ce que j'avais à faire. Oui, je devais me créer un personnage, quelqu'un qui aurait mes traits et me ressemblerait mais sans être moi. J'avais beau être vêtue des vêtements les plus basiques possible, et recouverte d'une cape à capuche sombre par-dessus le marché, cela ne suffisait pas. Si je tombais sur une épicerie ou quelque chose du même genre, je ferais bien d'acheter de la teinture pour mes cheveux.
Mais chaque chose en son temps: en premier lieu, il me fallait dénicher une auberge pour la nuit. J'ai mis pied à terre quand j'ai atteint les portes de la ville et ai continué à pieds, bride à la main. La ville était entourée d'imposants remparts, hauts de plusieurs pieds avec des postes de défense pour archers, le cas échéant. Elle avait dû être riche, autrefois. J'ignorais le nom que portait cet endroit et même s'il avait déjà été victime d'attaques par le passé. Il n'y avait que peu d'individus ici: la ville en elle-même comptait très peu d'habitants et guère plus de visiteurs pour ce que j'en voyais au-dehors. Une sorte de monde à part... Les gardes à l'entrée ne m'ont pas accordé plus d'attention que nécessaire, se contentant simplement de s'assurer que je ne constituais pas de menace. Si l'un deux m'avait reconnue, il s'était bien gardé de le faire savoir.
Je n'ai guère eu de mal à dénicher une petite bâtisse qui correspondait à mes attentes, se situant guère loin de l'entrée. Au moment de passer la porte, un jeune garçon douze ou treize ans est venu à ma rencontre, sautant d'une petite palissade de bois branlante et suintant d'humidité:
"- Vous désirez que je mette votre monture à l'écurie, ma dame ?" m'a-t-il poliment demandé.
"- Si l'écurie contient un box de libre pour mon poney, cela me conviendrait parfaitement." ai-je répondu en évitant de trop le regarder, de crainte d'être reconnue. "Sais-tu si par hasard l'auberge à des chambres libres ?"
"-Toujours, ma dame." a-t-il ensuite affirmé, un peu déçu d'avoir à fournir ce genre de détail.
Le garçon s'est ensuite emparé des reines avec aisance et j'ai été surprise de constater - quoique sans raison -, qu'il faisait ma taille, voire qu'il me dépassait d'une demie tête. Il n'a pas relevé mon attitude distante, sans doute car le fait d'avoir un client était une denrée rare. A en juger par l'atmosphère qui se dégageait non seulement des lieux mais aussi de la ville entière, j'en suis venue à me demander comment la ville réussissait à subsister. Cela relevait presque du miracle, en toute objectivité. Plus rien ne me retenant, j'ai poussé la porte d'une main fébrile, tenant mon enfant de l'autre. Personne ne se trouvait au comptoir et j'en ai profité pour rabattre davantage ma capuche sur mes cheveux.
"-Je peux vous aider ?" a fait une voix derrière moi, me faisant sursauter.
"- Oh! O-oui, bien sûr. Je voudrais savoir s'il serait possible de prendre une chambre pour la nuit."
Mon interlocuteur s'avérait être un homme, ressemblant au garçon d'écurie. Sans doute son père ou quelqu'un de sa famille. Ce dernier avait toutefois des traits plus durs, moins avenants que ceux du garçon.
"- Pour sûr, si vous avez de quoi payer."
Ayant pris une bourse assez épaisse d'argent, je n'avais pas à m'inquiéter du prix d'une chambre. Il fallait néanmoins que je fisse attention à mes acquisitions, même si j'avais avec moi de quoi m'autoriser une ou deux folies...Avant de me prononcer, j'essayais d'estimer la valeur d'une chambre que pourrait avoir un endroit de ce genre, mais le regard que dardait sur moi le maître des lieux m'a obligée à répondre plus promptement que je le souhaitais:
"- Naturellement, j'ai de l'argent."
J'ai cependant évité de montrer ma bourse, par mesure de sécurité. Mais ma voix avait sonné avec une telle assurance que je doutais pas qu'il me crût, toutefois. L'avantage d'avoir eu à suivre un enseignement royal, pour ainsi dire, en plus d'avoir eu affaire à un père tyrannique: on a presque plus rien à craindre du commun des mortels.
"- Dans ce cas cela ne pose aucun problème ! Comment voulez-vous votre chambre, ma dame ?"
Large, spacieuse, avec un lit en plume et une chandelle pour y mettre le feu. Petite, rustique, avec un lit de paille pour dormir la conscience tranquille. Je veux l'un comme l'autre, mais comment choisir ?
" - Une chambre avec le nécessaire mais sans rien d'extravaguant, faites ce que vous pouvez pour mon enfant également. Je voudrais aussi un bain et un repas ce soir." ai-je déclaré d'une voix posée.
"- Je comprends ma dame, votre voyage a dû être long et éprouvant...Puis-je vous demander qui vous êtes et d'où vous venez ?"
D'Erebor, où j'aurais dû répondre aux crimes de l'amour car j'en ai trop voulu. De la Rocheneuve, ma maison, le foyer que je n'aurais jamais dû quitter car je n'étais encore qu'une enfant dans l'âme le jour où je suis partie. De nulle part et de partout à la fois... Je suis Alana, reine de la Montagne, mère de Melgane et Dharin, héritiers du trône. Je suis aussi Alana la menteuse, la femme qui couche avec son mari et son neveu et dont l'engeance, aux yeux de certaines personnes, créera une guerre civile.
"- Vous n'avez pas besoin de le savoir, brave homme. Contentez-vous de répondre à mes attentes et vous serez payé plus que le prix attendu. Je vous défends toutefois d'essayer de me tromper, auquel cas vous n'aurez rien. Je sais que les temps sont durs pour vous, ne prenez donc pas de risques inutiles."
L'homme semblait avoir perdu toute contenance face à mes paroles, surpris par ma virulence. Il jouait maladroitement avec ses doigts, les croisant et les décroisant tout en les faisant craquer. S'il savait que mes mains à moi étaient moites... Peut-être n'avait-il encore jamais eu affaire à des clients comme moi. Quelque chose me disait de faire attention, que je ne devais pas paraître trop sûre de moi. L'homme n'avait, par obligation, nullement le droit de me chasser pour manque de respect - l'argent manquait trop. En revanche, rien me garantissait que ce serait le cas des autres endroits dans lesquels je ferais une halte. Je devais me contrôler, et vite.
"- Le repas est compris dans le prix de la chambre mais pas le bain ni le box pour votre monture, si vous en avez une...ma dame."
"- Aucun problème, je conçois cela parfaitement. Je vais chercher les affaires que j'ai laissé sur mon poney. "
Je n'ai pas eu besoin de faire plusieurs aller-retours. Un seul m'a suffit à réunir mes affaires et à les porter jusqu'à l'étage. On m'avait donné une chambre de taille moyenne, avec une armoire et une coiffeuse basique sur laquelle trônait un bac d'eau claire et froide. La chambre donnait sur la ville d'où je pouvais entrapercevoir une petite fille courir. Lorsque je suis redescendue, l'homme n'était plus là. Personne n'était au comptoir et je ne voyais pas où il pouvait être ni d'où il avait surgi la première fois. Je décidais donc d'adresser mes questions au garçon d'écuries...
"- Excuse-moi, sais-tu où l'on peut trouver de la teinture pour cheveux ?" ai-je demandé.
"- Pourquoi vouloir teindre vos cheveux ma dame ? Les vôtres sont particulièrement jolis de cette couleur."
"- La flatterie ne marche pas sur moi, jeune homme." ai-je répliqué sur le même ton que la première fois. "Et mentir n'est pas un acte honorable."
Je le sais mieux que personne.
"- Depuis quand sincérité rime-t-elle avec flatterie ou bien mensonge ? Sincérité rime avec vérité, ma dame, et vos cheveux sont réellement beaux. Vous ne devriez pas les changer...Toutefois, je ne suis personne pour contester vos décisions. Taenna doit vendre de la teinture de bonne qualité, mais seulement dans les teintes brunes et rouges."
"- Cela fera amplement l'affaire, où ce trouve cette Taenna ?" me suis-je informée, préférant ignorer la remarque qu'il venait de m'adresser.
"- Je peux vous y conduire, si vous le désirer. Personne ne va venir de toute façon..."
J'ai accepté de bonne grâce et me suis laissée guider jusqu'à la boutique de Taenna. Sur notre passage, les gens tournaient brièvement les yeux vers nous, posant sur notre passage silencieux un regard aveugle l'espace du fraction de seconde, avant de tout simplement se détourner de notre personne pour de bon. Espéraient-ils que je fusse porteuse d'une révolution, avant de se rendre compte qu'il n'en était rien, en réalité ? Mon cœur s'est serré à cette pensée; si j'avais l'occasion de revenir dans cette région, peut-être apporterais-je de quoi restaurer la ville ou, du moins, de lui donner une lueur d'espoir pour l'avenir.
La boutique de Taenna avait la porte grande ouverte sur la ruelle pavée. Vu de l'extérieur, elle paraissait petite voire étroite mais il ne fallait pas se fier aux apparences. De l'intérieur émanait une puissante lumière orangée vacillante ainsi que de violent de relents de fleurs brûlées, - romarin ou tilleul, sinon violette ou lavande. Ma mère me disait de se méfier du parfum, prétendant qu'il ne servait qu'à dissimuler quelque chose qui n'allait pas, aussi n'en mettait-elle jamais.
"- Il me semble juste de vous mettre en garde contre Taenna, ma dame. Ce n'est pas une femme méchante, au contraire, simplement elle est assez...ouverte d'esprit, si je puis dire et..."
Il n'a pas terminé sa phrase, se mordant la lèvre et se triturant les mains comme l'aubergiste, cherchant sans doute les mots justes. Peut-être ne voulait-il pas m'effrayer... mais c'était lui qui avait peur. Je me devais de savoir pourquoi avant de le rassurer:
"- Et ?"
"- Et on prétend qu'elle connait les forces occultes."
Les forces occultes ? Grand bien cela fasse aux choses surnaturelles mais pour ma part, j'existais, et je n'avais donc rien à craindre d'une quelconque prétendue magie. La part maternelle en moi m'a suggéré de rassurer le garçon d'écuries :
"- N'aie crainte, je ne vais pas te forcer à rentrer avec moi si tu le souhaites pas. Tu as le choix entre m'accompagner et retourner à l'auberge, c'est comme tu le sens." ai-je fait à l'attention de mon guide, ponctuant ma phrase d'un doux sourire.
Un sourire gêné accompagné d'un hochement de tête m'ont répondu. Alors qu'il s'apprêtait à ajouter quelque chose, une femme à l'apparence excentrique est sortie brusquement de la boutique:
"- Miken !" s'est-elle écriée en reconnaissant le garçon qui m'accompagnait.
Le visage de la femme que j'estimais être Taenna s'est illuminé et un grand sourire a traversé son visage de façon brève mais intense. Elle était vêtue d'une longue robe bleu nuit qui traînait largement sur le sol - tout comme ses manches-, ce qui n'était pas sans rappeler la teinte bleuâtre de ses cheveux longs et frisés. Je la jugeais belle, en dépit de sa taille trop grande et de sa maigreur relative. Elle me paraissait être une personne joyeuse mais quelque peu...imprévisible, si le mot pouvait convenir. A présent, je comprenais parfaitement les sentiments de Mirken.
" - Entrez tous les deux, il commence à faire froid et..."
" - N-non, merci. J-je crois que je vais retourner aux écuries."
Il m'a jeté un regard désolé avant de s'enfuir à toute jambe, ce qui a provoqué un soupir de lassitude chez la femme bleue. Ses yeux argentés se posant sur moi avec insistance, je n'ai osé faire demi-tour comme mon guide. Lors que j'eus passé la porte de bois, Taenna l'a refermée derrière moi en un bruit sourd. L'intérieur était plus chaud que l'extérieur, néanmoins je me suis surprise à frisonner.
"- Je ne comprendrai jamais ce garçon !" a lancé la maîtresse des lieux à mon attention. "Voulez-vous vous asseoir ? Avec votre fils cela ne doit pas être pratique de faire un long voyage !"
C-Comment pouvait-elle savoir une telle chose alors que je n'ai pas encore ouvert la bouche ?! ai-je penser avec stupeur. Peut-être que les mises en garde de Miken étaient vraies, en fin de compte, et qu'il y avait de réelles raison de fuir.
"- Comment savez-vous que..."
"- Oh je vous en prie ! Même un aveugle peut voir que vous voyager depuis longtemps rien qu'en voyant vos vêtements et votre coiffure, sans vouloir vous offenser, cela va de soit, et votre bébé est beaucoup trop gros pour être une fille ! La chaise est en bois d'acajou, elle ne cassera pas même si elle n'a pas l'air très solide."
"- Je..."
"- Mais je manque à tous mes devoirs, désirez-vous quelque chose ?" s'est-elle exclamée d'un seul coup, se frappant le font du plat de la main.
"- Oui, de la teinture pour cheveux s'il vous en reste."
"- Je dois bien avoir ça, oui. J'ai fait des réserves il n'y a pas longtemps. De quelle couleur ?"
Pas bleu, c'est certain.
"- Marron foncé."
A changement radical mesure radicale. Assise, j'ai patiemment attendu que revienne Taenna avec ma teinture, me demandant au passage quelle tête je pourrais bien avoir avec des cheveux bruns, presque noirs. Serais-je toujours si reconnaissable ? La vendeuse est revenue avec une petite boite assez large et me l'a tendue avec un large sourire:
"- Et voilà ! Je suis sûre que cette couleur vous ira à merveille. Néanmoins, si le résultat est visible après une seule utilisation, il n'est toutefois pas permanent. La teinture disparaît après un lavage intensif, c'est pourquoi j'ai pris un format qui vous permet de pouvoir la refaire cinq fois. Encore que vous avez de très longs cheveux..."
"- Merci infiniment, vous m'êtes d'une aide précieuse. Combien vous dois-je en échange ?"
"- Pourquoi parler argent, dites-moi ? Contrairement au reste de cette ville, j'estime ne pas être au bord de la mort ni de la famine! D'autant plus que la teinture est la seule chose que l'on peut se procurer avec une réelle aisance. Quelques informations venant de l'extérieur suffiront à payer votre dû, je manque cruellement de compagnie ces derniers temps... J'ai entendu des rumeurs étranges dernièrement, lors de mon dernier voyage de réapprovisionnement, je veux juste savoir si celles-ci sont vraies. "
Oh oh ! Fais très attention, Alana. Tu joues peut-être gros...Peut-être même trop pour toi.
"- Je ne vous serai peut-être pas d'une grande utilité, Taenna. Je sais très peu de choses concernant le monde extérieur, l'ayant retrouver depuis peu. J'arrive de la Montagne et il ne s'y passe rien d'intéressant, nous y entendons peu de choses."
"-Oh vraiment ? C'est une région que je fréquente peu certes... Hum, quel est votre nom ?"
Vite, un nom, n'importe lequel...
"- Solena." ai-je simplement répondu.
Un sourire énigmatique a traversé le visage de Taenna. Sans se départir de celui-ci, elle a prit une chaise et s'est assise devant moi, croisant les jambes avec plus d'élégance que je ne saurais jamais le faire. Plongeant son regard gris dans le mien, elle a attendu que je reprenne la parole telle une enfant attendant la suite de son histoire. J'ai rougi, bafouillé et me suis raclée bruyamment la gorge. Une petite voix en moi me laissait entendre que Taenna savait que je lui mentais, et ouvertement.
"- Eh bien, Solena, quelles nouvelles avez-vous à m'apporter de la Montagne ? J'ai cru comprendre que sans être un endroit paisible tous les jours, Erebor a ses charmes."
"- Il y a des choses qui méritent d'être vues au moins une fois dans une vie, c'est exact. Des personnes à rencontrer également."
"- Comme Alana et Thorin, par exemple ? Qui récemment ont eu des enfants si les rumeurs colportées sont exactes."
"- Je croyais que cette région ne vous était pas familière, or vous avez tout de même l'air d'en savoir beaucoup." ai-je remarqué, les sourcils froncés ; mais cela n'a pas eu pour effet de déstabiliser mon interlocutrice, bien au contraire: son sourire n'est devenu que plus large encore, dévoilant une rangée de dents d'une blancheur si parfaite que cela n'en était certainement pas naturel.
"- Comprenez que je voyage beaucoup, et qu'Erebor n'est pas particulièrement loin d'ici si l'on regarde une carte. De plus, les routes ne sont pas toujours désertes et une femme seule suscite bien des questions dans l'esprit des hommes... Combien en avez-vous séduits vous, dites-moi ? Sans indiscrétion, bien sûr, mais nous parlons entre filles alors peu importe."
"- Bien trop pour que cela soit pardonnable."
"- Ne faites pas cette tête désolée, nous ne vivions qu'une seule fois après tout! Qui pourrait blâmer une personne qui ne cherchait juste qu'à mettre une touche de bonheur dans sa vie ?"
"- Avec un tel raisonnement, tous les crimes deviennent pardonnables." ai-je dit d'une voix grave, comme enrouée par la culpabilité et la tristesse.
"- L'amour ne constitue un crime dans aucune culture, aux yeux d'aucun peuple, Solena. Il n'est pas un crime et ne le sera jamais."
"- Une personne qui m'est chère m'a tenu un discours semblable, un jour..."
Fili...
"- Et vous l'avez crue ?" m'a interrogé Taenna, curieuse.
"- Je ne sais plus..."
"- Bon, puisque vous ne voulez pas parler amants, parlons plutôt amis, dans ce cas. Avez-vous quelques connaissances dans la région ?"
"- Non, je connais personne ici, je ne suis que de passage. Ma destination finale est bien plus loin, plus au Sud. Je retourne chez moi, chez ma famille..."
"- Vous vous en retournez chez votre famille seule avec votre enfant sous le bras ?" a-t-elle dit en plissant le nez. "Où est donc son père ? Est-ce lui que vous fuyez ?"
"- Vous êtes trop curieuse, Taenna..."
"- Je m'efforce de comprendre votre vie, rien de plus. C'est rare que des personnes de sang royal viennent jusque chez moi quémander de la teinture pour cheveux, Alana."
Je n'ai pas bronché, aucun de mes cils n'a cillé. Je suis demeurée de marbre au sens littéral. Je sentais que même ma respiration s'était coupée.
"-Comment le savez-vous ?"
"- Vous descendez vers le Sud, j'en reviens. J'ai appris des choses pour le moins étranges et noires, désolantes. La Rocheneuve connait une grande période de crises ces derniers temps, j'ai pu le voir de mes propres yeux. Les bases solides sont devenues branlantes et fragiles. Vous ressemblez beaucoup au dirigeant de la ville, à un point qu'il est difficile de passer outre une telle ressemblance. Je comprends pourquoi vous tenez tellement à acheter une teinture..."
" - J'ai davantage les traits de ma mère, pourtant. Peu de gens m'ont dit que je ressemblais à mon père. "
"- Oh je ne parlais pas de votre père, malheureusement. Si c'est lui que vous voulez voir, cela risque d'être assez difficile."
"- Pour quelle raison ?"
"- Il est mort."
Hey, me voilà de retour pour ce dixième chapitre qui tardait à venir !
Mes plus plates excuses pour cette attente démesurée, mais il me semble n'avoir jamais promis une publication régulière... Oui, c'est l'unique excuse que je possède, enfin, si l'on omet le fait que j'ai le bac blanc à passer (Français et Sciences cette année) dans vingt jours, très exactement. Hé hé oui, le désavantage de ne pas être cadrée avec la France...
Une petite pensée s'impose donc pour ceux qui ont déjà passé leurs examens et qui sont dans l'attente des résultats, - si ceux-ci n'ont pas déjà été donnés. J'espère que vous serez satisfaits de vous et que j'aurais toutes les raisons de l'être moi aussi. Je suis de tout cœur avec vous, même si c'est un peu tard pour ça !
OoO
Nous venons d'atteindre la première dizaine de chapitres pour cette fiction ! C'est une grande joie pour moi qui abandonne mes écrits aussi rapidement que je les crées. (Hommage à mes fictions qui traînent dans ma corbeille...) Un petit OS suivra donc ce chapitre comme c'est initialement prévu. J'espère que j'aurai le temps de l'écrire avant mes examens, même si je préfère vous mettre en garde, il y a peu de chances que cela arrive.
Encore un grand merci à vous ! :D
Lhena.
