Chapitre 11

Simone resta près de Bill et Tom pendant près d'une heure, calmant ses propres pleurs, et rassurant son fils par sa présence. Elle ne lâcha pas la main du dreadé qui remerciait silencieusement sa mère d'être restée près de lui. Bill tomba dans un sommeil léger au bout de quelques minutes, profitant de la présence de Tom tout contre lui. Ils partageaient leurs chaleurs, leurs souffles, sans jamais s'embrasser passionnément. La situation était bien trop lourde, bien trop inquiétante. Ils avaient simplement besoin de la présence de l'autre. Surtout Tom.

C'est seulement vers minuit que Jörg revint dans l'appartement. Simone était assise devant la télé, le regard vide. Elle avait laissé son fils seul avec Bill, leur permettant de peut être s'embrasser comme elle pensait. Simone avait cru que ça la dégouterait au moins un peu, mais de voir Tom aussi complet dans les bras de l'androgyne l'avait rassurée sur ses certitudes. Elle avait simplement un petit pincement au cœur, qui n'était rien comparé à la joie de savoir son fils amoureux.

Jörg avança dans le salon regardant sa femme piteusement. Il s'assit près d'elle mais n'obtint aucun regard de sa part. Elle l'ignora attendant au moins des excuses pour la façon dont il lui avait parlé un peu plus tôt. Simone souhaitait qu'il lui demande pardon, mais surtout qu'il aille voir son fils pour lui dire qu'il l'aime malgré tout. Elle pouvait comprendre que la révélation puisse être rude, mais elle ne cautionnait pas la violence des mots que son mari avait utilisée contre Tom.

« Je peux pas le croire. Il nous ment pour nous faire chier ? » Lâcha l'homme décevant et énervant un peu plus Simone.

« C'est immonde encore une fois ce que tu dis là. Tu te rends compte de ce que tu viens de dire ? Tu crois que ton fils ment en t'avouant qu'il aime les garçons ? Tu crois que ça lui fait du bien de te l'avouer ? Ca fait sûrement des mois qu'il pense à comment nous le dire et toi…Toi…Au moment où il trouve le courage de le faire, tu le réduis à l'état de menteur et de merde ! JÖRG ! C'EST DE TON FILS QUE TU PARLES ! » Hurla-t-elle se levant du canapé.

« JE SAIS ! PUTAIN JE SAIS ! Mais j'arrive pas à le croire… »

« Et bien fait toi une raison, mais oublie ce que tu viens de penser. Tom n'est pas un menteur, il n'a pas choisit d'être homo, il l'est c'est tout. Ca fait mal de l'apprendre comme ça, mais toi tu en rajoutes, tu me dégoûtes tu sais. Je pensais pas qu'un jour tu pourrais parler de ton enfant comme ça. C'est pour ça qu'il ne nous parlait plus, il avait raison de dire que tu le comprendrais pas, il avait tellement raison… » Ajouta Simone se rasseyant. « Chaque fois que tu insultais les homosexuels devant la télé, il était là, et il subissait, et on a rien vu. On a été aveugles, t'as fait du mal à ton fils, je lui en ai fait en ne faisant pas plus attention. Ton fils n'est pas un menteur, il aime Bill, si tu le voyais dans ses bras, il est… »

« C'est bon Simone ! C'est bon ! Epargne-moi ce genre de discours. J'ai compris ! Mon fils est pédé…Soit. Maintenant il va me falloir du temps pour l'accepter. Je ne renierai jamais mon fils. Je l'aime malgré ce que je peux dire. Il est tout pour moi, c'est notre seul enfant, je ne supporterais pas de le perdre. Mais évite de me parler de Tom avec un autre gars, je peux pas encore…imaginer ça. » Expliqua l'homme au regard fatigué après avoir coupé sa femme.

« Je vais aller me coucher, j'imagine qu'il est avec Bill dans sa chambre…Je lui parlerai, je m'excuserai. Juste, pas ce soir, il est tard et c'est trop frais. » Ajouta-t-il.

« Bonne nuit. Je compte sur toi pour le rassurer, j'ai fait ce que j'ai pu mais il est toujours dans un état assez pitoyable. Il ne dormait toujours pas quand je les ai laissés. »

« Pardon…Désolé…Je…Bonne nuit Simone. » Conclut-il s'en allant pour aller se coucher ne voyant pas les larmes sur le visage.

[…]

Le lendemain matin vers neuf heures, alors que Tom n'avait pas fermé l'œil de la nuit, Bill sortait de chez le dreadé. Il devait passer chez lui avant midi pour aller se changer n'ayant pas prévu d'autres vêtements, il tenait revêtir un autre ensemble. Tom l'embrassa chastement devant sa porte et sortit avec lui. Ils marchèrent ensemble jusqu'au chemin en amont de la vieille usine où ils se quittaient d'habitude. Bill continua tout droit pour rejoindre sa maison, tandis que Tom tourna sur la gauche pour se rendre dans son usine.

Le dreadé retrouva rapidement son sanctuaire de peinture. Il trouva les bombes laissées au sol après que Bill lui ait fait le magnifique cadeau d'écrire « je t'aime » sur le mur. Il les rangea toutes sauf une, la blanche. Il se rapprocha de la fresque hésitante de son androgyne et écrivit une courte réponse au dessous, faisant attention de ne pas gâcher tout le charme de la déclaration.

« Je t'aime tellement plus que tout… » Tagua Tom joliment, en écho à la peinture de Bill.

Il se recula et referma la bombe. Il la rangea avec les autres puis alla s'asseoir sur le rebord de « sa » fenêtre. Les habitudes reprenaient, même si le cœur n'y était pas. Tom n'avais pas la force de faire une fresque ce jour là, il n'avait même pas l'inspiration, son cœur était trop fatigué. Il pensa à la nuit qu'il avait passée. Affreusement longue. Pénible. Mais dans les bras de Bill, humant son parfum. Il n'avait pas dormi, mais il était tout de même un peu apaisé.

Il mit sa capuche et posa sa tête contre la large bordure de fenêtre, fermant les yeux. Il se reposa ainsi essayant d'oublier le temps, profitant simplement du bruit des oiseaux. Il faisait frais, Tom cacha ses mains dans ses grandes poches. Il ne manquait plus que Bill, mais il savait qu'il ne le reverrait pas avant plusieurs heures.

[…]

Alors que le dreadé ressassait des choses qui n'étaient pas forcément saines, Bill était déjà passé chez lui et retournait vers la cité. Il était seul, il ne connaissait pas bien le quartier de Tom mais il n'avait pas peur. Il savait qu'il devait faire quelque chose pour aider le dreadé, alors il avait prit son courage à deux mains. Il devait parler à Jörg et le forcer à parler à son fils.

Lorsqu'il entra dans la cité, il y avait quelques garçons visiblement plus jeunes que lui posés sur les marches en bas d'un des premiers immeubles. Il ne les regarda pas et traça sa route jusqu'au bâtiment de Tom. Il entra dans le hall sans difficulté alors qu'un habitant en sortait et monta jusqu'à l'étage du dreadé. Arrivé devant la porte, le cœur battant et la main un peu tremblante, il sonna. Quelques secondes plus tard, Simone vint lui ouvrir.

« Oh Bill, tu as un souci ? » Demanda la femme avec un sourire triste.

« Non, pas vraiment, enfin…Tom en a un. Je sais que là il doit être dans son usine en train de penser à de mauvaises choses. J'aimerais parler à votre mari en fait, il faudrait qu'il vienne avec moi, il doit parler à Tom. » Expliqua le brun rapidement.

« Bill, tu sais, il a promis qu'il lui parlerait, je sais pas si c'est le bon moment… » Répliqua calmement Simone.

« Laissez-moi lui parler. S'il vous plait. » Supplia Bill.

La mère de Tom soupira longuement puis se mit de côté, ouvrant un peu plus la porte pour laisser entrer le brun. Bill sourit tristement et entra dans l'appartement. Simone referma la porte et le pria de le suivre. Dans le salon, le père de Tom était assit sur le canapé, le regard vide, rivé sur l'écran mouvant de la télé.

« Jörg…Il y a Bill qui voudrait te parler. » Dit Simone doucement.

L'homme releva les yeux et fixa l'androgyne quelques secondes. Son regard était froid mais Bill ne cilla pas, cet homme ne lui faisait pas peur avec ses manières méprisantes.

« Bien…Ok. Et tu me veux quoi jeune homme ? » Demanda Jörg adoucissant à peine son visage durcit.

« Vous emmener là où Tom se sent lui-même. »

« Je parlerai à Tom, mais pas maintenant. » Répliqua l'homme détournant le regard.

« Ah oui ? Quand ? C'est maintenant qu'il a besoin de vous. » Ajouté Bill.

Jörg regarda en face de lui, fixement, puis il leva les yeux vers sa femme dont les pupilles lui criaient silencieusement d'écouter le brun. Alors il se leva en soupirant, il prit sa veste posée sur une des chaises et avança vers l'entrée.

« Allons-y… » Dit le père de Tom sans grande conviction.

Bill sourit à Simone qui le lui rendit puis il sortit, accompagné de cet homme qui se disait qu'il avait dû rater quelque chose dans l'éducation de son fils.

[…]

Tout le long du trajet, Bill et Jörg n'échangèrent aucun mot, aucun regard. Seul le bruit de la ville cassait le rythme de leurs pas jusqu'à sa sortie. Le père de Tom observait les alentours, il commençait à comprendre que son fils avait trouvé un endroit reculé pour se réfugier. Il se giflait mentalement pour avoir pensé qu'il fuguait pour faire des conneries. Non. Tom n'était pas un délinquant, c'était juste un adolescent totalement perdu et laissé un peu à l'abandon.

Lorsqu'ils arrivèrent devant l'usine, Bill s'arrêta et regarda Jörg. Il voulait qu'il réagisse, mais l'homme semblait ailleurs. Alors le brun lui parla en le guidant à l'intérieur du vieux bâtiment.

« On est dans une usine désaffectée. Tom y vient au moins une fois par semaine, et plus depuis qu'il me connaît. »

« Hum… » Baragouina l'intéressé en regardant les murs de briques autour de lui.

« On va monter, c'est là haut que ça se passe. Votre fils est un artiste, je suis sûr que vous l'ignoriez. Attendez de voir ce qu'il fait. » Déblatéra l'androgyne avant de se retourner pour monter les marches de l'escalier en fer.

Les bruits de leurs pas résonnèrent dans l'usine vide mais le jeune homme en pleurs assis sur le bord de sa fenêtre n'en tint pas compte. Lorsque Jörg arriva à l'étage, il fut frappé par la beauté des lieux. C'est son fils qui avait fait tout cela, c'est son fils qui avait écrit ces phrases magnifiques, c'est son fils qui avait dessiné ces fresques avec de simples bombes de peinture. Il fut estomaqué et ne put détacher ses yeux d'une des peintures les plus récentes. Celle que Bill et Tom avaient fait ensemble, scellant leur promesse.

Tom se tourna enfin, décidant qu'il devait prendre connaissances des auteurs de l'intrusion qui venait d'être faite dans l'usine. Il vit Bill en premier et sourit au travers de ses larmes, puis son père. Sa bouche retomba dans une expression triste et ses yeux devinrent noirs alors qu'il repassait ses jambes à l'intérieur du bâtiment.

« Pourquoi il est là ? » Demanda Tom à l'androgyne le plus doucement possible.

« Je l'ai amené avec moi, il faut qu'il te parle, et il devait voir que son fils n'est pas un bon à rien. Que son fils il a un cœur et qu'il sait s'exprimer. » Expliqua Bill.

Ils se tournèrent tous les deux vers Jörg qui semblait être gêné. Il observait chaque brique, chaque fresque. Tom le regarda faire, il voyait enfin quelque chose qui ressemblait à de l'admiration et de la fierté dans les yeux de son père. Il s'approcha alors de ce dernier et tout en parlant.

« Tu vois Papa…Je suis peut être…pédé…J'aime peut être pas les même choses que toi. Mais y'a qu'ici que je suis moi-même. Parce que je peux pleurer et que personne ne me jugera. Parce que je peux taguer ce qui me passe par le cœur. Parce que je peux échapper à la cité et aux préjugés. Parce que depuis quelques temps, Bill a découvert mon secret et qu'il a partagé des choses avec moi ici. »

« Ca…Je m'en doute. » Grimaça l'homme.

« Je parlais pas de ce genre de choses là ! » S'énerva Tom alors que ses larmes commençaient tout juste à couler moins fort. Il renifla.

« C'est vrai, c'est beau Tom ce que tu fais. Mais ça change rien au fait que t'aimeras jamais les filles, et ça, j'arrive pas à le comprendre. »

« Y'a rien à comprendre. Quand t'as rencontré Maman…Tu t'es demandé pourquoi tu l'avais choisie elle et pas une autre ? Quand t'as compris que tu l'aimais, tu tes pas demandé pourquoi non plus ? Pour moi c'est pareil. Y'a deux ans, j'ai commencé à trouver un mec beau, et puis deux, et puis trois…Les filles étaient tellement fades à côté. La seule chose que tu comprends pas, c'est qu'il puisse y avoir des goûts différents des tiens en matière d'amour. » Expliqua encore Tom debout près de son père regardant le mur d'en face.

« Mais c'est sale je trouve… » Insista Jörg.

Le cœur de Tom rata un battement et il se mit face à son père. Il n'en pouvait simplement plus. Alors il le fixa droit dans les yeux et lui cracha chaque mot à la figure.

« C'est sale ? Je suis sale ? Mais tu le fais exprès ! Tu vois quand t'as commencé à avoir envie de serrer Maman dans tes bras, ton cœur il se serrait, il battait plus fort. T'avais envie de la voir tout le temps, de sentir son odeur chaque seconde. Et puis après tu voulais l'embrasser aussi, tu sentais tes entrailles se serrer, ton ventre te crier que tu l'aimais. »

Tom s'avança plus près et ses larmes tracèrent des lignes humides plus nombreuses sur ses joues.

« Moi c'est pareil, sauf que c'est pas Maman, c'est Bill et Bill est un garçon. Un garçon qui n'a pas de seins et autre chose entre les jambes, mais qu'est-ce que ça peut foutre hein ? Pourquoi j'aurais pas le droit de l'aimer ? Pourquoi je devrais faire semblant ? J'aurais pu crever avec lui l'autre soir tu sais. Ils étaient là, ma pseudo bande d'amis. Avec leurs poings ils m'ont déchiré la gueule, j'ai commencé à me défendre, mais ils ont sorti un couteau. Et ces lâches, comme pour m'anéantir un peu plus, ils l'ont braqué sur Bill et ils m'ont laissé regarder ça. Je pouvais pas laisser tuer Bill. Je l'aime tellement putain ! Papa ! Réveille-toi ! J'ai pas choisis mais je l'aime et ça me tue de pas pouvoir le faire comme tout le monde ! Peut être que tu préfèrerais me savoir mort qu'avec Bill… »

« Tom arrête ! Arrête ! C'est bon ! Arrête ! » Cria Jörg alors que son fils enfonçait ses poings dans son thorax. « Arrête ! C'est faux ! T'es mon fils bordel ! J'irai jamais jusqu'à souhaiter ta mort…Tom ! » Hurla l'homme.

« Alors dis plus jamais que j'suis qu'un sale pédé, dis plus jamais que j'suis dégueulasse ! Mais surtout…Me regarde plus jamais avec ce regard horrible ! Putain ! Papa ! Prend-moi dans tes bras… » Acheva Tom baissant sa voix d'un seul coup et regardant toujours son père dans les yeux.

Jörg sentit ses yeux se mouiller et il serra son fils contre lui, en silence. Il savait qu'il aurait dû mal à accepter que son fils aime les hommes, mais c'était son enfant, son seul et unique enfant qu'il aimait par-dessus tout. Il embrassa la tempe de Tom et lui dit les seuls mots qu'il avait besoin d'entendre…

Tom sentit son cœur se réchauffer. Son père l'aimait toujours et c'était ce qui comptait pour lui. Il avait réussit à faire sortir ces mots de la bouche de son géniteur. Après quelques minutes passées à se calmer contre Jörg, Tom se détacha de lui et essuya ses joues. Bill avait assisté à toute la scène et n'avait rien dit. Il s'était simplement assis sur le rebord de la fenêtre et les avait observé se fusiller du regard. Les paroles de Tom l'avaient ému et il était content d'avoir pu arranger un peu les choses entre le dreadé et son père.

Bill se leva et alla prendre timidement la main de Tom dans la sienne. Il regarda Jörg et lui sourit. L'homme ne rendit pas son sourire à Bill mais son visage avait perdu toute la froideur qu'il avait en arrivant. Le dreadé entrelaça ses doigts à ceux de l'androgyne, geste qui n'échappa pas à Jörg qui les suivit alors qu'ils redescendaient les escaliers. Simone avait raison, son fils avait l'air heureux, c'était le principal finalement. Il se sentait capable d'oublier sa rancœur et ses opinions, pour Tom.

A la sortie de l'usine, Jörg interpella son fils.

« Tom ? »

« Hum… » Répondit le dreadé sans se retourner.

« Je suis fier d'être ton père. »

Tom ne répondit rien, il sentit simplement un sourire se former sur ses lèvres. Un sourire timide, mais présent quand même. Jörg ne mentait pas, il était fier d'avoir un fils qui sache parler aux gens, un fils qui sache peindre de si belles choses, un fils sincère tout simplement.