Re-Née : Chapitre 11

"Où allons-nous, monsieur?" La réponse, elle la savait; elle ne voulait tout simplement pas l'entendre. Aramis suivait le capitaine sans oser le contrarier; il aurait été de la folie de le défier ou d'attiser sa colère en ce moment.

"Vous m'avez dit que cet homme était à Noisy...c'est donc là que nous allons."

Leurs deux chevaux trottaient sans trop d'empressement sur la route poussiéreuse qu'avait empruntée la jeune femme la veille. Un soleil éblouissant emplissait l'air de sa chaleur et de sa lumière, tandis que des oiseaux gazouillaient gaiement leurs chants. Par contre, dans le coeur de la jeune femme, c'était un tout autre orage qui se dessinait.

Calant bien bas son large feutre sur son front, remontant le collet de sa cape aussi haut qu'elle le pouvait, elle était quand même prise de frissons. Retourner à Noisy en plein jour...et si on la reconnaissait? Le jeune prêtre l'avait mise en garde: son oncle était toujours fâché contre elle; elle était toujours recherchée par un fiancé plutôt insistant...

"Et si on me reconnaissait, monsieur, même vêtue en homme?"

"Ça, c'est votre problème," répondit l'homme grisonnant avec une honnête indifférence.

Honteuse, comprenant parfaitement le pourquoi de la colère du capitaine envers elle, Aramis baissa encore plus la tête et ne reparla plus le reste du trajet. Mieux valait ne pas compter sur le capitaine pour la tirer d'un éventuel pétrin...Aussi porta-t-elle la main à son côté, s'assurant que sa rapière et la dague de son agresseur s'y trouvaient toujours.

C'était étrange, ce sentiment de se sentir désapprouvée par son supérieur, ce serrement dans la poitrine, comme si son coeur était en train de dévorer ses entrailles…ou était-ce ses entrailles qui tentaient d'étrangler son cœur et ses poumons? Elle savait qu'elle était dans l'erreur, qu'elle n'aurait pas du mentir, mais une puissante part d'elle criait à l'injustice. Seulement pour être née femme, il était soudainement impossible d'accomplir certaines tâches. Mais dès que ce "détail" n'était plus en jeu, tout était satisfaisant. On la complimentait sur son travail bien fait, sur sa capacité d'apprendre... et soudainement, elle était mauvaise et bonne à rien...

Jamais le capitaine ne la reprendrait à son service; alors où irait-elle? Que ferait-elle? La veille, sous le coup de la colère, elle était repartie vers le domaine familial... mais même cette issue lui était maintenant interdite. Que faisaient les femmes de son âge, mis à part se marier, se prostituer, ou entrer au couvent? Elle pourrait peut-être demander à cette tenancière éprise de Porthos, Madelaine, si il y aurait du travail pour elle? Elle pourrait travailler dans une auberge, ou une taverne, servir les clients, ou faire le ménage...après tout, ce ne serait pas très différent que de s'occuper des chevaux des mousquetaires du roi! Et maintenant qu'elle savait se battre au poignard et à l'épée, elle pourrait aisément repousser les clients audacieux et leurs mains baladeuses... Et sa recherche de l'assassin de François, elle pourrait toujours la faire de loin...

Tout n'était pas perdu pour elle! Elle s'en sortirait...jusqu'à maintenant, ce n'était pas si mal? Pleine d'espoir en l'avenir, elle poussa son cheval, qui avait ralenti le pas, pour rejoindre Monsieur de Tréville.

Une heure plus tard à peine, ils se trouvaient sur la colline dominant Noisy. Devant eux, le chemin poursuivait sa course en aval avant de se perdre, tout au loin, entre les quelques maisons qui composaient le hameau. Tréville, après avoir échangé un regard avec la jeune femme, descendit de sa monture et Aramis l'imita lentement, regardant furtivement à gauche et à droite pour s'assurer de leur solitude: mais le chemin menant vers son village était à peine plus fréquenté le jour que la nuit.

"Alors?" questionna Tréville, ce simple mot étant chargé de sous-entendus.

Elle désigna du menton le taillis à leur droite. Le capitaine lui fit signe de la tête de la précéder, ce qu'elle fit après avoir poussé un profond soupir. Chacun de ses pas se faisait de plus en plus lourd alors que, quittant le chemin principal, elle se frayait un passage au travers la dense végétation, celle-ci accusant toutefois les signes d'un précédent passage récent. Les hauts arbres couvraient d'ombre l'endroit, tandis que les petits bosquets et les fougères dissimulaient le sol: il y était très aisé, dans un pareil emplacement, de cacher un mort...Le soleil filtrant au travers les feuilles, partageant ça et là ses rayons, et le chant des oiseaux, donnaient une étrange note joyeuse au lugubre de la place.

Seigneur...pardonnez-moi mes péchés...Pardonnez-moi mes péchés...Par-

"Urgh!" s'exclama-t-elle en détournant les yeux, dégoutée et nauséeuse, à la vue du cadavre toujours appuyé contre un arbre, tel qu'il avait été laissé la veille: Le pourpoint inondé de sang brunâtre, ses deux bras pendants le long du corps, la tête légèrement penchée vers l'arrière, le menton et le cou couverts de sang noir et coagulé. Elle porta la main à sa bouche pour réprimer un haut-le-cœur en reculant derrière le capitaine, le laissant ainsi juger lui-même de l'identité du mort. Par chance, la vermine et les rongeurs n'avaient pas encore attaqué les chairs.

Tréville s'en approcha, l'examina quelques secondes puis le compara avec le portrait qu'il avait sur lui.

"C'est bien notre homme..." Machinalement, bien que le geste fut complètement inutile, il pressa ses doigts sur le cou dont la peau était grise et froide, tentant de percevoir un pouls. "Il est bien mort."

Il se tourna vers Aramis et lui lança un regard ténébreux. Sans même prononcer un mot, elle savait quelle était la question que ses yeux sombres lui posaient: "Pourquoi l'avez-vous tué, mordioux!"

"Je vous l'ai dit: il voulait me violenter," répondit-elle à voix très basse, en évitant de le regarder. Elle agrippa ses bras de ses mains en un geste inconscient pour se protéger.

L'homme soupira. Un homme mort ne pouvait plus parler, même sous la pire des tortures.

"Retournons à Paris...je reviendrai avec le nécessaire afin de ramener 'ça' à Sa Majesté..."

Très empressée de quitter l'endroit et spécialement le cadavre, Aramis n'émit aucune protestation. Une soudaine envolée de merles la fit sursauter. Réprimant un frisson, elle cala son cou dans le collet de sa cape et, à mesure qu'elle avançait, bougeait ses yeux de gauche à droite, ayant la ferme impression qu'on l'épiait.

C'était un atelier sans fenêtres, imprégné d'une forte odeur d'huile et de vinaigre, situé dans le sous-sol secret d'une demeure cossue. De nombreuses torches éclairaient fortement la pièce. Dans un coin, un four surdimensionné dispensait la chaleur d'un feu qu'on venait à peine d'allumer; entre les flammes, on distinguait les contours d'ossements, certains humains, certains animaux. A l'opposé, une large table de bois, au fond de laquelle étaient posés de multiples articles de chirurgien - guenilles, alcool, pinces, couteaux de toutes grosseurs, scies, rasoirs - faisait office de centre opératoire. Sur le mur, en face, étaient accrochées plusieurs attaches de cuir et de chaines, et même une muselière.

Fredonnant une chanson joyeuse, Robert penchait l'imposante carrure de son torse sur un cadavre qu'on avait déposé sur la table, ses yeux d'émeraude auscultant avec une minutie religieuse chaque parcelle du corps du défunt. Sa bouche remuait faiblement et murmurait des paroles inaudibles alors que, notant mentalement chaque marque visible sur la peau grisâtre, il tentait de restaurer le fil des événements ayant conduit à la mort de l'homme devant lui. Le tablier de boucher qu'il avait passé sur sa poitrine était maculé de sang, certaines traces étant fraîches, les autres séchées. Sa chevelure brune, qui lui descendait entre ses omoplates, avait été nouée à l'aide d'un ruban de velours noir. Le reste de sa mise, très simple, mais bien assez pour la tâche qu'il effectuait, contrastait avec la richesse des deux bagues qu'il avait aux doigts.

Les poches des vêtements du mort avaient été fouillées: une pipe de bois pâle, quelques pièces d'or, une épaisse liasse de documents reliés, une lettre de recommandation pour consulter les archives royales... Tout avait été déposé un peu à l'écart, près d'un petit coffre en bois d'acajou.

Près de la porte de l'atelier, un second homme se tenait silencieux et immobile, apeuré que la mort d'un des plus fidèles alliés de son maître fasse tomber sur lui les légendaires foudres de la colère du Sieur Robert, mais aussi attristé par la disparition de son propre frère.

"Une blessure fatale...un coup de poignard, un seul, bien précis...Un travail de professionnel," résuma tout haut le maitre pour lui-même. "Aucune trace de combat...il aura été pris par surprise...mais un coup par devant? Se faire prendre par surprise par devant?"

Il jeta un coup d'oeil à la tresse blonde qu'on lui avait apportée à l'aube, et qu'il avait déposée près des autres objets ayant appartenus au défunt.

"Serait-ce toi, ma chère?" se demanda-t-il intérieurement.

Il repassa un doigt sur la blessure de son homme. "Serais-tu capable d'un tel acte?..." La coïncidence entre les deux événements - le meurtre de Serge près de Noisy, et l'apparition des cheveux de Renée sur la tombe de son ancien fiancé - le laissait perplexe.

A ses côtés, le deuxième homme se tortillait nerveusement, échouant ainsi à ne pas attirer l'attention sur lui.

"Et tu dis que?..." le questionna Robert.

"J'ai aperçu le capitaine des mousquetaires, De Tréville. Il recherchait Serge...et il l'a trouvé," laissa-t-il tomber d'une voix cassée en pointant le cadavre. "Je l'ai suivi de loin, depuis Paris, jusqu'aux abords de Noisy. Il a examiné le corps et est parti en disant qu'il reviendrait le chercher. Je l'ai donc ramassé et vous l'ai apporté sur le champ."

"Il n'était pas seul?" demanda Robert en relevant la tête, subitement intéressé. Tréville ne se parlait pas tout seul...

"Non, accompagné d'un de ses hommes."

Robert claqua sa langue, exprimant ainsi tout son mécontentement et faisant tressaillir de peur le subalterne. Il voulait Renée, pas un homme! Maudit soit ces d'Herblay! Pourquoi n'avaient-ils qu'un vieux portrait de leur nièce? Impossible de lancer des recherches avec le portrait d'une gamine de cinq ans! Si seulement il avait une image plus récente d'elle...

Il allait poser d'autres questions quand des coups frappés à la porte de l'atelier firent retourner les deux hommes et interrompre leur conversation.

"Entrez," commanda encore le maitre des lieux d'un ton courroucé.

Un majordome âgé se présenta dans l'embrasure. "Monsieur Charles est arrivé, Monseigneur."

Robert soupira encore son agacement avant de parler. "Faites-le venir." Dissimulant rapidement l'amas de cheveux blonds dans le fond de son petit coffre, il jeta ensuite un coup d'oeil ténébreux vers son partenaire. Ce dernier compris parfaitement qu'il devait garder le silence à tout prix...sous peine de payer sa désobéissance avec sa vie.

Un petit homme grassouillet et richement vêtu se présenta bientôt dans la chambre lugubre. Portant un mouchoir sur son nez, il grimaça sous la forte odeur vinaigrée du lieu.

"Et bien..."fit-il sarcastique et railleur, en voyant la dépouille. "Vous avez quelques problèmes?" Il croisa le regard de l'homme anonyme, cherchant chez lui une confirmation de ses dires, mais celui-ci baissa aussitôt les yeux, signe qu'il ne parlerait pas.

Robert sourit à son tour, se demandant si son interlocuteur capterait le dédain dans son rictus, et se retenant de ne pas envoyer paître Charles, son épée passée au travers le corps. Il détestait cet homme laid, petit, et rond. Mais les affaires étant les affaires, il ne pouvait pas s'en départir tout de suite. Ce partenaire était encore utile, même s'il n'avait aucunement confiance en lui... "Des problèmes? Non, pas du tout...en fait, tout va si bien que j'ai l'intention d'aller en voyage!..."

"En voyage?" demanda Charles, surpris, ses minuscules yeux s'ouvrant à peine plus sous l'étonnement. "Mais..."

"Nous irons en Nouvelle-France..."

La Nouvelle-France...terre peuplée de sauvages et de bêtes étranges. La terre de ceux qui voulaient refaire leur vie...ou de ceux qui voulaient se faire oublier pour un moment...

"Quoique j'ai entendu dire que la Nouvelle-Angleterre était très jolie aussi...et d'un climat plus clément, "ajouta Robert.

"Que...?" commença le nouvel arrivant, avant d'être interrompu de nouveau.

"Si la garde personnelle du roi a été chargée de retrouver Serge, je ne serais pas surpris si les mousquetaires débarquent ici," déclara-t-il, très sérieux.

Charles croisa les bras sur sa poitrine, visiblement ennuyé. Grimaçant sa contrariété, il ferma les yeux et se mit vainement à réfléchir à une solution: son acolyte avait déjà décidé pour lui de la suite des événements.

"Vous resterez donc ici...tandis que nous nous éloignerons quelques temps... Vous nous rejoindrez plus tard, afin de ne pas attirer l'attention."

Le regard de l'homme grassouillet pétilla aussitôt de suspicion. Robert le remarqua et enchaîna aussitôt. "Cela vous plairait, de régner sur mes domaines? Avec tous les avantages que ça apporte, bien entendu..." Il savait son comparse assoiffé du luxe qu'il n'avait pas, faute de ne pas être de sang noble, comme lui.

Avide, Charles ne put réprimer son sourire. Le Sieur Robert avait une réputation tyrannique: personne n'osait contrarier ses désirs et ses ordres. Il disposait de nombreuses terres de chasse, des meilleurs vins du comté, et de la possibilité de jouir de la compagnie de toutes les filles qu'il voulait..."Nous en reparlerons ce soir..." fit-il néanmoins.

"Ce soir, je vais torturer le curé de Noisy..." laissa tomber le chef avec désintérêt, en retournant à son auscultation morbide. "Vous voulez m'accompagner?"

Cette fois, Charles s'esclaffa d'un rire méchant, signe qu'il acceptait la proposition. Il y avait au moins un point sur lequel ils s'entendaient...Il salua donc faiblement son associé et sortit, se frottant les mains tout en pensant aux plaisirs qu'il pourrait s'offrir.

Dès qu'il fut parti, Robert se tourna vers l'homme qui s'était tenu en retrait pendant toute la conversation.

"Sait-il que j'avais prévu épouser la fille d'Herblay?" fit Robert en parlant de Charles.

"Non, maitre...De source sûre, il l'ignore complètement."

Parfait. Personne ne devait savoir qu'elle pouvait être le maillon faible...Qu'il avait mal calculé...qu'il avait ignoré un détail de la plus haute importance!

Robert attrapa son petit coffre de bois brun d'un geste maniaque, l'ouvrit, et en sortit délicatement la tresse blonde de Renée. D'un signe de la tête, il invita son associé à s'approcher avant de déposer près du cadavre les autres objets qu'il contenait: des bijoux surtout, un dizainier et les cinquante-huit perles rosées qui avaient jadis formées un rosaire.

"La fille est vivante: ça c'est la preuve, confirmée par sa famille." Il pointa l'amas de cheveux. "On sait qu'elle est à Paris. Tous ces bijoux, les siens, ont été rachetés chez divers prêteurs de la ville. Le dizainier aussi. Et elle aurait démonté son chapelet et vendu les perles une à une..." Il effleura d'un de ses longs doigts les petites boules roses.

Il fronça soudainement les sourcils, réalisant qu'un détail important lui avait échappé jusqu'à maintenant.

"Où est la dague de Serge?"

Il farfouilla dans les quelques objets de son ancien partenaire. "Serge avait toujours ma dague avec lui...avec mon blason dessus..."

Robert s'arrêta pour réfléchir quelques moments avant de se retourner vers son homme de main.

"Retourne à Paris, et tente de retrouver la dague. Je veux savoir si c'est elle qui a tué Serge."

"Oui, maitre!"

"Et quand tu l'auras trouvée...Tue-la. Venge ton frère...il faut que ce soit elle! Puis rejoins-moi en Acadie, à Port-Royal, dès que ta mission sera terminée. Je pars dès cette nuit."

Sachant à quel point le privilège qu'il se faisait accorder, en assassinant la prétendante de son maître, était important, l'homme de main sourit de toutes ses dents blanches, salua bien bas et sortit avec précipitation.

Seul, Robert étendit lentement la main vers le paquet de documents reliés qu'il avait trouvé dans les poches du nommé Serge. Le plus important, c'est ceci...

Il déposa la paperasse dans le petit coffre, accompagné des bijoux et des perles. Puis, portant aisément le cadavre par-dessus son épaule, il le jeta dans le grand four.

A suivre!