La silhouette mince de Kayla Shafiq se découpait contre les flammes rougeoyantes de la cheminée. Elle était assise en tailleur, penchée sur l'âtre, concentrée sur une tâche qu'Alecto ne parvenait pas à voir. Celle-ci se rapprocha, et l'écho de ses talons ricocha contre le plafond, faisant tressaillir Kayla. Avec un regard en arrière - vif et craintif -, cette dernière se redressa en époussetant sa jupe d'uniforme avec embarras. Mais les flammes n'avaient pas encore effacé la raison de sa présence; coincée entre deux bûches, l'enveloppe rouge se consumait avec une lenteur arrogante.
« Une beuglante… » constata Alecto.
Kayla acquiesça. Sur son visage régnait un mélange confus de honte, de résignation et d'aplomb.
« Tu n'étais pas là ce matin, quand le courrier est arrivé ? » demanda-t-elle, avec tout au fond de la voix une note de défi.
Elle avait l'air d'une enfant, une enfant qui a peur, mais qui essaye malgré tout de tenir tête à ses parents.
« Non, mais j'en ai entendu parler, répondit Alecto. Ta mère n'y est pas allé de main morte, apparemment. Elle n'était pas vraiment enchantée par cette histoire de journalisme, c'est ça ?
— C'est ça, répliqua Kayla avec réserve.
— Tu n'es pas obligée d'en parler. »
Au milieu des flammes, une bûche craqua, s'embrasa tout entière, et engloutit avec elle le dernier morceau de papier écarlate. L'espace d'une seconde, un vif soulagement s'empara de Kayla.
Alecto s'apprêtait à tourner les talons lorsque la porte de la salle commune s'ouvrit derrière elles. Des rires bruyants s'en échappaient, et lorsque Kayla comprit à qui ils appartenaient, elle se rembrunit sensiblement. Deux blondes de cinquième année firent leur entrée, d'une démarche assurée, souveraine. Leurs éclats de rires s'évaporèrent lorsqu'elles s'aperçurent de la présence de Kayla, mais elles échangèrent un regard lourd de sens.
L'une des deux était Celestina Malefoy, lointaine parente d'Alecto du côté maternel - leurs arrière-grands-pères étant deux frères -, trop belle pour être honnête avec ses courbes sulfureuses et son grain de beauté au-dessus de la lèvre. L'autre était Nausica Beurk, dont la figure anodine était rehaussée par des boucles platine. Elle n'avait pas la beauté évidente de son amie; mais possédait en revanche un charme plus brutal. Plus sournois. Une aura magnétique et le genre de regard auquel on n'échappe pas. Des deux, c'était d'elle dont il fallait se méfier.
« Salut Alecto ! » claironna Celestina.
Elle s'approcha, et l'embrassa à grand bruit sur les deux joues. Alecto se demanda s'il s'agissait d'une nouvelle lubie, ou simplement d'une manière de faire sentir à Kayla qu'elle était exclue.
Nausica demeura en arrière plan tandis que Celestina s'enquérait de la santé de Tiberius Carrow; comme si elles ne s'étaient pas vues depuis une éternité, comme si elle en avait quelque chose à faire, puis les deux jeunes femmes s'éloignèrent dans les escaliers, en direction de leur dortoir, en chuchotant des messes basses.
« Deux garces » murmura Kayla tout bas.
Et Alecto fût si surprise qu'elle faillit lui demander de répéter.
« Il me semble que tu traînais avec elles, avant » fit-elle toutefois remarquer.
Kayla joua nerveusement avec le ruban qui retenait son épaisse tresse noire. Ses joues caramel prirent une teinte plus soutenue.
« Oui, avant. »
Puis, elle ajouta, reprenant ses airs de jeune fille bien élevée :
« Excuse-moi, je n'aurai pas dû dire ça. Elle est de ta famille, après tout. »
Alecto haussa les épaules, l'air de dire qu'elle s'en fichait royalement.
« Ce n'en est pas moins une garce. »
Et il lui sembla qu'elles échangeaient là leur premier sourire sincère.
« Alors, reprit Alecto, tu n'as pas réussi à faire publier ton article ?
— Si. Enfin presque, répondit Kayla avec un soupir. La Gazette n'en voulait pas, mais le Mensuel du Sorcier Éclairé était intéressé pour un numéro spécial… »
Elle baissa les yeux, mais derrière son air gêné transparaissait une fierté toute contenue.
« Bon, je sais bien que c'est juste un journal de vieux et que personne ne lit ça mais…
— C'est génial ! » s'exclama Alecto.
Pour une raison qui lui échappait, elle était bien plus enthousiaste qu'elle ne l'aurait normalement été. Après tout, elle connaissait à peine cette fille. Elle s'était prise d'amitié pour elle de la même manière qu'on adopte un chat errant, qui débarque impromptuement mais que l'on ne peut se résoudre à chasser. Et d'une manière, c'était ainsi qu'elle se représentait Kayla. Un chaton abandonné, débrouillard et craintif, parfois téméraire, parfois trop mal assuré pour sortir les griffes.
Kayla releva la tête, timidement, et elle s'autorisa à sourire devant l'air encourageant d'Alecto. Si son apparence guindée la faisait souvent paraître plus âgée, à cet instant-ci, elle avait l'air de ce qu'elle était. Juste une fille de quinze ans.
« Ils ont envoyé un courrier à mes parents pour avoir l'autorisation de publier mon article, puisque je suis mineure. Et… »
Son bras balaya l'air, désignant la cheminée.
« Ma mère m'a envoyé une beuglante. »
Elle prit une voix autoritaire pour l'imiter :
« Je ne connais rien de pire qu'une femme qui écrit ! Continue sur cette voie et tu peux être certaine que tu ne trouveras jamais de mari ! »
Kayla laissa retomber son bras contre sa hanche et eut un mince sourire d'excuse, comme si elle voulait se faire pardonner de s'être ainsi laissée aller à s'épancher.
« Et si tu envoyais tes articles anonymement ? » suggéra Alecto.
Elle fit la moue.
« Je ne veux pas être anonyme. »
Avant qu'Alecto n'ajoute quoi que ce soit, elle poursuivit :
« Et je ne veux pas non plus finir toute seule. »
Elle poussa un long soupir déchirant.
« Ce n'est pas parce que tu écris que tu resteras célibataire toute ta vie, objecta Alecto.
— Aucun sang-pur digne de nom n'épousera une journaliste. »
Alecto demeura sans réponse, parce que c'était vrai. La plupart des femmes de son entourage ne travaillait pas. Elles s'occupait en général de leur demeure, de leurs enfants, et de leur armée d'elfes de maison. Certaines appartenaient à un cercle de lecture, ou dirigeaient des oeuvres de charité, mais aucune d'entre elles n'écrivait pour un journal.
« Et il est hors de question que je sois une paria » décréta Kayla.
Son regard remonta le long des escaliers, là où Celestina Malefoy et Nausica Beurk avaient disparu quelques instants auparavant.
« Je sais trop bien quel effet ça fait. »
x
« Miss Carrow ? »
Alecto releva la tête et croisa le regard du professeur Slughorn qui l'observait, debout sur l'estrade. Ils n'étaient plus qu'une poignée, dans la salle de potions, et elle était la seule à ne pas avoir encore vidé son chaudron. Elle ne pouvait s'y résoudre, pas après l'avoir si bien réussi. Et plus que tout, c'était l'odeur délicieuse du chaudron qui la retenait, un mélange entre le parfum des rosiers qui s'épanouissaient contre la façade du Manoir, celui, sucré, des vergers de Mandariniers Magiques, et l'odeur de feu de cheminée de la salle commune. Le parfum des jours heureux, qu'elle n'avait plus senti depuis longtemps.
« Félicitations. L'Amortentia est une potion difficile, mais la vôtre est parfaitement réussie. »
Slughorn descendit les quelques marches en bois qui le séparait de la paillasse d'Alecto et inspecta de plus près son chaudron, humant les vapeurs en spirale qui s'en échappait.
« Vraiment, je n'aurais pas fait mieux moi-même.
— Merci, professeur. »
Il lui sourit d'un air engageant.
« Le plus difficile, c'est de s'arracher à ce parfum, n'est-ce pas ? »
Alecto hocha la tête.
« L'Amortentia me rappelle toujours le parfum que portait ma mère, poursuivit-il, songeur. Et aussi l'odeur de ses ananas confits au sucre sortant du four… C'était une cuisinière exceptionnelle… »
Il sembla retourner à la réalité et reporta son attention sur Alecto.
« Mais tout ça n'est qu'une illusion, bien entendu. »
Et d'un léger mouvement de baguette, il assécha son chaudron, sans brusquerie, simplement conscient qu'Alecto n'y arrivait pas. Sortie de sa torpeur, elle commença alors à rassembler ses affaires. Lui, en revanche, ne bougea pas.
« J'organise un petit dîner dans mes appartements, vendredi soir. Vous êtes la bienvenue, si vous le souhaitez.
— Ça me ferai très plaisir, professeur » répondit Alecto, à la fois sincère et surprise, puisqu'il ne l'avait plus invitée depuis l'épisode désastreux du lancer de cervelets.
Ils se sourirent, comme deux vieux amis réconciliés, et elle se sentit envahie par un sentiment agréable. Pour cette fois au moins, elle se savait pardonnée.
x
Il y avait un bruit étrange dans la chambre, lorsqu'Alecto monta se coucher après une tardive réunion des Mangemorts. Un petit bruit répétitif. Un simple ploc, à intervalle régulier, qui passait presque inaperçu au milieu des hurlements rageurs du vent. C'est en voyant l'eau qui s'écoulait sous la porte de la salle de bain, et le lit vide d'Artemisia, qu'Alecto comprit.
« Merde ! s'exclama-t-elle en s'élançant vers la porte. Artemisia ! Qu'est-ce que tu fous ? »
Pas de réponse. Elle tenta de l'ouvrir, mais bien entendu, elle était fermée à clé.
« Alohomora ! »
La porte pivota sur ses gonds sans un bruits, et Alecto s'avança, poussant un peu plus la porte. Elle se fit la remarque que la scène était en tout point semblable aux inondations des toilettes du deuxième étage infligées par Mimi. Sauf qu'ici, personne ne pleurait. Il n'y avait que le bruit des gouttes d'eau s'échappant du robinet de l'évier mal fermé. Et, au sol, adossée contre la baignoire, la tête appuyée contre le rebord froid et brillant, il y avait Artemisia. Les yeux clos, les cheveux comme un nid d'oiseau, les jambes recroquevillées.
Alecto s'approcha et s'accroupit à côté d'elle en lui parlant. Lorsqu'elle réalisa enfin qu'elle n'obtiendrait aucune réaction, elle jeta autour d'elle une oeillade affolée, comme si quoi que ce soit ici pouvait l'aider.
« Mais qu'est-ce que t'as fait, putain… »
Et dans sa tête, la voix d'Artemisia résonnait en boucle, à l'infini, comme une triste mélodie. Mais toi, le chagrin, t'arrives à le surmonter, toi, le chagrin, t'arrives à le surmonter, le chagrin, t'arrives à le surmonter. Comment avait-elle fait pour ne pas s'apercevoir de ce que signifiait vraiment cette phrase ? Moi, le chagrin, je le laisse me grignoter. Jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien. Et elle se remémorait soudain son sourire lointain, au retour des vacances, ces cigarettes qu'elle fumait en plein milieu de la nuit, son baiser volé et ses silences.
Elle remarqua tout à coup la boîte ouverte, juste là, sur la cuvette des toilettes. Et la poudre noire comme la cendre, en petit tas dispersé tout autour. Quelques grains abandonnés sur le rebord de la baignoire. Quelques traces noires près de la commissure des lèvres d'Artemisia.
« Merde ! » répéta Alecto.
Elle envoya valser la boîte sans ménagement, ouvrit l'abattant et traîna tant bien que mal le corps d'Artemisia, aussi élastique et aussi inanimé que celui d'une poupée, près de la cuvette. Puis, elle leva sa baguette, et se souvint d'un sortilège utilisé après une soirée trop alcoolisée. Le temps se suspendit un instant, tandis qu'elle attendait, et enfin, la poitrine d'Artemisia se souleva dans un terrible haut-le-coeur. Alors que le vent s'acharnait avec violence contre les volets, elle rendit tout ce qu'elle avait dans un concert infernal de gémissements et de suffoquements. Et enfin, elle ouvrit les yeux.
Alecto se laissa choir à côté d'elle pour lui tenir les cheveux, et à ce moment seulement, elle s'autorisa à respirer.
« Je peux savoir ce qui se passe ? » s'exclama Ciara en apparaissant dans la chambre.
Son expression agacée disparût à l'instant où elle posa les yeux sur Artemisia. Elle s'approcha en quelques enjambées, et croisa le regard d'Alecto.
« Qu'est-ce qu'elle a ?
— Rien qui te concerne. Bouge, on n'a pas besoin de toi » répondit Alecto.
Mais Ciara demeura immobile, et avec une lenteur infinie, elle avisa la boîte de poudre noire renversée par terre, et l'eau qui débordait de l'évier.
« Elle en a trop pris ? » interrogea-t-elle dans un souffle.
Alecto leva les yeux au ciel et ne répondit pas.
« Faut que tu l'emmènes à l'infirmerie, décréta Ciara.
— T'es médicomage, maintenant ? »
Ciara ne releva pas l'ironie, et secoua la tête.
« Je suis sérieuse. Elle doit boire une potion de lavage d'estomac. Ça… »
La bouche tordit de dégoût, elle désigna la tête d'Artemisia, toujours penchée au-dessus des toilettes.
« Ça ne suffit pas.
— Hors de question, décréta Alecto. Si on l'emmène voir Pomfresh, elle aura des ennuis.
— Elle a déjà des ennuis, souligna Ciara sur un ton d'évidence.
— Tu n'aides pas vraiment, là. »
Avec un dernier hoquet, Artemisia s'écarta, à la fois de la cuvette et d'Alecto, et reprit sa place initiale contre la baignoire. Elle ferma à nouveau les yeux, mais au moins, elle n'avait plus l'air d'un cadavre.
« Il lui faut une potion, répéta Ciara en détachant chaque syllabe, comme si cela donnait plus de poids à son opinion.
— Je ne l'emmène pas à l'infirmerie, répliqua fermement Alecto.
— Eh bien trouve un autre moyen alors ! s'agaça Ciara. Tu veux l'aider, oui ou non ? »
Elle soupira, leva sa propre baguette pour faire cesser le bruit incessant du robinet fuyant.
« Il y en aura probablement dans la réserve » reprit-elle à mi-voix.
Alecto fronça les sourcils.
« La réserve…?
— L'armoire à pharmacie de Pomfresh, si tu préfères, coupa impatiemment Ciara.
— Mais comment tu veux y accéder ? Y a toujours du monde, la nuit, et Pomfresh qui surveille, et…
— Tu n'y mets vraiment pas du tiens » persifla Ciara.
Alecto haussa les épaules.
« Je suis réaliste. On pourrait peut-être piquer des ingrédients chez Slughorn, et faire ça nous même, non ? Ça ne doit pas être si compliqué… »
Ciara secoua la tête, agacée.
« Occupe-toi d'elle. »
Puis, plus véhémente :
« Je vais y aller ! Je vais aller à l'infirmerie.
— T'es sûre ? »
Elle hocha vigoureusement la tête.
« C'est pas la première fois que je fais ça, ça va aller. Reste avec elle. »
Alecto s'assit à côté d'Artemisia, le dos collé contre la baignoire, et cette dernière laissa mollement retomber sa tête sur son épaule.
« D'accord. Je ne bouge pas. »
Avec un nouveau hochement de tête qui ne s'adressait à personne en particulier, sinon à elle-même, Ciara s'éloigna de la salle de bain. Elle ne pût s'empêcher de jeter un petit coup d'oeil en arrière.
« Ne faîtes pas n'importe quoi, je serais bientôt de retour, lança-t-elle avec autorité.
— Juré » répondit Alecto en roulant des yeux.
Et Ciara disparût comme elle était venue, ses longues boucles brunes se balançant dans son dos. Alecto fixa un petit moment l'endroit où elle avait disparu, regrettant intérieurement son absence. Sans Ciara, impossible d'ignorer la tête d'Artemisia posée sur son épaule. Impossible d'ignorer son regard vide et ses pupilles dilatées. Impossible d'ignorer le poids qui pesait dans son estomac.
Artemisia rompit soudain le silence en se fendant d'un petit gémissement, interrompant le cours des sombres pensées d'Alecto. Elle remonta ses jambes contre sa poitrine, et entoura ses genoux de ses bras, comme une petite fille.
« Ça va aller, tout va s'arranger » chuchota Alecto en attrapant sa main.
Mais la vérité, c'est qu'elle n'en avait aucune idée. Elle était simplement là, prise au dépourvu, l'esprit confus.
Ciara revint un long moment plus tard, les joues rouge, échevelée, comme après avoir couru.
« C'est Pomfresh, annonça-t-elle, le souffle court, en réponse à la question silencieuse formulée par Alecto. Elle m'a vue au moment où j'allais partir. J'ai dû inventer une excuse. Bon, je ne suis pas certaine qu'elle m'ait crue, mais au moins, elle ne m'a pas demandé de vider mes poches. Enfin, de toute façon, je l'avais mis dans mon soutien-gorge, c'était plus sûr… »
Triomphante, elle glissa la main dans l'encolure dentelée de son chemisier, et en extirpa un petit flacon opaque qu'elle brandit devant elle.
« Génial » répondit Alecto sans grand enthousiasme.
Elle désigna Artemisia, qu'elle avait couchée dans son lit à l'aide d'un levicorpus en attendant le retour de Ciara.
« Elle s'est endormie, ça à l'air d'aller. Elle respire normalement. »
Ciara s'avança vers le lit. Artemisia était allongée sur le dos, la tête reposant contre une pile d'oreiller, protégée par un monticule de couverture, comme si elle avait souffert d'une grippe plutôt que d'une overdose. Ses draps se soulevaient tout doucement. Paisiblement.
« Je vais devoir la réveiller.
— T'es sûre ?
— Il faut qu'elle boive ça » affirma Ciara sur un ton sans appel.
Elle secoua doucement l'épaule d'Artemisia, qui ouvrit à peine les yeux et se redressa un peu.
« Hm ?
— Ouvre la bouche. »
Comme une enfant docile, Artemisia s'exécuta, et ses lèvres pâles et craquelées s'entrouvrirent de quelques millimètres. Ciara en profita pour déboucher le flacon, et déversa son contenu - un liquide clair comme de l'eau - au fond de sa gorge. Les sourcils d'Artemisia se froncèrent.
« Ouais, je sais, c'est dégueulasse, reconnut Ciara avec un hochement de tête grave pour signifier qu'elle était passée par là. Avale. »
Artemisia obéit docilement, et retomba contre la pile d'oreillers. Ses paupières se refermèrent sans attendre.
« Elle ira mieux demain. »
Ciara se releva, et fila dans la salle de bain pour jeter le flacon vide. Lorsqu'elle revint, elle posa la main sur l'épaule d'Alecto. Juste une seconde.
« Tu verras. Elle va s'en tirer. Elle n'en avait pas pris tant que ça. »
Elle rompit le contact, un peu mal à l'aise, et fourra la main au fond de sa poche, là où elle ne pourrait plus lui causer d'embarras.
« Tu sais pourquoi elle a fait ça ? » demanda-t-elle.
Alecto croisa les bras sur sa poitrine.
« Je ne pensais pas… balbutia-t-elle. Je n'aurai jamais pensé qu'elle…
— Tu pouvais pas deviner.
— Peut-être que si, objecta Alecto. Maintenant que j'y pense… »
Ciara secoua vivement la tête de gauche à droite.
« T'aurais rien pu y faire, si elle avait ça dans la tête. N'y pense plus. »
Elle amorça quelques pas, prête à regagner son dortoir.
« Tu peux dormir, Alecto. Je peux te garantir qu'elle bougera pas avant demain, elle est partie pour une nuit de quatorze heures, là, crois-moi. »
Elle eut un petit sourire.
« J'aimerai bien en dire autant. »
D'un ton plus sérieux, elle ajouta :
« Te sens pas obligée de tout porter sur tes épaules. T'es pas responsable de tout le malheur du monde, tu sais. »
Et elle s'en alla, laissant présager qu'elle en savait bien plus qu'elle ne le laissait à croire.
x
Au petit matin, Artemisia ouvrit lentement les yeux, en papillonnant, comme éblouie par la clarté des lieux. Elle regarda d'abord le plafond, longuement, puis ses draps vert et argent, et enfin, Alecto, qui était assise au bout de son lit et l'observait avec une appréhension mal dissimulée.
« Comment tu te sens ? » interrogea celle-ci.
Artemisia déglutit, et prit appui sur ses coudes pour se redresser.
« Ça va » répondit-elle simplement du bout des lèvres.
Elle n'ajouta rien, renonça subitement à être assise, et reposa sa tête sur l'oreiller en fermant les yeux. Elle serrait les paupières très fort, comme si elle souhaitait davantage échapper à toute cette réalité plutôt que réellement se reposer.
« Tu veux rester couchée ? Je peux prévenir McGo, je lui dirais que tu ne te sens pas bien. »
Artemisia se tourna de l'autre côté sans rien répondre. Un peu désarmée, Alecto reposa ses pieds par terre et sauta du lit, incertaine.
« T'as besoin de te reposer, de toute façon… Je repasserai te voir après mon cours de runes. J'essayerai de sortir en avance, comme ça on passera la pause ensemble… »
Incapable de s'arrêter de parler, parce que le silence l'effrayait bien trop, elle poursuivit :
« Ciara m'a dit qu'elle viendrait aussi voir si tout va bien. Je crois qu'elle a Soins aux créatures magiques ce matin, enfin, je sais plus, mais elle viendra après… »
Artemisia ne réagit toujours pas. Elle se contenta de rabattre les draps jusqu'à son nez. Alecto avait conscience qu'il aurait été préférable de se taire, mais elle n'y arrivait pas. Se taire, c'était affronter ce qui était arrivé. Et elle ne pouvait pas.
« Tu as besoin de quelque chose ? Un verre d'eau ? Un livre, peut-être ? »
La réponse fusa, sèche, brutale, assassine.
« Va-t'en. »
Alecto demeura interdite.
« T'aurais dû me laisser, dans cette salle de bain. »
Entre le drap blanc et les mèches encore humides bouclant sur son front, les yeux pâles d'Artemisia la fusillèrent. Le bleu délavé de ses iris était cerclé du rouge de ses veines et du fleuve violet de ses cernes.
« C'était ce que je voulais. Et même ça, tu n'as pas été capable de me le laisser.
— Je… » commença-t-elle.
Mais sa voix mourut dans sa gorge.
« Va-t'en, Alecto. S'il te plaît, maintenant, va-t'en. »
Les deux iris bleus ne la lâchèrent pas tandis qu'elle s'en allait, et Alecto devina qu'ils la hanteraient encore longtemps.
x
« Tu sais où il est ? » s'enquit Alecto en passant la tête par la porte de la chambre de Ciara.
Cette dernière était entrouverte, offrant à sa vue le spectacle de son unique occupante qui lisait dans son lit, emmitouflée dans un épais châle et dans un amas de couvertures, bien que l'on soit au beau milieu de l'après-midi. Ciara lui accorda un coup d'oeil par-dessus son livre et, renonçant à toute remarque désagréable, répondit simplement :
« Il s'entraîne. »
Alecto hocha la tête et recula d'un pas.
« Ok. »
Elle coula un dernier regard sur Ciara, son teint terne, sa queue de cheval brune désordonnée, ses cernes et son absence de maquillage, et faillit ajouter « Il t'a larguée ou quoi ? », mais ne le fit pas. Parce qu'entre elles, quelque chose avait changé.
« A plus » lâcha-t-elle en tournant les talons.
Elle entendit le « salut » à peine audible de Ciara tandis qu'elle dévalait les marches, et songea qu'il s'agissait probablement là de leur conversation la plus civilisée depuis des années.
Elle se fraya un chemin dans les couloirs et les escaliers, fourmillant d'élèves et du bourdonnement des conversations, puis une fois dehors, elle prit le chemin du terrain de Quidditch. Après les averses de la semaine passée, celui-ci avait des airs de marécage mais cependant, l'après-midi était belle, parfaite pour s'entraîner. Le soleil brillait bien haut, sans un nuage pour l'occulter, et la brise légère ne parvenait qu'à agiter paisiblement les branches des arbres et les herbes folles.
Le terrain et les gradins étaient déserts, et Alecto se demanda une seconde si l'amabilité de Ciara n'avait pas servi de façade à son mensonge. Mais en se retournant, elle remarqua la porte des vestiaires qui, mal refermée, battait lentement en suivant le mouvement du vent. Elle s'introduit à l'intérieur, marquant un temps d'arrêt à cause de l'odeur tenace de transpiration qui imprégnait les lieux, et fronça le nez en avançant. Elle n'était jamais venue ici. L'entrée principale débouchait sur un long couloir offrant une enfilade de portes, dont les quatre dernières étaient peintes aux couleurs des quatre Maisons. Les seuls bruits audibles venaient de la porte verte. Alecto avança d'un pas prudent.
« Amycus ? » interrogea-t-elle à mi-voix.
Les bruits se stoppèrent net. Une voix s'éleva, de derrière la porte, grave et acide.
« Qu'est-ce que tu fais ici, Alecto ? »
L'intéressée baissa les yeux sur le bout de ses chaussures.
« Je te cherchais, il faut que je te parle de quelque chose. »
Amycus ne réagit pas.
« Je ne serais pas venue si ce n'était pas vraiment important » insista-t-elle alors.
Toujours aucune réaction. Elle sentit que son calme commençait à la quitter. Après les derniers évènements, elle n'avait pas la patience d'attendre que tombe sur elle la haine glaciale de son frère.
« C'est à propos de maman, Amycus ! » ajouta-t-elle d'une voix forte.
Il y eut le bruit d'un verrou que l'on repousse, et la silhouette d'Amycus apparût dans le cadre de la porte, auréolé du soleil qui filtrait par les fenêtres poussiéreuses. Derrière lui, il semblait n'y avoir que des bancs surmontés de casiers aux couleurs des Serpentard. Et personne d'autre.
« Qu'est-ce que t'as encore fait ? » grogna-t-il entre ses dents.
Elle le foudroya du regard, se rapprocha pour l'affronter bien en face.
« Rien du tout. Je n'ai rien fait. »
Il haussa un sourcil dubitatif.
« Alors quoi ? »
Elle prit une inspiration.
« C'est Yaxley. Il est venu me voir, l'autre jour. Il a lancé quelques sous-entendus… »
Alecto s'interrompit, ne sachant guère quels mots employer.
« Il m'a menacé de s'en prendre à elle, en quelque sorte… Je sais pas s'il était sérieux ou non, mais j'ai un mauvais pressentiment. Il sait où elle est, il lui a même envoyé des fleurs.
— Comment il peut savoir où elle est ? Personne ne le sait. »
Il était aussi imperturbable que d'ordinaire, aussi froid et intouchable. Sans expression. Sans colère. Sans rien. Alecto ne parvenait pas à retrouver chez lui la moindre trace de celui qu'il avait été, ce petit garçon très ordonné et vaguement complexé, souvent dans l'ombre de son extravagante soeur, cet adolescent calme et secret, déjà homme par sa silhouette et sa façon d'être, qu'Alecto seule parvenait à faire rire.
« J'ignore comment il a su. Il connaît probablement des gens à Sainte-Mangouste. Ou bien il a acheté des informations. Il n'y a rien que l'argent des Yaxley ne peut acheter, c'est quasiment leur devise. »
Son regard se perdit sur l'avant-bras d'Amycus, où le serpent d'encre noire se fondait sur sa peau hâlée comme s'il avait toujours été là. Et dans le fond, c'était peut-être le cas. Ce nouvel Amycus qu'Alecto ne reconnaissait pas était né avec la Marque au bras.
« Tu n'aurais pas dû l'humilier.
— Et qu'étais-je censée faire ? protesta-t-elle. Me laisser insulter ?
— Tu aurais dû l'achever, le mettre plus bas que terre. Hors d'état de nuire. Tout ce que tu as fait, c'est lui donner le goût de la vengeance. Regarde où ça a mené. »
Elle se mordit la lèvre.
« Je n'allais quand même pas lui jeter un Doloris. »
Il haussa les épaules, comme si l'idée n'était après tout pas improbable.
« Tu aurais dû être plus maligne que ça. »
Le mépris, cet unique sentiment qu'il semblait tolérer, le fit plisser les yeux.
« Je vais être obligé de finir le travail. De nettoyer ton bordel, une fois encore.
— Mais va te faire foutre, Amycus, j'en ai marre de tes reproches ! explosa-t-elle soudain. Je n'aurai jamais dû t'en parler. Après tout, ça se saurait, si t'en avais quelque chose à faire, de maman ! Tu ne lui as rendu qu'une visite en deux ans ! »
Amycus ne répondit rien, alors elle ne s'arrêta pas.
« Et pendant ce temps là, qui vérifie que papa ne se laisse pas mourir de faim ? Qui va la voir chaque fois qu'elle le peut ? Qui s'est occupé de tout, après l'accident ? C'est moi ! Tu m'as laissée toute seule avec ça sur les épaules, alors ne viens pas te plaindre lorsque je commets une petite erreur de jugement ! »
Il secoua la tête.
« Elle est morte, dit-t-il en crachant ce dernier mot comme une insulte. Ou tout comme. Ça ne sert à rien de lui rendre visite, et ne viens pas me faire croire que tu fais tout ça pour autre chose que pour te racheter une conscience. C'est ta faute, Alecto, et tu le sais aussi bien que moi. Tout est de ta faute. »
Dans la poche de sa cape, elle serra sa baguette entre ses doigts au point de sentir ses ongles s'enfoncer dans sa peau, et ce geste ne passa pas inaperçu.
« Qu'est-ce qu'il y a ? Tu veux me lancer un sort ? ricana Amycus. Mais va-y ! »
Il se fendit d'un sourire mauvais et lui tourna le dos, retournant s'asseoir sur son banc dans le vestiaire, pour qu'elle comprenne à quel point rien chez elle ne l'intimidait.
« Tu devrais te regarder dans une glace Amycus, voir quel genre d'homme tu es devenu. »
Il ne releva même pas la tête, mais peu importait.
« Parce que ça fait peur. Et parce que maman aurait détesté ça. »
Indifférent, il continua à lacer ses chaussures.
« Pour Yaxley, reprit-elle ensuite, tu n'as qu'à voir du côté de sa mère. Apparemment, c'est une traînée adultère, c'est lui qui me l'a dit. Il y a peut-être quelque chose à en tirer. »
Cette dernière phrase lui arracha enfin une réaction, et il daigna croiser le regard d'Alecto. Néanmoins, il secouait la tête, l'air las.
« C'est fini, les petites menaces et les coups bas, déclara-t-il sèchement. C'est peut-être ta façon te régler tes problèmes, mais c'est pas la mienne. Je vais le trouver, et je vais lui faire regretter, point. C'est aussi simple que ça. »
Et il avait l'air si tranquille, si plein de sérénité dans toute sa cruauté, qu'Alecto sût qu'il était définitivement perdu. Elle sût que la noirceur l'avait pourri jusqu'à l'os, et que jamais son frère adoré ne lui serait rendu. Et elle sût aussi qu'elle venait de commettre une erreur, une de plus, et que les choses échappaient à son contrôle. Pour de bon.
Alors, pour ne rien vous cacher, l'écriture de ce chapitre a été une GROSSE galère. Ça m'apprendra à écrire plein de petits bouts sans suivre aucune chronologie. Du coup, j'espère surtout que ça ne rend pas trop décousu à la lecture mais si c'est le cas, promis, j'améliore ça pour le prochain (que j'ai d'ailleurs assez hâte d'écrire).
C'est clairement pas le chapitre le plus joyeux, mais ça, je n'y peux rien, c'est mon petit côté drama-queen qui prend le dessus.
Sinon je vais partir trois semaines en voyage, ce qui n'était pas vraiment prévu. Comme je n'ai aucune avance, je doute de réussir à publier mais dès mon retour (début juillet), la suite sera là.
Ma reconnaissance éternelle va bien entendu à mes merveilleuses revieweuses, jane9699, Eve et Zod'a et SallyWolf, merci x1000 !
Surtout n'hésitez pas à me laisser une petite review pour me dire ce que vous avez pensé de ce chapitre (même si vous l'avez détesté !), rien ne me ferait plus plaisir.
On se revoit bientôt, xx
