19.
Après s'être essuyé les mains à son tablier, Laured Fogg se dirigea vers l'interphone, laissant Melgon en conversation avec Jelka et Porène.
- Mais oui, montez !
Melgon leva la tête.
- Qui est-ce ?
- Aldéran.
Melgon se rembrunit mais ne dit rien.
Plus tôt dans l'après-midi, Melgon et Porène s'étaient retrouvés en banlieue, Kélog ayant disparu, et avaient bientôt été rejoints par Aldéran et Jelka.
A la surprise, désagréable, de revoir le jeune homme, celle plus agréable avait été de trouver Jelka sans entraves.
- Jelka !
Melgon s'était précipité vers sa compagne de formation à l'Académie de Police et l'avait longuement étreinte.
- Jelka, tu es libre… C'était Kélog alors ?
- Le véhicule d'intervention de l'Inspecteur Brovell a disparu des écrans radars et satellites, ainsi que les véhicules de la bande, renseigna Aldéran. Cette fois, le SiGIP a entièrement repris l'enquête.
- Tous ces mois, tous ces mensonges, je ne suis pas près d'avaler ça ! La Colonel Forgless, elle était au courant au moins ? Car, je peux comprendre que tu ne m'aies rien dit puisque je devais figurer sur ta liste de suspects !
- Et inversement, rétorqua le jeune homme. Mais, Kélog Brovell dans la nature, cela ne résout en rien le problème du traître !
- Maintenant qu'il est découvert, qu'il va avoir la Spéciale et le SiGIP à ses trousses, il va la jouer profil bas ! remarqua Melgon. Kélog… Je n'aurais jamais pensé… Comme pour chacun des membres de l'Unité ! Que fait-on, Aldéran ?
- Melgon, je suis toujours sous vos ordres tant qu'on ne m'assigne pas un autre travail !
- La bande ayant disparu, nous n'avons plus rien à faire ici… Je rends leur liberté aux Unités qui devaient nous prêter main forte et sont encore en route… Jelka, tu reviens au Bureau avec nous ?
- Avec soulagement !
- Aldéran ?
- Je dois aller faire mon rapport à l'Antenne du SiGIP dit-il en faisant un signe discret à Porène de conserver sa couverture.
- En ce cas, on se retrouvera plus tard.
Un malaise certain s'était instauré entre les deux hommes qui ne savaient comment réagir l'un à l'autre. Aldéran préféra faire demi tour. Son enquête n'était nullement terminée, mais il n'avait plus grand-chose à y faire.
Et si les trois véhicules repartirent vers le centre ville, ils n'allaient désormais plus dans la même direction.
- Aucune trace de Brovell, fit Aldéran. C'est incompréhensible de disparaître ainsi – en même temps que la bande de saccageurs en voitures !
- Pourquoi « inadmissible » ? Le SiGIP n'est pas équipé pour brouiller leur brouilleur de Guideurs Satellites ? ironisa Melgon.
- Ben si, justement ! Brovell ne peut pas posséder un matériel suffisamment performant que pour nous mettre en échec ! Melgon, il n'avait pour but que de mettre fin à l'Unité Anaconda, alors comment expliquez-vous qu'il prenne ces précautions ?
Melgon redevint sérieux, professionnel. Aldéran ne plaisantait pas et quoi que le Lieutenant de la Spéciale pensât du SiGIP, il était policier et un de ses hommes venait de faire preuve de trahison avérée la mission sous couverture du jeune homme était dès lors bien moins blâmable, que du contraire !
- Café ? proposa-t-il.
- Avec plaisir.
- L'Antenne du SiGIP a mis ses analystes sur la question. On met de côté la trahison et la tentative de meurtre à l'encontre de l'Inspecteur Loudar sans les aveux de Brovell on aura du mal à comprendre, reprit Aldéran après quelques minutes. Par contre, tout indique que Brovell était en contact avec la bande de saccageurs car leur disparition simultanée n'est pas une coïncidence. Vous êtes celui qui le connaît le mieux, Melgon. Quel est votre avis à ce sujet ?
Melong remua la cuillère dans son verre de thé.
- Que Kélog a eu un but précis depuis l'instant où il a décidé que la vie de ceux de l'Unité Anaconda n'avait plus de valeur, dit-il enfin. Il a tout mis en œuvre pour cela, mais sans plan précis…
- Mais…
- … Je sais, Aldéran, c'est tout à l'opposé du cerveau logique de Kélog, mais parfois laisser la place à l'inattendu c'est la meilleure stratégie pour mélanger les cartes ! Je l'imagine très bien tissant des fils pour décimer l'Unité. A défaut d'y parvenir, il aura fait livrer du matériel défectueux à Darys… Et il devait espérer qu'un maximum de nous tombent lors de l'arrestation des saccageurs… A vous de me dire pourquoi vous avez feint de soupçonner Jelka justement ce jour ?
- Mes supérieurs m'avaient demandé d'accélérer le mouvement. J'ignorais tomber si bien – façon de parler !
Melgon adressa un clin d'œil au jeune homme.
- Je ne pensais pas devoir un jour devoir quoi que ce soit au SiGIP !
- Si ça peut calmer votre amour-propre, songez que je vous ai trompé dans les grandes largeurs des semaines durant !
- Je ne risque pas d'oublier, Aldéran. Désolé d'avoir si mal pris tout cela.
- Je peux comprendre… Et, ça vaut mieux car je suis là pour encore un moment !
- Comment cela ?
- D'une part, le dossier ne sera pas clos tant que Brovell sera dans la nature. Ensuite, pour des raisons que j'ignore, le SiGIP m'a ordonné de poursuivre ma collaboration avec les membres restants de l'Unité Anaconda !
Melgon ne sut s'il devait se réjouir ou pas ! Mais, préférant faire contre relative mauvaise fortune bon cœur, il resservit de café Aldéran et Laured.
La discussion, mi professionnelle, mi détendue, se poursuivit jusque tard dans la nuit.
20.
A La Roseraie, Shyrielle se sentait toute petite ! Déjà rien que dans le hall d'entrée, ovale, montant sur les galeries des deux premiers étages, pourvu de multiples issues, orné de quatre escaliers, elle était perdue !
- Comme tu as dû en faire des parties de cache-cache ici ! préféra-t-elle dire.
- Tu n'imagines pas le cauchemar de nos parents quand on s'y mettait, approuva Aldéran. Mais ce ne fut rien à côté de la pyramide.
- La pyramide ?
- Du temps que mon père se rendait encore régulièrement sur la planète poubelle qu'est devenue la Terre, désormais morte dans les Territoires Oubliés, il en a fait ramener une pyramide que l'on a remontée ici. Et donc, dans cette pyramide, on s'est bien perdus Skyrone et moi ! Des garçonnets momifiés, ça aurait pu valoir quelque chose à la revente…
- C'est morbide, oui !
- Mais non, tant qu'il n'y a pas passage à l'acte, rien de malsain… Rien que l'esprit commercial comme l'a déclaré papa à l'époque !
- Ton frère et toi n'avez laissé personne d'enfermé en repartant ?
- Maintenant que tu me le rappelles… fit Aldéran en éclatant de rire.
La serre aux plantes tropicales était un ravissement de couleurs, de formes, de parfums, un enchevêtrement bien agréable qui donnait envie d'y disparaître.
Shyrielle eut son premier vrai sourire depuis son arrivée. Cette débauche de luxe l'avait mise mal à l'aise, mais le naturel d'Aldéran l'avait rapidement rassurée et à présent, elle était bien.
Aldéran avait pris un sécateur pour couper une plante qui ressemblait surtout à une tête d'oignon sur tige et l'offrir à Shyrielle !
- Ce que tu m'as dit… Tu retournes vraiment au AZ37 ? Ce n'était pas juste pour titiller le Lieutenant Doufert ?
Aldéran remplit deux verres de thé chaud, aux fleurs.
- Non. Le SiGIP doit vouloir faire de moi une sorte d'agent dormant, au cas où. Il est vrai que je n'ai pas suivi la filière habituelle : Police des Rues, Police Spéciale, et ensuite seulement le SiGIP si un agent sortait notre dossier du lot pour nous faire intégrer le Camp d'Entraînement. Alors, oui, j'ai la formation, mais si peu de pratique ! Je suppose qu'ils m'envoient faire mes classes avec l'Unité Anaconda ! Il y a aussi certainement aussi une autre raison, mais je n'ai pas eu le droit de la connaître !
- Ca a l'air sympa, la confiance, au SiGIP !
Aldéran rit encore de bon cœur.
- Aldie… C'est quoi cette plante ? Une mauvaise herbe ? !
- Le look est pas top, j'en conviens ! Croisement entre une rinoa à bulbes et un soreste des régions tempérées. Tu peux la ramener chez toi malgré le froid et la conserver quelques semaines.
- Il y aura jamais que les bulbes ?
- Oui. C'est un élément décoratif, Shyrielle, ce n'est pas fait pour tomber les filles !
- Paresseux, tu sais déjà que j'ai succombé !
- Ouaips !
Aldéran reposa le téléphone.
- Sky ne nous rejoindra pas.
- Pourquoi ? Un problème ?
- D'après les gloussements je soupçonne que lui et sa copine la laborantine n'ont pas du tout envie de sortir de sous la couette pour se jeter dans le froid !
- Ils n'ont pas tort, approuva Shyrielle. Je les envie.
- S'il n'y a qu'une couette pour te faire plaisir, pouffa Aldéran, je peux aller piquer celle de Eryna !
- Tu fais ça et je griffe, prévint la fillette sans lever les yeux de son livre de contes.
- J'ai très peur.
- Je n'en crois rien… mais tu devrais ! Je peux avoir un gâteau en attendant le dîner ? J'ai faim !
- Uniquement un fruit. Sinon tu vas te gâcher l'appétit.
- Alors, j'ai pas si faim que ça…
Shyrielle avait peut être des hanches moelleuses et un décolleté séduisant, mais Aldéran gardait néanmoins aussi un œil prudent sur Eryna qui, elle, câlinait Torko.
Sur le dos, agitant les pattes de contentement – tout en veillant à ne pas toucher la fillette, la gorge offerte aux doigts qui le gratouillaient, Torko était aux anges ! Les grognements dans sa gorge étaient bas, doux, très expressifs. Allongée le long du flanc puissant, Eryna savourait ces moments.
Pour elle, c'était le premier chien qu'elle côtoyait d'aussi près, aussi longtemps. Elle adorait le gros nounours qu'était le molosse, ne voyait que le bon côté des choses, bien qu'elle ne comprit pas pourquoi Aldéran faisait autant attention à elle dans ces situations là, elle n'était pas peu fière d'être aussi entourée et protégée.
- Tu m'avais promis des choses, rappela le chef des saccageurs.
- Je n'avais pas prévu que le gamin retourne à l'Unité Anaconda ! La surveillance est encore trop élevée… et il y a trop de policiers autour du Bureau AZ37. Il va falloir patienter avant de pouvoir nous venger et faire un coup d'éclat en tuant un sigipste !
- Ca, c'est ton problème, Brovell, grommela son complice. Tu nous as interrompus dans notre campagne de saccages, et c'était notre gagne-pain ! Les potes et moi on ne va pas attendre pour que tu règles tes comptes ! Je ne veux plus mettre mes affaires en veilleuse pour tes projets égoïstes ! Les gars et moi, on reprend la route, compris ? Si tu as besoin de nous, tu sais comment nous joindre et on peut être là, très rapidement ! Je te conseille cependant de prendre le large, pourquoi pas avec nous ? Tu es grillé pour la Spéciale, et le SiGIP va te rechercher sans s'arrêter même quand tu ne seras plus en tête de liste des personnes en fuite ! Tuer un sigipste, cela te vaudra la peine de mort avant même le réquisitoire !
- Il y a longtemps que ma vie ne vaut plus rien. Repars, mais sois prudent. Oui, je te promets qu'on se retrouvera pour régler nos comptes avec la société !
Sans plus de mots supplémentaires, les deux hommes se séparèrent.
Kélog Brovell avait mis ses projets entre parenthèses, mais il ne les avait nullement abandonnés. En laissant les choses se tasser, la méfiance s'atténuer, cela ne pourrait que servir ses desseins futurs. Et, plus il en saurait sur son nouvel jeune ennemi, mieux il saurait s'entourer des complicités les meilleures pour ne lui laisser aucune chance.
Tout viendrait à point à celui qui s'était mis à attendre.
