Et parce que ça risquait de prendre la poussière dans les tiroirs voici le chapitre suivant. Maintenant espérons pouvoir avoir un peu de temps pour vous donner la suite... La vie IRL ne nous laisse pas tant de temps pour cela hélas ! Mais on va se débrouiller !
Enjoy !
Chapitre 10 : Loin du froid de Décembre
Cité d'Eel, le jour de mon anniversaire.
La semaine avait été de plus en plus difficile. Les rations avaient encore été réduites et l'on commençait à ressentir l'angoisse et le stress dus au manque de nourriture. Azël était très préoccupée par l'état de santé de son petit frère Scurell, qui déjà très faible, avait attrapé froid et avait de la fièvre. Un autre habitant du Q.G. nous avait quittés à cause du froid glacial qui s'était installé sur la falaise.
Moi qui adorais la neige car née en hiver, celle-ci ne m'enchantait guère. Il neigeait tellement qu'il fallait déblayer chaque jour, malgré la proximité avec le littoral. Jamais de mémoire de Dullahan pareilles précipitations n'avaient été observées au Q.G. On avait de la neige jusqu'aux genoux. En temps normal, on aurait dû voir des enfants jouer dans la neige, seulement, par les temps qui couraient, personne ne sortait. Je plaignais sincèrement les gardes de l'escouade de Sécurité. Bien qu'arborant leur pelage hivernal, les Werebeasts étaient constamment aux prises avec le froid.
Les braseros, normalement éteints –du fait de l'excellente vision nocturne des Werebeasts- chauffaient nuit et jour pour leur apporter un peu de chaleur. Folaras était tout de même rentré plusieurs fois avec les vibrisses gelées et cassantes. Bizarrement, on croisait beaucoup de membre de l'escouade à la forge, discutant avec les filles tout en cherchant la chaleur des foyers, quand ils n'allaient pas à la cantine pour vider les barriques d'alcool –un très bon moyen de se réchauffer autant que d'oublier le manque de vivres et surtout remplir des estomacs vides.
Personnellement, j'engloutissais des litres et des litres d'infusion et de tisanes –à base des plantes d'ici- pour compenser la frugalité de mes repas et m'hydrater après les séances à la forge. Je regardais par la fenêtre de ma chambre les flocons tomber paresseusement sur le sol, une main sous le menton. J'avais envie de sortir et de me balader au lieu de rester enfermée à l'intérieur. Je soupirais. Dun' était de garde à cette heure-ci et il était bien songeur depuis ce qui était arrivé. Il n'avait toujours pas pu récupérer Gia et cela l'inquiétait bien qu'il sache parfaitement qu'avec les conditions actuelles, il valait mieux la surveiller. Mon petit Truc, lui, était tombé malade à cause du froid et je me ruinais en médicaments pour lui. Pauvre petite bête.
Je décidai de sortir et d'aller me promener à l'intérieur des murs du Q.G. Je prenais mon lourd manteau d'hiver, des fois que la folie ne me prenne d'aller dehors. Mes pas me guidèrent dans la grande salle des Arches. Le sol de marbre était recouvert d'une fine couche de glace très glissante. Je m'aventurais dessus prudemment, un pied après l'autre et lorsque je m'étais assurée d'être stable, je pris un peu d'élan et m'élançais sur la glace. Sans m'en rendre compte, j'eus un petit rire. Et puis je recommençais encore et encore, bien que sans patins, la glisse ne soit pas aussi intéressante. Comme on glisserait sur le carrelage avec des chaussettes, je m'amusais à déraper sur le sol. J'étais en train de réfléchir à comment me fabriquer des patins pour aller sur le terrain d'entraînement où la glace avait tout recouvert. A part prendre deux lames, je ne voyais pas trop comment faire et c'était loin d'être la meilleure idée du monde à moins de vouloir se blesser…
« Si seulement ils pouvaient avoir des patinoires ici, je pourrais patiner comme je le faisais avec Maman. Et Papa nous ferait des gaufres en rentrant ! Avec du sirop d'érable ! Et puis on se poserait tous les trois devant la cheminée et on regarderait le feu crépiter en buvant un chocolat chaud ! ». Grumblrrr. Je soupirais. GRUUUUMBLRRR !
« Oui, oui ça va ! J'ai compris, je vais aller prendre un truc pour que tu cesses de grogner, s'pèce d'affamé ! Tss. Je me penchais pour récupérer mon manteau que j'avais jeté au sol après quelques glissades lorsqu'une voix vint interrompre mon geste.
-Tu parles toute seule maintenant ? Je relevais promptement la tête, interdite, pour voir le vampire affalé sur les quelques marches qui menaient à la salle des portes.
- Nevra…
-Lui-même.
-Que me veux-tu ?
-Rien en particulier, je t'ai vue te diriger par ici et j'étais curieux. Des fois, je me dis que tu es vraiment stupide…
-Espè… ! Je me retins d'être vulgaire et soupirai un bon coup. Même s'il l'avait bien cherché, je n'allai pas rouvrir les hostilités après notre pseudo-réconciliation. Ça fait longtemps que tu m'observes ?
-Une dizaine de minutes, je dirais… Tu essayais de faire quoi au juste ?
-Me vider la tête…
-Hum hum… As-tu réussi ?
-Nope…
-Ton ventre a crié famine donc tu n'as pas pu résister à l'appel d'une bonne infusion de citron de feu au miel de feu ? Histoire d'avoir le feu aux fesses ?
-Tu t'es pris pour Ezarel ou quoi ? C'était quoi ce jeu de mots pourri ?
-Moi ? Ezarel ? Pourri !? Comment oses-tu ?!
-J'ose. C'est tout.
-Je croyais qu'on s'était réconciliés, alors pourquoi continues-tu à être désagréable avec moi ?
-Parce que tu le cherches…
-Mais non, on pourrait simplement être plus proches, maintenant qu'on est amis…
-« Amis » ? Et « proches » jusqu'à quel point, cher « ami » ?
-Oh ben… on pourrait se trouver un coin sympa, discuter tout en se tenant chaud, nan ?
-Non.
-Pourquoi tant de haine ?
- Je ne te hais pas, mais tu es tellement prévisible… Pourquoi tiens-tu tant à ce que ça aille jusques-là ?
-Tu as vraiment les idées tordues, cela dit si c'est ce que tu veux, je suis prêt à te réchauffer comme tu l'entends, ma biche !
-Tss… T'es lourd Nevra…
-Héhé … Nan, je plaisante, j'ai bien compris que je n'aurais aucune chance avec toi, cela dit si tu changes d'avis… )
-Oh ! Félicitations ! Et quand as-tu enfin compris ça ?
-Depuis le début, mon enfant !
-Alors pourquoi tu me poursuis… ?
-Oh ben, je me disais que tu devais te sentir bien seule et que j'étais on-ne-peut-plus qualifié pour te tenir compagnie, si tu vois ce que je veux dire …
-Qu'est-ce qui a bien pu te faire penser ça ?
-Oh ben simplement… Comment un si joli brin de fille comme toi ne pourrais pas se sentir seule lorsqu'elle est habituée à une vie de couple confortable, et à en juger par tes petits ornements, tu serais plutôt du genre tigresse au plumard, alors je me disais que ce serait sympa de-…
-Tais-toi, je ne veux pas en entendre davantage ! Et que peux-tu savoir de ma vie de couple, hein ?!
-Je t'entends, tu sais ?
-Je te demande pardon ?
-Quand tu fais des cauchemars…
-Hein ?
-Tu criais son prénom la nuit, après qu'Yvoni t'ait attaquée. Tu hurles encore son nom parfois la nuit, quand tu n'appelles pas ton père ou ta mère…
-Que… ? Comment …?
-Tu sais, j'ai l'ouïe fine. Tu devrais vraiment arrêter de faire comme si de rien n'était et de nous prendre pour des andouilles, c'est vexant. Je sais que t'as craqué l'autre soir avec l'autre jeunot. Mais crois-moi, ce n'est pas suffisant…
-Il ne s'est rien passé !
-Hein ? Oh… ! AHAHAH ! Tu vois que t'es en manque ! T'as les idées mal placées alors que je ne sous-entendais rien !
-Argh ! Toi !
-AHAHAH ! T'es juste trop honnête ! Avoue que ton petit Castiel te manque !
-Qu- … Ca-… Je baissais les yeux. Cela faisait tellement longtemps que je n'avais pas entendu ce prénom, c'est comme s'il venait d'outre-tombe.
-Oh ça va, fais pas cette tête ! Et puis je suis sûr qu'au fond, t'aurais rien contre ce petit Duncan, hein ? Héhé.
-Ce n'est pas comme ça… ne l'implique pas là-dedans, tu veux…dis-je avec amertume.
-Comme tu veux. Il n'empêche, il serait temps que tu passes à autre chose. Ne serait-ce que pour toi. Ou pour Duncan ou même tous tes amis. On s'inquiète pour toi…
-« On » ?
-Oui, même moi je m'inquiète pour toi. Sincèrement. Tu veux te tuer à la tâche ou quoi ? A chaque fois qu'on a besoin d'un service, tu te jettes à corps perdu et tu t'oublies complètement. Qu'est-ce que tu cherches au juste ?
-… Je ne sais pas… répondis-je en baissant les yeux une seconde fois. Il s'avança doucement, et du bout des doigts, dégagea délicatement une de mes mèches, avant de caresser ma joue.
-Tu devrais faire une pause.
-Tch ! Plus facile à dire qu'à faire… je vais déprimer si je fais une pause…
- Tu veux un câlin ?
Je le regardais dans les yeux, circonspecte. Il avait l'air sincère et il ouvrait grand les bras. En toute logique, j'aurais dû l'envoyer bouler, mais je ne pus m'empêcher de sourire. J'avançais d'un pas et il referma ses bras autour de moi, posant son menton contre mon front. Il caressa mes cheveux et nous restâmes un petit moment comme ça. Malgré ses défauts de coureur de jupons, Nevra était quelqu'un de bien, soucieux des gens qui l'entouraient- et un grand romantique d'après Tacitamura. Je savais que je pouvais lui faire confiance, mais c'est vrai que j'étais toujours réticente à cause du petit incident de l'autre jour. Seulement, des chefs de gardes, c'était lui le plus abordable. L'autre coincé d'elfe à la noix, n'en parlons pas et Valkyon… il n'y avait rien à dire non plus. Après m'être un peu écartée de Nevra, je repris :
-Merci.
-De rien miss. Tu viens, on va boire un petit truc, t'es gelée.
-Avec plaisir, si c'est toi qui m'invites !
-Oh très bien, dans ce cas…Il s'inclina respectueusement, prit ma main et ajouta : Si Mademoiselle voulait bien se donner la peine de m'accompagner…
-Bien sûr » jouant le jeu en attrapant les pans de mon manteau comme il s'agirait d'une robe et m'inclinais à mon tour.
Nous remontâmes les escaliers pour arriver jusqu'au garde-manger. Comme j'arrivai au bras de Nevra, les gens nous regardaient un peu de travers. Puis nous entrâmes dans la cantine. Et quelle ne fut pas ma surprise ! Alajéa, Karenn, Ykhar, Kero, et compagnie étaient dans la salle et nous ovationnèrent lorsque nous arrivâmes. Pourquoi ? C'était la grande question. Tacitamura vint à notre rencontre et avec un grand sourire me mit un verre dans la main avec pour ordre de le vider cul sec. J'hésitais, ignorant le contenu, mais devant l'insistance de mon instructrice, j'obtempérais sans broncher. Et ce ne fut pas sans conséquences. Ce shot de Rakia m'avait réchauffée à la seconde où l'alcool avait touché ma langue. Je retins une toux tandis que Nevra et Tacitamura riaient devant ma réaction. Et puis tout le monde vint à ma rencontre et me souhaita un joyeux anniversaire. Alajéa se jeta carrément dans mes bras et Karenn m'embrassa sur la joue. Ykhar me prit gentiment dans ses bras. Si je m'attendais à ça !
Comme il n'y avait pas grand-chose à manger, on s'était contenté de boire comme des trous. Toutes les personnes avec qui j'avais sympathisé étaient présentes et cela faisait vraiment chaud au cœur. Je soupçonnais que ce ne soit aussi pour faire oublier aux gens les problèmes du moment, mais qu'importait. Je discutais avec un peu tout le monde et surtout Raven qui me chouchoutait comme pas permis, sous les yeux de Valkyon qui faisait banquette. Dun' nous avait rejoint plus tard dans la soirée et s'était amusé à me chatouiller en arrivant. Je riais de bon cœur et profitais de la soirée, buvant un peu trop, mais bon c'était une bonne occasion.
J'avais appris par Leif' que le portail s'ouvrirait d'ici six jours si tout se passait bien. Tacitamura allait partir dans le monde des humains pour refaire les stocks. Comme j'étais un peu pompette, je n'avais pas vraiment fait le lien et ne bronchais pas. Et comme j'étais pompette, certains de mes filtres s'étaient fait la malle et j'exprimais le fond de ma pensée. J'ai dû en surprendre plus d'un avec ma vision abrupte des choses. Toutefois, l'on ne m'en tint pas rigueur. Et la soirée put continuer jusques tard dans la nuit, et fut très arrosée. J'avais discuté avec pas mal de monde et surtout avec Tacitamura et Dun' qui m'ont dit que si je tenais tant que ça à retourner dans mon monde je n'avais qu'à faire le forcing auprès de Miiko, quitte à fédérer des gens comme la dernière fois avec l'histoire du matelas. M'enfin, c'était rentré par une oreille et pratiquement ressorti aussitôt par l'autre. Je commençais à accuser le coup et malgré ma bonne résistance à l'alcool, j'avais des vertiges.
Voyant que j'étais dans le mal, Valkyon me raccompagna jusqu'à ma chambre. Comme je titubais un peu, il passa son bras autour de ma taille pour s'assurer que je ne tombe pas. Il ouvrit la porte de ma chambre pour m'y déposer. Je ne saurais dire ce qui est arrivé par la suite, vu mon état à ce moment, mais je me souviens vaguement l'avoir vu partir en refermant la porte derrière lui. Après, plus rien.
C'était le grand matin. Tacitamura m'attendait à l'écurie, près de la grande porte d'enceinte. J'avais pris un sac avec quelques affaires dedans et la rejoignis à la hâte, encore un peu sonnée par les évènements des jours précédents. Je sellais mon Näshee, ces espèces de chevaux ailés aux mâchoires puissantes dont les huit canines dépassaient des babines. Et dire que ces bestioles raffolaient des melons épicés… Je m'apprêtais à grimper lorsqu'une voix familière m'interpella. C'était Duncan.
Il semblait un peu embarrassé, mais son visage s'illumina lorsqu'il me vit. J'inspirais profondément et allais à sa rencontre. Comme je partais pour un long moment, je lui confiais la garde de Truc, et de quoi le soigner avec mes PO restants. J'étais nerveuse à l'idée de ce qui allait arriver alors je monopolisais la parole. Puis il y eut un moment de silence gêné. « Reviens » chuchota-t-il avant de me prendre dans ses bras et de me serrer contre lui. J'entourais mes bras autour de lui, sans pour autant répondre à sa requête. Ne jamais faire de promesses que l'on ne pourrait tenir. Après un ultime bisou sur mon front et un clin d'œil, il se sauva et retourna sur son mur. J'avais la gorge serrée à l'idée que ce serait sans doute la dernière fois que je le verrais.
Miiko, accompagnée des Chefs de Gardes et de Leiftan, vint à notre rencontre. Elle s'assura que tout soit en ordre auprès de Tacitamura tandis que Leiftan me rappelait les directives de la mission, à savoir : retrouver le contingent parti cinq jours auparavant à Ealdford pour ouvrir le portail, aider au chargement des chariots et s'assurer de la bonne répartition des vivres entre les différents villages dépendants du portail. Une fois de l'autre côté, rassembler les provisions via la société de Tacitamura et revenir le moment venu.
Cela me surprenait encore que Miiko ait décidé de me mettre dans la mission sans que je ne lui demande quoi que ce soit. Tous espéraient que je revienne une fois la mission achevée, mais rien n'était moins sûr, alors pourquoi me laisser retourner dans mon monde lorsque l'on sait que c'est illégal et qu'il y a de grandes chances que je fausse compagnie à mes coéquipiers… ? Cela dit, partir comme une voleuse aux premières lueurs grisonnantes du matin ne me réjouissait guère et j'aurais au moins voulu faire mes adieux.
Je grimpais enfin sur mon Näshee et attendis que Jamon donne l'ordre d'ouvrir la grande porte. Tacitamura passa devant avec sa monture et nous nous dirigeâmes vers la sortie. Une fois à l'extérieur, je me retournais pour voir une dernière fois les murs blancs du Q.G. et depuis la porte Nevra qui nous faisait signe avec un grand sourire. Ezarel tentait de ne rien laisser paraître, mais il semblait tendu. Quant à Valkyon… n'en parlons pas : toujours aussi impassible qu'à l'accoutumée, nous regardant à peine. Je levais alors les yeux vers le haut du rempart et cherchais une tignasse noire de jais. Il regardait dans ma direction et nous restâmes un moment à nous fixer alors que je m'éloignais de l'enceinte.
Je restais silencieuse au début du voyage, emmitouflée dans mon épais manteau, la capuche rabattue sur mon visage. Dire que cela faisait des mois que je rêvais de rentrer et quand j'en avais enfin la possibilité, j'avais presque envie de faire demi-tour et de les prendre dans mes bras. J'avais presque envie de ne pas partir. Du moins pas comme ça… Mais à bien y réfléchir, il valait mieux que les choses se passent ainsi, ça rendait la tâche moins difficile.
Seuls les flocons qui tombaient sans discontinuer venaient briser le silence. Tacitamura nous guida à travers la Forêt de Sirius et je la suivais sans mot dire. Elle aussi semblait fatiguée, malgré le fait qu'elle ne se nourrissait pas d'aliments comme nous et qu'elle ne souffrait donc pas vraiment de la famine. Cependant, j'imaginais qu'elle ne pouvait pas puiser correctement l'énergie à cause de la raréfaction de Maanas ambiants.
Arrivées à un endroit où les arbres étaient beaucoup plus espacés et épars, après plusieurs heures de marche forcée dans la neige pour les créatures, Tacitamura ordonna à sa monture de décoller du sol pour s'élancer dans les airs, maintenant qu'il avait cessé de neiger. Pressant les talons longuement sur les flancs de l'animal et me préparant au décollage en agrippant la selle de mes mains tout en tenant les rênes, je m'élançais à la suite du succube. Nous survolâmes ainsi la forêt endormie. L'air froid en altitude me gelait les poumons et je plaçais soigneusement l'écharpe sur mon nez et ma bouche.
Je devais bien avouer, que même si ce n'était pas mon premier vol à dos de Näshee, voler par temps froid procurait des sensations différentes. Déjà le paysage était blanc à perte de vue, ensuite malgré les épaisses couches de tissus, le froid me fouettait le sang et c'était fort désagréable quand ça durait trop longtemps. Lorsque le soir tomba, ma tutrice décida de revenir à la terre ferme et amorça une descente en piquée que j'imitais. Ses yeux perçants avaient déniché une butée où l'on pourrait s'abriter pour la nuit.
A l'aide de runes, elle traça au sol un cercle de protection, nous permettant de masquer notre présence aux yeux de quiconque, semblable au cercle de magie qu'Hermione utilise dans la forêt avec Harry, si ce n'est que sa portée était beaucoup plus restreinte. Nous parlâmes peu et j'insistais pour prendre un tour de garde.
Les jours suivants se calèrent sur le même schéma et nous arrivâmes bientôt à Ealdford où l'on pouvait voir depuis le ciel de petits points s'activer au sol. Il y avait beaucoup de monde et de nombreux chariots vides venaient compléter le convoi qui partait en direction du portail, situé en périphérie du village. Nous atterrîmes au village, laissant nos montures se reposer à l'écurie et grimpèrent toutes deux sur l'un des chariots menant au portail, prenant tout juste le temps d'avaler quelque chose de chaud à l'auberge.
Peu de temps après, nous arrivâmes enfin à destination. C'étaient d'immenses piliers de granite, rongés par le temps, qui faisaient office de porte. Un peu devant, située à égale distance des deux montants, une sorte de borne trônait au centre du cercle délimité par l'absence de végétation (enfin, en cette saison c'était normal, mais la neige ne recouvrait pas le sol à cet endroit spécifique). Derrière, on pouvait voir le lac qui avait gelé. Je regardais Desdémonne, une gorgonne s'activer autour de ladite borne, tout un tas de pierres étalées à ses pieds. Tacitamura s'en alla à sa rencontre, me demandant de rester à proximité des chariots, ce que je fis.
Je vis le succube dessiner des runes au sol mais cette fois-ci rien ne se produisit. J'observais la gorgone s'escrimer avec ses pierres tandis qu'elle psalmodiait dans un langage qui m'était encore inconnu. Puis elle inséra la première gemme dans un orifice creusé à même pierre, au centre de la borne. Un bruit énorme et surnaturel nous parvint de la porte de pierre et quelques poussières de roches tombèrent au sol. L'air se réchauffa autour des piliers et l'on pouvait le voir flotter, devenant flou. La jeune Gorgone attrapa une seconde pierre et avec dextérité remplaça la première tout en maintenant le contact. Je regardais l'espèce de membrane qui venait d'apparaître entre les blocs de roc s'étirer jusqu'à rejoindre chaque pan et ne former plus qu'une seule surface lisse et uniforme. Puis le voile se mit à frémir, comme une ride sur l'onde. C'est à ce moment que tout allait se jouer.
Tacitamura s'engouffra sans plus de cérémonie dans le voile bleuté et une partie du convoi la suivit. J'inspirais profondément et m'avançais vers le portail. Je jetais un dernier coup d'œil avant de traverser à mon tour. C'était comme rentrer dans de l'eau, quoique l'on avait un peu plus de mal, comme si c'était un peu plus visqueux. Je flottais dans le vide pendant quelques instants, observant comment les autres évoluaient dans la pénombre, éclairés par une faible lueur. Sans trop d'efforts, j'atteignis la source de lumière et tendit la main. Comme je serais sortie d'une bulle de savon, le reste de mon corps passa au travers de la substance et je me retrouvais dans une espèce de hangar très lumineux. Il y faisait froid, mais pas autant que de là où je venais…
J'étais enfin rentrée dans mon monde.
