« Biiiiiip… Biiiiiip… Biiiiiip… »
Oh, non, pas encore… Il prit une grande inspiration et poussa un long soupir avant d'écraser sa main sur le GSM innocemment posé sur la commode à côté de son lit.
- Mhh, grogna-t-il.
« Ce que j'aime le plus chez vous, Moran, c'est votre finesse en toute circonstance. »
- 'Vous apprendrai un jour.
Il entendit un rire. Ce rire si particulier. Et ça eut le don de le réveiller pour de bon. Il ne bougea pas, mais ouvrit au moins les yeux.
« Cette soirée avec Katherine a l'air d'avoir été fructueuse. »
Il soupira. Attention, Monsieur-Je-Vois-Tout était de retour.
- Qu'est-ce qui vous dire ça ?
« Eh bien, avec votre passé militaire, je suppose que vous êtes un genre de lève-tôt. Or là, il est bientôt 10 heures et je vous surprends à nouveau dans les bras de Morphée, comme l'autre jour. Donc, vous avez dû passer une nuit mouvementée. »
- C'est ça… Parce qu'en plus vous croyez que si j'avais couché avec Katherine, j'aurais pris la peine de décrocher mon portable pour vous ?
Il entendit à nouveau un petit rire, bientôt interrompu :
« Ça ne fait pas le moindre doute. Toute ma personne occupe votre esprit, jusqu'à l'étouffer aveuglément, nous le savons l'un et l'autre. »
- Comme la modestie étouffe le vôtre, visiblement.
« Vous ne niez pas, Moran… »
- Ça vous ferait bien trop plaisir que je me débatte.
« Je l'avoue. Paix à mon âme et à mon esprit étouffé par la modestie. »
Cette fois c'est lui qui laissa échapper un petit rire.
- Bon, et sinon, à part me narguer dès mon réveil, je peux savoir pourquoi vous avez appelé ?
« Ah oui, c'était juste histoire de m'assurer d'une chose : vous n'avez rien de prévu ce vendredi ? »
- Euh, non, pourquoi ?
« Je vous dirai tout ce soir, pour l'instant je dois répondre rapidement à un futur associé. Je vous laisse. »
- Attendez ! Je dois venir, aujourd'hui ?
« Je ne pense pas que ça soit nécessaire pour aujourd'hui, non… Arrêtez de vous plaindre, Moran, vous devriez être content vous pouvez vous rendormir. »
- … Super ?
« Bonne journée ! »
- Mhh.
Et l'appel se coupa. Il poussa un long et profond soupir, avant de virer sa couverture et sortir de son lit.
Il n'avait pas envie de café, ce matin-là. Il s'assit simplement sur l'une des chaises « de bar » autour de sa table, et pensa à Katherine.
Bien sûr que non il n'avait pas couché avec elle, il n'en avait jamais eu l'intention et elle non plus. Elle était bien trop amoureuse du Big Boss pour imaginer quelque chose avec un autre homme. Au moins, songea-t-il, ils étaient devenus plus ou moins amis dans cette histoire. Complices, en tout cas. Elle s'était confiée à lui, elle lui avait fait confiance. Et maintenant il devait l'aider. Enfin, il voulait. Il n'avait pas la moindre idée sérieuse en laquelle il croyait vraiment, mais il lui avait suggéré quelques petites choses pour se faire remarquer. Des détails. Le genre de choses que n'importe quel homme remarque malgré la discrétion. Alors si en plus, l'homme en question est un maniaque de l'observation et un maître dans l'art du je-sais-tout…
Bon, ce n'était vraiment pas grand-chose, il fallait bien l'avouer. Ça ne suffirait pas à séduire le Big Boss, mais au moins ça retiendrait son attention ne serait-ce que quelques instants. La deuxième phase était beaucoup plus subtile plaire. Se débarrasser de cette image de secrétaire qui lui colle à la peau pour redevenir une femme à part entière, susciter un intérêt, une attirance, des sentiments.
Tout à coup, ça lui semblait beaucoup moins réaliste, cette histoire de séduction. Il se sentit coupable. Il avait donné des faux espoirs à Katherine, sans le vouloir, alors que lui-même maintenant avait du mal à y croire. Croire qu'une femme aussi… normale puisse séduire sérieusement Jim Moriarty…
Non. Soyons honnêtes, elle n'avait pas de chances solides. Et n'en aurait probablement jamais, même avec les petits « trucs » classiques qu'il lui avait conseillés.
Il s'interrompit brutalement dans ses réflexions et se leva de sa chaise. Il n'avait plus envie d'y penser.
Il avait envie de prendre une douche.
Et de voir Jim.
Bon, il était sûrement occupé. Lui envoyer un texto, au moins ?
Oui mais pour quoi dire ? S'il n'avait rien d'intéressant à proposer, ça ne valait pas la peine de l'interrompre dans ses… « activités de Grand Méchant Loup ».
Un truc intéressant à dire… Un truc intéressant pour un pur génie…
Il fautprendre une douche, songea-t-il. Ça aide toujours à réfléchir.
C'est donc doublement motivé qu'il se débarrassa de son t-shirt en direction de la salle de bains.
Les hanches enveloppées dans un essuie de bain, les cheveux humides, assis sur le carrelage froid, les yeux fixés sur le vide, Sebastian tripotait son GSM avec une réflexion intense masquée par un air de rêverie.
Il bloquait toujours le même problème : qu'écrire à Jim Moriarty ?
Dix minutes durent passer avant qu'enfin, quelque chose l'interrompe dans ses pensées : il venait de recevoir un texto. Il vit le nom de l'expéditeur et son regard s'agrandit.
Vous pensez à moi ?
JM
Son cœur se serra étrangement. Il était donc observé ? Observé, dans sa tête ?!
Il soupira l'eau chaude avait quelques inconvénients, dont la divagation totale quand on est encore sous son influence.
Comme c'était naturel chez lui, il ne songea même pas à nier. Mais il n'avait pas non plus l'intention de lui faire ce plaisir d'admettre qu'il avait raison.
Vous aussi, apparemment.
La réponse mit un peu de temps à venir, ce qui le fit sourire de satisfaction.
Et bim.
Il y avait quelques concepts qu'il ne connaissait pas et était incapable d'apprendre. Mentir, les non-dits, bavarder, et dans ce cas-ci précisément, s'avouer vaincu. Particulièrement face à de bons ennemis.
Il attendit la réponse avec un sourire détendu, soulagé que la conversation s'engage d'elle-même.
Vous me plaisez, Moran.
JM
Il sourit encore plus. Le nombre de fois qu'il lui avait dit ça depuis leur rencontre devenait très respectable. Il se sentait flatté. Privilégié, même. Il l'avait fait sourire avec un texto. Dans un coin de sa tête résonna timidement le nom de Katherine, annonçant le sentiment de culpabilité qui allait avec. Il les chassa tous les deux, tapotant ses doigts à toute allure sur l'écran :
Arrêtez, je vais commencer à y croire, à force.
Il songea alors que, peut-être, ce ne serait pas une mauvaise idée de terminer sa toilette. Il se leva et ébouriffa ses cheveux d'or, déambulant dans son appartement en quête de sous-vêtements propres. Chaussette solitaire repérée, il s'arrêta, sentant vibrer son GSM au creux de sa paume.
Pourquoi ne devriez-vous pas y croire ?
Vous n'êtes pas le seul en ce bas-monde à
être toujours franc et sincère quelles
que soient les circonstances.
JM
Il se surprit à remarquer que Jim le connaissait déjà plutôt bien. Il ne sut que répondre. Pourquoi ne devait-il pas y croire ? Parce que croire qu'il pouvait « plaire » à un homme comme Jim Moriarty, c'était comme s'autoproclamer roi du monde quand on a 15 ans : on est naïf, on est ridicule, on est prétentieux. On se croit mieux que les autres et on ne remarque même pas que tout le monde se fiche de vous. Y compris Jim Moriarty, en l'occurrence.
Bon. Il devait sérieusement lui répondre ça ? Il ne valait mieux pas. Surtout que ça revenait à clairement avouer la fascination qu'il exerçait sur lui.
Bah, de toute façon, il ne lui avait pas fait une déclaration d'amour, il n'avait fait que lui dire qu'il appréciait ce qu'il disait de temps en temps. C'était déjà plus que la plupart de ses employés pouvaient espérer de lui. Il décida d'utiliser cette opportunité pour changer de sujet. Un sujet un peu plus à propos de ce qui le tracassait depuis la veille.
Ça, ça reste à prouver. Vous n'êtes pas
si franc que ça avec Katherine, par exemple…
Il envoya avant de réfléchir aux conséquences. Comment Jim allait-il réagir ? Il allait probablement l'envoyer balader, et/ou pire, ne plus jamais lancer une conversation avec lui. Mais il devait lui demander. Katherine lui faisait confiance, elle comptait sur lui pour cette histoire. Il n'avait pas à s'occuper uniquement de ses petits « privilèges » personnels avec le Big Boss. Il se sentirait comme un traître.
Au fur et à mesure que les secondes passaient, ses poumons semblaient se rétrécir, tandis que la chaussette solitaire attendait sagement qu'il daigne se remettre à sa toilette.
Il aurait tout le temps de le faire après, de toute façon. Ça pouvait attendre. Pas le stress qu'il ressentait en ce moment-même.
Décidément, même en tête à tête avec
une femme, je hantais votre esprit.
Je ne dois rien à Katherine. Je ne vois
pas bien de quoi vous m'accusez.
JM
Il se rendit compte que Jim avait raison quoi qu'il fasse, ses pensées se ramenaient souvent à lui. Une voix douce et sensuelle résonna dans sa tête : « À partir de ce soir, pas une minute ne s'écoulera sans que vous ne pensiez à moi… Sebastian… ». Il serra la mâchoire et respira un bon coup avant de se laisser calmement :
Vous affirmez tout voir, tout remarquer.
Vous savez donc qu'elle a des sentiments pour vous.
Vous le savez, et vous utilisez votre charme pour
la mettre mal à l'aise et la manipuler comme
bon vous semble. Reconnaissez que ce n'est pas
très honnête de votre part…
Il envoya, tendu au possible, et se traita mentalement de tous les noms pour oser lui dire une chose pareille, sachant qu'il était en train de perdre tous les points qu'il avait gagné avec le Big Boss jusque là.
Quelques minutes d'angoisse plus tard, il reçut la réponse :
Mon charme ? Je n'en attendais pas tant, mon cher !
Sachez que je n'ai nul besoin de la manipuler étant donné
qu'elle travaille pour moi, et que, si je suis responsable de
son malaise, je n'en suis pas pour autant coupable.
Je pourrais en revanche vous dire toutes les raisons
qui m'empêchent de lui dire clairement mon point de vue
sur la question, mais nous savons l'un et l'autre que
vous commencez à effleurer les limites de l'indiscrétion et
je m'en voudrais de vous remettre à votre place alors que
cette conversation était, au départ, une manière
de vous dire que j'appréciais votre répartie.
JM
Vlan.
Le souffle coupé, à la fois mort de culpabilité et de soulagement, il relut le message une bonne dizaine de fois.
Le sujet était clos. Il l'avait clos un peu violemment, mais au moins il ne s'était pas vraiment énervé et à présent ils étaient débarrassés de cette gêne.
Il souffla un grand coup et s'efforça de se calmer. Tout allait bien.
Il fallait tout de même répondre quelque chose. Pour dire qu'il était conscient de tout ça et qu'il était bien d'accord pour changer de sujet. Mais quel sujet ?
Le voilà revenu au problème initial. Mais il savait que la douche n'y changeait rien et que, d'ailleurs, il n'avait toujours sur lui qu'une serviette de bain. Mais s'il mettait du temps à répondre, il ressemblerait à tous les employés dociles au bureau, qui ne disent rien au Big Boss de peur de le déranger, et quand ils lui parlent, font toujours une gaffe qui leur coûtera la colère mielleuse de Jim, tandis qu'ils se morfondent comme des gosses envoyés au coin, rongés par leurs remords. Il ne voulait définitivement pas ressembler à ça aux yeux de Jim. Il sourit alors : dans ces moments là, sortir des bribes de leurs anciennes conversations aidait toujours :
Je peux demander ce que je veux,
mais il n'appartient qu'à vous de choisir
d'y répondre ou pas.
Il envoya le cœur léger et décida de se préparer pour de bon. Il laissa son GSM sur son sofa et se dirigea vers sa chambre pour s'habiller.
Quand il revint, il récupéra l'objet et lut :
Exact. Et plus j'apprends à vous connaître,
plus je me rends compte que vous avez une
excellente mémoire. Je risque de bien m'amuser
demain soir.
JM
Demain soir ?
Ah oui ! Un Ledbury avec le Big Boss. Pour sa part, il allait sans doute passer la soirée à se perdre dans ses yeux charbons et à dire des bêtises. Effectivement, il allait bien s'amuser. Ça promettait d'être drôle pour un cerveau comme Jim.
Essayez de ne pas trop vous moquer.
Il retourna dans la salle de bains pour se brosser les dents, passer rapidement sa main dans ses cheveux en guise de coiffure et fouiller la pièce à la recherche de son déodorant. Bon, la discipline apprise à l'armée connaissait un léger moment de laisser-aller. Il réglerait ça plus tard.
C'est contre la nature humaine, ce que
vous me demandez.
JM
Il sourit. Oh, pour le coup il savait très bien quoi répondre :
Vous êtes humain, vous ?
Il imaginait déjà le sourire dévastateur de Jim s'étirer quand il lirait ces mots.
Vous me plaisez, Moran.
JM
Et voilà. Il gagnait encore des points. Il avait eu raison : dire à Jim Moriarty qu'on mettait en doute sa nature humaine revenait à lui faire le plus beau des compliments. Ça se comprenait n'importe quelle personne extraordinaire serait vexée d'être comparée aux personnes ordinaires.
Il avait tout à coup hâte d'être au Ledbury le lendemain soir.
Retard de fou malade, je sais, mais bon que voulez-vous, mon ordi était en réparation et puis j'ai dû passer mes exams. :S
En espérant que vous n'en avez pas eu marre d'attendre si longtemps (et que vos exams se sont bien passés :3), je repars à l'attaque ! è_é
