JAMAIS ILS NE DEVRONT SAVOIR

CHAPITRE 9


« Nous voguons sur l'océan des croyances et de l'espoir à bord d'une barque aux rames brisées.»

Les heures étaient silencieuses mais elles exprimaient à leur façon que nul n'était levé sous la Montagne. Alana se réveilla pourtant au cœur de la nuit, dans la pénombre d'une chambre tiède, enroulée dans des draps à l'odeur familière, incapable de trouver le repos. Le trouble qui lui rongeait les sangs était pernicieux, il noyait ses réflexions dans une indécision profonde et confortait l'angoisse qui l'habitait depuis des mois. Alana ne se sentait pas prête à avoir un enfant – elle n'en voulait pas dans ces conditions. Les lèvres pincées, elle tourna la tête: Thorin était profondément endormi à côté d'elle, la jeune reine pouvait entendre sa douce respiration, calme et régulière et sentir son souffle chaud contre sa joue.

Elle leva la main avec précaution pour lui dégager le visage d'une mèche de cheveux puis se ravisa, redoutant de priver cet homme du sommeil qui lui était refusé à elle. Alana enfila donc une fine tunique blanche pour cacher sa nudité puis sortit de la chambre à pas lents. Le tissu du vêtement était bien trop léger pour la protéger de la morsure glacée des corridors nains qui lui arrachèrent une vague de frissons. Elle erra sans but dans les couloirs, cherchant refuge ailleurs, voulant s'éloigner des chambres et fuir ses propres songes. Mettre le plus de distance possible entre les appartements royaux et elle-même lui semblait être la seule solution pour espérer recouvrer le calme et respirer un air pur.

Mais les couloirs étaient si grands et si noirs qu'Alana finit par ne plus savoir elle se trouvait. Les bougies consumées ne pouvaient plus guider son pas et la torpeur d'une nuit mauvaise la rendait incapable de réfléchir correctement. Un sursaut de panique commença à croître dans son cœur, sa respiration s'accéléra et ses doigts tremblèrent. Elle se retournait vivement d'un côté puis de l'autre, cherchant à se rappeler par où elle était venue et, ne trouvant pas, à marcher fébrilement dans une direction au hasard. La souveraine avait beau se morigéner, se disant que le seul danger qu'elle pouvait encourir était de tomber dans les cachots, le calme ne voulait pas lui revenir.

Alana finit par tomber sur un domestique qui changeait les bougies avec des gestes engourdis et maladroits, les yeux encore plombés par la fatigue et la réception de la veille. Le vieux nain fut surpris de trouver sa souveraine dans les couloirs à cette heure de la nuit, il fronça les sourcils et lui dit d'une voix pâteuse :

― Ma reine, est-ce que quelque chose ne va pas ?

― Non, répondit-elle en essayant de masquer sa gêne. Non, pas le moins du monde. Tout va très bien ne vous en faites pas. J'avais…

Elle ne termina pas sa phrase, ne sachant que lui répondre. Mais de toute manière, pourquoi aurait-elle dû nécessairement le faire ? Elle n'avait de compte à rendre à personne ici : elle était la reine. Malgré tout, le vieux nain hocha la tête, satisfait de la réponse qu'on lui avait fournie. Il remplaça la bougie qu'il devait changer puis alla à la prochaine après s'être incliné respectueusement. Une fois qu'il eut tourné à l'embranchement, la jeune reine se retrouva seule de nouveau. Perturbée dans sa course, elle ne savait plus ce qu'elle devait faire : retourner dans ses appartements, peut-être ? Elle n'en avait guère envie mais il n'était pas sage d'errer plus longtemps. Les rumeurs iraient vite si jamais on la surprenait…

Alana soupira et se massa la nuque d'une main raide. Avec réticence, elle parvint à retrouver le chemin jusqu'à chambre jusqu'à ce qu'elle vît une silhouette adossée contre le mur près d'un bougeoir, la tête reposant contre sa poitrine comme incapable de tenir par elle-même. Il était impossible que ce fût un garde, Thorin avait très clair là-dessus : il n'en voulait pas près des appartements royaux, estimant qu'il s'agissait d'un viol de leur intimité. Un étrange sentiment s'empara alors d'elle. Etait-ce de la peur ? C'était pourtant insensé : si son bon plaisir était que cet individu finît dans les geôles, il en serait fait selon sa volonté. Elle avait ce pouvoir-là, aussi. La reine plissa des yeux pour mieux voir et s'avança avec prudence mais ne réussit qu'à trébucher dans la pénombre.

― Eh oh ? appela-t-elle alors, en priant pour ne pas avoir la voix tremblante.

L'individu ne remua ni ne parla. Il ne fit… rien. L'indifférence fut tout ce que réussit à obtenir Alana, dont la surprise et la curiosité augmentaient à mesure. En s'approchant davantage et en essayant de faire fi des jeux de lumière, la souveraine crut distinguer des traits familiers. Oui, elle connaissait bel et bien ce nain ! Ses sourcils se froncèrent au-dessus de son nez jusqu'à presque se toucher et elle eut un hoquet de stupeur.

Kili dormait contre le mur. Alana battit plusieurs fois des paupières devant ce spectacle incongru, ne sachant que faire : devait-elle appeler quelqu'un ou le réveiller elle-même ? Non sans une certaine hésitation, elle posa le bout de son index sur le front du jeune nain pour s'assurer qu'elle ne rêvait pas et frémit en sentant la chaleur et la douceur de la chair sous son doigt. Avec précaution, la souveraine lui secoua l'épaule mais il ne bougea pas – il ne parut pas même le sentir. Un léger sourire étirait ses lèvres à-demi cachées par une barbe brune naissante et Alana le vit comme un enfant l'espace d'une fraction de seconde. Troublée par cette image, elle lui prit fermement l'épaule et la secoua plus franchement.

― Fili, par Mahal, laisse-moi dormir, grogna Kili en remuant langoureusement.

― Kili, c'est Ana ! Réveille-toi par pitié, tu dors dans le couloir ! couina-t-elle d'une voix presque suraiguë.

― Que ?

Incrédule, il se redressa avec un brin de maladresse et se passa une main dans les cheveux. Ces derniers étaient aussi désordonnés qu'un champ de bataille, rebiquant dans tous les sens. A première vue, le jeune nain ne semblait pas du tout être au courant de sa présence ici mais Alana jugea bon de lui laisser reprendre ses esprits avant de l'interroger. Le regard qu'il lui lança témoignait de son incompréhension mais la souveraine resta stoïque : croyait-il réellement qu'il allait s'en sortir par un jeu de fausse innocence ? Il devait bien se rappeler de quelque chose. Finalement, il prit la parole :

― Que diable fais-je dans le couloir ?

― Penses-tu réellement que c'est à moi de répondre à cette question ? rétorqua Alana en haussant un sourcil avant de croiser les bras sur sa poitrine.

― J'ignore quoi te dire, en vérité. Je t'ai écouté chanter hier soir, un moment magique ! Et ensuite… je crois que j'ai bu. Beaucoup. Pourtant, je suis persuadé de m'être couché dans mon lit, affirma-t-il avec un sérieux incontestable.

― Kili… est-ce la première fois qu'il t'arrive ce genre de chose ? s'enquit la jeune reine avec une once d'inquiétude. Ce peut être dangereux quand tu n'es pas à Erebor. Je crois que tu es atteint de somnambulisme, c'est-à-dire que tu agis de manière inconsciente durant ton sommeil sans en garder le moindre souvenir au réveil.

Les joues du nain se colorèrent légèrement tandis que son regard se faisait fuyant. Alana sourit devant la honte timide de son ami et le rassura d'une voix douce :

― Il n'y a pas de mal à cela, ce n'est rien.

Kili s'apprêta à dire quelque chose mais un bruit de pas les alerta et tous deux regardèrent en direction du nouvel arrivant, qui n'était autre que Fili dont le regard perçant lançait des éclairs de colère à tout va.

― Par Mahal, dites-moi que vous avez une bonne raison de faire un tel tapage à cette heure de la nuit ! On vous entend depuis ma chambre qui est pourtant à l'autre bout du couloir. C'est impossible de trouver le sommeil !

― C'est de ma faute ! s'empressa de répondre Kili dans l'espoir d'éviter les foudres de son frère. J'ai fait une crise de somnambulisme et Alana vient juste de me retrouver. Elle a simplement eu peur qu'il m'arrive quelque chose… Maintenant que ce problème est résolu, je m'en retourne dans ma chambre essayer de terminer la nuit dans un lieu approprié.

Puis le nain marcha aussi vite que le permettait la bienséance, laissant Alana et Fili seul à seul. Les deux êtres le regardèrent jusqu'à ce qu'il fût hors de portée puis les yeux du nain blond décrivirent un long arc de cercle vers la souveraine. Le regard qu'il lui adressa était inquisiteur, comme s'il cherchait à démêler le vrai du faux dans ce qu'avait dit son cadet – comme si Kili pouvait lui mentir, à lui. Ses yeux se rétrécirent et un tic nerveux lui déforma le visage un bref instant. Pensait-il qu'Alana et Kili avaient fait quelque chose de mal ? Etait-ce de la jalousie qui brûlait dans le fond de son regard ?

Quand la souveraine osa enfin relever les yeux vers lui, elle fut surprise de vouloir que les choses fussent ainsi : que Fili fût en effet jaloux. Elle le dévorait à présent du regard, essayant de se rappeler chaque parcelle de sa peau derrière les vêtements qui le couvraient – une large chemise et un simple pantalon de toile –, voulant désespérément les lui retirer. Il le remarqua et cela ne fit qu'accroître son désir d'avoir son amante à ses côtés. Cependant, aucun des deux ne fit un pas vers l'autre. Le nain osa caresser l'épaule de son amante – un contact si léger qu'il était davantage un effleurement – et sourit.

― Ainsi, tu déambules presque nue dans les couloirs mais quand il s'agit de venir me voir, tu es couverte jusqu'aux yeux, murmura-t-il en faisant rouler un pan de la tunique entre ses doigts.

― Tu…

Honteuse, la jeune reine se couvrit le corps de ses mains par réflexe. Elle détourna le regard et baissa la tête, sentant le rouge lui monter aux joues. Si jamais on l'apprenait…

― Kili n'était pas aussi près que je le suis pour pouvoir détailler chaque courbe de ton corps, expliqua-t-il ensuite en laissant retomber le vêtement. J'en suis soulagé : Thorin est déjà de trop.

― Fili…

― Relève la tête, Lana, intima-t-il en lui prenant le menton entre le pouce et l'index. Ce n'est pas royal comme attitude, et je demeure encore un de tes sujets.

― C'est de ta faute si…

Fili ne lui laissa pas le loisir d'achever sa phrase : il l'attira à lui en un baisé passionné d'où émanait tout l'ardent désir qui le consumait. Ils entamèrent un ballet envoûtant que l'habitude avait contribué à forger, les liant l'un à l'autre et les unissant corps et âme. Alana s'abandonna à ce contact tant désiré depuis que Fili avait déserté la cérémonie, elle gémit quand les mains de son amant lui enserrèrent la taille avec force et confiance. Et cependant, en dépit de tout le plaisir et de l'apaisement que pouvait provoquer ce contact, la souveraine se résolut à le rompre à grand-peine.

― Pas ici, je t'en prie, murmura-t-elle tout contre lui. Si jamais il venait nous… Il peut surgir à n'importe quel moment !

Jamais encore elle n'avait osé prononcer le nom de Thorin pendant leurs ébats, comme si le simple fait de le nommer suffirait à l'invoquer et à lui faire prendre conscience de la tromperie. Ce qu'ils faisaient n'était pas dépourvu de cruauté et il est des choses que l'habitude ne peut guère changer. S'il est certain que des êtres se complaisent dans l'adultère, s'enorgueillissant de l'aveuglement de leur conjoint, certains individus se montrent au contraire plus scrupuleux que les autres. Car en effet, même si leur attitude n'est pas morale, si elle est même condamnable, elle ne leur retire pas leur caractère intègre et compatissant.

― Silence, il est encore bien tôt pour que quiconque daigne se lever à cette heure. Kili est parti se coucher et les bougies ont déjà été changées dans ce couloir… Que ce soit dans ma chambre ou ici et maintenant, qu'est-ce que cela change ? demanda-t-il en faisant glisser sa main sous la tunique d'Alana.

― Cesse de rêver, par Mahal ! s'indigna la jeune femme en stoppant d'une main l'avancée de Fili. Tu n'es plus un enfant, comment peux-tu encore te montrer si insouciant ?

― Dans mes rêves, amour, tu m'appartiens déjà corps et âme et tu n'as pas peur de me prendre quand tu en as envie.

― Arrête.

― La nuit dernière, j'ai rêvé de toi : tu avais envie de moi et tu ne prétendais pas, tu ne faisais pas semblant. Tu profitais seulement de l'instant présent. Tu m'aimais. Et tu me suppliais pour que je reste à tes côtés et qu'à jamais je fasse cesser notre séparation.

― Mais je t'aime enfin ! Comment peux-tu ne serait-ce qu'en douter ? Que n'ai-je pas fait pour toi et que ne suis-je pas en train de risquer jour après jour pour que tu demeures à mes côtés ? J'ai menti pour toi, je risque la paix de tout un royaume pour toi et je trompe les seules personnes qui me témoignent de l'affection pour toi. Regarde-moi dans les yeux Fili, et trouve le courage de me dire que je ne fais pas tout ceci par amour pour toi.

L'intéressé ne dit mot. Comment aurait-il pu ? Il plongea longtemps ses yeux bleus dans ceux d'Alana puis finit par se dégager d'elle lentement. S'appuyant quelques instants contre le mur derrière lui, il se mura dans une longue réflexion silencieuse dans laquelle il évalua sa situation. Comme à chaque fois qu'il pensait à sa relation avec Alana, Fili essayait de se convaincre qu'elle aurait pu être bien pire : qu'Alana fût trop vertueuse pour se laisser aller à sa passion ou pire encore qu'elle ne l'aimât pas. Lui-même d'ailleurs n'aurait jamais cru pouvoir aimer la souveraine. De prime abord, elle lui avait paru fade et dénuée d'intérêt, mais en voyant tout ce qu'elle était prête à faire pour Erebor et pour Thorin, allant jusqu'à sacrifier sa propre personne, il s'était dit que son attitude envers elle était injuste. Et la fragilité qui émanait de ce corps pourtant si solide, ce constant appel à l'aide que réclamaient ses yeux… Fili sentait que c'était à lui de remplir ce rôle de gardien, de protecteur. Ce fut ainsi de la pitié et de l'admiration à la fois que naquit l'amour de Fili pour Alana. Un amour sincère et pur qui n'avait rien d'une passion passagère. Il avait trouvé en elle la femme de sa vie. Une vie qu'elle passait avec un autre…

De son côté, Alana avait froid et se sentait cruellement seule depuis qu'elle avait repoussé Fili – un acte qui n'était jamais facile. Mais son amant releva bien vite la tête vers elle et, sans perdre une seconde en parole, il lui saisit la main et la tira jusqu'à sa chambre. La jeune reine ne chercha pas à le repousser ni même à se dégager de sa poigne : elle savait qu'il ne lui ferait pas de mal et que, au fond d'elle-même, c'était tout ce qu'elle voulait. Malgré tout, elle ne put s'empêcher de noter qu'il tirait fort.

Ils virent enfin les contours de la chambre se dessiner et la porte laissée grande ouverte sonnait comme une invitation. Les deux êtres s'y engouffrèrent en silence, sans se départir de leur féroce impatience. Fili se retourna pour prendre Alana dans ses bras puis la porta jusqu'au rebord de son lit où il la déposa avec tendresse. Les pieds de la jeune reine touchaient à peine le sol Fili se plaça au-dessus d'elle, sentant sous lui la chaleur de ce corps qu'il aimait tant, y mêlant tant son parfum que ses envies. Alana sentit le souffle chaud de son amant lui chatouiller les narines et elle inspira profondément pour en saisir toutes les subtiles odeurs. Elle laissa un soupir de plaisir lui échapper quand la bouche de Fili traça sur sa nuque un chemin de baisers, les poils de sa barbe blonde l'irritant délicieusement.

Les baisers se firent plus prononcés, plus saisissants, presque douloureux. Elle glissa ses doigts dans la chevelure léonine du neveu de Thorin, qui poussa un grondement sourd. Et cependant, en dépit de l'abandon auquel elle essayait de se laisser aller, quelque chose la troublait. Ses mouvements n'étaient pas aussi volontaires qu'à leur habitude, il y avait moins de ferveur et de force. Fili le sentit et, rompant le baiser qu'il lui donnait, releva la tête vers elle :

― Quelque chose te trouble, Lana. Je le sens. Dis-moi de quoi il s'agit si Thorin est trop occupé pour s'en inquiéter lui-même.

Les paroles sonnaient comme un reproche envers son oncle, un dur reproche qui fit frémir la Reine. Elle ne blâmait pas Thorin pour son attitude, elle avait d'ores et déjà renoncé à faire des réclamations à ce sujet : Erebor passerait toujours avant sa propre famille, elle l'avait bien compris. Fili lui-même ne l'ignorait pas, lui-même avait sacrifié un bon nombre de choses au profit de son éducation et de sa formation royale. Mais il ne comprenait comment l'on pouvait avoir une épouse que l'on aimait et la négliger à ce point...

― C'est justement de Thorin dont il est question, répondit-elle faiblement. Et je t'en prie, ne te montre pas si dur avec lui. Je… Il veut que nous ayons un enfant.

Les yeux de Fili parurent se rétrécir au point de n'être plus que deux fentes desquelles jaillissaient la colère autant que la surprise. Il serait bien maladroit de parler de blessure quand le nain se sentait torturé jusqu'au plus profond de lui-même, chaque fibre saignant de l'odieuse nouvelle qu'il venait d'entendre. Il se sentait frustré et trahi. Il n'aurait pas dû se montrer si sensible à cette vérité, il le savait : jamais il n'avait perdu de vue la possibilité que cette chose se produise et cependant… Fili ne s'était pas attendu à ce qu'elle survînt si vite et sans qu'il eût pu tenter quelque chose pour l'empêcher.

Encore choqué et dérouté, le nain blond s'allongea aux côtés de sa compagne et se mit à fixer le plafond en laissant échapper un profond soupir de lassitude. Il sentit qu'Alana se retournait vers lui, désireuse de savoir ce qu'il en pensait, mais il ne voulut pas la regarder. Puis, d'une voix caverneuse et brisée, dépourvue d'illusions, il se mit à parler. Et sa voix, aux yeux d'Alana, lui donna l'impression d'un être se laissant mourir…

― J'imagine que tu comptes lui donner ce qu'il demande. Tu l'aimes aussi, après tout.

La souveraine remua fébrilement, se sentant gagner par la honte et l'indécision. Elle n'aimait pas le ton que prenait Fili, la manière dont il faisait sonner ses paroles et l'insinuation qu'il y faisait passer. Mais Alana fit en sorte de ne pas s'emporter.

― Il me sera impossible de refuser continuellement, peu importe ce que je souhaite, fit-elle en choisissant ses mots avec précaution. Et je ne souhaite pas me priver de la maternité pour le restant de mes jours, cela est certain, seulement… Je ne veux pas que mes enfants connaissent cette atmosphère étouffante dans laquelle nous vivons. Si jamais ils devaient grandir parmi nous, comment pourrai-je décemment leur apprendre ce qu'est la droiture et la vertu quand j'ai moi-même fait fi de ces deux notions ? Je ne serai pas une bonne mère, Fili.

― Tu n'es pas une mauvaise personne, je te l'ai déjà dit, rétorqua-t-il. Tu agis mieux que la plupart des personnes qui se disent inspirés par la droiture et la vertu, comme tu dis. Et dis-moi, Alana : si avoir choisi de suivre tes sentiments, d'avoir voulu te lancer à la poursuite du bonheur, c'était mal agir… Que comptes-tu donc enseigner à tes enfants ? De suivre le devoir et l'honneur et d'ignorer la voix du cœur, celle qui inspire l'affection et la bienveillance et qui est sensible à la joie et à la pitié ? Nous sommes des êtres vivants Lana, nous avons cette capacité de souffrir avec ceux qui nous ressemblent : on appelle cela la compassion. Et c'est bien cela que tu dois enseigner à tes enfants plus que n'importe quoi d'autre.

L'intéressée n'osa pas répondre. Que dire de plus ? Elle avait l'impression que leur relation s'était étendue sur des siècles et des siècles, avoisinant presque l'éternité ou, au contraire, que cela ne faisait seulement qu'une dizaine de jours à peine. Comment, se dit-elle, avaient-ils fait pour laisser le temps les tromper à ce point ? Il s'était écoulé avec une lenteur acerbe, leur donnant tout le loisir de se découvrir et de s'aimer au point de devenir dépendant l'un de l'autre. Puis d'un seul coup, sans concertation aucune, il avait accéléré sa course, raccourci les secondes et englouti les heures par poignées, ne leur laissant aucune échappatoire pour se soustraire de la souffrance, la douleur et la solitude. A présent, il était trop tard pour faire demi-tour et insensé de vouloir accélérer le temps.

― Je me souviens, raconta subitement Fili, de la première fois que j'ai posé les yeux sur toi. Thorin était déjà fortement épris de toi et tu le regardais avec une tendre affection mais sans l'aimer d'amour. Il n'y avait que sa vue qui éclairait ton visage et t'arrachait un sourire, même forcé – tu ne voulais pas nous fréquenter plus qu'il n'en fallait. J'ai cru que tu considérais être supérieure à tout cela, uniquement parce que tu nous avais permis de sortir de nos ténèbres et d'éclairer nos jours sombres : je n'avais pas réalisé qu'en fait nous t'effrayions. Tu avais beau être une reine, tu ne savais pas ce que cela signifiait, tu restais dans l'ombre de Thorin pour te faire oublier, ne te manifestant qu'à de rares moments quand tu voyais que nous ne parvenions pas à trouver un accord. Et je t'ai détesté pour cela, estimant que tu ne méritais pas ce que l'on t'offrait. Je t'ai méprisé jusqu'à ce que je me rende compte qu'en dépit de tous nos efforts, il y avait une part de ton être que l'on n'avait pas changé, qu'il y avait encore au fond de ce corps-là un morceau de la vraie Alana. Ce jour-là, sur les remparts, quand tu m'as touché les cheveux avec une spontanéité légère, j'ai l'ai entrevue, celle que l'on avait voulu étouffer. Et j'en suis tombé amoureux.
» Dès le début, j'avais essayé de me montrer patient sous l'ordre de ma mère pour espérer te voir sortir de cette cage dans laquelle tu demeurais prisonnière… Je n'ai jamais eu autant raison de ma vie.

Alana ne put contenir les larmes qui perlèrent au coin de ses yeux. Jamais encore elle n'avait entendu cela de la bouche de Fili, l'évolution de ses sentiments pour elle lui avait toujours été farouchement cachée. Elle comprenait pourquoi à présent. La souveraine se demanda combien encore la figurait comme Fili l'avait lui-même figurée voilà un an. S'il est vrai qu'elle n'avait plus rien à voir avec ce qu'elle était au moment de son arrivée, une part d'elle-même n'avait effectivement pas changé. Et cela pouvait être un motif suffisant pour nourrir l'inimitié.

― Fili, j'ignorais que…

Il laissa échapper un rire nasal, si faible qu'on ne l'entendit presque pas et se retourna vers son amante :

― Allons, qu'est-ce que cela peut bien changer aujourd'hui ? Laissons tout cela de côté, cela n'a plus aucun intérêt...

Une poignée de seconde s'écoula avant qu'il ne reprit :

― Si Thorin veut un hériter, nous allons pouvoir lui donner ce qu'il demande.

Alana le laissa à nouveau l'embrasser, ne cherchant guère à le repousser. Elle n'était habitée d'aucune crainte car peu importait d'où venait cet enfant, il serait nécessairement un héritier de Durin par les voies du sang.