Chapitre onze
Une ombre furtive gravissait d'un pas hâtif les imposantes marches de l'escalier sacré. La nuit était claire ; au rayonnement de l'astre lunaire serti dans la voûte céleste répondaient sur terre les feux allumés par les gardes du Domaine sacré. Nulle intrusion n'était censée passer inaperçue sous le regard attentif des sentinelles. Pourtant, aucune de celles postées entre les premier et deuxième temples ne remarqua la silhouette qui les dépassa silencieusement. Peut-être sentirent-elles un faible mouvement d'air, si semblable à la brise qui s'insinuait entre les falaises abruptes. Ou bien perçurent-elles le léger frottement d'une sandale contre le marbre, pareil aux reptations d'un animal nocturne.
L'esprit de Dayaram tourbillonnait de pensées fébriles. Une vague appréhension l'avait étreint tout au long de la journée, peu à peu amplifiée par le sentiment d'urgence qui agitait le Sanctuaire depuis la découverte de la disparition d'Ephraim des Gémeaux. À présent elle s'était muée en une sourde angoisse, alimentée par l'obsession de minuscules détails qui ne cadraient pas avec ce qu'il savait du troisième gardien.
Le jeune Bélier n'avait que très peu côtoyé son pair. Cela faisait quelques mois à peine qu'il était revenu au Sanctuaire, revêtu de son armure d'or si ardemment convoitée mais si chèrement gagnée. L'entraînement que lui avait fait subir son maître, Pietro du Cancer, avait été particulièrement rude... à la demande même de leur Pope, avait appris Dayaram, car leur seigneur tenait à ce que le premier gardien soit à la hauteur de l'immense tâche qui lui incombait : protéger le premier palier de l'escalier sacré qui menait au palais et, tout au bout, au temple d'Athéna. Il était la première ligne, le rempart liminaire du Domaine sacré. Tout échec de sa part ouvrait une brèche dans les défenses de la citadelle réputée imprenable. Une faute impardonnable dont les conséquences terribles rejaillissaient immanquablement sur ses compagnons d'armes.
Dayaram ne pouvait s'empêcher d'éprouver de la culpabilité, même s'il pressentait qu'il n'aurait rien pu faire pour empêcher l'étrange disparation du chevalier des Gémeaux. Coupable et impuissant, autant de sentiments le poussant à chercher les réponses qui lui permettraient d'élucider le mystère. Il savait aussi qu'il était en train de commettre une énorme bêtise en désertant le temple du Bélier, alors même que la plus grande vigilance était exigée de chacun des chevaliers. Croisant les doigts, il espéra que personne ne le surprendrait en flagrant délit de désobéissance, et surtout pas son maître qu'il craignait tant de décevoir, car il lui vouait une adoration sans borne malgré son intransigeante dureté. Et après tout, la plupart des temples n'étaient-ils pas vides, leurs résidents ayant été envoyés en mission aux quatre coins du monde ?
Comme il traversait la maison du Taureau au milieu d'un silence sombre et désolé, il se prit à regretter l'absence de Pyrrhos. Étant les deux plus jeunes chevaliers au sein de la garde dorée, ils s'étaient très vite liés d'amitié. Leurs personnalités si différentes faisaient qu'ils se complétaient à merveille. Plus mature et avisé, Pyrrhos aurait su quoi faire et l'aurait aidé à prendre la bonne décision. Dayaram ne comptait plus le nombre de fois où son maître l'avait traité de tête brûlée...
Il arriva enfin sur le palier du troisième temple. L'illusion qui dédoublait la façade s'était dissipée ; un calme irréel enveloppait l'immense et unique bâtiment qui barrait l'accès aux étages supérieurs. Le silence régnant sur les environs, l'immobilité minérale du paysage prirent l'adolescent à la gorge, augmentèrent son impression de malaise.
D'un pas raide, il monta les marches de la rampe d'accès. Parvenu sur le seuil, il leva instinctivement son regard vers les cieux. Là, au nord-ouest de la Voie lactée, juste à la limite des crêtes, brillait encore Hamal, l'étoile principale de la constellation du Bélier. D'ici quelques heures elle passerait sous la ligne de l'horizon et deviendrait invisible, laissant définitivement la place aux étoiles du ciel de printemps. La vision de l'astre lumineux, à l'éclat dur et brillant, le réconforta, et ce fut avec un regain de détermination qu'il s'enfonça dans l'obscurité du naos.
Un lieu sans vie, dominé par un noir presque poisseux, vous collant à la peau et à l'esprit comme un mal insidieux. Dayaram frissonna. Ses semelles souples n'émettaient rien de plus qu'un chuintement étouffé sur les dalles de marbre, et pourtant il lui semblait faire autant de bruit qu'une vieille armure rouillée. À tâtons, il se dirigea vers les quartiers privés d'Ephraim.
Il ne le connaissait pas vraiment, pas comme il connaissait Pietro et Pyrrhos. Un homme d'apparence affable, mais un peu trop nonchalante ; les soucis paraissaient toujours glisser sur lui comme l'eau sur le plumage d'un oiseau. Parfois, Dayaram se faisait la réflexion que sa voix sonnait faux, que ses sourires dissimulaient autre chose qu'une marque de sympathie. Pietro ne l'appréciait que modérément, aussi son élève n'avait-il jamais cherché à le fréquenter, que ce fût par simple politesse ou bien lors des entraînements. Et puis il y avait sa sœur, si bizarre, presque effrayante avec ce masque inexpressif qui occultait son visage ! Plus encore, c'était une femme, et Dayaram, qui durant ses seize années d'existence avait évolué dans un univers spécifiquement masculin, trouvait sa présence incongrue et déplacée au sein des douze maisons. On disait que ces masques servaient à faire oublier la féminité de leurs porteurs, mais le garçon pensait au contraire qu'ils ne faisaient que stigmatiser ce qu'ils étaient censés cacher. Un paradoxe qui le troublait profondément mais dont il n'osait faire part à son mentor.
Il se posta sur le seuil de la chambre et scruta la pénombre d'un regard aiguisé. Rien n'avait été touché ni déplacé depuis leur inspection des lieux plus tôt dans la journée. Le même désordre régnait, lit renversé, meubles éparpillés, pulvérisés, mur du fond à moitié détruit par un coup d'une puissance surhumaine. Dayaram s'approcha et frôla de ses doigts les aspérités sur lesquelles s'était imprimée la force du coup. Des étincelles de cosmos, pas plus grandes que des grains de poussière, frôlèrent ses doigts. Il libéra une infime quantité de sa propre énergie, ferma les yeux pour mieux ressentir les rémanences du combat qui avait eu lieu dans cette chambre. Pietro avait dit reconnaître là l'impact d'une Galaxian Explosion, l'attaque dévolue aux gardiens du troisième temple. Un pli soucieux barra le front de son disciple. Ce n'était pas le cosmos d'Ephraim dont il ressentait les fugitives traces. Il était semblable certes, tout en étant curieusement autre. La vibration des molécules, les palpitations irrégulières de l'aura... Son esprit percevait la différence sans pour autant parvenir à la mettre en mots.
Un soupir dans les ténèbres. Tournant les talons, il songea qu'il était temps de regagner son temple. Peut-être pouvait-il toutefois monter jusqu'à l'étage supérieur et faire part de ses doutes à son maître ? Cela ne lui prendrait que quelques minutes...
Ses pieds se figèrent alors qu'il sortait des appartements personnels du troisième gardien. Une présence, là, tout près de lui. Il reconnut le cosmos au moment même où son instinct lui criait qu'il était trop tard pour regretter son erreur.
L'adolescent se tourna à demi, retenant son souffle.
Elle se trouvait à quelques mètres à peine de lui ; sur son visage nu flottait une expression indéfinissable, entre tristesse désabusée, mépris hautain et détermination tragique. Dayaram ne bougea pas, pétrifié sur place, lorsqu'elle s'approcha de lui d'un pas mesuré. Face à face, il constata qu'elle faisait une bonne tête de plus que lui. Grande, elle l'avait toujours été, silhouette longiligne défiant celle, plus carrée, de son frère jumeau. Les pupilles du garçon détaillèrent l'armure sombre en mouvements saccadés et anarchiques.
Léda se pencha vers le jeune chevalier.
« Que fais-tu si loin de ta maison, petit Bélier ? » fredonna-t-elle à son oreille.
Dayaram entrouvrit les lèvres, mais ne put prononcer aucune parole.
« Tu as perdu ta langue ? »
Une main gantée de métal noir caressa l'ovale de son visage puis glissa dans sa chevelure claire, emprisonna les mèches ornées des perles traditionnelles sur lesquelles étaient gravées les prières de son peuple. Un peuple perdu, décimé par les guerres et le passage du temps, lui avait dit le Grand Pope au premier jour de son arrivée au Sanctuaire... Si précieuses étaient ces reliques, si fragiles aussi, songea-t-il en les entendant se briser entre les doigts de Léda.
Celle-ci effleura les points de vie qui ornaient le front lisse.
« Tu n'aurais pas dû céder à la curiosité, Dayaram du Bélier, dit-elle avant d'ajouter d'un ton sarcastique. Il est plus prudent de savoir rester à sa place, dans ce monde qui est le nôtre.
— Je... je savais que quelque chose n'allait pas.
— Vraiment ? Et quoi donc ?
— Il n'y avait que deux cosmos dans cette chambre, celui du troisième gardien et le vôtre... Il n'y a jamais eu d'intrusion extérieure, n'est-ce pas ?
— Tu as l'air bien sûr de toi, fit-elle en agrippant fortement sa mâchoire, menaçant d'en briser les os comme elle avait brisé les perles.
— C'est vous... souffla-t-il. C'est vous qui avez fait disparaître votre frère ! »
Les lèvres de la jeune femme s'étirèrent en un sourire glacial. Desserrant son étreinte, elle plongea aussitôt son poing en direction du Bélier. Ce dernier retrouva aussitôt ses esprits. D'un mouvement vif, il se déroba et esquiva le coup alors que le poing de Léda fendait l'air, à quelques millimètres à peine de sa joue. Il s'empressa de mettre une distance suffisante entre eux et para l'attaque suivante.
Léda ne lui laissa aucun répit, multipliant les assauts sans relâche afin de ne pas lui laisser l'opportunité d'appeler l'armure du Bélier.
Dayaram se sentit acculé comme un vulgaire gibier. Il comprit que Léda le repoussait vers les profondeurs du temple, un mètre après l'autre. Sa puissance dépassait de loin celle de son jumeau, dont il avait assisté aux exploits sur l'arène de sable du Colisée. Par quel subterfuge était-elle parvenue à dissimuler pareil pouvoir ? Comment diable avait-elle réussi à s'élever à un tel niveau, elle, une femme, pas même chevalier d'argent ni de bronze ?
Par miracle, il réussit à dévier l'attaque suivante en faisant appel au Crystal Wall. Il ne disposait que de quelques secondes pour réfléchir à ses parades, et peut-être tenter une contre-offensive... Non, sans son armure, il n'avait pas la moindre chance de s'en sortir vivant et d'alerter ses maîtres. Il lui fallait ruser, mais ignorait presque tout de son adversaire. Ses arcanes semblaient identiques à ceux utilisés par Ephraim, cependant l'armure qu'elle portait ne ressemblait en rien à celles de la garde d'Athéna. Où l'avait-elle trouvée ? Qui la lui avait donné ?
Tant de questions, et le silence pour toute réponse.
Son trouble devait être profond, car il ne vit pas le poing de Léda se porter vers un endroit précis du mur psychique qu'il avait érigé. Le cristal se brisa dans un grand crissement de verre, les éclats volèrent tout autour de lui avant de se dissiper en poussière brillante.
Léda releva sa garde tandis qu'il tombait dans une attitude défensive, mais lentement, trop lentement... Il vit son poing se diriger vers son visage, sentit son cosmos traverser son crâne de part en part...
Et puis plus rien. Le chaos suivi d'un inexplicable néant.
Plus de conscience. Plus de pensées.
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Elle n'était pas certaine d'avoir réussi. Une prudence calculée guida ses pas vers la silhouette immobile du Bélier, puis elle s'arrêta et sonda son adversaire en déployant son cosmos dans sa direction. Les rayons dorés s'étirèrent autour d'elle comme des filaments de méduse, se tordant et se recroquevillant sur eux-mêmes avant de caresser l'aura du Bélier. Ou plutôt ce qu'il en subsistait, car l'énergie de Dayaram semblait se dissoudre peu à peu dans le temps et dans l'espace.
Enfin elle s'approcha et scruta le visage juvénile, ses traits à peine tendus, et l'expression de légère surprise qui transparaissait jusque dans ses prunelles. Dayaram ne broncha pas, aucun de ses muscles ne frémit alors qu'elle se trouvait si près de lui. Son esprit et sa volonté avaient été annihilés par l'Illusion Démoniaque.
Ce n'était qu'un enfant, faible et inutile. Mais il pourrait encore lui servir, ne serait-ce que pour détourner l'attention de l'ennemi et jeter un voile sur ses propres intentions.
Penchant la tête, elle murmura à l'oreille du garçon des paroles emplies de venin.
« Un grand malheur s'est produit, Dayaram du Bélier, annonça-t-elle d'une voix douce. L'ennemi de la déesse a pénétré les défenses du Sanctuaire. Il est aussi dangereux que sournois, et menace la sécurité même du Grand Pope. Il se croit indétectable, car il a pris le visage de nos amis et alliés. Nous avons réussi à éliminer l'un d'entre eux, le chevalier des Gémeaux. Mais il y en a un autre. Toi seul peux le vaincre, jeune Bélier. »
Elle observa une seconde de silence, attendit que le poison envahisse chaque méandre du cerveau de sa victime. Puis...
« Il s'agit de ton maître, le Cancer. C'est à toi de le tuer. »
Dayaram battit lentement des paupières. Son regard demeura fixé quelques instants sur un point invisible et lointain.
« Tuer… mon maître… » murmura-t-il.
Le garçon pivota sur ses talons, et, sans ajouter un mot de plus, marcha en direction de l'arrière-cour du temple.
Tout était inéluctable à présent, ses propres pas la menaient vers une voie dont la seule et unique issue reposait sur la force de son cosmos et de sa volonté. Elle avait éliminé son frère, et bientôt le Cancer et le Bélier ne seraient plus que de vagues souvenirs.
Quant aux autres…
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« C'est à ce moment-là qu'ils sont morts, n'est-ce pas ? demanda Saga en levant vers elle un regard farouche. C'est à cause de vous… »
Léda détourna les yeux.
« Je n'ai même pas eu besoin de recourir à l'Illusion Démoniaque pour convaincre Marko de me rejoindre, dit-elle d'un ton amer. Lorsque je suis sortie à mon tour du temple des Gémeaux, il m'attendait. »
Le Lion n'avait pas prononcé une parole. Léda se doutait qu'il avait croisé le jeune Dayaram, mais que pouvait-il encore savoir des pensées qu'elle avait implantées dans l'esprit du garçon ? Il ne lui avait posé aucune question, alors même qu'elle portait le sombre surplis des Enfers. Il n'avait pas questionné ses choix, encore moins tenté de l'arrêter dans ce qui semblait être une absurde et vaine folie. Les bras croisés, adossé contre un pilier, il s'était contenté d'attendre aux côtés de la jeune femme la venue des autres chevaliers.
Pietro était à présent occupé avec son ancien disciple. Pour ce qu'elle en supposait, il avait dû l'entraîner vers la Colline du Puits des Âmes et tentait certainement de le ramener à la raison. Léda ignorait la durée des effets de son arcane, sa puissance, ses répercussions sur la psyché du jeune Tibétain. Quelle importance d'ailleurs, puisque d'une manière ou d'une autre, Pietro serait finalement contraint de le tuer.
Iason du Sagittaire était arrivé le premier. Elle avait lu sur son visage l'incrédulité accompagnée d'une douloureuse incompréhension. Puis la colère, un tourbillon d'émotions violentes qui, elle le savait, causerait sa perte à lui aussi. Il avait fait mine de l'attaquer. Elle n'avait pas bougé d'un millimètre, persuadée que le brave et stupide Lion ne permettrait jamais que l'on touche à un seul de ses cheveux.
Stupide car amoureux.
Stupide elle aussi, parce qu'elle avait toujours admiré Iason, son intelligence, sa droiture, sa beauté qui faisait pâlir les plus belles statues de Praxitèle. Elle l'avait haï également, lorsqu'elle avait perçu son regard bleu comme la mer accroché à la silhouette blanche de Solveig. Un amour plein de silence et de révérence, une affection à sens unique qui ne serait jamais concrétisée, parce que déjà à cette époque, la prêtresse n'avait d'yeux que pour un autre, à jamais inaccessible.
Elle les avait regardés s'entretuer, celui qu'elle aimait contre celui qui l'aimait. Une joute qui n'avait de sens que pour elle, et encore… Un combat si absurde en fin de compte, si futile, si tragique. Marko n'avait sans doute aucune envie de tuer Iason, tout comme Iason avait toujours apprécié la compagnie du Lion.
Elle les avait regardés mourir à ses pieds.
Puis elle avait fait exploser son propre cosmos lorsque Darshan de la Vierge et Algedi du Capricorne s'étaient interposés. Elle les avait vus se battre dans l'arène, elle connaissait leur style de combat, leurs points forts et leurs faiblesses. Elle-même avait encaissé le choc de leurs premières attaques avant de riposter à son tour.
Léda possédait un atout : celui de la surprise. Aucun d'eux ne l'avait vue à l'œuvre. Sa force et sa technique leur étaient inconnues. Elle chercha d'abord à les abuser en imitant le comportement d'Ephraim. Algedi se laissa tromper, et elle crut avoir remporté un avantage durable lorsqu'elle parvint à reléguer le Capricorne dans une autre dimension.
C'était sans compter Darshan, le plus âgé et le plus expérimenté des chevaliers d'or. Le septième sens n'avait aucun secret pour lui, on disait même qu'il frôlait la compréhension du huitième, dont seuls les plus initiés des Saints connaissaient l'existence sans jamais l'avoir éprouvé. Léda se méfiait de lui, avec raison. D'une parole murmurée d'une voix calme, d'un simple geste, il bloqua l'attaque de la jeune femme, puis se tourna vers les falaises. Traçant un signe dans les airs, il ouvrit les portes de la dimension parallèle dans laquelle était enfermé Algedi, et permit à celui-ci de retrouver la terre aride et familière du Sanctuaire.
À deux contre une, la partie était définitivement inégale, et plus encore lorsque Shion et Solveig parvinrent enfin sur les lieux.
Elle fut maîtrisée, dans la violence et dans la peine.
Maintenue à terre par Algedi, privée de ses sens par Darshan, humiliée plus encore par l'expression grave et résignée de Shion et par celle, plus triste que jamais, de Solveig.
Un hurlement sauvage, inhumain happa leur attention.
Pietro du Cancer apparut au milieu des marches qui reliait son temple à celui des Gémeaux. Dans ses bras gisait le corps sans vie de Dayaram, brisé comme Léda avait réduit ses perles en poussière. Le visage de l'Italien n'était plus que chair à vif, sanguinolente, labouré d'un profond sillon de la tempe à la mâchoire, et dont les bords pendaient affreusement. Un masque de souffrance, de haine et de vengeance inassouvie.
Ce n'était plus un homme, mais un fauve blessé qui avançait vers eux, d'un pas lourd, vacillant et pourtant terriblement dangereux.
Darshan fit un pas de côté, et le Pope se plaça devant la silhouette fragile de sa prêtresse. Malgré la perte du toucher, Léda devina que le Capricorne augmentait son emprise, la poussant plus avant vers le sol de marbre.
Le Bélier glissa des bras de son maître et s'effondra à terre comme un pantin désarticulé.
« Contemple ton œuvre, maudite ! s'écria le Cancer. La vie de ton frère ne te suffisait pas, il fallait que tu détruises tout le reste, n'est-ce pas ? Je vais te tuer, chienne, encore et encore ! Je te ferai traverser chaque cercle de l'enfer cent fois, mille fois ! Aucun tourment ne sera assez cruel, nul châtiment ne pourra jamais expier tes fautes !
— Pietro, appela Darshan. Écarte-toi. »
Aveuglé par la douleur d'avoir perdu son disciple, le chevalier ne perçut pas la menace latente dans la voix douce de l'Indien. Il s'apprêtait à attaquer Léda et Algedi lorsque Darshan surgit derrière lui, calme et silencieux. Les yeux légèrement écarquillés, l'Italien sombra dans l'inconscience, bascula en arrière et fut rattrapé de justesse par son pair. Plus mort que vif, Pietro avait parcouru les derniers mètres qui le séparaient de ses compagnons uniquement porté par l'obsession de sa vengeance.
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Les atroces révélations de ce passé qui était aussi le sien obligèrent Saga à fermer les yeux. Cela ne suffit pas à bloquer le flot d'images et d'émotions, car Léda n'avait pas coupé le lien psychique qui maintenait l'adolescent dans ses souvenirs.
Étaient-ils vraiment le reflet exact de la réalité, d'ailleurs ? Un sentiment étrange s'était emparé de lui, un malaise auquel il ne parvenait pas à trouver d'explication satisfaisante. Les événements semblaient couler de source et s'enchaînaient avec une précision implacable. Et malgré tout… quelque chose, il ne savait quoi, n'allait pas. Comme une ombre dans un tableau qui n'aurait pas dû être là, un détail invisible à l'œil nu qui déséquilibrait la scène.
Les raisons de Léda lui apparaissaient de plus en plus obscures. Il y avait d'abord cette haine, profonde et implacable, qu'elle semblait vouer au Sanctuaire et au Grand Pope. Et puis ce frère, ce jumeau, qui d'après elle l'avait lésée de ses prérogatives. Enfin, l'antagonisme qui l'opposait à Solveig, nourri par une jalousie aux multiples facettes.
D'un autre côté, elle s'était présentée à lui pour le mettre en garde contre la soi-disant malédiction de leur signe et pour l'empêcher – lui, le plus loyal et le plus dévoué des protecteurs du Domaine sacré ! – de détruire de ses propres mains tout ce qu'il chérissait.
« Qui êtes-vous ? Que voulez-vous ? D'où vient ce surplis ? »
Les questions se bousculèrent dans son esprit, franchirent ses limites ténues pour se communiquer à celui de Léda, qui fronça les sourcils, troublée.
« Je… Je ne veux pas que tu répètes mes erreurs, hésita-t-elle.
— Mais cela n'a aucun sens, insista-t-il. Vous avez cherché par tous les moyens à nuire au Sanctuaire, vous avez tué votre frère, manipulé les autres chevaliers ! Et maintenant, vous voudriez que je fasse exactement le contraire… À votre place, ajouta-t-il avec une noire amertume, je tenterais plutôt de me servir de vous pour achever mes desseins.
— C'est peut-être ce que je suis en train de faire, songea-t-elle à voix basse. Mais non. Non, il faut préserver le Domaine sacré et ses gardiens. Il faut briser la malédiction de l'étoile double, et rassembler les forces du Sanctuaire en prévision de la nouvelle guerre qui approche.
— Cette fameuse Guerre sainte ? s'enquit le Gémeau, qui sentit à nouveau la colère enfler dans son cœur. Cette menace existe-t-elle vraiment ? Est-elle seulement un mythe, ou bien le plus grand mensonge du Grand Pope ? S'il s'avère que le vénérable Shion est au courant…
— Il sait, coupa Léda. Il est forcément au courant. Sinon, plus rien n'aurait de sens. Le rétablissement des fonctions de la prêtresse, et sa foi inébranlable concernant le retour de la déesse…
— Athéna ? Ce n'est guère plus qu'un nouveau-né.
— Alors Elle est déjà là ? souffla Léda, dont le visage s'illumina d'une compréhension nouvelle. J'avais donc raison !
— Je ne crois pas qu'il soit raisonnable de faire reposer vos suppositions sur un simple bébé. Moi, je ne commettrai pas cette imprudence.
— Tu ne crois pas en la renaissance de ta déesse ? se moqua-t-elle. Alors tu es sans nul doute le digne représentant des Gémeaux. Ephraim non plus n'y croyait pas.
— À propos de votre frère, l'ancien Bélier semblait avoir une tout autre opinion sur lui que la vôtre. J'ai eu l'impression d'avoir accès à ses souvenirs…
— Des pensées parasites, de simples déformations psychiques, éluda-t-elle en haussant les épaules.
— Non, c'était bien trop présent, et beaucoup trop précis pour n'être que cela. Il voyait votre frère comme un dissimulateur. Êtes-vous certaine de m'avoir tout dit ? Plus je réfléchis, et plus il me semble que vous ne me dites pas tout.
— Je n'ai aucune raison de te mentir, jeune chevalier.
— Et moi au contraire, j'en devine plusieurs. Allons, continuons dans le mensonge et racontez-moi la suite.
— Un mensonge… répéta Léda avec une grimace. Le seul menteur dans l'histoire, c'est Shion. »
La voix du Pope, grave et chevrotante, emplit leurs pensées.
« Il est temps d'en finir, Léda.
— Allez-vous me tuer, Grand Pope ? répliqua-t-elle à son tour, usant du lien télépathique qui s'était établi entre eux. Comptez-vous vous salir les mains en les rougissant de mon sang, ou bien laisserez-vous l'un de vos fidèles sujets accomplir cette basse besogne à votre place ?
— Je n'ai pas pour habitude de me dérober à ma tâche.
— En êtes-vous sûr, vénérable Shion ?
— Ce que tu as fait, Léda… était nécessaire… est un crime impardonnable. Il faut aller jusqu'au bout… payer pour tes crimes. »
Les mots se superposaient les uns aux autres, révélant tout et son contraire. Attentif, Saga s'employa à garder en mémoire chaque nuance. Il pressentait la vérité, mais n'était pas encore en mesure de retirer le voile qui la masquait.
Shion s'avança vers la jeune femme, toujours à terre. Algedi inclina la tête et recula, relâchant lentement sa prisonnière. Non loin d'eux, Solveig contemplait la scène de ses grands yeux pâles. Une main blanche et décharnée se tendit vers elle. Muette d'appréhension, elle approcha à son tour, et noua entre les siens les doigts du Grand Pope. Celui-ci lui adressa un imperceptible signe de tête, minuscule encouragement alors que sa terreur était immense.
Ensemble, le Pope et la prêtresse accomplirent un rituel ancien, tombé depuis longtemps en désuétude. Il avait été largement pratiqué aux premiers temps du Sanctuaire, lorsque la déesse avait entrepris de réunir autour d'elle les prémices de sa garde sacrée. La grande bataille qui avait opposé les dieux s'était à peine achevée, les serments n'étaient encore que des mots, les loyautés demeuraient troubles. Les divinités se disputaient encore la prééminence sur la terre des mortels, et la déesse guerrière avait dû établir une sanction suffisamment forte pour endiguer les traîtrises futures.
Un châtiment pour l'exemple : l'ostracisme.
« Ni vivante ni morte, privée de l'égide de la déesse et de la protection du Sanctuaire, interdite de toute terre d'asile, expliqua Léda d'un ton absent. Voilà le sort réservé à ceux qui ont trahi l'idéal d'Athéna et se sont trahis eux-mêmes.
— Qu'est-ce que cela signifie ? demanda Saga.
— Le bannissement éternel et définitif de l'Humanité. Shion et Solveig m'ont privée du droit de vivre et de celui de mourir. Cela fait vingt années que j'erre entre ce monde et les Enfers, qu'il m'est impossible de demeurer plus de quelques heures dans une même dimension. Mes actions se limitent à de pâles souvenirs et de fugitives pensées. Je n'ai plus ma place dans la roue du destin. »
Ses paupières se baissèrent sur son regard clair. La lumière vacilla, les alentours se troublèrent, et les contours du troisième temple s'évanouirent. Le royaume infernal les accueillit à nouveau en son sein, ses paysages sombres et tourmentés s'étendant sans fin à l'horizon. Les pieds de Saga s'enfoncèrent légèrement dans le champ de cendres.
« Il est temps pour moi de reprendre le chemin de mon exil, reprit Léda. Quant à toi, jeune chevalier, promets-moi de garder chacune de mes paroles en mémoire. Je sais... je sais que ma demande est sans doute vaine au regard des événements qui se produiront tôt ou tard. Mais s'il te plaît, lorsque tu te retrouveras comme moi à la croisée des chemins, ne te trompe pas. Fais le bon choix.
— Mes choix ont toujours été les bons », répliqua l'adolescent.
Léda le considéra avec une expression de douleur résignée. Ses mains se joignirent devant elle, et Saga comprit qu'elle appelait l'arcane ouvrant les portes d'une autre dimension.
« Il est temps de rentrer chez toi, chevalier des Gémeaux, murmura la femme. Ma tâche est accomplie, je t'ai dit tout ce qu'il m'était possible de te révéler. À présent, il ne tient plus qu'à toi de prendre la bonne décision.
— Attendez, où est Angelo ? demanda-il tout en fouillant du regard les alentours. Il est hors de question que je reparte sans lui.
— Je l'ai déjà renvoyé dans son temple. Tu l'y trouveras sans doute encore inconscient... Prends soin de lui », ajouta-t-elle alors que son cosmos le balayait de sa puissance.
Il n'eut pas le temps de répondre, et se sentit frappé de plein fouet par cette technique qu'il avait lui-même employé tant et tant de fois.
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Seule à nouveau, dans cet entre-monde qui n'existait que pour elle, une prison plus sûre que tous murs érigés contre une liberté éphémère. Elle se laissa tomber à genoux, et tout autour d'elle s'élevèrent des volutes de cendre noire. Il lui fallait partir, sans trop tarder ; d'ici peu, les Kères reviendraient, plus fortes et plus furieuses que jamais, et s'emploieraient à chasser l'intruse qu'elle était. Pourtant elle ne bougea pas, se sentant privée peu à peu de son énergie. Même sa volonté s'effaçait progressivement, cédant la place à un immense vide qui ne serait plus jamais comblé.
Non loin d'elle une silhouette se matérialisa. Mêmes yeux clairs, même chevelure de jais, haute stature mais épaules plus carrées, drapée dans l'or d'une armure qui peu à peu s'assombrit, en même temps que le surplis de Léda tombait en poussière. Son regard sembla s'éteindre, ses lèvres remuèrent mais aucun mot n'en sortit.
L'homme se pencha vers elle. Sa main caressa les longues boucles qui tombaient sur son épaule, occultant son visage. Il glissa les mèches derrière l'oreille de la jeune femme.
« Tu as bien raison, murmura-t-il tout près de son visage. Shion n'est un sinistre menteur. Mais avoue que nous ne sommes pas mal non plus. »
Ses paroles ne lui arrachèrent aucune réaction. De toute manière, il n'attendait pas vraiment de réponse de sa part. Depuis plusieurs années déjà, le comportement de Léda oscillait entre épisodes de lucidité passagère, parsemée de faux souvenirs, et longues périodes catatoniques. Encore une chose que le Pope et la prêtresse n'avaient pas prévue lorsqu'ils avaient suivi la décision de la jeune femme.
Un ostracisme volontaire, dans l'unique but de le traquer à travers les dimensions pour l'empêcher de retourner en ce bas monde.
Leur plan aurait pu fonctionner, si l'esprit de Léda n'avait pas lentement sombré dans la folie. Risible mortelle, trop faible et trop fragile pour supporter la perte de sa propre humanité et la trahison de son jumeau bien-aimé ! Elle était allée jusqu'à réinventer le passé, modifiant sa mémoire de manière à endosser les péchés d'Ephraim et à s'investir du fardeau de sa trahison. Parce que c'était lui, le chevalier des Gémeaux, qui avait nourri en secret cette haine implacable du Sanctuaire et de tout ce qu'il représentait, de ses traditions, de ses règles, de sa rigidité compassée et de sa chevalerie gangrenée par l'orgueil et la passivité.
Lui qui avait usé de l'Illusion Démoniaque pour forcer Pietro à tuer Dayaram.
Lui qui avait poussé Marko et Iason à se livrer un combat désespéré et sans issue, sous le regard horrifié et impuissant de Léda.
Lui qui, enfin, avait frôlé la victoire en expédiant Algedi dans un monde parallèle, avant que l'intervention de ce maudit Darshan ne vînt renverser le rapport des forces en présence.
Il n'avait dû son salut qu'à l'ultime recours à l'Another Dimension, fuyant comme un lâche tout en se jurant de revenir pour achever ce qu'il avait entrepris. Il y avait perdu son armure, demeurée dans le temple des Gémeaux, mais en avait gagné une autre, moins puissante mais plus en accord avec ses noirs desseins. Aujourd'hui cependant, il entrevoyait la possibilité de parachever son œuvre de destruction et de vengeance.
« Et c'est toi, ma chère Léda, qui viens de précipiter la chute de celui-là même que tu cherchais à sauver. »
Ce même destin qui les avait rejetés venait de prendre un tour cruellement ironique. Car sans le vouloir, Léda lui avait livré l'instrument idéal de sa vengeance en la personne de leur jeune successeur, Saga des Gémeaux.
Ses lèvres se posèrent sur la joue de sa sœur en un baiser moqueur, puis il se releva.
« Vois-tu, chère sœur, la roue du destin finit toujours par rattraper ceux qui croient lui échapper. Même les meilleurs d'entre nous. »
